DE BARCELONE, — DE PAMPKLUNE
■ INA RENTRE EN NAVARRE. — INSURREC- TION DE CADIX. — DÉFECTION DU COMTE DEL AB1SBAL. — DÉCRET DU 3 MARS PAR LE- QUEL FERDINAND VII PROMET DES RÉFORMES.
— DÉCRET DU 6 QUI PROMET LA RÉUNION DES CORTÈS. — DÉCRET DU 7 MAHS PAR LE- QUEL FERDINAND VII PROMET DE JURER LA CONSTITUTION DE 1812.
Le gouvernement de Ferdinand VII ne comprenait qu’un seul moyeu de restaurer les linanccs de l’État : c’étaient les galions d'Amérique. Pour réaliser cette ressource , il fallait reconquérir le Nouveau-Monde; il fallait soumettre les colonies insurgées. Les conseillers de Ferdinand ne se laissèrent pas décourager par les revers qu’avaient essuyés Morillo et les autres généraux envoyés en Amérique. On prépara une expédition nouvelle ; mais il est difGcile de dire le désordre et l’ineptie qui présidèrent à son organisation. On commença par jeter l’inquiétude dans l’esprit des troupes destinées a cette entreprise, eu déclarant qu'on accordait l’avancement d’un grade à tous les officiers qui en feraient partie. Cette promesse ne tenta que fort peu de personnes; et par cela même que la récompense était offerte d’une manière si prématurée, on ne la trouvait pas en proportion avec les dangers qu'on allait affronter. Quant aux soldats, à qui l'on ne promettait rien , ils se disaient que les fatigues et les souffrances auxquelles on allait les exposer devaient être excessives; car autrement on n’en eût pas payé le prix d’avance , et l’on eût attendu que chacun méritât par sa conduite de monter à un grade supérieur.
Ces réflexions vinrent augmenter encore le mécontentement de l'armée et l'esprit d'insubordination qui régnait dans tous les corps. Les conseillers de Ferdinand, quoiqu'ils ne dussent pas ignorer ces dispositions malveillantes, concentrèrent à Cadix et dans ses environs un
nombre considérable de troupes; et telle était l’imprévoyance de l'administration, que cette réunion eut lieu avant que les bâtiments de transport fussent assemblés ni même équipés. Il y eut des corps qui pendant des aunéesen’tières attendirent au bord de la mer, les vaisseaux qui devaient les conduire en Amérique.
Il était impossible que quelques complots ne se tramassent pas au milieu de cette immense réunion d’hommes inoccupés et mécontents. Ce fut vers la moitié de l'année 1819 que les premiers symptômes publics de rébellion éclatèrent dans l'armée expéditionnaire. Feu s’en fallut qu’on ne vît se réaliser alors le mouvement qui eut lieu quelques mois plus tard. Les conjurés avaient d'autant plus d’assurance, qu’ils comptaient parmi eux le chef même de l’expédition.
Henry 0’Donnell,à qui le commandement était conlié, était né en Andalousie en 1769. Ses parents étaient d’origine irlandaise. Il était entré au service dès l'année 1785. Il s’était distingué pendant la guerre de l’indépendance.
Nommé, en 1810 au commandement de la Catalogne, il avait battu le général Schwartz auprès du village de I»
Bisbal. C’est a l’occasion de cette victoire que les cortès lui avaient déféré le titre de comte de la Bisbal ‘.
Peu de mois plus tard, il fut appelé à faire partie de la régence du royaume; et il occupait encore ce poste élevé lorsque son frère José O’Uonnell perdit la bataille de Castalla. Des discussions excessivement vives s’étant élevées dans les cortès à l'occasion de cette affaire , le comte del A bisbal se trouva outragé par quelques paroles prononcées dans cette assemblée, et il donna sa démission. Le mécontentement qu’il éprouva à cette occasion le porta à lier des relations intimes avec les principaux chefs du parti anti réformateur. Néanmoins il était assez habile pour ne pas se compromettre, en affichant d'une maniéré trop ostensible une opinion qui pouvait être chez lui le résultat de la mauvaise humeur plutôt que de la conviction.
1 O’ Donnell , on ne sait pourquoi , signait comte del Âbnbal. Les écrivains français ont encore dénaturé ce nom eD le changeant en celui de l'Abiabal.
Lors du retour de Ferdinand Vil, le comte del Abisbal commandait en Andalousie une division de l'armée espanoie. Ne sachant quelle conduite Ferinand tiendrait à l'égard des cortès et de la constitution, il avait envoyé, pour complimenter le roi un officier d'un grade élevé, auquel il avait remis deux lettres différentes. Dans l’une, il faisait l'apologie de la constitution et des principes libéraux; dans l'autre, il promettait sans restriction son dévouement au roi absolu. Le messager devait se régler d'après les circonstances, pour donner l’une ou l’autre de ces missives. La commission fut faite avec adresse ; et Ferdinand regarda dès cette époque le comte del Abisbal comme un de ses plus zélés serviteurs. C’est à ce général, auquel on ne peut refuser beaucoup de mérite militaire , mais dont la foi politique était mobile et vacillante, que le gouvernement avait confié le commandement des troupes réunies dans les environs de Cadix. Le comte del Abisbal, soit qu’il cédât à l'évidence des maux qui affligeaient le pays, soit qu'il se laissât entraîner par des pensées ambitieuses, était entré dans le complot formé pour rétablir la constitution de 1812.
Cependant la méfiance s’éleva bientôt entre lui etlesprineipauxconjurés : ceuxci le soupçonnèrent de prendre la direction de cette entreprise, afin de s’en approprier exclusivement l’honneur et les profits. De son côté,, le comte del Abisbal, voyant qu’on était déterminé à brusquer le dénomment de manière à compromettre le succès, voulut se donner auprès de l’autorité le mérite d’avoir fait échouer cette tentative. Il donna l’ordre d’arrêter les officiers qui étaient à la tète delà conjuration ;0’Daly, Quiroga, Roteîi, Arco-Agiiero, Lopes-Banos, San-Miguel, Ramon-Labra, Velascoet quelques autres, et il courut se jeter aux pieds du roi, qui lui accorda pour récompense la grand’eroix de Charles III : cependant sa délation ne le mit pas à l’abri de tous les soupçons. On lui retira le commandement dé l’armée expéditionnaire; et sous la date du 6 août il fut promu à d’autres fonctions, par un décret dont la rédaction malicieuse semble presque reufermer une ironie.
« Attendu, y est-il dit, que, par dé- « licatesse et par amour-propre, le lieu- « tenant général comte del Abisbal n’a « pas vouiu me faire savoir combien il « serait dangereux pour sa santédes’em- « barquer lorsque la grave blessure « qu’il a reçue dans la glorieuse affaire « ae la Bisbal est encore ouverte; mais « que j'ai été informé de l’état réel de <■ sasanté; voulant récompenser savons- « tante loyauté et son amour pour ma « personne , je le nomme capitaine gé- « neral de l’Andalousie, avec la prési- « dence de l’audience et le gouverne- « ment politique et militaire de la place « de Séville. »
Le commaudement de l’armée expéditionnaire fut donné au comte de Laideron, qui était d’un âge déjà avancé, et qui n’avait ni l’expérience ni le tact nécessaire dans le poste difficile qu’on lui confiait. Des persécutions d'une excessive rigueur commencèrent contre toutes les personnes connues pour leurs principes liberaux. Mais des renseignements sur le rôle que le comte del Abisbal avait joué dans cette affaire ne tardèrent pas à parvenir au gouvernement.
On conçut des doutes sur la sincérité du délateur et sur la réalité des faits. A la rigueur extrême qu’on avait déployée succédèrent une mollesse et une inertie tout à fait inattendues. Ce changement rendit le courage aux conjurés, etles projets quelque temps suspendus furent repris avec une nouvelle ardeur.
Une circonstance que l'on aurait pu prévoir vint faciliter leur entreprise. La fièvre jaune s’étant déclarée à Cadix , on cantonna les troupes à peu de lieues de cette place. Ainsi éloignés de la surveillance des généraux, les conjurés eurent plus de liberté pour agir. Ils préparèrent tout pour l'exécution ; et ce fut à Rafael Riego qu’échut le funeste honneur de donner le signal de la révolte. Le 1" janvier 1820 il rassembla au village de las Cabezas-de-San-Juan le bataillon des Asturies, qu’il commandait ; il harangua les soldats, les détermina facilement à prêter serment à la constitution de 1812 comme a la loi fondamentale du royaume. Les habitants des Cabezas prêtèrent le même serment, et changèrent les autorités établies dans leur village. Ensuite Riego, a la tête de
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sa troupe, prit la route d’Arcos, où était le quartier général de l’armée, afin d’y surprendre le comte de Calderon. 11 devait être secondé dans ce mouvement par le bataillon de Séville, cantonné à Villa-Martin. Ce corps se mit en route sous la conduite de son commandant en second, Antonio Munis; mais il s'égara en route, et le lendemain le bataillon des Asturies arriva seul à Arcos.
Riego y surprit le'vieux comte Calderon, les généraux Fournas, Salvador, Blanco, et les fit prisonniers, ainsi que l’état-major. Excité par ce premier succès, il courut à Alcala-de-los-Gazules, et délivra Quiroga, qui était emprisonné dans cette place. Le mouvement des Cabezas-de- San-Juan ne fut pas plutôt connu, que la plus grande partiedescorpsdont se composait l'armée expéditionnaire suivirent l’exemple qui leur était donné; ils proclamèrent laconstitution de 1812, et se qualifièrent du titre d'armée nationale.
Quiroga, le plus élevé en grade parmi lesofticiersqui avaient pris part àce mouvement, reçut le commandement des insurgés. Antonio Quiroga était néàBetanzos, en 1784. d’une famille très-considérée de la Galice. Après s’étre livré à l'etude des mathématiques, il était entré dans la marine; mais ilia quitta en 1808, pour prendre du servicedans l’armée de terre. Il fut successivement sous-lieutenant et lieutenant dans le régiment delà Victoire, puis capitaine dans celui de l’Union, créé par Morillo. Lors du retour de Ferdinand, il fut nommé lieutenant-colonel, et envoyé comme secrétaire auprès du général la Llave, président du conseil de guerre permanent de la Corogne. Après la tentative de Porlier, il fut expédié en courrier, pour porter à Madrid la nouvelle de l’arrestation dece général et de ses complices.
Ce fut à cette occasion qu’il fut élevé au rang decolonel dans l'armée destinée à soumettre les colonies américaines.
Quant à Riego, sa carrière militaire était encore moins remplie. Rafael del Riego était né en 1783 à Oviedo. Sa famille était noble , mais peu riche. Il entra d'abord dans les gardes du corps, ou il servit jusqu’en 1808; il passa alors comme lieuteu.mtdansundes régiments d’infanterie qui s’organisaient dans les Asturies. Il eut le malheur d’étre fait
prisonnier par les Français dans une des premières rencontres. Il ne recouvra sa liberté qu’à la paix générale. A cette époque fi fut nomme capitaine dans le régiment des Asturies. Quand son bataillon fut désigné pour faire partie de l’armée expéditionnaire, Riego futéievé au gradeue commandant, parce
u'on accordait l’avancement d’un grade
tous les officiers qui s’embarquaient pour les expéditions d'oulre-mer.
Quiroga , Riego et plusieurs autres officiers, après l’insurrection de las Cabezas, se donnèrent le grade de général, et à la tête de leurs troupes, qui s’élevaient déjà à 5,000 hommes, ils se dirigèrent vers Cadix dans l’intention de s’en rendre maîtres. Cependant la garnison et l’escadre refusèrent de recevoir les insurgés ; elles menacèrent de les traiter en rebelles; en sorte que ceux-ci furent contraints de demeurer campés hors de la ville avec les apparencesd’une armée assiégeante. Une tentative faite le 24 janvier pour leur ouvrir les portes fut immédiatement réprimée par la garnison, qui chaque jour se montrait plus inaccessible aux promesses des révolutionnaires.
Lorsqu’on apprit à la cour le mou-, vement des Cabezas-de-San-Juan, les conseillers de Ferdinand furent frappés de terreur. Ils réunirent à la hâte toutes jes troupes sur la fidélité desquelles ils crurent pouvoir compter , et eu donnèrent le commandement au général Freyre. Cetledivision, fortede treize mille hommes, s’avança contre les insurgés; en sorte qifé ceux-ci se trouvèrent bientôt resserrés dans l’isthme qui réunit Cadixà la terre ferme ; ils étaient renfermes entre cette ville, dont ils ne pouvaient se rendre maîtres, et l’armée envoyée pour les réduire.
En* voyant ces deux armées si voisines l’une de l’autre, on devait s’attendre tous les jours à une affaire décisive. Cependant il n’eu fut rien : des deux côtes on s'observa , mais on ne se battit pas; on tâcha de faire des prosélytes en lançant des manifestes et des proclamations. Cette temporisation ne pouvait être que désastreuse pour les insurgés, qui manquaient d’argent et de vivres : néanmoins, ils restèrent retranchés dans l’isthme de Léon avec
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une circonspection capable de glacer le zèle de tous ceux qui, dans le voisinage, auraient eu l’intention de prendre leur parti. Enfin après une longue inaction, le 37 janvier ils se décidèrent à faire une sortie pour réchauffer l'opinion publique , pour attirer à leur parti ceux dont la foi était indécise, enfin pour rassembler des vivres et des fonds. Celte expédition fut confiée à Riego. Il partit à la tète de mille cinq cents hommes des meilleures troupes, et se rendità Algériens. Il semit en communication avec Gibraltar, d'où il reçut quelques secours. Riego resta à Algéciras jusqu'au 7 février : il voulut alors retourner à ('lie de Leon; mais il trouva le chemin intercepté par les troupes royalistes, et après quelques jours d'indécision il se détermina a se rendre à Malaga , où il espérait être bien reçu. José O’ Donnell, avec des forces assez considérables, fut depéché a la poursuite de la colouuede Riego; mais il ne parvint a l’attaquer que le 17 février: cette rencontre u’eut rien de décisif, carelie n'empêcha pas Riego , de continuer sa marche sur Malaga. Les insurgés furent reçus dans cette ville ; mais ils n'exciterent pas la sympathie à laquelle ils s'étaient attendus, et, craignant de ne pouvoir se maintenir dans cette ville, ils se remirent en route. A la fin de février Riego fuyait sans aucun plan et sans but déterminé. Le 7 mars ses forces étaient déjà réduites par la désertion à trois cents hommes. Il entra dans Cordoue , et il y fut accueilli avec la même indifférence qu'il avait partout rencontrée. 11 y avait dans cette ville un régiment de cavalerie, de nombreux détachements d’infanterie ; néanmoins personne ne l'inquiéta. On le laissa se caserner dans le couvent de San-l’ablo.
Il reçut tous les secours dout il avait besoin; mais personne ne lui donna ni marque d'inimitié ni marque d’affection. Il sortit de Cordoue de grand matin, l'esprit rempli d’incertitude et sans oser tenter aucune entreprise ; en sorte que les siens, décourages de son inaction, se dispersèrent peu à peu. Enfin le U mars il se trouva presque seul, et courut se cacher dans les montagnes.
Les insurgés qui étaient restés dans l'ile n' étaient pas moins abattus. Les
chefs étaient obligés de se tenir sans cesse aux avant-gardes pour empêcher la désertion de la troupe inquiété et mécontente. Encore quelques jours, et l'insurrection se fût dissipée presque sans verser de sang ; mais l'absolutisme devait rencontrer d’autres adversaires.
Le gouvernement, uniquement occupé de la révolte de l’armée expéditionnaire, dégarnissait les autres provinces pour accumuler en Andalousie toutes les troupes dont il pouvait disposer. Son attention tout entière était absorbée par Quiroga et par Riego; mais il laissait sans surveillance le reste du royaume. Cependant le cri parti des Cabezàs avait ranimé eu Galice les ferments d'insurrection que le supplice de Porlier n’avait pasnnéantis. Le 20 février quelques officiers, à la tête d’un petit nombre de soldats, proclamèrent la constitution de 1812, dans le but de faire une diversion en faveur des insurgés de l’ile de Léon, mais certainement sans espérer le succès qui les attendait. Ils arrêtèrent le capitaine général, le gouverneur et les autres chefs. Ils nommèrent une junte insurrectionnelle, et en remirent la présidence à don Pedro Agar, l'un des régents de 1814.
La nouvelle de la révolution de la Corogne fut bientôt connue au Ferrol, ui s'empressa de suivre l’exemple onné par la capitale de la province.
Il en fut de même à Vigo. Au contraire, le lieutenant générai comte deSan- Roman, qui était gouverneur de Santiago, se déclara pour l’état de choses existant ; il prit le commandement général de la Galice, et fit mettre sous les armes les régiments de milice et quelques vétérans. Néanmoins il n'osa pas attendre les attaques des insurgés, qui, à cette époque,enréunissant toutes leurs forces, auraient eu bien de la peine à conduire cinq cents hommes contre Santiago ; il se retiraà Orense, à vingt-cinq lieues de la Corogue. Les insurgés entrèrent dans Santiago, et après s'y être arrêtés quelques jours ils prirent la résolution de poursuivre le nouveau capitaine général, et de ne pas s’arrêter sans en être venus aux mains. Ils sentirent bien , ce que les chefs de l’insurrection des Ci 1bezas n’avaient pas compris, que des mouvements de cette nature ne peuvent
L’UNIVERS
réussir qu'à force d’audace et d’activité, et nue le seul moyen de conserver leurs soldats et leurs adhérents était de tes entraîner, sans leur laisser le temps de réfléchir. Le comte de San-Roman avait sur eux une grande supériorité numérique. Il avait aussi l’avantage de la position; car il leur fallait traverser le Mino, qui coule sous Orense, et qui à cette époque n'était pas guéable. Toutes ces considérations ne furent pas suffisantes pour déterminer le capitaine général à les attendre. Il se retira en Castille, à Benavente, à quarante lieues d’Orense. De cette manière, une poignée d’insurgés, sans presque tirer im coup de fusil', chassa devant elle des forces cinq fois plus nomhreusesque les siennes, et se rendit maîtresse de tout le royaume de Galice, qui forme environ la huitième partie de l’Espagne.
Presque à la même époque une semblable insurrection eut lieu à Saragosse.
Mais dans cette ville les autorités ne s’opposèrent pas au vœu de la population, et elles restèrent à la tête de l'administration comme autorités constitutionnelles. La nouvelle de ces événements arriva bientôt à Barcelonne ; et aussitôt le peuple et les offleiers de la garnison se réunirent devant le palais du capitaine général, et demandèrent à grands cris lerétablissemeot delà constitution de 1812. Castanos, qui avait le commandement de la Catalogne, commença par refuser; mais, voyant que la résistance était impossible, car il ne pouvait pas compter sur la fidélité des troupes, il accorda ce qu’on demandait, et le 10 mars la constitution de 1812 fut proclamée. On nomma des autorités constitutionnelles. Le commandement de la Catalogne fut ôté à Castanos pour le confier à Villacampa. On remplaça aussi le gouverneur de Barcelonne, celui de la citadelle et celui du château de Monjuich.
Le peuple se porta à la prison de l'inquisition, en brisa les portes, et remit les prisonniers en liberté, sans cependant se porter à aucun excès contre les inquisiteurs; trois jours plus tard la constitution fut procl amée de la manière la plus pacifique à Tarragone, a Girone et a Mataro.
Le même jour, 10 mars, la garnison
de Pampelune se souleva, s’empara de la citadelle, pour priver le vice-roi comte d'Ezpelcta de tout moyen de défense, dans le cas où il voudrait essayer de résister; en sorte que le lendemain, le comte fut forcé de consentir à ce que la constitution fût proclamée. Peut-être la nouvelle que Mina avait franchi la frontière influa-t-elle sur la décision des troupes. Ce chef s’était réfugié en France à la suite de la tentative de soulèvement qu’il avait inutilement faite en 1814. Pour se soustraire à la surveillance de la police française, qui toutes ses démarches , il feignit gravement malade; puis, lorsqu’on le croyait retenu au lit, il partit tout à coup, et se dirigea vers la frontière d'Es-
fiagne. Il fut reconnu à Bayonne, et sur e point d’être arrêté; mais il échappa au commissaire de police qui venait pour le prendre, en lui laissant tous ses équipages, et il gagna rapidement les provinces basques. Sa présence électrisa la population, qui nomma une junte de gouvernement; ou ôta le commandement à Ezpeleta pour le confier à Mina.
La ville de Cadix, berceau de la constitution, ne pouvait pas non plusêtre la dernière à proclamer celte charte, au nom de laquelle la nation entière se soulevait. Le 9 mars, un grand concours de peuple se réunit sur la place San- Antonio, pour demander à grands cris que la constitution fût jurée. Le général Freyre essaya de calmer le tumulte et de persuader aux habitants qu’il fallait attendre les événements avant de prendre unedétermination; mais comine ils persistaient à demander que la constitution fût jurée, Freyre leur promit que le lendemain ils seraient satisfaits. Ces paroles firent tout à coup cesser le tumulte; mais le lendemain, dès le point du jour, une multitude de peuple qui pouvait s’élever à six mille personnes se trouva réunie sur le marché San-Antonio, pour attendre l’exécution de la promesse qui lui avait été faite. Sur les onze heures le régiment des Guides arriva tout à coup avec ses armes chargées, et commença à faire feu presque à bout portant sur la multitude. Ensuite la soldatesque se mit à parcourir les rues de la ville et à sabrer les habitants, qui fuyaient épouvantés , sans épargner ni
épiait
d’être
femmes, ni vieillards, ni enfants. Ils entrèrent dans les maisons, se livrant au massacre et au pillage. Il n’y eut aucune espèce d'excès qu’ils ne commissent, et rien ne fut capable de leur inspirer du respect. Les troupes portaient un buste de Ferdinand VII, et parcouraient les carrefours en criant : « Vive le roi absolu! à bas les constitutionnels! »> La nuit et la fatigue mirent enfin un terme à ce carnage. Les victimes de cet atroce guet-apens furent nombreuses, et Cadix resta plongée dans une muette et sombre terreur.
Le lendemain parut cet ordre du jour signé par le général Campana, pour donner des éloges à ceux qui avaient massacré lâchement tant de personnes innocentes :
« Vive le roi! vive la religion! hon-
• neur et gloire à la valeureuse et loyale « garnison de Cadix! Au nom du roi, je « rends vivement grâces aux officiers et
• à tous les membres de la garnison pour « leur brillante conduite militaire! »
On trouve aussi ce passage dans le rapport adressé à Madrid au roi Ferdinand, par le général Frevre : « Ce fut « seulement vers le soir dé cette grande « journée qu’il fut possible d'arrêter le » zèle des loyaux soldats. »
Tout en racontant ces faits tels que je les trouve dans Münch, dans Curti, dans les auteurs de l’histoire contemporaine de la révolution d’Espagne, je ne puis m’empêcher de craindre qu’ils n’aient été un peu exagérés par l’esprit de parti. Il ne mesemble pas probable qu’un général ait pu donner en quelque sorte rendez-vous à la population de Cadix, qu’il ait pu l’appeler à une cérémonie publique, pour la faire massacrer par des soldats dont les armes étaient chargées d’avance. Il n’est pas impossible que les troupes aient été provoquées par quelques actes de violence de la part de la multitude. Cependant il est vrai de dire que ni Minano, dans son examen critique de la révolution d’Espagne, ni M. de Martignac, ne parlent en aucune manière de cet épisode sanglant de l'histoire contemporaine ; et l’on peut , à la rigueur, supposer que s’ils ont gardé le silence sur un fait aussi important, c’est qu’ils ne pouvaient pas justifier le parti absolutiste de l’accusation portée contre
15* Livraison. (Espagne.)
lui. Au reste, je n’ai ici révoqué en doute la véracité de personne; j’ai seulement émis un doute.
Le 12 mars le général Freyre apprit les événements qui s’étaient passes à Madrid et à Oeana depuis le connnencementdu mois de mars, et il reçut l’ordre de faire prêter par la troupe serment à la constitution de 1812.
Lorsque la cour avait eu connaissance du soulèvement de la Galice, elle avait été f ra ppée d’épouvante : cependant Ferdinand, tout effrayé qu’il fût, s’abusait encore sur l’esprit dont la nation était animée; il s'abusait encore sur les forces dont il pouvait disposer, et sur la fidélité des hommes qui l’entouraient. Parmi ceux qu’il regardait comme les plus dévoués, se trouvait le comte del Abisbal ; on se rappelait alors qu’il avait été le premier à dénoncer les complots tramés dans l’armée expéditionnaire.
Ce qui s’était passé depuis sa délation donnait le plus grand prix au service qu’il avait voulu rendre. Tous les nuages qui s’étaient élevés sur sa conduite étaient dissipés, et on lui donna une mission toute de confiance : on le chargea de parcourir les provinces, de visiter les troupes, et de iesrnmeuer à l’obéissance. Le comte se mit en route. Presque aux portes de Madrid , à Ocaha, il rencontra le régiment d'infanterie Impérial-Alexandre. Ce corps était commandé par Alexandre O’Donell, l'un de ses frères. Pendant la guerre de l’indépendance, Alexandre O’Donell avait pris parti pour le roi Joseph. Appelé en France et placé à la tête u’un régiment espagnol, il était parti pour la campagne de Russie, et avait été fait prisonnier. L’empereur Alexandre ayant fait réunir tous les Espagnols qui étaient tombés entre les mains des Russes , eu forma un régiment auquel il donna le nom d’ Impérial- Alexandre. Il lit, diton , jurer a ce corps de défendre la constitution votée par les cortès, et en confia lecommandementà O’Donell, atin qu'il le ramenât en Espagne.
Le comte del Abisbal fit rassembler la troupe pour la haranguer ; il lui rappela son origine , et le serment qu’elle avait autrefois prété ; et après avoir vivement représenté aux soldats les avantages d'un régime libéral, il leur fit
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L’UNIVERS
proclamer la constitution do 1812.
Ces faits se passaient à neuf lieues seulement de Madrid; la nouvelle eu parvint dans la capitale au bout de quelques instants. Les partisans de la constitution se réunirent en foule dans le carrefour où viennent aboutir les rues d Atoclia et d'Alcaln. Cet endroit, connu sous le nom de Puerln (tel Sol ( la Porte du Soleil ), sert de lieu de réunion aux curieux, aux oisifs , aux nouvelILtes. Il partagea avec le café de la Fontana de Oro le triste privilège de servir de point de départ à tous lc^ rassemblements tumultueux de la capitale, de servir de foyer a tous les mouvements populaires.
Le roi crut apaiser l’orage qui grondait, en promettant des concessions et des réformes : le 3 mars il rendit un décret où . apres avoir protesté de ses bonnes intentions et de sou amour paternel pour ses sujets, il continue en ces termes :
« En conséquence, uverti par de si malheureux exemples, j’ai vu avec plaisir que mes sujets lidclcset tranquilles, attendent avec impatience que je leur procure enlin les avantages et les bienfaits dont leurs vertus les rendent si dignes. Pour mettre à execution mes intentions paternelles, d’accord avec mon auguste frère l'infant don Carlos et avec la junte qu'il préside, et ayant égard à ce que vous m’avez proposé précédemment, je veux que le conseil d'Etat s’occupe immédiatement, suivant le but de son institution, d’examiner la forme et la manière dont il était composé autrefois et en dernier lieu, pour me conseiller les moyens les plus propres pour remplir, a l’avenir, ses hautes fonctions. A cet effet, il sera divisé en seelions auxiliairesau ministère, et il me proposera toutes les reformes qu’il jugera convenables au Irien-élre delà nation. Alin de compléter les sections de ce conseil, qui devront être au nombre de sept, savoir, d’étal, ecclesiastique, de législation , des finances, delà guerre, de la marine et de l’industrie, vous me proposerez, outre les personnes qui composent actuellement mon conseil d’Etat, d’autres personnes qui soient connues par leurs lumières dans les differentes parties de l'administration, ni méritent ma confiance et jouissent éjà de la considération publique.
« J’ordonne en outre que vous fassiez connaître à mon conseil royal de Castille, et aux autres tribunaux, qu’ils doivent, selon leurs attributions respectives, me proposer, avec cette saine liberté à laquelle ils seront tenus, tout ce
u’ils jugeront convenable au bonheur
e mes peupies dans l’un et l'autre hémisphère, et à l’éclat de ma couronne; prenant en considération les lois fondamentales de la monarchie, et les changements que le temps et les circonstances pourraient exiger au prolitde l’Etat, afin que, donnant la sanction nécessaire aux mesures que l’on jugera utiles, elles deviennent un rempart inébranlable contre toute idée subversive, et qu’elles puissent procurer tous les avantages que l’on doit attendre de la sagesse d’un gouvernement éclairé.
« J’ordonne donc non-seulement, comme il vient d'être dit, que les tribunaux supérieurs proposent ce qu’ils croiront utile, mais aussi que les universités, les corporations, et tout individu quelconque, adressent librement et franchement leurs idées et leurs propositions au cunseil d’État, alin que le concours de toutes les lumières produise le bien désiré. Et vous, qui m’avez donné si souvent des preuves éclatantes de votre attachement pour ma personne et de zèle pour l’intérêt général , vous me soumettrez par votre ministère tout ce que mon conseil d'Etat jugera à propos. »
On regarda comme une déception ce décret, dont les paroles embarrassées décelaient la ruse et la peur, mais qui ne rappelait pas même toutes les promesses du décret de Valence, si impudemment violées. L’agitation ne fit que s'accroître; et après trois jours d'hésitation, le 6 mars Ferdinand rendit un décret qui parut sous le contre-seing du marquis de Mata-Florida , pour annoncer la réuuion des cortès.
« Mon conseil royal et d'État, y estil dit, m’ayant fait connaître combien la convocation des cortès serait convenable au bieu de la monarchie, et me conformant à sou avis, parce qu'il est d'accord avec les lois fondamentales que j’ai jurées, je veux qu'immédiatement les cortes soient convoquées.
« A cette fin, le conseil prendra les mesures les plus convenables pour que
mon désir soit rempli , et que les représentants légitimes du peuple soient entendus, après qu’ils auront été revêtus , conformément aux lois, des pouvoirs nécessaires. De cette manière on conciliera tout ce que le bien commun exige. Les Espagnols doivent être convaincus qu’ils me trouveront prêt à tout ce que pourront exiger l'intérêt de l'État et le bonheiirde mon peuple, qui in’a donne tant de preuves de sa loyauté. Dans ce but, le conseil me soumettra tous les doutes qui pourront se présenter. »
Ce n'était pas encore là ce que désiraient les mécontents : ils voulaient la constitution ; et, furieuxde voirleur attente trompée, ils lacérèrent le décret qu'on leur jetaitcomme un leurre. Ils relevèrent la pierre delà constitution, renversée en 181t. A chaque instant la résistance devenait plus Impossible. Une partie de la garnison et même de la garde royale demandait que la constitution lût proclamée. Ferdinand comprit enfin qu’il fallait se soumettre 5 la nécessité, et il rendit le décret suivant, sous la date du 7 mars :
« Pour éviter les délais qui pourraient avoir lieu par suite des incertitudes qu'éprouverait au conseil l’exécution de mon décret d’hier, portant convocation immédiate des cortès, et la volonté du peuple s'é/ant généralement prononcée, je me suis décidé à jurer la constitution promulguée par les cortès générales et extraordinaires de l'an 1812.
» Je vous le fais savoir, et vous vous hiterez de publier les présentes, parafées de ma main royale. »
Malgré la promesse consignée dans ce décret, le roi ne se hâta pas de prêter le serment qu'ou exigeait de lui. La journée du 8 se passa sans tumulte; mais le lendemain le peuple, impatient, se rassembla eri grand nombre devant le palais, demandant que le roi jurât la constitution. Comme on ne répondait pas, la multitude força les portes, sans que la garde fit rien pour l'empêcher. La foule montait par l’escalier principal, bien décidée à ne pas s’arrêter qu'elle n'edt trouvé le roi; mais on lui dit que Ferdinand venait de donner l’ordre d assembler la municipalité constitutionnelle de 181-t. Cette nouvelle suffit pour arrêter le peuple , qui se porta aussi-
tôt à l’hôtel de ville. Les membres de la municipalité, pour le satisfaire, se rendirent immédiatement auprès de Ferdinand, et ce prince prêta entre leurs mains le serment qu’on exigeait.
nomination d'une junte d’état rrovisoirl. — PREMIER ministère constitutionnel.
— MESURES RELATIVES AUX AFRANCESADOS ET AUX PERSES. — ÉMEUTE UES GARUES DU CORPS. — PREMIÈRE SESSION DES COR- TÈS. — DISSOLUTION DE L'aRMÉE DE l'ILE LÉON. — ARRIVÉE DE RIECO A MADRID.
— SES EXTRAVACANCES. — EMPRUNT DES CORTÈS. — DÉCRET CONCERNANT LA RÉ- FORME DES ORDRES MONASTIQUES. — FER- DINAND REFUSE DR LR SANCTIONNER. — IL SE RETIRE A l’eSCURIAL. — NOMINATION INCONSTITUTIONNELLE DE CARVAJAL. — LE PEUPLE RAMÈNE FERDINAND A MADRID. — RÉVOLUTIONS DF. NAPLES LT DE PüKTUCAL. — DISSOLUTION DES CARDES DU CORPS. — OUVERTURE DE LA DEUXIÈME SESSION DES CORTÈS.
Ppndnnt la scène tumultueuse qui s’étdt passée le 9 mars à la porte du alais une partie du peuple s’etait renue à la secrétsirerie, où se tenait la junte d’État chargée de préparer l'expédition des affaires. La multitude demanda que les membres dont elle était composée fussent changés. Il fallut céder à la volonté que le peuple exprimait : une unte provisoire fut élue. On en donna a présidenre au cardinal archevêque de'i olède, don Luis de Bourbon. Ballesteros en fut nommé vice-président ; et ce fut en réalité ce général qui fut l’âme et le rhef de cette reunion , chargée de surveiller le ministère et de l’aider de ses conseils
Le lendemain de cette nomination, le 10 mars, le roi lit publier un manifeste pour se disculper d’avoir différé si longtemps l’exécution des promesses faitPS par lui en remontant sur le trône. Cette pièce se termine par ces paroles, qui ne pouvaient manquer d'être remarquées, et de donner lieu à de nombreux commentaires ; « Marchons tous « franchement , et mol te premier, dans < la voie constitutionnelle. »
1 Les «ntres membres furent t don Manuel Allait y Queino, évêque Je Mechoacao; Mauuel La ulpiili.il , (lun Mai™ Voldemoros; don VIceuti Sanelio; le comte de Tabuada : don Francisco Crespo de Tejaila ; doa Beruardo Tarriux, et don lyoacio Pezuela.
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L’UNIVERS
La junte parut animée des intentions les plus modérées; elle se montra amie de la tranquillité publique, et ne versa pas une goutte de sang. Les amis de l'ordre purent espérer que le système représentatif s’établirait dans le pays sans nouvelles secousses et sans réactions : une des premières mesures prises par le gouvernement fut une amnistie générale pour tous les condamnés politiques, pour tous ceux que les dissensions civiles avaient jetés sur la terre étrangère. Cette amnistie fut d’abord sans exception , et ce fut seulement dans la suite que l'esprit de parti y ajouta des restrictions injustes. Néanmoins la junte provisoire manqua de tact et de prévoyance dans le choix des ministres qu'elle proposa à la nomination du roi.
Elle pensa que les nouvelles institutions ne pouvaient être appliquées plus sagement que par les hommes dont elles étaient l’ouvrage. Elle ne fit pas attention que la plupart de ces hommes avaient été cruellement persécutes pour leurs opinions; que plusieurs languissaient encore dans les présides, et qu'ils auraient de la peine à se dépouiller d’un juste sentiment d’animadversion contre le prince auteur de leurs maux.
Quant à Ferdinand, pouvait-il voir avec confiance ces hommes, dont tous ses courtisans , depuis 1814 , lui avaient fait une peinture peu avantageuse? La bonne entente, la parité de vues, la confiance réciproque nécessaire pour la bonne administration du royaume, dans des circonstances aussi difficiles , pouvait-elle exister entre le roi et les conseillers qu’on lui donnait ? Aussi Agustin Arguëlles refusa-t-il pendant quelques instants le ministère qu’on lui offrait. Le roi, h ce que l’on rapporte, ne s’abusa pas sur la cause de ce refus; et pour déterminer Argiielles à accepter il lui dit , en prenant à Ip main le livre de la constitution : « Je l’ai jurée « sans contrainte; je l’exécuterai sans « arrière-pensée. » La première partie au moins de. cette allocution était complètement mensongère ; aussi ne putelle dissiper les méûances des ministres. S’ils eurent assez de force d’âme pour oublier leurs ressentiments personnels, ils ne purent s’empêcher de craindre sans cesse que le roi ne vou-
lût tenter une réaction absolutiste. Ils avaient sans cesse présente à la mémoire la conduite qu'il avait tenue en 1814 : cette préoccupation, à laquelle ils ne purent se soustraire, leur fit adopter une ligne de conduite dangereuse. Elle fut cause d’une foule de maux, et amena en définitive la chute du régime représentatif.
Voici quels membres composèrent le premier ministère constitutionnel : Don Évariste Perez de Castro, né à Valladolid, avait été député au cortès de 1812. En 181» il avait rempli les fonctions de ministre résident auprès de la ville de Ilambourg. Il eut le portefeuille des affaires étrangères.
Don Manuel Garcia Herreros, né à Soria, avait commencé sa carrière par le barreau ; il avait ensuite rempli au Mexique un emploi du gouvernement. Il était revenu en Europe au commencement de la guerre de l’indépendance; il occupait un poste élevé dans la magistrature. Membre des cortès de 1812, il s’étaitsignalé parmi les plusfougueux défenseurs de la liberté ; au retour de Ferdinand , il avait été envoyé aux présides. Il en sortit pour prendre la direction du ministère de grâce et de justice.
Le trésor fut remis entre les mains de D. José Canga-Argüelles, qui avait fait partie des cortès de 1812, et qui avait déjà rempli sous la régence les fonctions de ministre des finances. Arrêté lors du retour de Ferdinand VII, il avait été renfermé dans le château de Peniscola, et il n’en sortit que pour
fi rendre place parmi les conseillers de a couronne.
D. Agustin Argiielles avait été, on se le rappelle, rapporteur du projet de constitution. Il sortit des présides pour entrer au ministère de l’intérieur.
D. Pédro- Agustin Giron, marquis de Las- A mariHas, s'était distingué pendant la guerre de l’indépendance, et avait gagné le grade de lieutenant général.
On rapporte qu’au retour de Ferdinand il se rendit auprès de ce prince; qu’il ôta les insignes de ses grades, déclarant qu’il ne voulait rien tenir que de son souverain. Cet acte peut donner la mesure de l’adresse de ce courtisan. Absolutiste lorsque la régence succombait, il se trouva libéral quand la constitution
eut triomphé. C'était d'ailleurs un homme ferme , ami de l'ordre ; et c’est à lui que fut confié leministèredela guerre.
1). Juan Jabat, officier de marine distingué , avait été choisi pour exécuter, le long des côtes du Bosphore, un voyage scientifique. Il avait rempli cette mission avec talent. Plus tard, il avait été chargé de l’ambassade de Constantinople; il était depuis quelques mois de retour en Espagne, lorsque la révolution le fit appeler au ministère de la marine.
Quant au ministèredes affaires d’outremer, il fut remis à I). Antonio Porcel.
La période qui s'écoula depuis l’érection du ministère jusqu’au 9 juillet, jour fixé pour l’ouverture des cortès, ne présente que peu de faits dignes d’être rapportés. Les opinions exagérées n’osaient pas encore s’abandonner à toute leur violence; les opinions absolutistes se taisaient entièrement; tout semblait annoncer un avenir paisible.
Cependant on peut reprocher au nouveau gouvernement quelques actes isolés d’intolérance politique. L’amnistie donnée dans les premiers jours de la révolution avait été pleine et entière, Les afrancesados crurent pouvoir en
firofiter, ils se hâtèrent de regagner eur patrie; mais on prétendit que la grâce ne s’étendait pas a eux ; et comme plusieurs étaient déjà rentrés en Espagne, qu'il eût paru trop rigoureux de les en chasser ue nouveau, on leur interdit provisoirement de dépasser les limites des provinces basques. La mesure prise à l’égard des députés désignés sous le nom de Perses fut encore plus violente : on fit arrêter tous ceux qui se trouvaient en Espagne. Quoiqu’il y eût parmi eux plusieurs évêques, on ne fit aucune exception en faveur de ceuxci , et on les retint en prison jusqu’à ce que les cortès eussent statue sur leur sort. C’est ainsi que l’on entendait l’amnistie donnée par le roi.
Enfin l’ouverture des cortès arriva.
Elles étaient composées en grande partie d’hommes qui avaient été députés aux cortès extraordinaires de Cadix.
Ceux-ci, contents de leur œuvre, regardaient toute demande de changement connue intempestive, comme impolitique, et même comme criminelle. C’étaient en générai des gens modérés; car
ils avaient été victimes de la réaction de 1814, et ils avaient été instruits à l’école du malheur. Ce fut, dans le principe, à cette opinion que se rattacha le ministère. Mais dans beaucoup d’endroits l’esprit d’exaltation des candidats avait été la seule règle des électeurs. Beaucoup de députés entrèrent dans l’assemblée avec la ferme intention de faire de l’opposition contre tout ce qui ne porterait pas le cachet de leur fanatisme politique. A partir de cette époque s’établit la distinction entre les libéraux de 1812 et les libéraux de 1820. Les premiers étaient les auteurs de la ‘constitution , et ils avaient été persécutés en 1814 ; les autres avaient conspiré pour le rétablissement du régime constitutionnel. Ils reprochaient aux hommes de 1812 d’avoir manqué d’énergie, de prévoyance; ils les accusaient ae vouloir empêcher la révolution de marcher. Quant à eux, peu nombreux lors de l’ouverture de la session, ils virentbientôt leur parti s’accroître en raison des fautes que commit le ministère. Ils trouvaient leur principal appui dans les sociétés démagogiques qui se réunissaient dans les cafés de Lorencini, de San-Sébastien et de la Fontana de Oro; et ces clubs, foyers permanents de désordre, vomissaient chaquejourdes pamphlets etdes insultes contre les ministres et contre le roi.
Une mesure sage et de bonne administration, prise par le ministère, excita bientôt les réclamations les plus vives du parti exagéré. On avait récompensé par des grades et par des honneurs les chefs de l’insurrection des Cabezas; mais il n’était plus possible de conserver réunie cette armée de Pile Léon, rassemblée pour accomplir des projets auxquels on avait renoncé. Elle devenait complètement inutile, elle était une cause de dépenses considérables. Elle était aussi un embarras pour ie gouvernement, dont ce foyer de trouble et d’insubordination menaçait constamment l’existence. I.e ministre de la guerre en ordonna la dissolution. Il adressa cet ordre à Riégo, qui , eu l’ahsence de Quiroga, nommé député aux cortès , commandait en chef les troupes cantonnées aux environs de Cadix. La première pensée de Riégo fut la résis-
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tance, il conçut même le projet de marcher sur Madrid; mais la termete du ministère en imposa aux chefs de l’île Léon. Placés dans l'alternative ou d’obéir ou de se soulever contre le gouvernement, que les cortès soutenaient, ils jugèrent préférable, avant de prendre une résolution , que Riégo se rendit à Madrid pour faire révoquer l'ordre de dissolution. <
L'entrer de Riégo dans la capitale eut lieu le 31 août; les membres des sociétés démagogiques le reçurent avec les démonstrations de l'enthousiasme le plus frénétique. On lui fit parcourir en triomphe une partie de la ville; et en supposant que ces témoignages d admiration fussent sincères, ou bien qu'ils fussent utiles aux vues de ceux qui les prodiguaient, ils devinrent excessivement prejudiciables à celui qui en était l’objet, en lui inspirant un fanatisme politique et un orgueil qui le rendirent ridicule aux yeux de tous les hommes sensés. Il se mit à pérorer en public ; et il montra tant de désordre dans ses idées, il laissa voir une telle absence de principes, que les hommes de bonne foi qui l'avaient admiré sans le connaître ne purent s’empêcher de sourire.
Il mit le comble a ces extravagances dans la soirée du 3 septembre. Après un banquet tumultueux et désordonné, il se rendit au théâtre, accompagné d'une foule nombreuse; et là il ne se borna as à faire, selon son habitude, une arangue au public : il entonna l’ignoble chanson du Tragala perro , et battit ia mesure pour diriger ceux qui la répétaient en chœur. Il est impossible de décrire le desordre auquel cette scène bouffonne donna lieu. Enfin, comme elle déplaisait à une partir des assistants, le chef politique Rubianèx voulut imposer silence aux perturbateurs; mais ce fut inutilement. Son autorité fut méconnue, et le tumulte continua jusqu'à ce que la fatigue eût forcé Riégo et les siens à se retirer.
Cette scène, qui dans la soirée du 3 n’avait été que ridicule et turbulente, faillit avoir des suites funestes. [.es clubs se réunirent, ils ameutèrent la multiiude sur toutes les places, en parlant de Riégo insulté, qu’il fallait \euger. Ou alficha de tous les côtés cette
devise, empruntée aux plus mauvais jours de 93 : « La constilnHon nu la mort! » I.a populace se porta en foule à la demeure du chef politique. Elle enfonça les portes et la visita en entier, afin , disaient ces furieux, de le faire expirer sous les coups de leur vengeance. Mais Rubianès s’était échappé, et avait été demander serours au capitaine général, dont l’activité et l’énergie mirent un termeacette émeute. Le gouvernement destitua Riégo, qui avait été nommé capitaine général de la Calice, et on le confina à Oviedo, son pays natal.
Riégo ne s’attendait pas à tant de fermeté. Il voulut revenir sur ses pas. Il protesta de son innocence. Il demanda à s’expliquer à la barre des curtès. On refusa de l'entendre ; à peine s’éleva t-il quelques voix pour le défendre. Quiroga lui-même blâma sa conduite, et tout le monde approuva la marche suivie par le ministère. Leelub du caféLorencini fut fermé. Mais on dirait qu’a prés avoir ainsi déployé une louable fermeté , le gouvernement se repentit de ce qu'il avait fait. Toujours préoccupé de la crainte d'une réaction absolutiste , il se reprocha comme une fauted’avoir irrité le parti qni avait fait la révolution, et qui, dans son opinion, pouvait seul la défendre. Il voulut donner une satisfaction aux adversaires qu’il venait de combattre, et le roi accepta la démission du marquis de Lns-Amarillas. Le ministère de la guerre fut confié par intérim à Zarcodel-Valle, qui fut bientôt remplacé par don Cayétano-Valdès *. A partir de ce moment il n’y eut plus dans l'administration qu’liésitntinn et que mollesse.
L'affaire des Perses fut une des premières dont les cortès s’occupèrent. On les amnistia, mais on les déclaia inca-
Ï tables d'exercer aucun droit civique. On eur laissa néanmoins la faculté de ne pas accepter ces conditions, et de réclamer leur mise en jugement. Un d'entre
(I) Don Cayélano-Valdès , né dans les Asturies, s'rst signalé dans In marine par sus connaissances el par son intrépidité. Il a combattu avec gloire a la malheureuse journée de Trafalgar, et il été en ihod promu au grade de \iceamiral. Kn isia il était gouverneur de Cadix, et il lit publier dans celle ville la conslilulion des cortes. Au retour de Ferdinand, il fut arrêté, condamné à huit ans de détention dans une forteresse. U uYo sortit qu'à la révoluLum . de 1WO.
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eux voulut courir cette chance, et fut condamné aux présides. Le marquis de Wata-Florida fut seulexcepté de l'amnistie; mais il avait cherché un refuge à l’étranger, et s'était soustrait parla fuite à l'animosiléde ses adversaires politiques.
Les cortcs statuèrent aussi sur le sort des afrancesadas ; elles rendirent enfin à ces infortunés le droit de rentrer dans leur patrie.
Le trésor, on l’a déjà vu , était absolument épuisé. Il fallait se procurer des ressources. On fut forcé d’avoir recours à un emprunt patriotique; mais l’appel fait au dévouement des capitalistes espagnols ne fut pas entendu. Il fallut donc s’adresser à des spéculateurs étrangers, qui soumissionnèrent l’emprunt a des conditions excessivement onéreuses. Il fut convenu que les préteurs seraient admis à verser les anciennes monnaies de France sur le pied de leur première valeur nominale. Par suite de cette stiulation, ils réalisèrent à l'instant un énélice immense. Ils payèrent une grande partie de la somme de trois cents mi. lions- de réaux qu’ils prêtaient, avec des écus de trois livres qu’ils se procuraient en France moyennant 2 fr. 55 c.
C’était le dotizièmede l'emprunt qui restait entre leurs mains, au détriment du trésor espagnol. Quand les deta Is de cette négociation furent connus, l’opinion publique se prononça vivementcontre les personnes qui s’en’étaient mêlées. M. de Toréno, pour y avoir pris part, fut vivementatraqué. t)ri prétendit, sans doute à tort, que l’accroissement considérable de sa fortune n’avait pas d'autre source ; mais le peuple s* console le plus souvent du mal qu'on lui fait en répétant une plaisanterie : aussi les Espagnols , forcés de recevoir en payement ces écus frustes et rognps, disaient qu'il ne fallait plus les appeler des livres tournois, mais des Torénos.
11 était aussi une foule de réformes que l’esprit du temps avait rendues nécessaires, mais dans lesquelles les Cortès Rapportèrent ni le tact ni les ménagements qu'exigeaient de semblables afl 'aires. On supprima la dîme payée au profit du clergé et des seigneurs, sans aucun ménagement, sans aucune indemnité pour les déciinateurs qu’on dépouillait; mais on en rétablit la moitié, comme
impôt civil, au profit du trésor. On restreignit le chiffre des majorais et des substitutions, sans avoir égard aux droits acquis. On décréta des mesures pour arriver à la réduction successive des couvents et 5 l’extinction du plus grand nombre des ordres monastiques.
Ferdinand VII voyait avec peine toutes ces innovations ; fl éprouvait une véritable douleur toutes Rs fois qu’il devait sanctionner une de res lois. La réforme des ordres monastiques blessait surtout ses croyances et ses affections :
aussi fit-il usage du droit que lui conférait l'art. 144 de la constitution, de refuser sa sanction. Les ministres, regardant cette loi comme d’une grande importance, firent auprès du roi d'inutiles efforts pour modifier sa volonté ; ils le trouvèrent inébranlable dans son refus. Alors, pour le contraindre a céder, ils eurent recours à un moyen qu'on ne peut s'empêcher de blâmer. Ils s'entendirent avec les chefs du parti exalté, et, par l’entremise de ceux-ci, ils provoquèrent une émeute. La populace vint réclamer à grands cris la sanction de cetie loi.
Ferdinand n’avait pas le courage nécessaire pour résister : le 25 octobre il donna son consentement à ce que la loi lût promulguée; mais il ne se laissa pas abuser sur le rôle que les ministres avaient joué dans cette affaire. Aussi, désirant s'éloigner de ses conseillers, qui lui étaient odieux, et cher liant un asile contre les tumultes populaires qui venaient chaque jour effrayer son esprit, il se retira à l’Escurial, où il s’obstina à rester, malgré la saison avancée.
Il ne quitta pas même cette résidence pour assister, le 10 novembre, à la clôture des cortes. Afin de se dispenser d'être présent à cette séance, il allégua l’altération de sa santé.
Il y avait six jours seulement que les cortès étaient closes, lorsque Ferdinand voulut remplacer le capitaine général de Madrid par un officier en qui il eût une entière confiance. Il écrivit donc de sa propre main à Vigodet, qui occupait ce poste. Il lui annonçait dans cette lettre qu’il le nommait conseiller il'Ktat, et qu'en même temps il lui substituait dans son emploi le lieutenant général don JoseCarvajal. Ce fut celui-ci qui, porteur
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L’UNIVERS
de ce message, se transporta chez Vigodet. Mais cette nomination étant faite par le roi lui-même, sans le concours et sans le contre-seing d’un ministre, constituait une violation de la constitution. Les deux généraux désirant donc se conformer à la volonté de Ferdinand, sans compromettre ce prince et sans se compromettre eux-mêmes, allèrent consulter le ministre de la guerre; et celui-ci répondit que cet ordre ne pouvait être exécuté tant qu'il ne serait pas contresigné par un ministre. Pendant cette conférence’, les autres ministres furent avertis de ce qui se passait par un secrétaire du capitaine général. Voyant que le roi voulait changer à leur insu l'autorité qui disposait a Madrid de la force armée, ils lui supposèrent les projets les plus hostiles contre la constitution. Ils allèrent donc trouver les membres de la députation permanente, et s’entendirent avec eux pour adresser par écrit des représentations au roi. Cette affaire n'avait pu se passer assez discrètement pour que le public n’en fût pas instruit. Les meneurs des sociétés démagogiques attroupèrent le peuple, en criant que la patrie était en danger. Des groupes nombreux se portèrent à l’endroit où la députation permanente était réunie. Ils demandèrent que la séance fût publique, et il fallut céder à leur exigence.
Vers le soir il arriva un exprès de l’Escurial, porteur de la nomination de Carvajal . contre-signée par le ministre Jabat ; mais il était trop tard : des groupes parcouraient les rues de Madrid, en demandant la tête du nouveau capitaine eneral. Cependant la nuit et une partie u lendemain se passèrent d’une manière assez calme; mais vers le milieu de la journée les rassemblements se formèrent de nouveau . et se transportèrent à la municipalité, demandante grands cris la réunion des cortès extraordinaires, et le retour du roi à Madrid.
La foule demanda aussi le renvoi de plusieurs des personnes qui entouraient Ferdinand. La députation permanente fit passer au roi un message sévère, pour lui exprimer l’émotion pénible causée par la nomination de Carvajal. La municipalité lui adressaaussi des représentations pressantes, que l’absence de toute
forme respectueuse rendait encore plus amères. Ferdinand éloigna de sa personne son confesseur, don Victor Saez, et son grand majordome, le marquis de Miranda. Il promit aussi de revenir à Madrid dès que la tranquillité publique serait rétablie. Pour accomplir cette promesse il quitta l’Escurial le 21. La garnison et la milice avaient pris les armes pour le recevoir. Arrivé au palais, il se mit à son balcon, et les troupes défilèrent devant lui en criant : f ïve la constitution ! vive le roi constitutionnel! Mais , pendant qu’on lui donnait cette marque de respect, une troupe d’individus couvertsae haillons, parmi lesquels on distinguait un prêtre, se placèrent audessous de sa fenêtre, et ne cessèrent de l'insulter par des chansons indécentes, ui, adressées à un simple particulier et ans un lieu moins respectable, auraient paru dignes de châtiment. Pour rendre ces insultes plus poignantes, ils élevèrent sur leurs épaules un enfant, en lui criant que c’était le fils de Lacy, de ce malheureux général si cruellement fusillé, deux années auparavant, dans les fosses du château de Bellver.
La capitale ne fut pas seule agitée
}>ar des émeutes. Logrono , Valladolid , a Corogne, Barcelone et Valence, eurent aussi leurs mouvements populaires: àCadix les exaltés se mutinèrent, et demandèrent que Riégo fût rappelé de l'exil où il avait été envoyé. Le général Valdès, qui était bien loin d’avoir l’énergie déployée par le marquis de Las- Amarillas, céda aux exigences du parti anarchique : Riégo fut nommé capitaine général de l’ Aragon; Lopez-Banos, capitaine général de la Navarre; Arco Agüero eut le commandement de Malaga. 11 ne faut pas croire cependant aue toutes les imaginations fussent egalement éprises dtfrégime constitutionnel. Lorsque la révolution de Las Cabézas avait éclaté, les vices et les iniquités de l’administration absolutiste avaient comblé la mesure. On s’était imaginé que les institutions nouvelles allaient guérir tous les maux dont l’Espagne était atteinte : soit dans cette pensée, soit par crainte, les partisans les lus ardents du régime absolu avaient aissé la tête et gardé le silence.
Mais les fautes et les excès des anar-
ehistes ne tardèrent pas à dévoiler toutes les imperfections de la constitution de Cadix. Les insultés auxquelles la royauté était journellement en butte excitèrent l'indignation des gens sensés, et ranimèrent le courage de ses défenseurs. Le parti absolutiste s’était réveillé furieux et menaçant. Une bande de royalistes, commandée par un certain Moralès , s’etait formée près d’Avila. Des soldats du régiment de cavalerie de Bourbon , en garnison à Talavera , désertèrent même pour aller la rejoindre. Des écrits contre la constitution furent répandus dans le public.
Le clergé ne oachait pas sa répugnance pour les institutions nouvelles. Les evéques d’Orihuéla, de Painpeiune, de Barcelone ; l’archevêque de Valence et beaucoup d’autres, se refusèrent à proclamer dans leurs diocèses les principes constitutionnels. Dans les environs de Burgos, de Victoria, et dans les Asturies, on vit des bandes de royalistes; tout enfin annonçait une explosion prochaine. C’est en ce moment , quand les adversaires de la révolution commençaient en Espagne à se déclarer ouvertement, que la constitution de Cadix fut adoptée par deux nations étrangères, par le royaume de Naples et par le Portugal. En Portugal, la constitution de Cadix ne devait rester en vigueur que jusqu’au moment où l’assemblée constituante aurait pu discuter une autre loi plus conforme aux habitudes et aux besoins de la monarchie lusitanienne. Cette sage réserve ne fut pas imitée par les Napolitains : malgré la différence des pays et des coutumes nationales, ils adoptèrent sans restriction l’œuvre des cortès de 1812.
Les grandes puissances du Nord ne s’étalent pas alarmées en voyant un régime constitutionnel s’établir en Espagne et gagner jusqu’au Portugal : leurs intérêts n’y étaient nullement engagés; mais elles ne purent considérer avec la même indifférence les bouleversements qui avaient lieu à Naples. L’Autriche surtout, qui regarde les États italiens comme dépendant de sa souveraineté impériale, fut vivement émue quand une révolution vint changer dans ce pays la forme du gouvernement. Les empereurs de Russie, d’Autriche, et
le roi de Prusse, se réunirent à Troppau, où ils prirent la résolution d’etoulïer par la force l’insurrection napolitaine.
Ce fut seulement au congrès de Laybach, réuni l’année suivante, qu’on arrêta les moyens d’exécution. Il ne parut pas nécessaire de faire de grands préparatifs. Le général Frimont , à la tête de soixante mille Autrichiens, se mit immédiatement en route. Les impériaux passèrent le Pô le 8 février, pénétrèrent dans les Abruzzes; battirent, le 7 mars , à Cività Ducale et à Aquila les Napolitains, commandés par le général Pépé. Le 23 , ils entrèrent à Naples, et y rétablirent l’ancienne forme de gouvernement. Pendant que les forces autrichiennes étouffaient ainsi la révolution napolitaine, une insurrection éclata à Turin : on y proclama la constitution de Cadix. Il était impossible de plus mal choisir son temps. Le 2 avril , .une division autrichienne jointe aux troupes sardes , qui s’étaient montrées contraires aux nouvelles institutions, mirent, auprès de Novaro, les constitutionnels en déroute. Telle fut l’issue des efforts tentés pour affranchir l’Italie, et ce résultat put, dès ce moment, donner à connaître quel sort était réservé, en Espagne, à la constitution de Cadix.
Chaque jour les coryphées du parti exalté semblaient prendre à tâche de la discréditer par leurs excès. Ferdinand ne pouvait sortir de son palais sans être outragé par la populace ; et il n’avait ni assez ae puissance pour se venger de ces injures, ni assez de force d’âme pour les mépriser, ni assez de résignation pour les dévorer en silence. Il s'en plaignait ’&mèrement; il adressa même a la municipalité des réclamations écrites à l’occasion des clameurs injurieuses proférées sur son passage. Soit que ses plaintes souvent répétées eussent exalté le zèle de quelques jeunes militaires, soit que l'audace des émeutiers fût portée à son comble, une collision ne tarda pas à éclater entre les gardes du corps et la populace. On n’est pas d’accord sur la manière dont les faits se sont passés. Les uns disent que le 5 février le roi sortit, comme il en avait l’habitude, pour aller à la promenade : des gens réunis sur la place du palais firent entendre le cri de f-'ive le
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roi constitutionnel! Quelques gardes du national qui leur adressa quelques pacorps, qui se promenaient enveloppés rôles inconvenantes. Ils le maUraitèdans leurs manteaux, se méprirent sur rent. Aussitôt la foule prit parti pour la nature de ces clameurs. Ils tirèrent celui-ci. L'infanterie et la cavalerie de leurs sabres, et se précipitèrent sur les la garde nationale, deux compagnies de assisiants. Aussitôt le bruit de cette la garde royale avec deux pièces de caagressiou se répandit dans la capitale, non, et diverses autres troupes de la La garde nationale et la garnison pri- garnison, entourèrent aussitôt le quarrent les armes, les rues se remplirent tier où les gardes du corps étaient reen un instant de groupes nombreux qui tranchés. Après deux jours d’hésitation, vociféraient contre les gardes du corps ; Ferdinand VII pressé par ses ministres, ceux-ci, renfermés dans leur quartier, et pour éviter l’effusion du sang, dése préparèrent à se défendre; quelques- créta la dissolution des gardes du corps, uns d’entre eux seulement se présenté- Ils furent desarmés. Un grand nombre rent aux autorités, protestant qu’à l’a- d’entre eux furent arrêtés et conduits venir ils ne voulaient plus l'aire partie en prison; mais sans doute, dans cette d’un corps qui avait commis une seul- affaire, ils étaient exempts de toute blable faute. faute;car,mali;réracharnementdespar-
11 y a peut-être beaucoup d’exagéra- tis, on les tint longtemps renfermé' sans tion dans ce récit. Chaque personne a leur donner de juges. Quant au roi, il vu ou raconté les faits d'une façon di- déclara que puisqu’on lui ôtait les garverse, suivant les passions politiques des de sa personne, il s’abstiendrait dédont elle était animée. Voici donc une sormais de sortir; et il persévéra longmanière différente dont les faits ont été temps dans cette résolution, présentés : Ferdinand étant sorti, le Lveffervescence causée par ces événe- 5 février, pour aller à la promenade, ments n’était pas calmée, lorsque la la populace lui adressa des injures, deuxième session des cortès s’ouvrit le Quelques gardes du corps , qui ne fai- 1" mars. La séance royale, qui passe le saient pas partie de l’escorte, mais qui plus souvent comme une simple formage trouvaient présents, furent aussi in- lité, présenta cette annéele plus vif iritésultés et menacés. Il leur eût fallu une rêt. Les ministres avaient, suivant Impatience plus qu’humaine pour suppor- sage, préparé le discours que Ferdinand ter ces provocations. D’aillcurs ces jeu- devait prononcer. Le roi donna lecture nés officiers étaient isolés, sans chefs, et du commencement, sans y faire denotane se trouvaient pas retenus en ce mo- blés changements ; mais à la lin il ajouta ment par les liens de la discipline. Ils quelques paragraphes pour se plaindre tirèrent leurs sabres, et mirent la popu- des insultes dont il avait été l’objet, et lace en fuite. Ce fut le commencement de la négligence ou de la complicité d’une horrible émeute. des ministres, qui laissaient dégrader
Enfin, suivant d’autres personnes, les chaque jour la royauté constitutioiv faits se seraient passés différemment, nelle. « C’est à dessein, dit le roi, que Le roi était sorti pour aller à la prome- « je me suis abstenu de parler de ma nade, lorsqu’on vint annoncer au quar- « personne jusqu’à la Qu de ce discours, tier des gardes du corps que le roi et « afin qu’on ne pensât pas que je la préson escorte avaient été arrêtés par la « fère au bien-être et à la félicité des populace. Les insultes prodiguées cha- « peuples que la divine Providence a que jour à Ferdinand rendaient cette « confiés à mes soins. Cependant je me nouvelle assez probable : aussi quelques « vois, à regret, forcé de faire savoir à gardes du corps monterent-ils a cheval, « cette sage assemblée que je n’ignore pour aller tirer le roi et leurs camara- « nas les menées de quelques màiveildes des mains de la multitude. Mais « lants. Je sais qu’ils s’efforcent de séils apprirent bientôt qu’il n’y avait eu « duire les personnes qui ne sont point aucune agression. Ils revenaient donc « sur leurs gardes, en leur persuadant fort mécontents de la démarche inutile « que mon cœur renferme des vues opqu’ils venaient de faire, lorsqu'ils ren- « posées au système qui nous régit, ils contrèrent sur leur chemin un garde « n’ont d’autre but que d’inspirer la dé-
• fiance contre la pureté de nies inten- « tiens et la droiture de mes pro: édes.
• J'ai juré la constitution, et, pour « ma part, je me suis toujours eflorcé « de l'observer. Plût à Dieu que tout le « monde eût fait de même! Personne
• n'ignore les insultes, les outrages de
• toute esjieee commis contre ma di- ■ gnilé, contre mon rang, contre ce
• qu'exige la constitution, contre l’or-
• dre, contre le respect qui m'est dû
< comme roi constitutionnel. Je ne
< crains rien pour mon existence et
• pour ma sûreté : Dieu, qui voit mon
• cœur, veille; il a soin de l’une et de
• l'autre. Il en est de même de la plus
• grande et la plus saine partie de la
• nation. Cependant, puisque cette as-
• semblée est principalement chargée
• par la constitution elle-même de gar- « der l'im iolabilité de la royauté eons-
• titutionnellc, je ne dois pas lui cacher
• aujourd'hui que ces outrages et ces
< insultes ne se seraient pas répétés une «seconde fois si le pouvoir exécutif « avait eu toute l’énergie et toute la
• force que la constitution suppose et « que les eortès désirent. La mollesse « et le défaut d’activité de beaucoup « d’autorités ont seuls permis le renouvellement de ces énormes excès; et
• s’ils continuent, on doit s'attendre à « voir la nation espagnole affligée de
• maux et de désastres sans nombre.
• J'ai l'assurance que ces malheurs n’ar-
• riveront pas si les cortes, comme je
• dois me le promettre, unies intime- « ment à leur roi constitutionnel, s’oc- « cupent sans relâche à remédier aux
• abus, à réunir les partis, à contenir
< les machinations des malveillants, qui
• n’ont d’autre but que la desunion et « l’anarchie. Travaillons donc d’accord, « le pouvoir législatif et moi, comme « je le proteste à la face de la nation , à
• consolider le système que l’on a pro- « posé et adopté pour son bien et pour « sa complète félicité. *
11 est impossible de décrire l'étonnement produit par cette sincérité de Ferdinand. Les ministres, qui auraient dû se retirer à l'instant même, furrnt tellement surpris, qu'ils ne pensèrent
fias à donner leur démission ; mais le endemain parut un décret qui prononçait leur destitution, et qui désignait,
pour les remplacer par intérim, les premiers employés de leurs secrétaireries respectives. Voici comment Unit ce cabinet, dont les fautes ont préparé la chute du régime constitutionnel , et sous quels tristes auspices commença la seconde session des eortès.
DEUXIÈME M I N HTÈII E CO NSTI TPTIONNEL. — «00- V EVENTS ABSOLUTISTES. — ASSASSINAT DO
CHAPELAIN VINUESA RI ÉOO EST DESTITUÉ. —
BATAILLE DES lltl ÉVRERIES SOCIÉTÉS PA-
TRIOTIQUES : LES FRANCS-MAÇONS , LES CO- MUNEROS , LES ANILLEItOS OU AMIS DE LA CONSTITUTION. — TIÉVRE JAUNE. — DÉVOUE- MENT DES MÉDECINS FRANÇAIS. — SOULÈVE- MENT DECAD1X, DF. SÉVILLE.— RÉCLAMATIONS CONTRE L’ADMINISTRATION. — CHUTE DO DEUXIÈME MINISTÈRE CONSTITUTIONNEL.
Ferdinand VII, débarrassé d’un cabinet qui lui était odieux , et contre lequel il avait de justes sujets de plainte , voulut donner aux cortcs une preuve de la confiance qu’il avait en elles. Dans le but de flatter l'opinion publique, il leur adressa un message pour demander qu'on fui indiquât les personnes auxquelles il devait remettre les rénesdu gouvernement. On vit, en cette circonstance, combien était puissant dans les eortès le parti des anciens ministres. Lesulaintes que le roi avait fait entendre furent l’objet des récriminations les plus vives. On n’alla pas jusqu’à coutester au roi le droit de destituer ses ministres; mais, sur la proposition du député Calatrava, les eortès déclarèrent que le cabinet renvoyé par Ferdinand avait conservé la confiance de la nation. Elles ajoutèrent à ce témoignage de leur approbation l’assignation d’une pension de60,000 réaux( 1 6,000 f.), que chacun d’eux devait recevoir du trésor national. Enfin, elles répondirent qu'il u'était pas dans leurs attributions de designer les dépositaires du pouvoir. Ferdinand s’adressa donc au conseil d’État, et, d’après l’avis de ce corps, il nomma les nouveaux ministres.
Le portefeuille des affaires étrangères fut remis à don EusebioRardnx y Azara, qui, entré de bonne heure dans la carrière diplomatique, avait déjà clé en 1812, sous la regence de Cadix, ministre des relations extérieures.
Don Matéo Valdemoros , savant avo-
L’UMIVERS.
rat , avait été alcàde de casa y carte.
En 1814 il se trouvait chef politique de Valence. Ayant osé élever la voix en faveur delà constitution, il avait été destitué, et rélégué à Barcelone. Lors de la révolution de 1820 il avait fait partie de la junte provisoire. C’est à lui que Ferdinand VII remit le ministère de l’intérieur.
Don Ramon Feliu était né en Afrique, de parents espagnols. Il avait suivi son père, chargé d'un emploi public, dans le Nouveau-Monde. Élu, en 1812, député du Pérou, il s’était rendu aux cortès pendant le siège de Cadix, et s’était sinale dans leurs discussions. Au retour u roi il avait été relégué à Saragosse ; il s'y trouvait encore lors de l'insurrection des Cabezas , et il avait travaillé de tout son pouvoirau rétablissement du régime constitutionnel. Ferdinand lui remit le ministère des affaires d’outre-mer.
Celui de grâce et de justice fut confié à don Vincente Cano Manuel, ancien avocat , né à Chinchilla, dans le royaume de Murcie. Don Thomas Moréno-Daoiz eut le portefeuille de la guerre , don Antonio Barata celui des finances, et Francisco de Paula Escudero celui de la marine. Au bout de quelques jours, Valdemoros fut forcé, par sa mauvaise santé, de résignerson poste. Feliu reçut alors le ministère de l’intérieur, et fut iui-inéme remplacé par Pclegrin dans le ministère des affaires d'outre-mer. C’étaient des hommes de talent et d'un caractère irréprochable. Ils jouissaient d’une juste réputation, et avaient l’avantage de ne pas appartenir à la catégorie des hommes proscrits en 1814. Feliu seul avait été exilé à Saragosse. Néanmoins il sut complaire à Ferdinand Vil, dont il reçut quelques témoignages d'estime.
Les nouveaux ministres avaient d'immenses difficultés à surmonter. Ils se trouvaient en face d’un parti hostile, et plus redoutable encore par sa violence que par le nombre des individus qui le composaient; les relations avec l’etranger étaient difficiles et manquaient de franchise. Le trésor était dans l'état de pénurie le plus déplorable, et ses embarras s’accroissaient chaque jour. Les rentrées étaient faibles, et les intérêts de la dette absorbaient toutes les ressources. Les mesures les plus ruineuses con-
couraient chaque jour a aggraver cette position des finances. Dansï'état de gêne où l'on se trouvait , on venait d'allouer aux précédents ministres des pensions qui, réunies, s’élevaient à 420,000 réaux ( 1 12,140 f ).
L'obligation où l’on s'était trouvé de récompenser, en leur donnant des emplois, les promoteurs des institutions nouvelles, avait contraint à éloigner de leurs charges tous ceux qu’on regardait comme peu dévoués à la constitution. Mais il eutété d’une souveraine injustice de les dépouiller de leur place sans leur donner au moins le moyen de subsister, il fallut donccréer uneclasse particulière de ceux qui cessaient d’être employés.
On la nomma la catégorie de los cesantes, et on la dota suivant le nombre .des |>ersonnes et suivant les circonstances. Ce fut une augmentation énorme de dépenses, sans aucun avantage pour le trésor. C’est dans cette situation désespérée que Barata prit l’administration des finances. Il jugea que, sans le secours d’un emprunt il lui serait impossible de faire face aux dépenses. Il ouvrit donc les coffres aux capitalistes nationaux ; il fit un appel à leur patriotisme; mais il ne parvint pas à réunir le quart de la somme qui lui était nécessaire .-aussi, ne se trouvant pas de force à lutter contre les difficultés qu'il rencontrait, il aima mieux se retirer, et fut remplacé au ministère des finances par don Angel Vallejo.
Les mouvements royalistes qui éclatèrent dans toutes les provinces d’Espane vinrent encore compliquer les cmarrasde la situation. A Burgos, un chapelier, du nom d’Arija , levait l’étendard de la rébellion. Jérommo Mérino, ce curé u’on avait vu pendant la guerre de l'inépendance combattre les Français avec courage , venait aussi de reprendre les armes. Il parcourait la Vieille-Castille, dénonçant aux villageois la constitution comme sacrilège et régicide. Par ce moyen il eut bientôt rassemblé uneguerrillanombreuseet redoutable. A la même époque la ville de Salvatierra, unanimement soulevée, fermait ses portes aux troupes constitutionnelles. Le brigadier Miretait à Séville; le chef des royalistes Zaldivar, à la tête d’une troupe de forcenés qui se proclamaient les défenseurs de l’autel et du trône, sillonnait toute l'An-
daloosie, et s’avançait jusqu’aux portes de Cadix. A Tolède, pendant une profession suivie par un grand nombre ae fidèles , on entendit proférer les cris de / ive ta religion ! vice t inquisition ! vire le chapitre de Tolède! à bas la constitution! Toutes ces démonstrations absolutistes excitaient au plus haut degré la colère des exaltés. Les chefs de ce parti, qui , parodiant les excès de la révolution française , avaient accepté l’ignoble dénomination de descamisados , prirent la résolution défaire un exemple, pour jeter la terreur dans l’esprit des royalistes.
On avait emprisonné un pauvre ecclésiastique nommé don Matthias Vinuesa.
On l’accusait d’avoir forgé un plan ur renverser la constitution ; cet tnme était d’une vie régulière, mais il était sans jugement et sans instruction. Quoiqu'il eût fait ses études à l’université de Tolède, tout son savoir se bornait à quelques connaissances en théologie. Il avait été curé de la paroisse de Tamajon, et n’avait quitté ce village que pour devenir chapelain d’honneur de Ferdinand VII. Il avait eru qu’en cette qualité il était de son devoir de contribuer au rétablissement des droits absolus de son souverain. Il avait donc imaginé un plan de contrerévolution , et il avait eu l'insigne folie de le faire imprimer. Arrêté pour ce fait et mis en jugement, il avait été condamné à dix ans de présides. Ce fut le 4 mai que le résultat de son procès fut rendu public : ce jour même un grand nombre de membres du parti exalté se réunirent le matin à la Puerta del Sol, et, après une longue délibération, ils déclarèrent que la peine prononcée contre le curé de Tamajon n’était pas en proportion avec le crime énorme commis par lui. Ils décidèrent qu’il servirait d’exemple aux serviles ; mais comme l’heure de la sieste était arrivée, ils se retirèrent pour dormir, et ajournèrent à quatre heures du soir l'exécution de leur sentence. Ce délai eût permis aux autorités de prendre quelques mesures pour empêcher un crime ; mais les chefs de la force publique restèrent immobiles. Ils laissèrent les descamisados se réunir à l’heure indiquée, marcher vers la prison, qui n’était gardée que par dix miliciens.
Ceux-ci, après avoir à peine tenté un simulacre de défense, laissèrent le peuple envahir la prison. On enfonça la porte du cachot où Vinuesa était renfermé.
Cet infortuné n’eut que le temps de saisir une image de la Vierge, et de se jeter à genoux pour demander grâce. On se précipita sur lui. Un individu armé d’un marteau lui porta le premier coup. Il le frappa sur sa tonsure, et lui brisa le crâne.
Cette victime n’était pas la seule dont les bourreaux de la Puerta del Sol eussent décrété le supplice. Ils se transportèrent à la demeure du juge qui avait prononcé la sentence. Ils voulaient immoler ce magistrat à leur fureur; mais celui-ci, prévenu du danger qui le menaçait, s’était soustrait par la fuite à la eofère de ces forcenés.
Une autre bande s’étaït transportée à la prison de la cour, où était renfermé le partisan Manuel Hernandez, surnommée/ Jbuelo. Pendant la guerre de l’indépendance, el Abuelo avait obtenu le grade de lieutenant-colonel ; après le retour de Ferdinand , et jusqu’au rétablissement du régime constitutionnel , il avait vécu dans la retraite; puis, lorsqu’il avait vu les outrages dont les exaltés accablaient le roi , il avait repris les armes pour relever le pouvoir absolu. Il avait reuni une guerrilla, et, en essayant de se maintenir dans les environs de Madrid , il s’était laissé prendre par les troupes constitutionnelles. Il attendait en prison la condamnation qui ne pouvait manquer de l’atteindre. Les hommes de la Puerta del Sol trouvaient que Ja justice agissait trop lentement , et pour abréger, à leur manière, les délais de la procédure, ils arrivèrent à la prison; mais ils rencontrèrent plus de résistance qu’ils ne s'y étaient attendus.
Il n’y avait là pour toute défense qu'un caporal et quatre soldats, avec six gardes nationaux à cheval. Néanmoins le chef de ce faible poste fit bonne contenance; il parvint a repousser les assaillants ; et si toutes les autorités de la caitale avaient fait leur devoir comme ce rave caporal, la révolution espagnole n’eût pas été souillée du sang de Vinuesa.
Ces excès frappèrent la ville entière d’une terreur profonde. Il n'était per-
L’UNIVERS
sonne qui ne craignît pour sa sûreté; mais si telles étaient les appréhensions des simples particuliers , qu’on juge des angoisses qui devaient agiter la famille royale, et surtout Ferdinand! Ce prince descendit plusieurs fois lui-même sur la place où sa garde était formée en bataille, et il demanda aux officiers si , eu cas de besoin , il pouvait compter sur leur défense. Il fit placer de l’artillerie aux ahordsdu palais. La garnison et la milice furent mises sous les armes. Madrid, plongée dans une morne stupeur, avait l’air d’une ville que l'ennemi assiège.
Il se trouva cependant des voix pour justifier le meurtre de Vinuesa; il se trouva des apologistes pour le célébrer. Une espèce de monument fut fondé pour en perpétuer le souvenir. Vinuesa avait péri assommé d’un coup de mae teau : ses meurtriers et leurs approbateurs créèrent une sorte d 'ordre du Marteau. Les insignes en furent fabriqués et distribués ; ils consistaient en un [relit marteau de fer, dont les nouveaux chevaliersdécorèrent leur poitrine.
Le ministère se présenta le lendemain aux cortès, avec un message où le roi réclamait leur assistance pour empêcher le rrtour de semblables crimes. Ce fut l’occasion d'une vive discussion, où les partis se rejetèrent mutuellement la responsabilité de ces déplorables événements. L'opposition accusa l'autorité d’avoir manqué de fermeté et de prévoyance; le parti modéré accusa les exaltés , les clubs et les sociétés démagogiques d’avoir préparé le crime et de l’avoir exécuté. De part et d'autre ces reproches étaient fondés. Cette délibération se termina par une adresse, où les cortès donnèrent au roi l’assurance de leur zele pour le maintien de. l’ordre. L'administration destitua le capitaine général Vilialba et le chef politique, le marquis de Cerralbo, qui furent remplacés par le général Morillo, comte de Carthagène , et par le premier alcade constitutionnel, José Sacz de Baranda.
Celui-ci remit lui-même bientôt les fonctions de chef politique au général Copong y Navia, qui en 1814 avait été chargé d’aller recevoir le roi à la frontière , et de lui présenter la constitution. L’assassinat de Vinuesa excita si vivement l’indignation des hon-
nêtes gens, que les passions politiques semblèrent un moment se câliner.
On put atteindre le 30 juin, époque où se fermait la session, sans que la tranquillité publique fût de nouveau troublée. Jusqu'au mois d’août, nulle émeute sérieuse ne vint troubler le repos de la capitale. Mais dans le courant d’août des esprits turbulents, qui regardaient les assassins de Vinuesa comme des héros, et qui brûlaient du désir de les imiter, prirent la résolution de faire un exemple sur les gardes du corps, retenus prisonniers depuis le 5 février. Ils se transportèrent au couvent de Saint- Martin , où ces militaires étaient renfermés, et tentèrent de forcer la garde: un officier nommé don F.starico, qui commandait le poste, tenta vainement par de. bonnes paroles de les détourner de leur projet; mais ils n'écoutèrent aucune représentation, et, furieux île voir qu’on leur résistait, ils commencèrent à jeter des pierres à la garde. Alors don Estarieo fit charger les armes, et à la tête de quelques soldats il marcha droit aux éineutiers. Ceux-ci ne l’attendirent pas : ils s’enfuirent précipitamment pour aller chercher du renfort au club de la Fontana de Oro.
Pendant ce temps, le général Morillo, prévenu de ce qui se passait, prit des mesures afin de renforcer le poste de la prison; mais, sans attendre que ses ordres eussent été exécutés, il se dirigea en personne vers le point menacé.
Il rencontra en chemin les émeu tiers , qui revenaient après avoir recruté quelques centaines de vauriens. I,e générai, bien qu’il fût seul, leur intima l’ordre de se retirer à l’instant même. Ces paroles ne firent qu’exaspérer la colere des anarchistes, au point que pour sa défense Morillo se vit dans la nécessité de tirer son sabre; mais quand il fit le geste de les eu frapper, cela suffit pour mettre do nouveau le rassemblement en fuite, et les individus se sauvèrent comme s'ils eussent été poursuivis par un escadron de cavalerie.
Le lendemain, les groupes qui se rassemblaient ordinairement à la Puerla del Sol et a la Fontana de Oro éclatèrent en plaintes et en menaces contre Morillo Sa conduite, disait-on, était attentatoire à la dignité du peuple; et
il fallait (ju’il fût mis en jugement. Le général, instruit des attaques dont il était l’objet, envoya sa démission aux ministres, en déclarant qu’il ne reprendrait le commandement que lorsqu'il aurait été lavé, par le tribunal, des accusations portées contre lui. La conduite de Morillo ne méritait que des éloges, et sa détermination de réclamer lui-méme des juges imposa silence à ses ennemis. On lui rendit l’autorité, qui ne pouvait être placée en de meilleures mains.
La capitale était à peine remise de l’émotion causée par ces émeutes, que le gouvernement se vit menacé par un autre danger qui n'était pas moins sérieux. Riégo, capitaine général de l’Aragon, avait accueilli un aventurier français, nommé Cugnet de Montarlot, poursuivi dans sa patrie comme conspirateur. Celui-ci, pour prix de l’hospitalité qu’on lui donnait en Espagne, avait conçu le projet d’y changer la forme de gouvernement , et d'y établir une république. Il prétendait que plusieurs «parlements feraient cause commune ivec l'Espagne; qu’ils n'attendaient qu'un signal pour se soulever; qu'il suffirait pour déterminer ce mouvement de se présenter à la frontière à la tête de quelques troupes, et d’y arborer l’étendard tricolore. On ne sait pas au juste quelle part Riégo pouvait avoir dans l’invention de cette trame; mais la voix publique l’accusait de fomenter lui-même la conspiration. Le peuple de Saragosse, dont certainement les opinions n’étaient pas rétrogrades , mais qui était ennemi de toute trahison, regardait avec méfiance les démarches du capitaine général. Moreda, chef politique de Saragosse, donna au gouvernement avis de ce qui se passait, et reçut les pouvoirs nécessaires pour faire avorter ces projets. Le ministère prononça la destitution de Riégo, ordonna que cet officier se rendrait en résidence à Lerida ; et il chargea Moreda de faire exécuter cette décision. Pendant ce temps Riégo était occupé à parcourir la province, dons le but d’exalter les esprits, et peut-être de les préparer au changement qu’il méditait. Riégo, qui se croyait bien supérieur au gouvernement en influence et en pouvoir, eut
d'abord l'idée de désobéir. Il marcha droit à Saragosse; mais le chef politique n’était pas homme à se laisser intimider. Il euvoya au-devant de Riégo un détachement commande par un officier dont il était sûr. La rencontre eut lieu à quelque distance de la ville. Riégo revenait, entouré d’une escorte assez nombreuse. L’ofCcier alla nu-devautde lui, et lui renouvela l'ordre de se rendre à Lerida. Riégo voulut résister : il porta la main à son épée,
Puis il consulta du regard ceux qui accompagnaient; mais il ne 1rs trouva pas disposes à le soutenir dans une désobéissance que las précautions prises par Moreda rendaient impossible.
Alors il se soumit à la nécessité , et se laissa conduire au lieu de sou exil.
Riégo était l’idoledu parti anarchiste; aussi la colère des sociétés démagogiques fut-elle grande quand elles le virent renverser. Voulant exalter la gloire du héros que le gouvernement abaissait, elles prirent la résolution de célébrer une fête publique en son honneur, et de porter son image en procession. Cette ridicule apothéose cachait, dit-on, un projet plus coupable : à la faveur du trouble et du desordre que cette cérémonie ne pouvait manquer de causer, les anarciiistes avaient fintention de proclamer la république , et d’élire un triumvirat militaire composé des généraux Riégo, Lopes-Banos et Ballesteros. Quelles que fussent au reste leurs intentions , ils en fixèrent l’exécution au 18 septembre.
Le général Copons avait été remplacé dans le gouvernement politique de Madrid par le brigadier San-Martm.
C'était un ancien médecin; il avait déployé dans la guerre de l'indépendanee un courage que personne ne pouvait révoquer eu doute. Il fit preuve, en cette circonstance d'une louable énergie. 11 commença par publier une ordonnance qui défendait cette cérémonie grotesque, et qui déclarait suspendues jusqu’à nouvel ordre les réunions du club de la Fontana de Oro. Néanmoins les anarchistes n’en persévérèrent pas moins dans leur projet; ils firent peindre un grand tableau, où Riégo était représenté avec le costume au’il portait lors de la révolte des Canezas. Il tenait
L’UNIVERS
d’une main le livre de la constitution, et renversait de l’autre le Despotisme et l'Ignorance. On remit cette image aux mains qui devaient la porter.
Des mesures vigoureuses avaient été prises pour, que force restât à l’autorité. La force armée prit possession de la Puerta del Sol , des environs de la Fontana de Oro; et l’ordre fut donné aux troupes de dissiper le cortège partout où il se présenterait. Cependant les anarchistes n'engageaient pas cette lutte contre l'autorité sans quelques chances de succès. Ils savaient que la garde royale était indécise, et que le régiment de Sagonte leur était favorable. Lorsque le rassemblement arriva à la Puerta del Sol, l’ordre fut donné à la garde royale qui s’y trouvait de s'opposer à son passage; ‘mais cet ordre ne fut pas exécuté. La foule, qui s’en aperçut, s’avança avec plus d’assurance, et poussa un cri de triomphe. De son côté, le régiment de Sagonte s’ébranlait pour se joindre aux factieux. Si ce mouvement eût réussi l’anarchie triomphait.
Morillo avait avec lui la milice, composée do propriétaires, de marchands, presque tous partisans de la révolution , mais, avant tout, adversaires du désordre. C’était la seule force sur laquelle il pût compter dans ces circonstances critiques. Il lit défendre au régiment de Sagonte de sortir de son poste, lui déclarant qu’au moindre mouvement il le ferait charger sans miséricorde par la milice, et qu’il le traiterait en ennemi. Le régiment de Sagonte, intimidé par ces menaces, s’arrêta, et demeura neutre. Libre de toute inquiétude de ce côté, San-Martin, à la tête du deuxième bataillon de la milice, marcha au-devant du rassemblement, et le rencontra dans la rue des Orfèvreries. Aussitôt qu’il l’aperçut, il lit croiser la baïonnette, et somma, au nom de la loi, les anarchistes de se dissiper. Comme ils n’obéirent pas, il les fit charger à l’instant même. Quelquesuns furent blessés; et tous, remplis d’épouvante par cette attaque vigoureuse , sur laquelle ils ne comptaient pas, se mirent à fuir de tons les côtés. Le portrait du héros fut renversé dans la boue ; les anarchistes ne tentèrent pas de disputer aux vainqueurs cette
triste dépouille, et l’on donna par dérision à cette rencontre le nom de bataille des Orfèvreries (de las platerias). C’étaient les sociétés politiques qui avaient préparé cette journée, de même qu’elles avaient été jusqu'à ce jour les instigatrices de tous les désordres. Ces associations eurent sur la marche de la révolution espagnole l'influence la lus déplorable : il n'est donc pas inifférent de connaître quelle était leur organisation , et quels principes les dirigeaient. La plus ancienne ae ces sociétés était celle des francs-maçons. On croit que cette association fut introduite en Espagne dès le temps de Charles III. Il semble que la révolution fran-
Saise aurait dû favoriser en Espagne le éveloppement de cette institution; mais la surveillance de l’inquisition et la vigilance du clergé s’opposèrent à ses progrès. C’est à peine si on en trouve quelques vestiges au temps de Charles IV ; mais l’invasion française contribua puissamment à propager la francmaçonnerie. Les officiers français , aussi bien que ceux des forces britanniques, établissaient des loges dans toutes les localités où ils séjournaient. Le nombre des Espagnols qui s’affilièrent à la société fut considérable; et quand Ferdinand revint en Espagne il y avait peu de villes qui ne -continssent au moins une loge. La réaction de 1814, l’intolérance du gouvernement , le rétablissement du saint-office, ne purent intimider les francs-maçons. Le nombre des prosélytes s’accrut encore; mais l’objet primitif de leurs délibérations fit place à des discussions sur les affaires de l’État; et cette société, qui dans son origine avait, avant tout, un but charitable et philanthropique, devint un instrument politique. Les francs-maçons ne furent pas étrangers aux événements de 1820. Il est facile de comprendre le bien ou le mal que cette association pouvait faire, selon l’esprit dont elle était animée. Les loges, répandues dans toutes les parties de l’Espagne, recevaient leur impulsion d’un centre commun. Elles louaient ou blâmaient ce qu’on leur disait de louer ou de blâmer. Si quelque autorité leur portait ombrage, mille voix répétaient en même temps les mêmes accusations
en mille endroits différents. Si au con- cette association : son but , qui était traire il était question de soutenir quel- d’obtenir et de conserver la liberté du qu’un des leurs ou de le faire valoir, genre humain, sentait d’une lieue son de tous les côtés ils allaient répétant don Quichote; et Cervantès n'a rien ses louanges, et de cette maniéré ils inventé de plus grotesque que les céréfaussaient l’opinion publique. Ils avaient monies imaginées pour l'admission des des affiliés dans les bureaux de tous récipiendaires. Voici, disent les aules ministères, dans les cabinets des teurs de l’Histoire contemporaine d’Esgouveroements politiques, dans toutes pagne, quel était le but ae cette comtes parties de l’administration ; aussi pagnie :
rien ne se faisait, rien ne se préparait « La confédération des chevaliers cosans que la société en fût informée; muneros était la réunion libre et sponet de cette manière les loges recevaient tanée de tous les enrôlés dans les diffésouvent l’ordre d'indisposer les esprits rentes forteresses du territoire de la contre un décret qui n était pas encore confédération, dans les termes et avec rendu , contre une mesure qui n’était les formalités prescrites dans leurs lois encore qu’un projet. Leur puissance et règlements. La confédération avait était immense. Aussi, lors de leur pour objet d’obtenir et de conserver, ministère, Argüelles et Valdès se firent- par tous les moyens en leur pouvoir, la ils affilier à cette association, dont leurs liberté du genre humain; de soutenir collègues faisaient déjà partie. par tous leurs efforts les droits du peu-
Au reste, il ne tarda pas a se former pie espagnol contre les abus du pouvoir plusieurs partis parmi les francs-ma- arbitraire : leur but était aussi de secou-
Sans. Les hommes modérés, contents rir ceuxqui se trouvent dans le besoin, e ce qu’on avait obtenu en 1820, vou- principalement s’ils font partie de la laient qu’on s’en tint à la constitution société. »
de Cadix ; les esprits exaltés voulaient La confédération des eomuneros aller plus loin : ce dissentiment était étaitdirigée par une assemblée suprême, la source des discussions les plus vio- Elleétait diviséeenmerfnrffltfes ousénélentes. Les modérés pensèrent qu'en se chaussées. La merindad était elle-même retirant, qu’en laissant leurs adversai- subdivisée en communes, en tours, forres sans contradicteurs, ils feraient ces- teresses ou châteaux, ser les discussions; que les loges fini- L’assemblée suprême se tenait à Maraient par se fermer d’ennui et d’épui- drid, rue delà Montera. Elle était conisement,oudu moins que l’irritation posée de sept chevaliers eomuneros , les causée par ees débats s’éteindrait, faute plus anciens parmi ceux qui résidaient d’aliment. C’était un faux calcul. Res- dans la capitale du royaume, et par les tés maîtres du terrain, les exaltés s’occu- procureurs nommés parles communes, pèrent à faire des prosélytes, à aug- Voici en quels termes étaient conçus menter le nombre des loges, à exercer les pouvoirs de ces députés : « Nous, les leur funeste influence, qui n’était plus chevaliers eomuneros qui composons tempérée par le bon sens des modérés, la merindad de .... réunis en notre châ- Bientôt cette société, quelque violente teau n® ..., pour élire un procureur qui, qu'elle fût, parut trop tiède à quelques en exécution de notre constitution, esprits emportés. Ils se séparèrent de nous représente à la suprême assemblée la franc-maçonnerie, et formèrent une delà confédération, après l’examen le autre association. Ils prirent le nom de plus attentif des vertus civiles et morbevaliers eomuneros, de fils de Pa- raies dont est doué le chevalier ..., nous dilia ; comme s’il pouvait exister quel- avons résolu de le nommer, et de fait que analogie entre leurs excès dé.mago- nous le nommons notre procureur dans giques et les glorieux efforts des rom- ladite assemblée de la confédération; inuncs espagnoles, qui défendaient leurs en conséquence, nous nous obligeons dernières libertés contre les empiète- solennellement à observer et accomplir incnls de la maison d’Autriche! Ces dé- tout ce que vous , d’accord avec ledit nominations ampoulées n’étaient pas chevalier comunero , décréterez et ohtout ce qu’il y avait de ridicule dans serverez, sans y mettre aucune autre li-
16* Livraison. (Espagne.) • 16
L’UNIVERS
mite ourestriction que celles qui résultent de la stricte observance des statuts. — Donné au château n° ... » — Ensuite se trouvaient la date, puis les signatures des secrétaires et de l'alcaïde.
Pour faire les enrôlements il fallait rédiger une demande par écrit, où se trouvaient le nom du candidat, son âge, sou état , le lieu de sa naissance et de son domicile, ainsi que les revenus ou les appointements qu’il touchait. Cette demande était remise à la commission de police, qui, conformément aux dispo- -sit ions du règlement, présentait son rapport de la manière suivante : « De l’information faite, ainsi que l'exigent nos statuts, sur les qualités dont est doué le citoyen ..., proposé pour confédéré par le chevalier comunero..., il résulte qu'il est digne d'étre admis sous nos bannières. Ainsi nous le croyons, foi de chevaliers comuneros. » Ce rapport était lu en séance ordinaire; et lorsqu'il était approuvé, on indiquait jour pour que le candidat filt enrôlé, et pour qu’il prêtât serment. Ces premières formalités une fois remplies, l’alcaïde du château, et le chevalier qui avait proposé le candidat, allaient le chercher pour le présenter dans la place d'armes. A la distance convenable pour que celui-ci ne pût prendre connaissance de la situation du château, l’alcaïde lui représentait les graves obligations qu'il allait contracter. H l’avertissait que ces obligations étaient de telle nature , que s’il y manquait après avoir prêté serment, il en serait, sur sa tête, responsable envers la société. Si le candidat répondait qu’il acceptait ces obligations , on lui bandait les yeux, et il s'approchait du château, conduit par le chevalier qui le proposait. La sentinelle criait » Qui vive? •> et le chevalier conducteur disait : « Uncitoyen qui s’est présenté aux ouvrages avances avec bannière de parlementaire, alin d’être enrôlé. » La sentinelle répondait : « Livrez-le-moi ; je le conduirai au corps de garde de la place d'armes. » Et au même instant on entendait une voix qui ordunnaild’abattre le pont-levis etd’abaisser la herse. Alors on figurait le bruit de cette opération. L’alcaïde et le chevalier conducteur saisissaient ce moment pour s’éloigner du candidat, qui était conduit au corps
de garde; on l’y enfermait seul, après lui avoir découvert les yeux. La sentinelle était masquée , et le corps de garde était décoré d’armures et de faisceaux d’armes; sur quelques-unes on voyait des traces sanglantes. Enfin on y lisait des inscriptions en l’honneur des vertus civiques. On y trouvait encore une table avec du papier et de l’encre. Après avoir laissé au candidat le temps nécessaire pour qu’il pût réfléchir sur sa position , la sentinelle lui remettait, pour qu'il y répondit, un papier sur lequel se trouvaient les questions suivantes : « Quelles sont les obligations les plus sacrées d’un citoyen envers sa patrie ? — De quel châtiment est digne celui qui ne les remplit pas? — Quelle récompense mérite celui qui se sacrifie pour leur accomplissement? » Aussitôt qu’il avait écrit ses réponses, la sentinelle les recevait de lui pour les transmettre à l'alcaïde, qui les présentait au président; et on en doiiuait lecture à l'assemblée.
Si les réponses étaient conformes aux principes de la confédération, le president commandaità l’alcaïde d’introduire le candidat dans la place d'arincs, après lui avoir bandé les yeux. L'alcaïde allait retrouver celui-ci, lui rappelait de nouveau les graves obligations qu'il allait contracter ; il lui disait que son dévouement pour la liberté devait le décider à mourir plutôt que de se soumettre à la tyrannie. Il ajoutait que s’il ne se sentait pas asséz de courage pour exécuter ses promesses, il pouvait encore se retirer ; mais que s’il prêtait serment il deviendrait responsable, sur sa tête, de leur accomplissement. Lorsque le citoyen persévérait dans sa volonté de s'affilier à la société, il était conduit à la placed'armes, et après diverses cérémonies il comparaissait devant l'assemblée, et le président lui disait : « Vous allez contracter de grandes obligations, et des engagements d’honneur qui exigent constance et valeur. La défeuse des droits et libertés du genre humain, et avant tout du peuple espagnol, voilà le but de notre institution. Pour le succès d’une si glorieuse entreprise, nous promettons de sacrifier jusqu’à notre vie. Réfléchissez sur ce qu'il y a de sacré et de difficile dans ces engagements; et
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si vous ne voulez pas vous y assujettir, vous pouvez encore vous retirer sans qu’il en résulte pour vous aucun préjudice, en gardant toutefois un secret inviolable sur tout ce que vous avez vu et entendu.
Si le néophyte répondait qu’il était déterminé à tout, le président lui disait de se préparer à faire un terrible serment, apres lequel il ne serait plus libre de se retirer; mais que s’il avait quelque crainte il pouvait encore le faire. Sur sa réponse qu'il était prêt à jurer, le président lui disait : Répétez avec moi : « Je jure à Dieu et sur mon honneur de
• garder le secret sur tout ce que j’ai vu « et entendu, et sur tout ce que je ver- « rai par la suite et sur tout ce qui me « sera confié. Je m'engage également à
• faire tout ce qui me sera commandé
• par la confédération; et si je manque
• à cette promesse en tout ou en partie, « je consens qu’on me tue. » — Le président continuait : « Si vous accomplissez ces engagements en homme d’honneur, la société vous aidera : si vous ne les accomplissez pas, elle vous châtiera avec toute la rigueur de la loi. »
Dans le cas où le candidat ne se trouvait pas disposé à préterleserment, apres lui avoir fait jurer de ne rien révéler de ce qu’il avait vu, on le reconduisait au lieu où d’abord on lui avait bandé les veux. Mais lorsqu’il avait prêté le serment, on lui ôtait le bandeau oui lui couvrait les yeux. Il se trouvait alors au milieu des chevaliers communeros, qui tous tenaient l'épée nue à la main ; et le président lui disait : « Maintenant vous êtes affilié à la société : votre vie répond de l’accomplissement des obligations que vous avez contractées et que vous allez jurer. Approchez-vous, étendez la main sur l’écu de notre chef Padilla ; et, avec toute l’ardeur patriotique dont vous êtes capable, prononcez avec moi le serment qui doit rester gravé dans votre cœur, pour que vous n’y manquiez jamais: « Je jure, devant Dieu et devant « cette assemblée de chevaliers comu- « neros, de garder, soit seul, soit avec « l’aide des confédérés, tous nos droits, « usages, coutumes, privilèges et lettres « de sûreté, et de défendre à tout jamais « les droits , libertés et franchises de « tous les peuples. Je jure d'empêcher,
« soit seul, soit avec l’aide des confé- « dérés, par tous les moyens qui sont en « 'mon pouvoir, qu’aucune corporation « ni aucune personne, sans excepter le « roi ni les rois qui lui succéderont, « n’abusent de leur autorité ou nevio- « lent nos lois : dans ce cas , je jure « d’en tirer une juste vengeance, avec « l’aide de la confédération, et de dé- « fendre contre eux, les armes à la main, « tous nos droits et toutes nos libertés. « Je jure d’aider de mon épée, et par tous « les moyens qui sont en mou pouvoir, « la confédération, pour empêcher l’éta- « blissement de toute inquisition géné- « raie ou particulière ; pour s’opposer à « ce qu’aucune corporation ni aucune « personne, sans en excepter le roi ni « les rois qui lui succéderont, n’offen- « sent ou n'inquiètent les citoyens espa- « gnols dans leur personne ou dans « leur bieji , ou ne les dépouillent de « leur liberté, de leur avoir et de leurs « propriétés; enfin, pour empêcher que « personne ne soit arrêté ou puni que « dans les formes judiciaires, et après « avoir été convaincu devant le juge « compétent. Je jure de me soumettre « à toutes les décisions que prendra la « confédération, et de les exécuter. Je « jure union éternelle avec tous les con- « fédérés , et je promets de les aider « en toute circonstance de tous mes « moyens, de mes ressources et de mon « épée. Et si quelque homme puissant « ou quelque tyran voulait détruire la « confédération parla force ou par quel- « que autre moyen, je jure, avec raide « delà confédération, de défendre tous « nos droits par les armes, et, à l’exem- « pie des illustres comuneros de la ba- « taille de Villalar, de mourir plutôt « que de céder à la tyrannie ou à i'op- « pression.
« Je jure, si quelque chevalier comu- « nero manquait en tout ou en partie à « son serment, de le tuer aussitôt que « la confédération l’aura déclaré traître. « Et si je manque en tout ou en partie « 3 ces serments , je me déclare moi- * même traître, et digne d’être condarn- « né par la confédération à une mort « ignominieuse. Que les portes et les « herses des tours , forteresses et châ- « teaux, me soient fermées ; et , pour « qu’il ne reste pas de mémoire de moi
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« après mon supplice, qu’on me brûle, « et qu’on jette mes cendres au vent. »
— Ce serment achevé, le président ajoutait : — » Vous êtes chevalier eomunero : pour le prouver, couvrezvous de l’ecu de notre chef Padilia. »
— Le nouveau chevalier exécutait cet ordre, et en même temps tous les autres chevaliers posaient la pointe de leur épée sur l’écu, etle président ajoutait :
— « Cet écu de notre chef Padilia , si vous accomplissez les serments solennels que vous venez de faire, vous mettra à l’abri de tous les coups que la méchanceté pourra diriger contre vous ; au contraire, si vous neles accomplissez pas, non-seulement ces épées vous abandonneront , mais encore elles vous arracheront l’écu pour que vous soyez à découvert, et vous mettront en pièces pour punir un si horrible crime. »
Cette cérémonie terminée, le nouveau chevalier déposait i’écu. L'alcaïde lui chaussait les éperons , lui ceignait l’épée. Alors tous les chevaliers remettaient la leur dans leur fourreau. L’alcaïde accompagnait le chevalier comunero dans tous les rangs. Chacun lui donnait la main, et le nom de camarade. Il répondait : « Je la reçois, et jene manquerai jamais à mes devoirs. » Ensuite il le remenait au président, qui, après lui avoir donné le mot d’ordre , le signe et le contre-signe, lui disait d’aller s’asseoir.
En voyant la puissance de ces associations et les maux qu’elles causaient , on imagina'de leur opposer une société publique, dont le but fût de réunir et de conserver. Elle prit le nom de Société des amis de la constitution. Elle ne s’entoura pas de mystère, elle n’exigea aucun serment de ses membres. Le seul signe de reconnaissance qu’ils étaient convenus de porter était une bague d’une forme particulière, qui fit donner à cette assemblée le nom deSociétéde l’anneau, et aux membres qui la composaient celui de anilleros. C’étaient aes hommes honorables et modérés, oui voulaient faire entendre le langage de la raison; mais le langage de Ta raison est trop froid pour émouvoir les masses : ce qui les entraîne , c’est l’exaltation des sentiments, c’est l'exagération, c’est l’enthousiasme ; et l'on ne s’enthousiasme
pas pour ce qui n’est que raisonnable.
Une association politique a peu de chances de succès lorsqu’elle n’a pas d'autre base que la raison. Les amis de la constitution furent de tous les côtés attaués avec violence; ils furent accablés e sarcasmes, de calomnies, d’insultes:
et comme ils dédaignaient d’avoir recours à de pareilles armes, ils ne purent longtemps soutenir la lutte. L^ennui et la fatigue amenèrent bientôt la dissolution de la société, qui ne parvint même pas à fonder un journal organe de scs opinions. Cependant chaque société politique était représentée dans la presse.
L'Écho de Padilia était la gazette des comuneros; El Espectador ( le Spectateur ) était publié par les francs-maçons. Puis à côté de ces journaux il y en avait d’autres dont aucune faction n’osait encore adopter le ton et les fureurs , mais dont les sociétés démagogiques ne désapprouvaient pas les principes. C’étaient la Tercerola (la Carabine) et le Zurriago (le Fouet), qui remplirent à cette époque en Espagne le rôle qu’ont joue chez nous en 93 le journal de Marat et le Père Duchesne. Dans un pamphlet écrit et publié par le député don Juan Romero Alimente, on lisait qu’il était indispensable d’égorger en une nuit quatorze ou quinze mille des habitants de Madrid, pour y purifier l’atmosphère politique. Morales , un des rédacteurs du Zuriago, pérorant au club de la Fontana de Oro, proféra ces paroles sacrilèges : La guerre civile est un don du ciel; et il ajouta qu’elle était le seul moyen par lequel on parviendrait à en finir avec les serviles.
Voilà quelle était l'exaspération des partis quanti , le 28 septembre , s’ouvrit la session extraordinaire des cortès, que le roi avait convoquées sur la demande de la députation permanente et des ministres eux-mêmes. Aux termes de la constitution, le but des cortès extraordinaires devait être déterminé d’avance.
Le roi précisa donc, dans son discours d’ouverture, les affaires dont les députés auraient à s’occuper. Ce furent la division territoriale du royaume; un code pénal militaire; un décret organique de la flotte; un décret pour l’organisation de la milice active ; lés mesures à prendre pour la pacification des colonies