‹ EspagneChapitre 28 sur 153 · PUCE DES ASSASSINS DE LANDABARU. — MORT · texte numérisé non relu

PUCE DES ASSASSINS DE LANDABARU. — MORT

DE COIFFIEUX MORT d’ÉUO. — PROCÈS DES

ANCIENS MINISTRES. — SOCIÉTÉ LANOABA- RIENNE. — ARMÉE DE LA FOI. — RÉGENCE D'URCEL. — SAC DE CA8TELFOLUT. — SAC DK SAN-LLORKNS DE MORUNIS. — CONGRÈS DE VÉ- RONE. — NOTES DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES.

— EXPÉDITION DK BE8SIÈRES. — LOUIS XVIII ANNONCE AUX CHAMBRES QU’lL INTERVIEN- DRA EN ESPAGNE. — FERDINAND DESTITUE SES MINISTRES. — IL EST FORCÉ PAR UNe ÉMEUTE DR RÉVOQUER SON DÉCRET. — OU- VERTURE DES CORTÈS ORDINAIRES. — LE GOU- VERNEMENT ESPACNOL QUITTE MADRID.

Le repentir est un remède tardif : fi vano il penlirsi poi , dit un poète italien. Ferdinand se repentait, il eût voulu revenir sur le passé; il se trouvait sans défenseurs, livréà la merci du parti exalté. Il fit proposer à Martinez de la Rosa de reprendre la direction des affaires ; mais cet homme d’État ne crut pas pouvoir en ces circonstances servir utilement son pays. Il refusa; et le roi, ne sachant comment composer un cabinet, s’adressa au conseil d'État , le priant de désigner les personnes sur lesquelles pourrait tomber son choix. Le conseil d’Etat répondit en se plaignant des courtisans, qui abusaient de la confiance du souverain , et qui avaient causé les tristes événements qui coûtaient tant de sang et tant de. larmes al' Espagne;mah\\ refusa defaireaiicune proposition pour le remplacement des ministres. Cette crise fut longue et pénible. Pendant un mois entier, Ferdi-

nand chercha vainement à composer un ministère : il ne trouva personne parmi les hommes modérés qui voulût accepter le pouvoir ; enfin, malgréson aversion pour les révolutionnaires, il se vit contraint à demander leur concours. Le parti exalté se divisait en deux factions : celle des francs maçons et celle des comuneros. Depuis le 7 juillet , toutes deux manœuvraient afin de s'emparer des rênes du gouvernement. Ce furent les francs-maçons qui l’emportèrent, et ils furent assez adroits pour obtenir que le ministère fût composé uniquement d’hommes sortis des loges maçonniques. Enfin, le 6 août le ministère rut constitué. Il se composait de Lopès Banos, un des chefs , ou, comme on disait alors, un des héros de Plie Léon. C’était un de ceux qui s’étaient le plus signalés par leur exaltation. Il reçut le

Sortefeuille de la guerre. Le ministère es affaires extérieures fut confié au colonel don ÉvaristeSan-Miguel, qui avait été en 1820 le chef d’état-major de Riego, et qui travaillait d’une manière très-active à la rédaction du journal El Spectador. Celui de l’intérieur fut remis à don José Fernandez Gasco, avocat, né à Daganzo près Madrid. Il avait fait partie de la première législature, et s’était montré un des plus véhéments adversaires du parti de la modération.

Dans les mêmes rangs avait été choisi don Felipe Benicio Navarro, avocat, né dans le royaume de Valence. On lui donna le portefeuille de la justice.

Don Mariano Ejea eut celui des finances; don José Manuel Vadillo, commerçant de Cadix, celui des affaires d'outre-mer; enfin Dionisio Capaz, celui de la marine. Tous ces ministres appartenaient à la même société secrète; ils professaient les mêmes principes démagogiques; aussi appela-t-on ce cabinet le ministère des sept patriotes. Quant à Ferdinand VII, il eut bientôt ces conseillers en horreur. Toujours en suspens entre la haine qu’il avait pour eux et la crainte qu’ils lui inspiraient, il les a désignés sous le nom du ministère des sept poignards.

Dans la supposition que la tentative des quatre bataillons de la garde royale avait été provoquée par les intrigues du palais , ou commença par éloigner de

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laoour toutes les personnes qu’on présuma l’avoir conseillée dans les dernières circonstances; et cette mesure eût mérité que tout le monde l’approuvât si on fût resté dans de justes limites ; mais bientôt on en vint jusqu’à destituer San- Martin, et même le comte de Carthagène, qui avait si puissamment contribué à la victoire du 7 juillet. Le chef politique fut remplacé par le brigadier Palarea, ancien guerrillero, connu pendant la guerre de l’i ndépendance sous le surnom au Médecin. Le capitaine général eut pour successeur le général Copons-y-Navia.

Le jour même de l’inauguration du nouveau ministère, le 6 août, fut signalé par un acte de rigueur, nous dirions volontiers un acte de justice s’il n'eût pas été accompli avec une précipitation qui a dénaturé son caractère pour lui donner l’apparence d’une vengconce politique.

Un conseil de guerre condamna à la peine du garrot Agustin Ruiz Perez , l’un des assassins de Landaburu. Mais cette réparation ne parut pas aux anarchistes une expiation suffisante : une autre victime fut désignée. Ce fut le lieutenant-colonel Théodore Goiffieux.

« Goiffieux était né en Frauce, dit M. de Martignac ; il était brave , loyal, connu et avoué pour tel ; mais son royalisme était exalté comme un fanatisme, et cela aussi était connu. Il faisait partie des deux bataillons de la garde restés au château dans la nuit du 7 juillet, et n’avait pris ainsi aucune part à l'attaque de la capitale ; mais on le soupçonnait , non d’avoir frappé Landaburu, mais d’avoirapplaudi a son assassinat.

« Il était parvenu à quitter Madrid en habit bourgeois , et il se dirigeait vers la France. Arrêté près de Buitrago par un détachement de cavalerie, il fut conduit devant le commandant. Un mensonge pouvait le sauver ; il oe sut pas mentir. On lui demanda son nom et sa qualité. Il répondit sans hésiter : Goiffieux, premier lieutenant dans la garde.

Conduit à Madrid et traduit devant un conseil de guerre comme avant lait partie d’une révolte armée, if fut défendu avec courage ; mais les cris des factieux parlèrent plus haut que la voix du défenseur. Il fut condamné à mourir sur l’échafaud, et le général Copons confirma la sentence. »

L’UNIVERS

Goiffieux avait inspiré un intérêt générai; mais les démarches qu'on fit pour faire rapporter la sentence demeurèrent inutiles. Les anarchistes, entendant qu'on parlait de clémence, eurent recours a l’émeute et aux clameurs. La sentence fut maintenue , et elle fut exécutée, malgré tout ce que put faire l’ambassadeurde France pour sauver ce malheureux officier.

Cet assassinat juridique ne fut pas le seul qui souilla les commencements de celte administration. Le général F.lio était depuis longtemps emprisonné dans la citadelle de Valence. Il avait été épargne jusqu'à ce jour; mais dès que les sept patriotes furent à la tête des affaires, les cris de proscription recommencèrent : ou accusa cet officier d’avoir provoqué la folle tentative des artilleurs de Valence. Elio était évidemment innocent de leur révolte; mais on se souvenait trop de la barbarie avec laquelle il avait traité les complices de Vidal. Aussi le rapporteur de son procès conclut à ce qu'il fût étranglé. « Et, dit M. de Martignac, pour appuyer ses conclusions par un emblème significatif, il dessiua un marteau en tête de son réquisitoire. Les juges se souvinrent de Vinuesa et du juge dé Vinuesa. Cependant tous n’eurent pas le triste courage de pousser à bout cette odieuse procédure. Le comte d’Almodovar, commandant militaire, donna sa démission. Le baron d'Andilla, qui était appelé à le remplacer, se déclara malade, et s’abstint. Valence comptait plusieurs généraux et plusieurs colonels ; aucun ne voulut payer si cher l’honneur du commandement. On descendit à un lieutenant-colonel nommé Valterra, qui ne recula point devant cette mission cruelle. » Elio fut condamné, et le lendemain la sentence fut exécutée.

A chaque pas que l’on fait dans cette époque d’anarchie on rencontre quelque crime nouveau ou quelque tentative odieuse. En vertu d’une loi d’exception votée par des cortès extraordinaires que le roi fut contraint de réunir au commencement d'octobre, on instruisit un procès contre les auteurs des événements du 7 juillet, et le procureur fiscal Parédès requit la mise en accusation des ministres et des autorités qui gouvernaient

à cette époque. Les anciens ministres, qui savaient bien à quel excès pouvait atteindre la fureur de leurs ennemis, s’enfuirent ou se cachèrent à temps. Garreli, qui était resté chez lui retenu par la maladie, et Moscoso,qui.s’était retiré en Galice, tombèrent seulsentre les niaius des accusateurs. Morillo, qui avait aussi tenté de se mettre en sûreté, fut pris sur la frontière du Portugal ; néanmoins ii ne fut pas traduit en jugement; mais San-Martin fut conduit comme un malfaiteur à la prison publique.

Ces persécutions ne pouvaient manquerd’exciter l'indignation des honnêtes gens; il est vrai que cette indignation serait probablementdemeuréesterile s'il ne s’était trouvé une faction intéressée à l’exploiter. Les comuneros n’avaient reçu aucune part dans la distribution du’ pouvoir, et ce fut peut-être par esprit de rivalité qu’ils prirent en main la défense des anciens ministres. Au reste, quelle qu'ait été la cause de leur intervention , elle fut efficace. On déclara uulies et illégales les poursuites du fiscal Parédès, et l’on remit en liberté Moscoso , Garreli et San-Martin.

Du moment où les comuneros s’étaient trouvés capables d’un acte de modération , du moment où ils avaient senti la nécessité de s’arrêter dans la carrière des persécutions , ils avaient été dépassés, et une autre société s'était formée à laquelle les doctrines des Enfants de Padilla, si exaltées qu’elles fussent, ne suffisaient déjà plus. Ses fondateurs imaginèrent de rappeler Société Landaburienne, en mémoire du malheureux officier massacré par ses soldats à raison de ses opinions démagogiques. Le chef politique Palarea présida la première séance; mais le president ordinaire de la Société fut don Juan Roinero Alpuente,un des plus ardents patriotes de cette époque.

Au retour de Ferdinand VII Romero Alpueute exerçait la profession d'avocat.

Les opinions avancées qu’il affichait en matière de politique et de religion ne tardèrent pas à attirer sur lui l'attention du saint-office. Il fut arrêté et plongé dans les cachots de l’inquisition. Mis en liberté lorsde la révolution de 1820, il fut désigné par le vœu public des habitants de Murcie pour remplir chez eux par in-

térim les fonctions de chef politique.

S’étant rendu dans la capitale , il fut nommé juge de l'audienoe territoriale de Madrid. Enfin il représenta son pays aux cortès de 1820. Romero Alpuente cherchait 5 se singulariser par sa toilette négligée, par son langage, et par ses manières étranges. Celait pour lui un besoin de contred i re, et l’esprit d’opposition était tellement inné chez lui, qu’au tribunal il ne pouvait s’empêcher de combattre l’avis de ses collègues. A l'entendre il n'y avait pas d’intégrité sur la terre : tous” les juges étaient prévaricateurs, tous les gouvernements étaient tyranniues ou corrompus. Au moyen de ces éclamations, il était devenuune des idoles de la populace. Ce qu’on peut dire à sa louange, c’est que la pauvreté dans laquelle il vivait rend témoignage de son incorruptible probité. Au resté, son langage et ses principes semblaient calqués sur ceux de Marat. C’est lui, on se le rappelle, qui disait : «Il faute» une nuit égor-

• ger quatorze ou quinze mille habitants

• de Madrid pour purifier l’atmosphère « politique. >

A mesure que les anarchistes s'éloignaient ainsi des voies de la modération et des principes d’une sage liberté, l’insurrection royaliste faisait de nouveaux progrès; la guerre civile mettait en feu toutes les provinces qui avoisinent la frontière française. Cétait surtout en Catalogne qu’elle prenait un immense développement. Les adversaires de la constitution n’étaient plus des troupes éparses courant la campagne à la manière des bandits : c’était un corps nombreux, réuni sous le nom d’armée de la foi : car les insurgés, par un mélange sacrilège, confondaient les intérêts politiques et les intérêts de l’autel. La guerre pour eux était presque une croisade. Il leur manquait cependant encore un centre d’operations, une place forte qui leur servit de magasin et de point d’ap-

fiui. Romagosa, Miralles, Romanillas et e Trappiste, à la tête d’une division de cinq mille hommes, allèrent mettre le siège devant laSeu d’Urgel. La garnison était faible, elle manquait de vivres ; les assiégeants avaient des intelligences dans la place. Aussi la résistance ne se prolongea pas longtemps : le 21 juin l’assaut fut donné. Le Trappiste y monta le pre-

mier, tenant d’une main un crucifix etde l’autre un long fouet, qu’il avait adopté pour signe habituel de son commandement. La garnison ne put résister à l’impétuosité des assaillants. La ville et la citadelle furent emportées. Les vainqueurs trouvèrent dans la place soixante

fnèces de canon, beaucoup de fusils; et a gloire de cette journée eût été complète s’ils ne l’eussent pas souillée par un acte inutile de cruauté : ils déshonorèrent leur victoire en massacrant la garnison.

La prise de la Seu d’Urgel fut bientôt suivie de celles de Balaguer et deCastellfollit. Ces avantages successifs permirent aux insurgés de se donner une organisation et un gouvernement. Le 15 août, une junte s'établit à la Seu d'Urgel, sous le titre de régence suprême d'Espagne pendant la captivité de Ferdinand FU. Cette régence se composait du marquis de Mataflorida, président, de l’évêque de Tarragone don lago Créus, et du lieutenant général baron d’Eroles.

Il s’était encore formé d’autres juntes; il en existait une à Bayonne, composée de l’inquisiteur général , de l’évéque deiPampelune et du général des capucins ; mais aucune , ni pour l'étenoue des ressources, ni pour le développement qu’elles avaient donné à l’insurrection, ne pouvait se comparer avec la régence d’Urgel. Aussi tous les officiers royalistes, la junte de Bayonne, celle de Sigüenza , la députation de Biscaye et la plupartdes Espagnols réfugiés en France s’empressèrent-ils de la reconnaître. Les royalistes étaient maîtres des places d'Urgel, de Balaguer, de Puigceraa, de Castellfollit, deMequinenza. ils tenaient bloquées celles de Sellent, de Cardnne et de Figuères. Leurs forces montaient à plus de vingt mille hommes, tous armés, mais à demi nus et en général à peine disciplinés.

Les ministres, déterminés à arrêter, à tout prix, les progrès de leurs ennemis, rassemblèrenten Catalogne vingt-quatre mille hommes des meilleures troupes qui fussent en Espagne. Ils en confièrent la direction aux généraux les plus habiles et les plus dévoués. Espozv-Mina fut placé a leur tête. Son chef d’étatmajor fut don Mariano Zorraquin. Les commandants de ses divisions furent

L’UNIVERS

Milans, Rotten et Manso. La guerre se fit rie part et d’autre avec, une effroyable cruauté. Le plus souvent on égorgeait les prisonniers, surtout ceux que leur rang ou leur mérite signalait à la vengeance de ces furieux. L'organisation plus complète et plus régulière des troupes constitutionnelles, aussi bien que les manoeuvres de leurs généraux , leur assurèrent bientôt de nombreux avantages. Mais ces succès furent accompagnés de massacres et de proscriptions qui en ternissent l’éclat. Les proclamations de cette époque semblentcalquées sur celles que publiaient en 93 les plus farouches représentants du peuple. A la lin d’octobre, Mina se rendit maître de Castellfollit. Ceux des habitants qui ne purent s’échapper furent massacrés, et voici le bulletin par lequel Mina rendait compte de cette opération :

La ville n'est plus qu’un désert. Les habitations, les remparts, tout a disparu; et pour rappeleraux autres cités la fm tragique qu’elles doivent attendre de leurs folles entreprises si, prêtant l'oreille à de perfides suggestions, elles osent prendre les armes pour s’allier aux ennemis de notre félicité, sur la partie la plus visible d'un des murs qui sont restés debout, on a tracé cette inscription : Ici fut Castell- Jollit. Villes, apprenti par cet exemple à ne pas favoriser les ennemis de la patrie.

I-e bourg de San-Llorens-de-Morunis avait aussi mérité la colère des constitutionnels, et Antonio Rotten, qui commandait une des divisions de l’armée de Mina, reçut l’ordre suivant :

Ordre général.

La quatrième division de l'armée d'opération du septième district militaire (Catalogne) rayera de la grande carte des Espagnes l’endroit appelé San-Llorens-dc-Morunis (autrement l’iteus), pour le punir de son caractère factieux et de sa rébellion; à cette fin, cet endroit sera saccagé et livré aux flammes.

Les corps ont droit au pillage dans lesmaisons des rues suivantes ; le bataillon de Murcie, dans les rues des Araignées et de Balldelfrel ; celui des Canaries, dans les rues de Segonès et de Sasurès; celui de Cordoue, dans les rues de Serronès et d'Ascarvats ; les volontaires de la constitution ( artillerie) dans le faubourg.

La matinée sera employée aujourd'hui !i préparer les matières combustibles dans cel-

les où le feu doit être mis quand l’ordre eu sera donné.

Cet ordre fut littéralement exécuté, et le lendemain le général chargé de celte mission publia l'édit suivant :

Nous, don Antonio Rotten, chevalier de l'ordre national de Saint-Ferdinand, brigadier, etc. , mandons et ordonnons ce qui suit :

Art. 1 Le lieu qui portait le nomdeSan- Llorens-de-Morunis (autrement Piteus)aété livré au pillage et incendié par mon ordre , pour punir les habitants de leur rébellion contre la constitution de la monarchie, qu'ils n’ont jamais voulu jurer, et comme ayant encouru les peines prononcées par l'ordonnance de son excellence le général en chef, datée, le ?4 octobre dernier, du lieu où futCaslellfollit.

Art. a. Ce lieu ne pourra être reconstruit sans une autorisation spéciale des cortès.

Art. 3. Aucun des individus qui avaient à San-Llorens leur demeure ou leur domicile ne pourra demeurer dans les districts de Solsone et de Berga sans la permission du gouvernement ou de son excellence le général en chef de l'armée.

Art. k. Sont exceptées les familles des patriotes ci-après nommés. (Les personnes exceptées étaient au nombre de douze.)

Art. 5. Si quelqu’un des individus ayant été domiciliés ou ayant demeuré au lieu qui fut San-Llorens-de-Morunis enfreint la défense qui leur est faite de fixer leur domicile dans les districts de Solsone ou de Berga, et qu'il y soit rencontré, il sera passé par les armes, à moins qu’il ne prouve qu’il était sorti de San- Llorens avant le tS du présent mois , époque de l’entrée des troupes nationales, ou qu’il ne se trouve compris dans quelques-unes des exceptions aux reglements en vigueur sur les factieux.

Art. G. Ceux qui sont sortis de San-Llorens avant le 18 au courant, les sexagénaires, les femmes et les enfants de moins de seize ans, ne pourront non plus fixer leur domiciledans les districts de Solsone ou de Berga, sans la permission du gouvernement ou du général en chef, à peine d’en être expulsés de force. Il est bien entendu que pour sortir desdits territoires il leur est accordé un mois de délai, à compter de la date des présentes.

Art. 7. Pour l’exécution des présentes il en sera donné communication aux corps francs ou réguliers dépendant de la division , aux commissions de vigilance, aux municipalités constitutionnelles des chets-lieux de district, afin qu’elles les fassent parvenir dans les différentes communes de leur circonscription.

Donné sur les ruines de Sau-Llorens-de- Morunis, le ao janvier i8a3.

En vérité, en lisant cet édit de bannissement prononcé contre une population tout entière, on se demande si l'on n’a pas commis une erreur de date : on a peine à se figurer que ces horreurs se soient accomplies de nos jours. Ne fautil pas nous rejeter de deux siècles en arrière? N’est-il pas question de qiteiue ordonnance rendue par don Juan 'Autriche contre les populations des Àlpuxarras, ou bien de quelque page arrachée au livre deFonseca, à la juste expulsion des Morisques f Les revers éprouvés par les carlistes en Catalogne; les nouvelles venues de Navarre, où Quesada avait été mis en déroute par le général Espinosa; celle de Castille, où le curé Mérino s’était laissé surprendre auprès de Lerma , et où il avait perdu la plus grande partie des six cents fantassins et des cent chevaux qui composaient ses forces, remplirent d’épouvante la régence d’Urgel.

Dans la nuit du 10 au 11 novembre, elle se transporta à Puigcerda, et cette fuite (car ce mouvement ne méritait pas un autre nom) refroidit beaucoup l’enthousiasme des absolutistes catalans. Les pertes qu’on avait éprouvées donnèrent naissance aux plaintes et aux récriminations les plus vives. Les chefs se reprochèrent mutuellement d’en avoir été la cause. On accusa Bessiere d’avoir trahi ; le Trappiste se retira en France ; le baron d’Éroles éprouva de nouveaux désastres; et dans leur retraite sur la Cerdagne , ses divisions furent battues par Rotten et par Milans. Mioa reprit Urgel, et la régence ne se trouvant plus en sûreté à Puigcerda se retira le 18 novembre à Llivia; puis en cet endroit, ayant franchi la frontière , elle se retira à Perpignan.

L’armée royaliste fut encore battue par Mina auprès de Bellvcr , et ses débris, pour échapper à une entière destruction, furent obligés de se réfugier en France. Mais à mesure qu’ils franchissaient la frontière les fugitifs se réorganisaient. Ils recevaient des membres de la régence réfugiés à Perpignan des vêtements, des armes, des secours de toute espèce ; et dès qu’ils étaient vêtus, armés et reposés de leurs fatigues , ils rentraient en Catalogne ou en Navarre , et recommençaient la lutte avec un nouvel acharnement.

Les puissances étrangères, attentives aux moiudres événements qui se passaient en Espagne, n’avaient pu rester indifférentes aux progrès que faisait chaque jour l’esprit d'anarchie et de.

désorganisation. Déjà, au congrès de Laybach , elles s'étaient occupées des affaires de la péninsule Ibérique. Mais elles avaient voulu attendre . pour connaître par expérience quelles conséquences amènerait la constitution de 1812. Ces résultats étaientconnus. Aussi, craignant de voir propager chez elles les principes démagogiques qui faisaient la base de ces institutions, elles se réunirent au congrès de Vérone; et avant de confier à la France le soin d'intervenir les armes à la main pour rétablir l’ordre dans la Péninsule, elles voulurent tenter encore une fois des voies amiables pour déterminer l'Espagne à modifier sa constitution de manière à la mettre en harmonie avec celles qui gouvernent le reste de l’Europe. La France, l’Autriche , la Prusse et la Russie adressèrent donc à leurs représentants à Madrid des notes destinées àêtrecommuniquées au gouvernement espagnol. Ces dépêches étaient assez semblables en la forme : au fond, il existait entre elles d’assez notables différences

La note de M. le prince de Metternich porte la date du 14 décembre 1822.

La révolution d'E-spagne, y est-il dit c» commençant , a été jugee par nom dés son origine. Selon les décrets éternels de la Providence, le bien-être ne peut pas plus naître pour les Élats que pour les individus de l'oubli des premiers devoirs imposés à l'homme daos l'ordre social; ce n’est pas par de coupables illusions, pervertissant l’opinion, égarant la conscience des peuples, que doit commencer l’amélioration de leur sort ; et la révolte militaire ne peut jamais former la base d’un gouvernement heureux et durable.

La révolution, considérée sous le seul rapport de l’influence qu’elle a exercée sur le royaume qui l’a subie, serait un événement digne de toute l'attention et de tout l’intérêt des souverains étrangers;..... cependant une juste répugnance à toucher aux affaires intérieures d’un État indépendant déterminerait peut-être ces souverains à ne pas se pronon ccr sur la situation de l'Espagne, si le mai opéré par sa révolution s’était concentré et pouvait se concentrer dans son intérieur; mais tel n’est pas le cas...

L’UNIVERS

M. le prince de Metternich rappelle ici que les révolutions de Naples et de Piémont ont été la conséquence de la révolution espagnole ; que la France et l’Italie entière ont été menacées de semblables mouvements.

Partout, dit-il, la constitution espagnole est devenue le point de réunion et le cri de guerre d'une faction conjurée contre la sûreté des trônes et contre le repos des peuples.

Il rappelle encore la propagande faite par les Espagnols en Italie et les conjurations qui en ont été la suite. Enfin, après avoir longuement protesté de rattachement de la maison d’Autriche pour l'Espagne, il conclut de cette manière :

D faut que des rapports de confiance et de franchise se rétablissent entre l’Espagne et les

autres gouvernements Mais pour arriver à

ce but il faut avant tout que son roi soit libre, non-seulement de cette liberté personnelle que tout individu peut réclamer sous le règne des lois, mais de celle dont un souverain doit jouir pour remplir sa haute vocation. Le roi d'Espagne sera libre du moment qu’il aura le pouvoir de faire cesser les malheurs de son peuple, de ramener l’ordre et la paix dans son royaume , de s'entourer d’hommes également dignes de sa confiauce par leurs principes et par leurs lumières , de substituer enfin à un régime reconnu impraticable par ceux mêmes que l’égoïsme ou l’orgueil y tiennent encore attachés, un ordre de choses dans lequel les droits du monarque seraient heureusement combinés avec les vrais intérêts et Us voeux légitimes de toutes Us classes de la nation...

La dépêche adressée, par M. Bernstorff à M. Sckejeler, chargé d’affaires de Prusse, estbeancoup moins modérée que celle de l’Autriche. Elle commence par des éloges pour le caractère espagnol et pour la gloire de cette nation. Elle présente ensuite une peinture très-vive et peu flattée de la révolution espagnole.

Une révolution sortie de la révolte militaire a soudainement rompu tous les liens du devoir, renversé tout ordre légitime et décomposé les éléments de l’édifice social , qni n'a pu tomber sans couvrir le pays entier de ses décombres.

La révolution, c'est-à-dire le déchaînement de toutes les passions contre l'ancien ordre de choses, loin d'élre arrêté on comprimé, a

fins un développement aussi rapide qu'efrayant. Le gouvernement, impuissante! pa-

ralysé, n'a plus eu aucun moyen ni de faire le bien ni d'empêcher ou d'arrêter le mal. Tous les pouvoirs se trouvent concentrés, cumulés et confondus dans une assemblée unique. Cette assemblée n'a présenté qu’un conlbt d'opinions et de vues, et un froissement d'intérêts et de passions , au milieu desquels les propositions et les résolutions les plus disiiarates sc sont constamment croisées, corn Latines ou neutralisées. L’ascendant des funestes doctrines d’une philosophie désorganisatrice n'a pu qu’augmenter l’égarement général, jusqu’à ce que, selon la pente naturelle des choses, toutes les notions d’une saine politique fussent abandonnées pour de vaines théories , et tou» les sentiments de justice et de modération sacrifiés aux rêves d'une fausse liberté. Dés lors, des institutions établies sous le prétexte d’offrir des garanties contre l’abus de l’autorité ne furent plus que des instruments d'injustire et de violence, et un moyen de couvrir ce système tyrannique d'une apparence légale. '

Cette note reproche ensuite à la révolution de n’avoir respecté ni la liberté des personnes ni les droits les plus sacrés de la propriété.

Si les déclamations trompeuses qui sortent de la tribune, si les vociférations des clubs et la licence de la presse, y est-il dit, n'avaient pas opprimé l'opinion publique, et étouffé la voix de la partie saine et raisonnable de la nation , il est pruliable que le pouvoir despotique exercé par une faction aurait cessé depuis longtemps. Mais la mesure de l'injustice est comblée ; le mécontentement éclate sur tous les poiuts du royaume ; et des provinces entières sont embrasées par le feu de la guerre civile.

Les conclusions de cette note étaient aussi moins nettes et moins clairement exposées querelles de l’Autriche. Voici comment elles étaient formulées :

Ce n’est pas aux cours étrangères à juger quelles institutions répondent le mieux au caractère, aux mœurs et aux besoins réels delà nation espagnole; mais il leur appartient indubitablement de juger des effets que des expériences de ce genre produisent par rapport à elles, et d’en laisser dépendre leurs déterminations et leur position future envers l'Espagne. Or, le roi notre maître est d’opinion que pour conserver et rasseoir sur des bases solides ses relations avec les puissances étrangères le gouvernement espagnol ne saurait faire moius que d’offrir à ces derniers des preuves non équivoques de la liberté de Sa Majesté Catholique et de sa faculté d’écar-

teHes causes de nos griefs et de nos trop justes inquiétudes à sou égard.

La dépêche de M. le comte de Nesselrode au chargé d'affaires de Russie à Madrid était plus violente encore que celle de la Prusse ; mais elle ne restait pas dans le vrai; et lorsqu'il existaittant de griefs réels à reprocher à la révolution espagnole, il en créaitd'imaginaires, et lui imputait la persistance des colonies américaines dans leur révolte contre la métropole. Enfin la dépêche concluait de cette manière :

Exprimer le désir de voir cesser une longue tourmente, de soustraire au même joug un monarque malheureux et un des premiers peuples de l’Europe; d'arrêter l'effusion du sang , de favoriser te rétablissement d'une administration tout à fait sage et nationale , certes ce n’est point attenter à l’indépendance d’un pays ni établir un droit d'intervention contre lequel une puissance quelconque ait le droit de s'élever.

La note du gouvernament français était beaucoup plus modérée dans la forme. Elle s’abstenait d’entrer dans aucun détail irritant relativement aux accusations dirigées contre la constitution espagnole. Mais au fond elle était plus violente, car elle contenait une menace ai, pour être déguisée sous la politesse es expressions, n’en était pas moins une menace. Au reste , voici cette pièce en entier :

Monsieur le comte, votre situation politique pouvant se trouver changée par suite des résolutions prises à Vérone , il est de la loyauté française de vous charger de donuer connaissance des dispositions du gouvernement de sa majesté très-chrétienne au gouvernement de sa majesté catholique.

Depuis la révolution arrivée en Espagne au mois d'avril i8»o, la France, malgré les dangrrs qu’avait pour elle cette révolution, a mis tous ses soins à resserrer les lieus qui unissent les deux rois , et à maintenir les relations qui existent entre les deux peuples.

Mais l'influence' sous laquelle s’étaient opérés les changements survenus dans la monarchie espagnole est devenue plus puissante par les résultats mêmesde ces changements, comme il avait été aisé de le prévoir.

line constitution que le roi Ferdinand n’avait ni reconnue ni acceptée en reprenant la couronne, lui fut depuis imposée par une insurrection militaire. La oonséquence natu-

relle de ce fait a été que chaque Espagnol mécontent s’est cru autorisé à obtenir, par le même moyen, l’établissement d’un ordre de choses plus en harmonie avec ses opinions et ses principes : l’emploi de la force a créé le droit de la force.

De là les mouvements de la garde à Madrid, et l’apparition dis corps armés dans diverses parties de l’Espagne. Les ‘provinces limitrophes de la France ont été principalement le théâtre de la guerre civile. De cet état de trouble de la Péninsule est résultée pour la France la nécessité de se mettre à l’abri. Les événements qui out eu lieu depuis rétablissement d’une armée d’observation aux pieds des Pyrénées ont suffisamment justifié la prévoyance du gouvernement de sa majesté.

Cepeudaut le congrès indiqué dés l’année dernière pour statuer sur les affaires d’Italie se réunissait à Vérone. Partie intégrante de ce congrès, la France a dû s’expliquer sur les armements auxquels elle avait été forcée d’avoir recours, et sur l’usage qu’elle en pourrait faire. Les précautions de la France ont paru justes à ses alliés, et les puissances continentales ont pris U résolution de s’unir à elle, pour l’aider (s’il en était jamais, besoin ) à maintenir sa dignité et son repos.

La France se serait contentée d’une résolution à la fois si bienveillante et si honorable pour elle; mais l’Autriche, la Prusse et la Russie ont jugé nécessaire d’ajouter à l’acte

Karticulier de l’alliance une manifestation de ■urs sentiments. Des notes diplomatiques sont, à cet efTet, adressées par ces trois puissances à leurs ministres respectifs à Ma drid; ceux-ci les communiqueront au gouvernement espagnol , et suivront dans leur conduite ultérieure les ordres qu’ils auront reçus de leurs cours.

Quant à vous, monsieur le comte, en don nant ces explications au cabinet de Madrid , vous lui dires que le gouvernement du roi est intimement uni avec ses alliés dans la ferme volonté de repousser par tous les moyens les prinripes et les mouvements révolutionnaires; qu’il se joint également à ses alliés dans les vœux que ceux-ci forment pour que la noble nation espagnole trouve elle-même un remède a ses maux, maux qui sont de nature à inquiéter les gouvernements de l'Europe et à lut imposer des précautions toujours pénibles.

Vous aurez surtout soin de faire conuaitre que les peuples de la Péninsule, rendus à la tranquillité, trouveront daus leurs voisins des amis loyaux et sincères. Eu conséquence, vous donnerez au cabinet de Madrid l’assurance que les secours de tous genres dont la France peut disposer en faveur de l'Espagne lui seront toujours offerts pour assurer son bonheur et

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accroître sa prospérité; mais tous lui déclarerez cil même temps que la France ue se relâchera en rien des mesures préservatrices qu’elle a prises, tant que l’Espagne continuera à cire déchirée par les factions. Le gouvernement de sa majesté ne balancera pas mime à vous rappeler de Madrid et à chercher ses garanties dans des dispositions plus efficaces , si ses intérêts essentiels continuent à être compromis, et s'il perd l’espoir d’une amélioration qu'il se plaît à attendre des sentimeuts qui ont si longtemps uni les Espagnols et les Français dans l’amour de leur roi et d’une sage liberté.

Telles sont, monsieur le comte, les instructions que le roi m’a ordonné de vous transmettre an moment où les notes des cabinets de Vienne.de Berlin et de Saint-Pétersbourg vont être remises à celui de Madrid. Ces instructions vous serviront à faire connaître les dispositions et la détermination du gouvernement français dans cette grave occurrence.

Vous êtes autorisé à communiquer cette dépêche , et à en fournir copie si elle vous est demandée.

Paris, a5 décembre r8u. ■ t

On voit que les quatre puissances s’accordaient pour repousser la constitution espagnole, comme imposée au pays par une insurrection militaire. Toutes" la regardaient comme vicieuse dans son origine. Elles étaient d’accord que cette constitution devait être détruite; mais elles n’étaient pas d’accord sur ce qu’il faudrait mettre à sa place. L’Autriche demandait pour l’Espagne un ordre de choses dans lequel les droits du monarque seraient combinés avec les vrais intérêts et les vœux légitimes de toutes les classes de la nation. C’était assez bien définir une monarchie tempérée.

La Prusse ne se prononçait pas sur les institutions qui pouvaient convenir à l’Espagne; mais elle demandait que ces institutions assurassent la tranquillité publique.

La Russie demandait le rétablissement (T une administration tout, à fait sage et nationale. Le mot rétablissement impliquait nécessairement le retour de ce qui avait été précédemment établi.

Ce qu’elle demandait, c’était une restauration de l’absolutisme.

La France menaçait de retirer son chargé d'affaires et de recourir à des disposa ions plus efficaces si elle perdait l’espoir d’une amélioration en rapport avec

les sentiments qui ont si longtemps uni les Espagnols etles Français dans l'amour de leurs rois et d’une liberté judicieuse. C’était, en termes bien entortillés, demander l’amendementde la constitution.

11 faut signaler cette absence d’unité dans les vues des quatre puissances ; on doit la leur reprocher sévèrement. En effet, elle peut être considérée comme la source des désordres qui depuis vingtquatre ans ont affligé l'Espagne. Car l'intervention, après avoir détruit la constitution de 1812, n'a rien mis à sa place. Elle a laissé la monarchie dans un état de désorganisation dont l’Espagne ressent encore les funestes influences. En présence de cette divergence de demandes il y avait bien certainement matière à négociations. C’était peut-être une voie que les quatre puissances essayaient d’ouvrir pour arriver d’une manière pacifique à quelque amélioration. Dans tous les cas, négocier était ce qu’il y avait de plus sage pourle cabinet espagnol, ne l’edt-il fait que pour gagner du temps. Les sept patriotes n’en jugèrent pas ainsi, et ils repoussèrent avec arrogance les ouvertures qui leur étaient faites. Aussitôt que ces notes eurent été remises au ministre San-Miguel , celui-ci les porta à sa loge maçonnique, dont les membres, aocoutumes à improviser des discours, jugèrent qu’ils pourraient aussi facilement rédiger une réponse aux puissances, et la dictèrent en effet sans examen, sans méditation, et comme s’il eût été question d’une affaire de peu d’importance.

On ne lit qu’une même note pleine de sécheresse et de raideur, pour la Prusse, la Russie et l’Autriche; mais on employa à l’égard de la France des expressions plus calmes et plus modérées. Voici le premier de ces documents :

Circulaire aux ambassadeurs espagnols.

Le gouvernement de sa majesté catholique vient de recevoir Communication d'iiue note de... à son chargé d’affaires en celte cour, dont j’envoie une copie à votre seigneurie pour sa gouverne. Ce document, plein de faits défigurés, de suppositions injurieuses, d'accusations aussi injustes que calomnieuses , ne peut provoquer une réponse catégorique et formelle sur chacun de ses points. Le gouvernement espagnol, réservant pour une occasion

lOOglt'

plus opportune le soin de présenter aux nations drune manière publique et solennelle ses sentiments , ses priuciix-s, ses résolutions, et U justice de la cause de la nation généreuse à la tète de laquelle il se trouve placé, se contente de dire :

Premièrement , que la nation espagnole se Iroute gouvernée par une constitution reconnue solennellement par l'empereur de toutes les Russies, en l'annee i8n ;

Secondement, que les Espagnols amis de leur patrie, qui au commencement de iSao proclamèrent cette constitution, renversée en 1814 par la force, ne faillirent pas à leur serment; mais qu’ils eurent la gloire, qu'oit ne saurait flétrir, d’avoir été les orgaues du vœu général ;

Troisièmement, que le roi constitutionnel des Espagnes est dons le libre exercice des droits que lui donne le code fondamental, et dire le contraire est une invention des ennemis de l'Espagne , qui la calomnient pour la rabaisser ;

Quatrièmement, que la nation espagnole ne s'est jamais immiscée en aucune mauière ni dans les institutions ni dans le régime intérieur des autres puissances ;

Cinquièmement , que le remède des maux qui la peuvent affliger n’intéresse personne plus qir elle- même ;

Sixièmement, que ces maux ne sont pas les conséquences de la constitution , mais bien le fait des ennemis qui veulent la détruire ;

Septièmement, que la nation espagnole ne reconnaîtra jamais à aucune puissance le droit d'intervenir ni de s’immiscer dans ses affaires ;

Huitièmement, que le gouvernement de sa majesté ne s’écartera pas de la ligne que lui tracent son devoir, l’honneur national et son adhésion invariable au code fondamental juré en 181a. ,

Votre seigneurie est autorisée a donner de vive voix communication de cet écrit au ministre des relations étrangères , et à lui en laisser copie s’il la demande.

Sa majesté espère que la prudence, le xele et le patriotisme de votre seigneurie lui suggéreront la conduite ferme et digne du nom espagnol qu'elle doit suivre dans les circonstances actuelles.

Le résumé de cette note, c’est que le gouvernement espagnol n’admettra aucune modification au code fondamental juré en 1812.

C’était fermer la porte à tout arrangement, fl toute négociation. La réponse faite à la note delà France était beaucoup plus longue. La forme en était

presque affectueuse , mais elle se terminait également par un refus de faire aucun changement à la constitution; en voici les derniers paragraphes :

Ee gouvernement espagnol reconnaît

tout le prix des offres qui lui sont faites par sa majesté très-chrétienne de tout ce qui dépend d’elle pour contribuer à sa félicité; mais il est persuadé que les moyens et les précautions employés par la France ne peuvent produire qu’un résultat opposé.

Les secours que , pour le moment, le gouvernement français devrait donner au gouvernement espaguol sont purement négatifs. Ce serait de dissoudre son armée des Pyrénées; de réfréner les factieux ennemis de l’Espagne réfugiés en France; de témoigner une animadversion marquée et décidée pour ceux qui se plaisent à dénigrer de la manière la plus atroce le gouvernement de sa majesté catholique, les institutions et les codes d'Espagne : voilà ce qu’exige le droit des gens respecté par lea nations civilisées.

Dire, comme le fait la France, qu'elle veut le repos de l'Espagne et son bien-être, et tenir toujours allumés les brandons de discorde qui alimentent les principaux maux dont elle est affligée , c’est tomber dans un abime de contradiction.

Au reste, quelles que soient les déterminations que le gouvernement de sa majesté très-chrétienne juge opportun de prendre dans ces circonstances, celui de sa majesté catholique suivra tranquillement la route que lui tracent le devoir, la justice de sa cause , le caractère constant et la ferme adhésion aux principes constitutionnels qui caractérisent la nation à la télé de laquelle il se trouve ; et, sans entrer pour le moment dans l’analyse des expressions hypothétiques et amphibologiques contenues dans les instructions envoyées à M. le comte de Lagarde, il conclut en disant que le repos , la prospérité et tous les éléments qui peuvent augmenter le bien-être de la nation ne peuvent intéresser personne plus qu'ils lie 1 intéressent ellemême.

Adhésion constante à la constitution de 181a; paix avec les autres nations; ne reconnaître à personne le droit d’intervenir dans ses affaires : voilà sa devise et sa régie de conduite aussi bien pour le présent que pour I avenir.

Après que ces réponses eurent été envoyées, San-Miguel en donna connaissance aux cortès, et leur communiqua les notes des quatre puissances. Les députés approuvèrent sans restriction la

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conduite du ministère. On déclama contre l’insolence des étrangers; on appela avec enthousiasme la guerre et lu vengeance , comme si l’on eût été encore aux temps glorieux de l’insurrection de

A peine les chargés d’affaires de Prusse, d’Autriche et de Russie eurentils connaissance de la réponse de San- Miguel, qu'ils demandèrent leurs passeports et sortirent immédiatement de Madrid. Le chargé d’affaires de France, M. le comte de Laçarde.y resta quelques jours de plus; mais il nê tarda pas non plus à les suivre.

Certainement il était impossible de trouver une démarche plus significative et plus menaçante. Elle était de nature à faire réfléchir le cabinet. Cependant il ne s'alarma pas. Les exaltés, préoccupés du souvenir de ce qui s’etait passé en 1 808, s'étaient figuré qu’à l’approche de l’étranger la nation tout entière se soulèverait comme elle s’etait soulevée lors de l’invasion de Bonaparte. Ils s'imaginaient que trente ou quarante mille Espagnols qui avaient pris les armes pour détruire ou pour modifier la constitution changeraient tout a coup de conviction; qu’ils s'uniraient avec leurs adversaires pour repousser les Français , dont le seul but était de renverser ces institutions qu’eux-mémes avaient tenté de détruire. Les ministres s’étaient imaginé que ces mêmes hommes , animés contre le nouvel ordre de choses d’une haine fanatique, se feraient tout à coup ses défenseurs; qu’ils se retourneraient contre la puissance qui leur venait en aide, et qui les empêchait d’étre exterminés par les descamisados ; en un mot, que, comme la femme du Médecin malgré, lui, ils diraient aux Français : Mêlez-vous de vos a f '/aires... Il me plaU (T être battue. Aucun de ceux qui se qualifiaient de patriotes ne doutaient de cette résistance unanime , mais un événement inattendu vint bientôt troubler leur quiétude. La troupe de Bessières, qu’on croyait entièrement anéantie, reparut en Aragon. On reçut une dépêche par laquelle le capitaine général annonçait que cette guerrilla s’était avancée jusqu’aux portes de Saragosse ; qu’elle avait essayé d’attaquer la ville : mais que la garnison et la milice reunies étaient parve-

nues à la repousser. On n'avait pas d’autre détail sureette affaire lorsqu’on apprit que Bessières marchait sur Madrid, et qu’il était arrivé sans rencontrer la moindre résistance, jusqu’à Guadala-

I'ara, àueuflieues (environ cinquante-sept ;ilomètres) de la capitale. On rassembla les forces dont on pouvait disposer. C’étaient la garnison et une partie de la milice. On en confia le commandement à l’un des chefs del’ile Léon, O’Daly, qui était alors capitaine général. Ces forces étaient plus quesufïisantes pour détruire la troupe de Bessières ; elles furent divisées en deux colonnes, dont la seconde fut placée sous le commandement de l’Empecinado. O’Daly marcha aussitôt à la recherche des ennemis, qui s’étaieut repliés sur Brihuega. Le 24 janvier 1823 il les trouva postés près de cette ville, et les attaqua . sans attendre la deuxième colonne, qui était encore à quelques lieues ; mais il fut mis dans une déroute complété. 11 perdit deux pièces de canon , un grand nombre de prisonniers, et se sauva avec taut de précipitation, qu’il ne prévint pas même l'Empecinado de ce qui s’était passé; en sorte qu’à neuf heures du soir, lorsque celuici arriva devant Brihuega , sans savoir ce qu’était devenu O’Daly, il fut attaqué par les royalistes, qui le contraignirent a se retirer précipitamment.

Cette double déroute produisit dans Madrid la plus grande consternation. Le gouvernement donna l’ordre de construire à la hâte quelques fortifications pour défendre la capitale. O’Daly futdestitué, et l'on donna le commandement au comte del Abisbal. Mais celui-ci ne put empêcher Bessières de passer le Tage presque en sa présence et de se fortifier dans Huete. Les royalistes restèrent dans cette ville jusqu’au 10 février : ils ne se retirèrent que lorsque les constitutionnels eurent réuni des forces supérieures. Ils firent lentement leur retraite , et n’éprouvèrent pendant leur marche que des pertes insignifiantes.

L’affaire de Brihuega avait beaucoup diminué la confiance présomptueuse des exaltés. Ils commencèrent à entrevoir le danger dont leur parti était menacé.

Ils étaient encore sous l'impression d’épouvante que Bessières leur avait causée , lorsqu’ils se virent menacés d’un

péril plus réel. Louis XVIII annonça u’tinearinée française allait franchir les y rénées. Voici comment il s’exprima, lé 28 janvier 1823, dans le discours prononcé à l’ouverture des chambres :

La France devait à l’Europe l’exemple d’une prospérité que les peuples ne peuvent obtenir que du retour à la religion, à la légitimité, à l'ordre, à la vraie liberté : ce salutaire exemple, elle le donne aujourd’hui.

Mais la justice divine permet qu’après avoir longtemps fait éprouver aux autres nations les terribles effets Je nos discordes, nous soyons nous-mêmes exposés aux dangers qu’amènent des calamités semblables chez un peuple voisin.

J’ai tout tenté pour garantir fa securité de mes peuples et préserver l'Espagne elle-même des derniers malheurs. L’aveuglement avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid laisse peu d’espoir de conserver la paix.

J'ai ordonné le rappel de mon ministre : cent mille Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur se plaît à nommer mon fils, sont prêts à marcher en invoquant le Dieu de saint Louis, pour conserver le trône d'Espagne à un petit-GIs de Henri IV, préserver ce beau royaume de sa ruine , et le réconcilier avec l'Europe.

Nos stations vont être renforcées dans les lieux où notre commerce maritime a besoin de cette protection. Des croisières seront établies partout où nos arrivages pourraient être inquiétés.

Si la guerre est inévitable, je mettrai tous mes soins à en resserrer le cercle, à en borner la durée. Elle ne sera entreprise que pour conquérir la paix que l’état de l'Espagne rendrait impassible, Que Ferdinand VII soit libre de donner à ses peuples les institutions qu'ils ne peuvent tenir que de lui , et qui , en assurant leur repos , dissiperaient les justes inquiétudes de la France. Dès ce moment les hostilités cesseront , j’en prends devant vous, messieurs, le solennel engagement.

En vain les exaltés s’étaient flattés d'épouvanter les puissances étrangères par leurs réponsesarroganteset par leurs bravades ; en vain ils s’étaient flattés qu’on n’oserait pas les attaquer ; il n'était plus possible de se faire illusion : la guerre était imminente, une modification de la constitution pouvait seule la conjurer. Eu cette circonstance , il faut l’avouer , les royalistes se montrèrent plus conciliants et plus sages queleurs adversaires : quelques membre» de ia régence d’Urgel admi-

re» t la nécessité d’une constitution modifiée. Beaucoup de royalistes comprenaient qu’il était à désirer que Ferdinand gouvernât sous le contrôle d’une assemblée nationale élue par le peuple , mais dont le pouvoir n'eût pas été aussi excessif que celui des cortes actuelles. Quant aux fanatiques des deux partis, ils ne voulaient pas entendre parler de concessions; et quelques absolutistes, repoussant la pensée de toute transaction, so plaignaient de ce qu’on voulait forcer le roi d’Espagne à introduire la Charte en Espagne, c'est-à-dire a avaler la ciguë au lieu de Farsenic. Le ministère se contenta d’adresser, le 12 février, un message aux cortès. Après y avoir rappelé les notes des quatre puissances et le discours du roi de France, il demanda que rassemblée prît les mesures nécessaires au salut de l’État. Une commission chargée d’examiner cette communication du gouvernement, se borna à proposer l’adoption des deux articles suivants :

i° Si , après que les cortès extraordinaires auront clos leur session, les circonstances exigent que le gouvernement change le lieu de sa résidence, les cortès l’autorisent à se transporter à l’endroit qu’il désignera, d'accord avec la députation permanente; et si celle-ci avait cessé ses fonctions , cette désignation sera faite d’accord avec le président et les secrétaires nommés par les cortès ordinaires.

a* Daus ce cas, le gouvernement consultera sur le choix de l’endroit où il croira convenable de se transporter , une junte de militaires accrédités parleur science, leurs connaissances, et par leur adhésion au système constitutionnel.

La discussion de ces propositions fut assez vive; mais ce n’étaient plus ces déclamations violentes, ces délis, ces provocations auxquelles on s’était abandonné lorsquelesministresavaient, pour la première fois, communiqué aux cortès les notes des quatre puissances. On était en face d’une triste réalité; on délibérait sous l'impression d’un découragement général, il fallut bien avouer que la résistance était impossible ; que les places fortes n’étaient pas en état de défense. Le gouvernement avait décrété la formation de cinq années pour la défense delà Péninsule. Celle de Catalogne devait être commandée par Mina, celle

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Navarre, d’Aragon et de Valence par Ballesteros ; celle delà Vieille-Castille, des Asturies et de Galice par le comte de Carthagene ; celle de la Nouvelle-Castille et de l'Estremadure par le comte dcl Abisbal, et celle de l’Andalousie par Villa-Campa.On avait bien cesgénéraux , mais les armées n’existaient qu’en projet.

On devait foire des levées de soldats; mais il n’y avait pas de guoi vêtir les recrues. On manquait de fusils pour les armer ; c’est à peine s’il y avait de la poudre dans les arsenaux. Aussi allat-on jusqu'à dire que les Français pouvaient arriver à Madrid avec une simple division de huit ou dix mille hommes; il y eut même des orateurs qui déterminèrent le temps qu’il leur faudrait pour atteindre la capitale, et qui le limitèrent à cinq journées. Cette affaire fut une des dernières dont s'occupèrent les cortèsextraordinaires; et leur session fut fermée le 19 février. Elle ne pouvait durer davantage; car, aux termes de la constitution, les cortès ordinaires devaient s’ouvrir le 1er mars.

Le jour même de la clôture le roi fit rédiger par Égea, ministre des finances, un décret prononçant la destitution des autres membres du cabinet. Le motif decette détermination fut, dit-on, le mécontentement qu’il avait éprouvé lorsqu’on lui avait annoncé qu’il devrait avant peu se résigner à quitter Madrid, et se retirer avec le gouvernement en Andalousie. On pense aussi qu'il voulait, par cette destitution, protester contre le discours porté eu son nom aux cortès extraordinaires pour clore la session ; car, retenu par la goutte, il n’avait pu se rendre lui-même a la dernière séance.

Ce fut seulement dans la soirée que les habitants de Madrid eurent connaissance de cette destitution. Aussitôt les membres de la société politique à laquelle appartenaient les ministres prirent la résolutionde les maintenir au pouvoir, malgré le droit que la constitution donnait au roi de choisir et de renvoyer ses ministres. C’était la première émeute dirigée contre la personne même de Ferdinand, et toutes les circonstances semblaient concourir à la rendre plus effrayante. Les autorités de Madrid étaient absentes. Le capitaine général comte del Abisbal avec la plus grande partie de

la garnison était à la poursuite de Bessières. Le chef politique Palarea était à Colinenar, où il s’était rendu pour arrêter les progrès d’une conspiration qu'on venait ae découvrir. La garde du palais se composait de miliciens et de hallebardiers dont la fidélité était fort suspecte.Le roi n'avait aucun secours à attendre de personne, et son inquiétude était extrême, lorsqu’un rassemblement de forcenés déboucha sur la place de l’Armeria, devant l’entrée principale du palais, vociférant avec fureur : Mort au roi! mort au tyran! Ils pénétrèrent dans le palais, sans s’arrêter au simulacre de défense que firent les miliciens. C’eût été de la part du roi une folie de s’obstiner à maintenir le décret de destitution des ministres. Il déclara que, quant à présent, il leur rendait le pouvoir, et l’émeute s’apaisa.

Pendant que les descamisados arrachaient ainsi du roi le maintien de ses ministres, une autre bande des mêmes individus s’était transportée au palais de la députation permanente en criant ; Une régence ! mort au roi ! et sur la place la plus fréquentée de Madrid ils établirent une table, rédigèrent une pétition, pour demander qu’on nommât une régence et qu’on prononçât la déchéance de Ferdinand. Heureusement Ibarraet les autres membres de la municipalité déployèrent en cette circonstance une louable fermeté. Ils enlevèrent de force la table sur laquelle on écrivait, et dissipèrent ce rassemblement tumultueux.

L’ouverture des cortès eut lieu le l*r mars, ainsi que le prescrit la constitution. Le roi, qui était malade, ne put pas assister à la séance. Il envoya son discours écrit. C’était l’œuvre du ministère. Aussi contenait-il d’amères déclamations bien éloignées de la modération et de la dignité qui doivent toujours caractériser le langage de la couronne.

En voici quelques passages :

Le roi très-chrétien a dit que cent

mille Français tiendraient régler les affaires domestiques de l'Espagne et corriger les défauts de ses institutions. Depuis quand donnet-on aux soldats la mission de réformer les lois? Dans quel code est-il écrit que les invasions militaires peuvent être les précurseurs de la félicité d’une nation? Il est indigne de la raison de réfuter des erreurs aussi

antisociales; et il n’est pas de la dignité du roi constitutionnel des Espagne» de faire l’apologie de la cause nationale devant ceux tu, pour fouler tous les sentiments de pueur , se couvrent du manteau de la plus détestable hypocrisie. J’espère que l'énergie, la fermeté et la constance des cortès seront la meilleure réponse au discours du monarque très -ch rétien ; j'espère que la raison et la justice ne seront pas moins vaillantes que le géniede l’oppression et de la servitude. La nation qui capitule avec un ennemi dont la mauvaise loi est aussi évidente est une nation déjà subjuguée ; recevoir la loi qu’on veut vous imposer les armes à la main est la plus grande des ignominies.

Le lendemain de l’ouverture, le roi fit savoir aux cortès qu’il avait jugé convenable de destituer les ministres ; et il indiqua les successeurs qu’il leur avait donnés. Néanmoins , était-il ' ajouté , pour ne pas mettre d'entraves à l’expédition des affaires , les ministres révoqués continueront leurs fonctions jusqu’à ce qu’ils aient achevé de rendre compte de l’état de la nation, ainsi que cela était consacré par l’usage et prescrit par l’article 82 du règlement particulier des cortès

Mais les députés gui prétendaient maintenir les sept patriotes au pouvoir, malgré la volonté manifeste du roi, décidèrent qu’il serait sursis à la lecture du compte rendu que les ministres devaient présenter, jusqu’à ce que des affaires plus importantes eussent été expédiées.

Cependant les successeurs désignés ar le roi et repoussés par les cortès taient des hommes connus par leurs opinions libérales et même exaltées. Aux affaires étrangères il avait nommé don Alvaro Florès Estrada, qui pendant la guerre de l’Indépendance s’était réfugié à Cadix, où il présidait un club signalé par ses principes avancés. Au retour de Ferdinand VII, il avait été persécuté et forcé de chercher un asile en Angleterre. Il avait publié pendant son exil plu-

1 Art. 82 du Règlement. Le Jour suivant, les ministres présenteront te compte rendu de Tétât dans lequel se trouve la nation , chacun en ce qui concerne le département qui lut est confié; ces exposés seront Imprimes, rendus publics et conservés par les cortès , alin que les donfiées qui s'y trou veut contenues puissent servir aux commissions.

sieurs ouvrages politiques, et notamment en 1818 Des représentations, où ij demandait que le peuple fût rétabli dans ses antiques droits. La révolution de 1820 lui avait permis de rentrer en Espagne ; et il avait fait partie de la première législature constitutionnelle.

Tonrijos avait été désigné pour le ministère de la guerre, et Tl était encore un des proscrits de 1814. Don José Maria Torrijos avait commencé par être page du roi, puis capitaine d’infanterie. Il avait fait la guerre de l'Indépendance, et avait obtenu le rang de brigadier.

Mais comme il s’était prononce pour les principes libéraux, il avait été arrêté, et jeté dans les cachots de l’inquisition de Murcie. Il n’en était sorti qu’en 1820. Depuis cette époque il n’avait pas cessé de servir la cause constitutionnelle; et lorsqu’il avait été désigné par le roi il commandait en Navarre.

Les autres ministres étaient Diaz del Moral, à l’intérieur, et provisoirement aux affaires d’outre-mer ; Zorraquin , ministre de grâce et de justice ; Romai à la marine , et Calvo de Rozas aux finances.

Ces hommes avaient certainement donné autant de gages de leur amour à la liberté que les ministres actuels, sans en excepter ceux qui avaient pris part à l’insurrection de 1820; ils ne leur étaient pas inférieurs pour l’habitude et la pratique des affaires : mais ceux-ci avaient l’appui des cortès, qui voulaient les soutenir à tout prix. Aussi, dans la séance du 2 mars, un député proposa de déclarer Ferdinand incapable de régner. Les tribunes accueillirent cette motion par des applaudissements ; et peut-être les députés n’eussent-ils pas reculé devant ce moyen extrême, si , en suspendant la lecture des mémoires, ils n eussent trouvé un expédient pour conserver plus sûrement et avec moins d’éclat les ministres destitués dans leurs fonctions.

Voilà où la confusion des pouvoirs en était venue. Au reste, ce ne furent ni les avertissements ni les bons conseils qui manquèrent à l’Espagne. Le représentant de l’Angleterre à Madrid, sir William A’coùrt, conseilla au gouvernement d’entrer en arrangement avec les puissances étrangères, et de consentir quelques modifications de la consti-

tution qui les contenteraient et détourneraient la tempête dont l'Espagne était menacée. Il fit plus, il parla a plusieurs députés influents ; enfin il chercha à faire parvenir dans les sociétés patriotiques de salutaires avertissements. Toutes ses démarches furent inutiles, il ne put faire entendre le langage de la raison. Lord Sommerset se rendit à son tour en Espagne, porteur d’un mémoire où Wellington démontrait jusqu'à l’évidence qu’il importait à l’Espagne d’arriver à un arrangement dont la première base devait être la réforme de la constitution. Enfin Wellington adressa sur le même sujet une lettre au général Alava. Rien ne put dissiper l’aveuglement des exaltés ; cependant ceux-ci sentaient si bien qu’ils n’avaient aucun moyen de résister à l’invasion de la France, que le premier objet sur lequel les cortès délibérèrent fut le choix de l’endroit où elles se retireraient avec le gouvernement.

Quatre points différents avaient été proposés : la Corogne, Badajos, Cadix et Séville. Ce fut à ce dernier que l’on s’arrêta. Il fut décidé que l’on partirait le plus promptementpossible.Cependant, le roi était toujours malade, et il remit au ministre de la justice un certificat signé par cinq médecins attestant qu’il ne pouvait se mettre en route sans courir le danger d’aggraver beaucoup ses souffrances. Néanmoins les cortès lui envoyèrent une députation pour le prier de se préparer à partir avant le 18. Ferdinand, qui était au lit, répondit qu’il serait prêt, si on l’exigeait, a partir le 17, mais qu’il espérait que le congrès lui laisserait jusqu’au 20. Les cortès consentirent a ce retard, en faisant toutefois sonner bien haut la générosité avec laquelle on lui accordait un delai de deux jours. On indiqua l’itinéraire que le roi devaitsuivre. Le 20 au matin, Ferdinand, qui souffrait encore delà goutte, et qui était extrêmement pâle et abattu, sortit de son palais dans une chaise à porteur. On le transporta jusqu’au lieu où l'attendaient ses voitures, qui devaient se diriger par les promenades extérieures, pour gagner le pont de Tolède. Le roi monta dans la première voiture avec la reine, qui fondait en larmes. Les deux infants don Carlos et don François de Paule avec

leurs familles, ainsi que l’infante de Portugal, suivaient dans trois autres voitures; six autres voitures avaient été disposées pour les gens de la cour. L’escorte, forte de deux pièces d’artillerie et de plus dedeux mille hommes, était composée en partie de volontaires nationaux de Madrid : d’autres forces plus considérables avaient éclairé la route et repoussé les guérillas qui se trouvaient dans la Manche et dans la Sierra-Morena ; car on craignait que les royalistes ne tentassent d’enlever le roi pendant le trajet. Néanmoins aucune tentative de ce genre n’eut lieu, et l’on arriva à Séville le 11 avril.

Pendant ce temps, l’armée française, cantonnée sur la frontière, n’a'ttendait pour la franchir que l’arrivée du généralissime. Elle se composait de cinq corps qui devaient entrer en Espagne par deux points différents. Le quatrième corps formait en quelque sorte une armée séparée. Il était destiné à opérer en Catalogne, sous les ordres du maréchal Moncey, duc de Conegliano. Il se composaitdé trois divisions commandées parle comte Curial , par le baron de Damas et par le général Donnadieu. 11 était réuni dans le département des Pyrénées- Orientales, et fut passé en revue le 80 mars, près de Perpignan, par le duc d’A ngoulême. Il avait pour auxiliaire et pour avant-garde un corps de neuf mille Espagnols commandéspar le baron d’Éroles.

Les quatre autres corps, qui formaient l’armée principale, étaient rassemblés dans le département desBasses- Pyrénées.

Le premier, aux ordres du maréchal Oudinot, duc de Reggio, consistait en quatre divisions commandées par les

f'énéraux d’Autiehamp, Bourck, Obert; a quatrième , toute de cavalerie, par le vicomte de Castex. Ce corps formait l’avant-garde, et était destiné à marcher sur Madrid.

Le second était commandé par le général comte de Molitor, qui avait sous ses ordres les généraux de division Loverdo, Pamphile-Lacroix et Domont.

Le troisième avait pour commandant le général prince de Hohenlohe; il se composait de deux divisions : celle du général Conchy, celle du générai Canuel.

Enfin, le cinquième était confié au lieutenant général comte de Bordesoulle. Il était composé d'une division d'infanterie de la garde royale, sous les ordres du général Bourmo'nt ; d’une division de cavalerie, sous le général Foissac-Latour ; d’une division de cuirassiers, sous le général Roussel d’Hurbal.

L’ensemble des forces qui allaient entrer en Espagne s’élevait à quatre-vingtonze mille combattants. Dans ce nombre était comprise une division espagnole dont le noyau avait été formé à Bayonne; partie de ces Espagnols, sous le commandement de Quesada, devait agir dans les provinces basques. Les autres, dirigés par don Carlos O’Donell, par le général d’Espagne et par les autres capitaines de l’armée de la foi , devaient opérer en Navarre ou servir d’avant-garde à l’armée d’invasion. Ces corps espagnols grossirent à mesure qu’on pénétra dans l’intérieur de la Péninsule.

De son côté , le gouvernement espagnol avait décrété la formation de cinq armées ; mais ces troupes n’étaient ni levées ni instruites; pour la défense de l’Espagne, les ministres patriotes comptaient moins sur la force des armes que sur la propagande révolutionnaire et sur la défection qu’on espérait provoquer dans l’armée d’invasion. A cet effet, on avait organisé à Bilbao un corps composé en grande partie de personnes réfugiées en Espagne à la suite des condamnations prononcées contre elles en France ou en Italie pour des délits politiques. On l’avait nommée la légion française, et on en avait confié le commandement à Caron, ancien chef de bataillon, compromis dans un de ces nombreux complots qui avaient éclaté en France dans le courant des années 1821 et 1822.

Les journaux ont aussi rapporté que, pour taire Je pendant de la régence a’Urgel, on avait proclamé à Barcelone une régence de l’empire français au nom de Napoléon II ; mais ces* armes peu courtoises ne servirent guère à ceux qui les employaient. Tous les préparatifs de l’armée française étaient achevés à la lin du mois de mars, et le 2 avril le duc d’Angouléme fil publier uo ordre du jour ainsi couçu :

Soldats! la confiance du roi m’a placé à votre tête pour remplir la plus noble mission ; ce n’est pas l’esprit de conquête qui nous a fait prendre les armes ; un motif plus généreux nous anime : nous allons replacer un roi sur son trône, réconcilier son peuple avec lui, et rétablir, dans un pays en proie à l’anarchie, l’ordre néressaire au bonheur et à la sûreté des deux États.

Soldats ! vous respecterez et ferez respecter la religion , les lois et les propriétés ; et vous me rendrez facile l'accomplissement du devoir qui m’est imposé, de mainleuir les lois et la plus exacte discipline.

Le même jour il adressa au peuple espagnol la proclamation suivante .

Espagnols ! le roi de France, en rappelant son ambassadeur de Madrid, avait espéré que le gouvernement espagnol, averti de ses dangers, reviendrait à des sentiments plus modérés et cesserait d’étre sourd aux conseils de la bienveillance et de la raison. Deux mois et demi se sont écoulés ; et sa majesté a vainement attendu qu’il s'établit en Espagne un ordre de choses compatible avec la sûreté des États voisins.

Le gouvernement français a supporté, deux années entières, avec une longanimité sans exemple, les provocations les moins méritées. La fanion révolutionnaire qui a détruit dans votre pays l’autorité royale, qui tient votre roi captif, qui demande sa déchéance, qui menace sa vie et celle de sa famille, a porté au delà de vos frontières ses coupables efforts. Elle a tout tenté pour corrompre l’armée de sa majesté tres-chréticnne et pour exciter des troubles eu France, comme elle était parvenue par la contagion de ses doctrines et de ses exemples à opérer les soulèvements de Naples et du Piémont. Trompée dans ses coupables espérances , elle a appelé des traîtres coudamnés par nos tribunaux à consommer, sous la protection de la rébellion triomphante, les complots qu’ils avaient formés contre leur patrie.

Il est temps de mettre un terme à l’anarchie qui déchire l’Espagne, qui lui ôte le pouvoir de pacifier ses colonies, qui la sépare de l’Europe, qui a rompu toutes ses relations avec les augustes souverains que les memes intentions et les mêmes voeux unissent à sa majesté très-chrétienne, et qui compromet le repos et les intérêts de la France.

Espagnols! la France n'est point en guerre avec votre patrie. Né du même sang que vos rois , je ne nuis désirer que votre indépendance, vôtre bonheur et votre gloire. Je vais frauchir les Pyrénées à la tête de cent

272 L’UNIVERS

mille Français; mais c'est pour m’unir aux Espagnols amis de l'ordre et des lois, pour les aider à délivrer leur roi prisonnier, à relever l'autel et le trône , à arracher les prêtres à la proscription, les propriétaires à la spoliation, le peuple entier à la domination de quelques ambitieux qui , en proclamant la liberté, ne préparent que la ruine de l’Espagne.

Espagnols 1 tout se fera pour vous et avec vous : les Français ne sont et ne veulent être que vos auxiliaires ; votre drapeau flottera seul sur vos cités ; les provinces traversées par nos' soldats seront administrées au nom de . Ferdinand par des autorités espagnoles. La discipline la plus sévère sera observée ; tout ce qui sera necessaire au service de l'armée sera payé avec une religieuse exactitude. Nous ne prétendons ni vous imposer des lois , ni occuper votre pays; nous ne voulons que votre délivrance. Dès que nous l'aurons obtenue, nous rentrerons dans notre patrie, heureux d’avoir préservé un peuple généreux des malheurs qu'enfante une révolution , et que l'expérience nous a trop appris à connaître.

Au quartier général, à Bayonne, le 2 avril 1823.

Parce manifeste le duc d’Angouléme annonçait qu’il entrait en Espagne pour renverser le pouvoir révolutionnaire, pour rendre la liberté au roi, pour détruire l’anarchie; mais il ne disait rien des institutions du pays. Il ne disait rien de l’établissement' d’une constitution modiliée dont le discours de Louis XVIII avait fait concevoir l’espérance aux amis d’une sage liberté. Les doutes que ce langage laissait encore subsister furent promptement éclaircis par une proclamation du gouvernement provisoire de l’Espagne, qui venait de s’organiser à Bayonne de l’aveu du prince français.

Dès le 29 janvier la régence d’Urgel avait annoncé qu’elle allait rentrer en Espagne ; mais aussitôt une reunion de généraux royalistes, en tête desquels se trouvait Eguia, avait protesté contre le titre que se donnait la régence d’Urgel et contre la prétention qu’elle affichait de se placer à la tête de tous les royalistes d’Espagne. Ils lui imputèrent le mauvais succès des opérations qui avaient eu lieu l’année précédente en Catalogne. Afin de mettre un terme à cette contestation qui menaçait d’amener une déplorable scission entre les royalistes espagnols, on avait opéré

une fusion entre ces deux partis, et l’on avait formé, sous le titre de junte provisoire, une commission composée d’Eguia, du baron d’Rroles, de don Juan- Bautista Erro et de Antonio Gomez Calderon.

Don Juan-Bautista Erro , né en 1774 à Andoain, province de Guipuscoa, avait commençé par être employé a l’établissement des'mines de mercure d’Almaden ; plus tard il fut attaché aux gardes du corps de Charles IV. Il y servit comine secrétaire, et fut ensuite’ nommé successivement intendant des finances dans les provinces de Soria, de Ciudad-Réal et de Madrid. Il occupait en 1820 l'intendance de Barcelone, lorsque les persécutions des constitutionnels le forcèrent à chercher un refuge en France; il avait, disait-on, une grande habitude des affaires.

Antonio Gomez Calderon, avocat et fiscal de l’ancien conseil des Indes, avait été député aux cortès de 1814. 11 était un des signataires de la fameuse protestation des Perses. Cette junte avait été reconnue par le duc d’Angoulétne.

Le 6 avril, elle publia la proclamation suivante :

Espagnols! votre gouvernement déclare qn’il ne reconnaît pas et regarde comme nuis et non avenus les actes publics ou administratifs ainsi que les mesures du gouvernement érigé par la rébellion. En conséquence, toutes les choses sont remises en l'état légitime où elles se trouvaient avant le y mars 1 820.

Le jour où cette proclamation parut , le premier corps de l’armée française se rapprocha de la Bidassoa. Dans la soirée les réfugiés français et italiens se montrèrent en grand nombre sur la rive gauche ; ils portaient un drapeau tricolore qu’ils déployèrent en face d'un poste du neuvième régiment d'infanterie légère et d’une batterie de campagne ; mais les troupes ne répondirent pas à leur appel séditieux. Le lendemain 7, l’armee française commença à se mettre en mouvement, et se disposa à passer la rivière sur le pont de bateaux jeté au pas de Behobie. A ce moment on vit reparaître sur l'autre rive la légion de réfugiés. Ils déployèrent leur drapeau tricolore, et provoquèrent les soldats à la désertion. Le général Valin ayant fait avan-

cer quelques pièces de canon, ils se mirent à crier : Vive l'artillerie française! Oui, répondit cet officier, vive ï artillerie française, et vive le roi.

Et aussitôt il commanda le feu. Deux coups de mitraille qui portèrent au milieu des réfugiés suffirent pour y jeter le désordre et l’épouvante. Ils n’attendirent pas une troisième décharge, et se réfugièrent précipitamment dans les montagnes.

Le régiment Impérial-Alexandre, dont les révolutionnaires avaient changé le nom en celui de régiment de la Constitution, et qui était commandé par Alexandre O’Doneli, avait été posté en avant d’Irun pour seconder les réfugiés dans le cas ou leur tentative obtiendrait quelque succès ; mais en voyant que toutes les provocations étaient inutiles , il avait commencé sa retraite sans attendre qu'ils fussent mis en déroute. Ainsi s'en allèrent en fumée toutes les espérances que le ministère des sept patriotes avait fondées sur la formation de cette légion; et l’armée française passa sur la rive espagnole sans éprouver la moindre résistance.

U CONSTITUTION EST ABOLIE EN PORTUGAL- — PROCHES DE 1.’ Année D’INVASION. — LE COMTE DEL ABISBAL EST REMPLACÉ DANS BON COMMANDEMENT PAR LE CÉNéRAL ZATAS.

— BEBBlèRES ESSAYE DE PÉNÉTRER A MA- DRID. — ENTRÉE DES FRANÇAIS A MADRID.

— PROCLAMATION d’aLCOVENDAS. — RÉCEN- CE DE MADRID. — MINISTÈRE ROYALISTE NOMMÉ PAR LA RÉGENCE. — CINQUIÈME MI- NISTÈRE CONSTITUTIONNEL.

Les constitutionnels espagnols avaient compté, pour la défense de leurs nouvelles institutions, sur le concours du Portugal ; mais cette ressource devait pareillement leur manquer. Au commencement du mois de mars de cette année, Manuel Silveira Pinto, comte d’Amarante,se mit à la tête d’une insurrection qui eut lieu dans la province de Tras-os-Montes pour renverser la constitution. Le général portugais don' Luiz do Rego marcha aussitôt à la poursuite de ces insurgés, et il les avait contraints à se réfugier sur le territoire espagnol , lorsque la contre-révolution éclata aussi aux portes mêmes de Lisbonne. Le 27 mai, le colonel Sampayo et le régiment qu’il coin-

18* Livraison. (Espagne.)

mandait s’étant soulevés contre la constitution, l’infant don Miguel courut se mettre à leur tête. Il entraîna par son exemple le reste de l'armée, et le 5 juin la constitution fut abolie en Portugal.

Ces événements furent une nouvelle cause de découragement et de désorganisation pour le gouvernement espagnol , qui marchait rapidement à sa ruine. L’armée française, après avoir franchi la frontière, s’était répandue dans les provinces et faisait chaque jour de nouveaux progrès. Saint-Sébastien et Pampelune étaient bloqués.

Le 9 la junte provisoire, entrée à la suite de l’armée française, fut installée à Oyarzun , petite ville de Guipuscoa , placéesurlaroutede Bayonne à Burgos, a deux lieues en avant d'Irun.

LelOl'arméearrivaàTolosa; lelt elle occupa Villa-Réal; le 17* Vitoria. Déjà Guetaria s’était rendue au général Canuel ; Bi I bao, à Quesada ; et Pancorbo, au maréchal duc deReggio, qui, après avoir franchi l’Èbre , se portait sur Burgos.

Le 18 Lôgroriofut enlevédevive force par l’avant-garde du général Obert, malré une résistance assez vive du brigaier don Juau Sanchez.

Le 26 le général Molitor occupa Saragosse, et força les troupes constitutionnelles à abandonner le siège deMequinenza, qu’elles voulaient enlever aux royalistes.

Le corpsdu maréchal Moncey n’étai t entré en campagne que dix joursaprès l'armée principale. Le 18 une division avait pénétré en Catalogne par le port du Perthus. Le lendemain, fe reste de l’armée avait franchi un autre point de la frontière. Nulle part on n’avait rencontré de résistance, et Mina s’était replié entre Castellfollit et Besalu, sur la rive gauche de la Fluvia. Le premier soin du maréchal fut de relever les ruines de la place de Roses, dont le port pouvait , en tous les temps, assurer la subsistance de l'armée de Catalogne.

Le 2 mai Gironne tomba entre les mains des Français. Le 6 le général Donnadieu prit la ville de Vieil . Le 8 le général Pamphile-Lacroix enleva Monzon ; et le 17, le général Donnadieu battit , à Castel-Tersol, les troupes constitutionnelles sorties de Barcelone pour protéger la retraite de Mina.

L’UNIVERS

Pendant ce temps l'armée principale avançait vers la capitale. Le !) mai le duc d'Angoulëme fit son entrée dans Burgos. Le 1 2, le duc de Reggio se rendit maître de Valladolid. Les Français marchaient sans rencontrer d'obstacles :

partout où ils se présentaient, les portes leur étaient ouvertes. Les ministres et les cortès étaient cependant persuadés que le comte del Abisbal disputerait aux Français le passage des montagnes qui séparent la Vieille-Castille de la Castille-Nouvelle, et qu’il ne leur permettrait pas d’arriver à Madrid sans avoir livré bataille; mais sur ce point encore leur attente fut trompée. Quelques jours après l’entrée des Français en Espagne, le comte del Abisbal publia un écrit où il disait que, comme chef d’une division de l’armée, il devait exécuter les ordres du gouvernement à la tête duquel se trouvait sa majesté ; qu’il était décidé à le faire, bien qu’intimement pénétré de l’état critique dans lequel l’impéritie des ministres précédents avait placé l’État. Il reprochait au dernier cabinet l’impardonnable imprudence avec laquelle on avait provoqué la guerre sans déplover l’énergie nécessaire pour soutenir la dignité de la nation, et sans proposer aucun moyen de transaction capable de réconcilier les esprits des Espagnols, et d’éviter de cette manière que les étrangers prissent l’audace d'intervenir dans les dissensions domestiques de l’Espagne, et de violer le territoire national. Il répétait que si, comme général, il devait obéir aux ordres du gouvernement, comme citoyen espagnol il pouvait, sans enfreindre les lois, avoir son opinion sur la crise dans laquelle se trouvait le pays, et sur les moyens qu’il faudrait employer pour préserver la patrie de la ruine dont elle était menacée parla discorde, par le fanatisme et par les intérêts des chefs de parti. Il proposait ensuite les moyens qui, à sou avis, étaient les plus convenables pourobtenir la paix; il était nécessaire, disait-il, de déclarer à l’armée d'invasion que la nation, d’accord avec le roi, était disposée à faire à la constitution les réformes dont l’expérience avait démontré la nécessité.

Cette manifestation, qui était au moins intempestive, fut considérée par tous les

constitutionnels comme une trahison.

Le comte del Abisbal, destitué et décrété d’accusation, fut obligé de se cacher jusqu’à l’arrivée des Français. Sa conduite eut, pour l’armée qu’il commandait, un effet désastreux. La discorde s’introduisit dans les corps, et les soldats désertèrent en grand nombre. Soit que Casteldosrius, qui reçut le commandement à sa place, n’inspirât pas assez de confiance aux autorités de Madrid, soit qu’il regardât lui-mêine (a résistance comme une tentative insensée, les projets de defense furent abandonnés , et une députation fut envoyée au-devant des Français jusqu’à Buiirago, où le duc d’Angoulëme arriva le 17. Cette députation proposa au généralissime degarder Madrid jusqu'à son arrivée, afin de préserver la ville des excès de la populace, pourvu que, de son côté, il promit de permettre et de favoriser la retraite de la garnison et des personnes qui voudraient se retirer avec elle. Le prince français accueillit avec plaisir cette proposition. Il fut convenu qu’un corps de troupes espagnoles resterait dans Madrid jusqu’au 24, jour fixé pour l’entrée des troupes- françaises.

Des deux côtés on se reposait sur’la foi de cette convention, lorsque Georges Bessières, soit qu’il ignorât l'arrangement. soit que, le connaissant, il voulût acquérir la gloire d’entrer le premier dans la capitale, ou plutôt encore pour satisfaire la soif de vengeance et de rapine dont étaient animés les hommes de sa bande, se présenta le 20 mai aux portes de Madrid; et ses éclaireurs pénétrèrent dans la rue d’Alcala en criant : l'ire le roi absolu ! Mort à la constitution ! Le général don José Zayas, qui commandait à Madrid, se mit à la tête de uelques troupes, et chassa les éclaireurs e Bessières, pendant que le reste de la garnison prenait les armes. Il se transporta ensuite à la porte d’Alcala, où il eut une entrevue avec le chef royaliste. 11 fit observer à celui-ci que, d’après la convention faite avec le duc. d’Angoulëme, il ne pouvait laisser prendre possession de la jilaeeque par les Français. Il lui enjoignit donc de se retirer. Bessières, de son côté, prétendit qu’on lui livrât les portes de la ville. Il ajoutait que si on ne les lui livrait pas, il entrerait de force. Les deux chefs n’ayant pu tomber

d'accord, retournèrent chacun se mettre à la tète de ses troupes. Zayas, avec quel-'

Sues compagnies d’infanterie, deux esearons de cavalerie et deux canons, sortit par la route d’Alcala pour aller au-devant des royalistes. Il les rencontra bientôt près de la Venta du Saint-Esprit. Le combat fut très-court. Il suffit de quelques volées de mitraille pour jeter le désordre parmi les troupes de Bessières.

Une charge de cavalerie acheva de les mettre en déroute. Une partie de la populace, qui était sortie pour aller au-devant des royalistes, aOn de rentrer avec eux et de piller les maisons des principaux habitants, prit aussi part au combat, et plusieurs de ces misérables restèrent sur le champ de bataille. Les Fronçais, instruits de ces événements, hâtèrent les préparatifs de l’occupation et précipitèrent leur marche. Le 23, à quatre heures du matin, le général Latour-Foissac entra dans Madrid avec quelques bataillons qui relevèrent à l’instant les postes constitutionnels; et Zayas se retira sans délai sur Talavera de la Reina.

Les cris de fi vent nos libérateurs ! furent les premiers que le peuple fit entendre après l’arrivée des Français, et l'on espéra un instant que tout se passerait sans désordre et sans viohuce; mais bientôt on entendit les cris de Mort aux constitutionnels! Plusieurs maisons furent pillées. Heureusement de nouvelles troupes françaises arrivèrent et rétablirent la tranquillité. Le lendemain, lorsque le duc d’Angoulême entra dans la ville, tout était parfaitementcalme. Une proclamation du prince généralissime fut aussitôt affichée dans Madrid. Elle était datée de la veille et du village d’AIcovendas. Voici cette pièce, qui fut accueillie avec le plus vit interet; car elle devait servir en quelque sorte de règle de conduite et de base au gouvernement qu'on allait établir :

Espagnols! avant que l'armée française franchit les Pyrénées, j’ai déclaré i voire généreuse nation que la France n’était point en guerre avec elle. Je lui ai annoncé que nous venions, comme amis et comme auxiliaires, l’aider à relever ses autels , à délivrer son roi , à rétablir dans son sein la justice , l’ordre et la paix ; j’ai promis respect aux propriétés , sûreté aux personnes , protection aux hommes

paisibles. L'Espagne a ajouté foi à mes paroles. Les provinces que j’ai parcourues ont reçu les soldats français comme des frères, et la voix publique vous aura appris s'ils ont justifié cet accueil, et si j'ai tenu mes engagements.

Espagnols ! si votre roi était encore dans sa capitale, la noble mission que le roi mon oncle m'a confiée, et que vous connaissez tout entière, serait déjà prête de s'accomplir ; je n'aurais plus , apres avoir rendu le monarque à la liberté , qu’à appeler sa paternelle sollicitude sur les maux qu'ont soufferts les peu-

Îiles , sur le besoin qu'ils ont de repos pour e présent , et de sûreté pour l'avenir.

L’absence de sa majesté m’impose d'autres devoirs. Le commandement de l’armée m’appartient; mais, quel que soit le lien qui m'attache à votre roi et qui unit la France à l’Espagne, les proviuces délivrées par nos soldats ne peuvent ni ne doivent être gouvernées par des étrangers.

Depuis la frontière jusqu’aux portes de Madrid leur administration a été provisoirement conGée à d’honorables Espagnols dont le roi connaît le dévouement et la fidélité, et qui ont acquis dans ces circonstances difficiles de nouveaux droits à sa reconnaissance et à l'estime de la nation.

Le moment est venu d’établir d’une manière solennelle et stable la régence qui doit être chargée d'administrer le pays, d’organiser une année régulière , et de concerter avec moi les moyens de consommer notre grand ouvrage , la délivrance de votre roi.

Cet établissement offre des difficultés réelles que la franchise et la loyauté ne permettent pas de dissimuler , mais que la nécessité doit Taiuere.

Le choix de sa majesté ne peutétrecomiu. Il n'est pas possible , sans prolonger douloureusement 1rs maux qui pèsent sur le roi et sur la nation, d’appeler les provinces à y concourir. Dans ces circonstances difficiles et pour lesquelles le passé n'offre pas d’exemple à suivre , j’ai pensé que le plus convenable, le plus national et le plus agréable au roi était de convoquer l’antique conseil de Castille et le conseil suprême des Indes , dont les hautes et diverses attributions embrassent le royaume et ses possessions d'outre-mer, et de confier à ces grands corps indépendants par leur élévation et par la position politique de ceux qui les composent le soin de désigner eux-mêmes les membres de la régence.

J'ai en conséquence convoqué ces conseils, qui vous feront connaître leurs choix.

Les hommes sur qui se seront réunis leurs suffrages exerceront un pouvoir nécessaire

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L’UNIVERS

jusqu'au jour désiré où votre roi , heureux <•1 libre, pourra s'occuper du soin de consolider son trône, en assurant à son tour le bonheur iju’il doit à ses sujets.

■Espagnols ! croyez-en la parole d'nn Rour- Ixin : le monarque bienfaisant qui m’a envoyé vers vous ne séparera pas , dans ses vœux , la liberté d'un roi de son sang et les justes espérances d'une nation grande et généreuse, alliée et amie de la France.

Le conseil suprême de Castille et le conseil des Indes répondirent qu’ils ne se croyaient pas autorisés par les lois du royaume a nommer une régence. Ils se bornèrent à proposer une liste des personnes qui leur paraissaient capables d’administrer le royaume pendant la captivité du roi. Elle était ainsi composée : le duc de l'Infantado, président du conseil de Castille ; le duc de Montemar, président du conseil des Indes ; l'évêque d’Osma ; le baron d’Éroles, et don Antonio Gomez Calderon. Le duc d’Angoulême s’empressa de reconnaître pour régents les individus qui lui étaient désignés. Os choix ne lurent pas heureux :

il eût fallu à la tête des affaires des hommes calmes et animés de sentiments modérés. Presque tous les membres de la régence étaient connus par l’exagérationde leurs principesabsolutistes : c’est sous l’influence de ces opinions extrêmes que furent désignés les membres du ministère. Don Antonio de Yargas-y- Laguna fut nommé ministre des affaires étrangères.

Lorsque la révolution des Cabezas eut imposé de nouvelles institutions à l’Espagne, il n’y eut que deux fonctionnaires espagnols qui refusèrent de prêter serment à la constitution : le consul de Marseille, et de Vargas-y-Laguna, qui remplissait alors les fondions d’ambassadeur auprès du saint-siège. Au lieu de se soumettre au nouveau gouvernement, d éleva la voix pour protester contre l’établissement d’une constitution imposée parla révolte : cette manifestation ne lui avait pas permis de rentrer en Espagne. Il était encore absent, et l’on donna par intérim l’administration de cet important ministère à don Victor Damiaoo Saez, qui avait été confesseur de Ferdinand VII, mais que les révolutionnaires de Madrid avaient fait exiler à la suitede l’cmeute du 16 novembre 1820,

causée par la nomination de Caryajal. Le ministère de grâce et de justice fut confié à don José Garcia de la Torre, qui avait été membre, du conseil de Castille. On nomma aux finances don Juan- Bautista Erro, l’un des membres de la junte provisoire ; à la guerre, le maréchal de camp don José San-Juan ; à la marine, don Luiz Salazar, conseiller d’État; et à l’intérieur, don JoséAznarez.

La nomination de ce ministère put faire prévoir, dès ce moment, l’esprit de réaction qui présiderait aux actes de la nouvelle administration. Le duc d’Angouléme n’avait pas assez de fermeté pour maîtriser les passions vindicatives des absolutistes espagnols. Les persécutions commencèrent, et c’est alors que les partis changèrent de dénominations.

Les absolutistes s’appelèrent les blancs ; ils donnèrent la qualification de ( negros ) aux constitutionnels et aux modérés. Ces dénominations étaient importées du nouveau monde. Dans la lutte que les colonies américaines soutenaient pour se soustraire à la domination de la métropole, les royalistes, qui se composaient pour la plus grande partie d’Européens, avaient pris le nom de blancs ; les indépendants avaient reçu celui de nègres ou de noirs.

Pendant que les Français établissaient ainsi à Madrid un gouvernement réactionnaire, les révolutionnaires et les cortès qui s’étaient réfugiés a Séville se bornaient à déclamer contre les étrangers qui envahissaient le pays pour étouffer la liberté. On fit dans les cortès la proposition de ne pas respecter les soldats de l’armée commeappartenant à une nation civilisée, mais de les traiter comme des hordes barbares qui venaient saccager l’Espagne. Toute cette violence de langage, toute cette exagération de sentiments patriotiques , ne pouvaient rien pour sauver la constitution; et les ministres, reconnaissant enfin leur impuissance a tirer le pays de l’abîine où l’avait plongé leur conduite imprévoyante, abandonnèrent successivement leurs ministères. Le roi nomma à la guerre Zorraquin, chef de l’état-major de Mina ; mais cet officier ne put venir prendre la direction du département qui lui était confié : il fut tué, quelques jours plus tard, dans une rencontre qui eut lieu près de la frontière

française. Il fut remplacé par don Estanisia'o Sanchez Salvador, qui en 1821, étant gouverneur deSarafiosse, avait contribue par sa fermeté à déjouerlesprojets de Riégo. Le ministère de grâce etdejustice fut donné au député Calatrava , qui eut aussi, par intérim, le ministère de l’intérieur. Lopès Banos fut remplacé à la •guerre par Pando, premier employé de cette administration. On confia les finances à Yandola, etla marine à Campuzauo.

Cependant la guerre continuait avec activité : les Français s’avancaient de tous les côtés. Dans le royaum'e de Valence , Ballesteros, qui effectuait sa retraite dans la direction d’Alicante et de Carthagène, était vivement poursuivi par le général Molitor. Le 16 juin il tenta de l’arrêter à Alcira et de lui disputer le passage du Xujar. Mais la redoute placée en tête du pont fut bientôt enlevée par les voltigeurs du 4' léger, et Ballesteros fut obligé de se retirer précipitamment, abandonnant deux piècesde canon.

Partout les populations recevaient les Français à bras ouverts. Des soldats et même des régiments entiers désertaient l’armée de Ballesteros pour passer du côté des troupes royalistes.

Dans l’Andalousie, les généraux Bordesoulle et Bourmont, à la tête de dixsept mille hommes, marchaient rapidement vers Séville. Le gouvernement constitutionnel ne pouvait leur opposer que les débris de I armée du comte del Abisbal; mais ces forces n’étaient pas en état d'arrêter les Français un seul instant. 11 fallait donc chercher un autre moyeu de salut. Un comité, composé du ininistre de la guerre , des militaires qui étaient membres des cortès, et de quelques généraux, furent chargés d’examiner quel parti on pourrait prendre; quelques-uns proposèrent de se retirer à Cadix, d’autres a Algéciraz ou même à Gibraltar. Cette question fut également soumise au conseil d’État, et ce corps fut d’avis qu’il fallait chercher uu refuge à Cadix ; mais un des membres du conseil combattit vivement cette résolution : le prince d’Anglona soutint qu’il fallait envoyer une députation au duc d’Angoulême, et entrer avec lui en conférence et en transaction. Le gouvernement penchait poureette proposition; maislesexaltésla désapprouvaient hautement. Aussi

lorsqu’ils virent qu’il était sérieusement question de l’exécuter, ils ameutèrent la populace , parcoururent les rues de Séville en poussant d’épouvantables clameurs ; ils pillèrent les maisons de quelques chanoines. De leur côté, les députés demandèrent, dans la séance du 1 1 juin, que les ministres fussent appelés dans leseinducongrès, afin d’y faire connaître les mesures qu’ils avaient adoptées pour la sûretéde la familleroyaleetdes cortès. Les ministres répondirent que les conseils avaient été d’avis de se réfugier à Cadix , mais que le roi n’avait encore pris aucune résolution. Alors, sur la proposition du député Galiano , les cortès décidèrent qu’une députation irait exposer au roi combien il était urgent d’abandonner Séville. A cinq heures, les membres qui la composaient sortirent pour se rendre au palais , tandis que les députés restaient en séance. Au bout d’une demi-heure la députation revint, et CayetanoValdès fit connaître aux cortès la réponse de Ferdinand. Il raconta qu’il avait exposé à sa majesté le message dont il était chargé, mais que le roi lui avait répondu avec le plus grand calme : » Ma conscience et l’amour que « je porte à mes sujets ne me permet- « tent pas de sortir de Séville. Je ne re- « culerais ni devant ce sacrificeni devant « aucun autre si j’étais simple particu- « lier; mais je suis roi, et ma conscience « me le défend. • J’ai faitobserver à sa majesté , continua Valdès , que sa conscience devait être en repos , puisque , si comme homme le roi pouvait se tromper, comme monarque constitutionnel il n’avait aucune responsabilité ni aucune autre conscience que celle de ses conseillers et des représentants de la nation auxquels était confié le salut de la patrie. Mais sa majesté a répliqué : fai dit, et a tourné le dos. En conséquence, la députation, ayant accompli la mission dont elle avait été chargée, fait savoir aux cortès que sa majesté n’est pas dans l’intention de quitter Séville.

Il avait à peine achevé ces paroles que le député Galiano, émettant la supposition que le roi était saisi d’un accès de démence, fit la proposition suivante :

« Attendu le refus qu’a exprimé sa ma- « jestéde mettre sa royale personne ainsi » que sa famille en sûreté contre l’in-

L’UNIVERS

« vasion ennemie, je demande aux cor- « tes de décider qu’il y a lieu de dé- « elarer que sa majesté se trouve dans « le cas d’empêchement moral signalé

• dans l'art. 187 de la coustitutiou ; en « conséquence, de nommer une régence

• provisoire qui, pour le fait seul de la « translation, sera investie de toutes « lesatlributions du pouvoir exécutif. »

La proposition deGaliano fut approuvée. On nomma pour régents provisoires Valdès, Ciscar et Vigodet, qui, apres avoir prêté serment et avoir entendu une allocution du président, se transportèrent au palais, alin de préparer le voyage le plus promptement possible.

Le roi sortit de Séville le 12 juin, à six heures et demie du soir, escorté par les bataillons des volontaires nationaux de Madrid et de Séville, et par le régiment de cavalerie d’Almanza. Quoique la distance qui sépare Séville de Cadix ne soit guère que de vingt lieues d’Espagne (127 kilométrés), on mit trois jours à la franchir, parce qu’il fallut regler la marche des voitures d’après le pas de l’escorte d’infanterie.

Une heure après le départ du roi et des ministres qui raccompagnaient, les cortès se séparèrent. La ville, abandonnée par les autorités et sans autre force militaire qu’un régiment d'artillerie à pied incomplet, et composé presque entièrement de conscrits, fut livrée auplus épouvantable désordre. Le lendemain matin, 13 juin, la plus grande partie des députés partirent de Séville sur un bateau a vapeur. A peine ce bâtiment sp fut-il éloigné, qu’on souna le tocsin. Le bas peuple, les habitants du faubourg de Triana, et les paysans des environs se précipitèrent vers le quai , où étaient amarrées des barques destinées à recevoir les députés et les fonctionnaires qui n'avaient pas trouvé place sur le bateau à vapeur. La populace chassa à coups de fusil les personnes qui s’y trouvaient déjà ou qui se disposaient à y monter. Elle se mit à piller les bagages-, et comme elle en voulait aux effets encore plus qu'aux personnes, on n'eut d'abord que peu de malheurs à déplorer. Cependant l’émeute allait toujours grossissant, et les perturbateurs se portèrent à l'ancienne maison de l'iuquisition, où ils pensaient trouver des armes.

Elle ne renfermait que quelques barils de poudre; et le feu y ayant pris, la maison sauta. Plus de cent personnes furent ensevelies sous ses ruines. Cette catastrophe calma presque entièrement l’agitation populaire.

Le mode de transport adopté par la lus grande partie des députes était eaucoup plus rapide nue la voie de terre suivie par le roi et par les régents: aussi, lorsque ceux-ci arrivèrent a Cadix, ils y avaient été précédés par une partie des cortès. En conséquence, le 15, peu d’instants après leur arrivée, ils rendirent le decret suivant :

La régence provisoire, attendu que sa majesté est arrivée dans cette lie Gadilane, attendu qu’il s’y trouve également un nombre de députés .suIGmoI pour se former eu cortès et pour délibérer, déclaré qu’à partir de ce moment doit cesser entièrement l’exercice des attributions du pouvoir exécutif que les cortès , par leur décret du 1 1 juin du présent mois, lui avaient coudées jusqu’à ce que cg but fût atteint.

Ainsi, à quatre jours de distance, on déclarait le roi atteint de démence et incapable de gouverner; puis on lui rendait le pouvoir. Il suffit de signaler ces faits : il n'est pas nécessaire de les commenter.

UOltlLLO CAPITULE XV KC CCS FRANÇAIS BAL-

LFSTFJtOS RECONNAÎT LA RÉCENCE OE MA- DRID. — ZAÏAS REND GRENADE. — RIÉGO AT- TAQUE LES TROUPES DE RALLESTER08. — IL EST BATTU A JAEN, A JODAR , ET CONDUIT EN PRISON PAR LES PATSANS d’akqUU.LOS. — MESURES RÉACTIONNAIRES DE LA RÉGENCE DE MADRID. — DÉCRET D’ANDUJAR.— PROTESTA- TION DE LA RÉGENCE. — SUICIDE DE SANCHEZ- SALVADOR. — PRISE DU TROCADEKO. — FER- DINAND EST MIS EN LIBERTÉ.

La dernière résolution prise a Séville par les cortès, la translation du roi à Cadix, achevèreut de perdre la cause du gouvernement constitutionnel, déjà si compromise. Ces événements provoquèrent les défections : beaucoup de villes, beaucoupde généraux, se refusèrent à reconnaître la régence improvisée que les cortès avaient suhslituéeau pouvoir royal de Ferdinand VII.

F.u Galice le commandement avait, on se le rappelle, été confié à Morillo, comte

tize

deCarthagène. Les forces dont ce général pouvait disposer n’étaient pas très-considérables, et il était loin d’éprouver une ferveur bien vive pour le maintien du gouvernement révolutionnaire. Les persécutions dont il avait été l'objet avaient beaucoup refroidi son enthousiasme. 11 se trouvait à Lugo le 26 juin, quand on y apprit les derniers événements de Séville et la nomination de la nouvelle régence. Ces changements n’étaient pas de nature à ranimer le zèle déjà fort tiede de la province et des troupes qu’il commandait. Il réunit un conseil composé de l’évêque de Lugo, du chef politique et de trois individus des députations provinciales d’Orense, de la Corogne et de Vigo. Cette junte résolut de ne recon naître ni la regeuce de Sévil le, qui n’était que l'instrument d’une faction frénétique, ni la régence de Madrid, dont les mesures réactionnaires étaient incompatibles avec les véritables intérêts du pays. Elle prit la résolution d’envoverun parlementaire au général Bourck, qui s’avançait en Asturie, et de lui proposer un armistice. Morillo offrit de joindre ses forces à celles des Français, et de coopérer avec eux à la délivrance du roi, seul terme possible des maux qui déchiraient l’Espagne. Il demanda que la Galice continuât à être administrée par les autorités actuelles jusqu’au moment où Ferdinand, rétabli dans la plénitude de ses droits, aurait réglé la forme de gouvernement qui conviendrait le mieux à la monarchie ; enfin , il stipula que personne ne serait poursuivi ni inolesté pour ses opinions. Il réclama une égale sûreté pour les individuset pour les propriétés : ees propositions furent agréées. Le 10 juillet les troupes françaises commandées par le général Bourck entrèrent dans Lugo, et se réunirent aux forces de Morillo pour achever la pacification de la province. La Corogne, où s'étaient réfuuiés la plus grande partie des exaltés, Vigo et Orense, où commandaient les généraux Romai et Rosillo, refusèrent d’obéir aux ordres du comte de Cartbagène. Les Français se dirigèrent sur la Corogne; et ‘le 15, après un engagement tres-vif contre les troupes constitutionnelles, ils en commencèrent le siège. Le même jour une brigade française, commandée par le général

Hubert, entra au Ferrol sans éprouver de résistance. Le comte de Carthagène.

occupa Santiago et Pontevedra , chassant de ces villes les troupes qui tenaient encore pour le gouvernement révolutionnaire. 11 dispersa une colonne de constitutionnels au pont de San-Payo, et avec l’aide de la brigade française du comte de la Rochejacquelein, qu’on avait mise à ses ordres , il força les ennemis à se replier sur Orense, et le 3 août il entra dans Vigo.

Les Français ne faisaient pas de progrès au siège de la Corogne, parce qu’ils manquaient de grosse artillerie. Ils n’avaient pu tirer du Ferrol que huit canons de fer. ils manquaient également de munitions. La prise de Vigo leur offrait des ressources suflisantesen tous genres; mais ils n'avaient pas encore pu en faire usage quand la garnison de la Corogne reconut l’autorité du comte de Carthagène, et cette place fut occupée le 2 1 août. En même temps les débris des constitutionnels furent chassés d’Orense. Forcés de quitter la Galice , ils se dirigèrent vers l’Estramadure; niais avant qu’ilseussent u traverser le Duero, ilsfurentatteints,

Gallegos-de-Campo, par le général Marguerye, qui les poursuivait à la tête du 35*de ligne. Ils n essayèrent pas de se défendre, et rendirent les armes au nombre de près de quinze cents hommes; les généraux Rosello, Vigo, et le brigadier Palarea , furent au nombre des prisonniers.

De sou côté, Ballesteros n’avait pu défendre la ligne du iucar. Le passage avait été forcé à Alcira; et il s’était retiré dans les royaumes de Murcie et de Grenade, toujours poursuivi parlecomte Molitor. Persuadé que la defense était inutile, qu’elle ne faisait que perpétuer les maux de la guerre, sans gloire et sans utilité pour le pays, il avait envoyé un

fiarlementaire au général français; mais a capitulation qu’il proposail n’ayant pas paru acceptable, il prit le parti de sejeter dans les montagnes; on ne lui en laissa pas letemps.Une de ses divisions, composée de six bataillons, fut attaquée par les Français a Campillo-de-Arenas, le 28 juillet, et forcée de se replier, apres avoir éprouvé des pertes très-sensibles.

Ce revers le rendit moins difficile sur les conditions qu’il demandait , et le 4 août

L’UNIVERS

un arrangement fut conclu entre lui et le comte 'Molitor. Ballesteros et l’armée qui étai t sous ses ordres reconnurent l’autorité de la régence d'Espagne établie à Madrid en l'absence du roi. Ses troupes furent cantonnées dans des endroits fixés de concert avec le général Molitor. Il fut egalement stipule que les généraux, chefs et officiers appartenant à ce corps d'année, conserveraient leurs grades, emplois, distinctions, et enfin que nul individu appartenant à l’armée ne pourrait être inquiété ni molesté pour ses opinions anterieures a cette convention.

Le général Zayas, qui commandait à Grenade, voulant épargner à cette ville les horreurs d’une prise d’assaut ou les désastres encore plus redoutables d’une occupation par les soldats de la Foi, conclut un arrangement semblable à celui qui avait eu lieu pour Madrid. Il remit lui-même la ville aux Français ; et il se retira àAlhama,oùi! apprit la capitulation de Ballesteros. Il est à présumer qu'il aurait imité l’exemple de ce général ; mais ses troupes se mutinèrent , et il fut forcé de se retirer avec elles à Makiga. Les représentations qu’il avait adressées au gouvernement avaient irrité contre lui les exaltés, et Riégo lui avait été substitué dans le commandement. Ce dernier vint à Malaga prendre le commandement de cette division, et , poussé par les conseils des révolutionnaires, il fit arrêter Zayas, ainsi que plusieurs autres officiers dont les opinions lui étaient suspectes. Il fit enlever la plus grande partie de l’argenterie des églises , et commit beaucoup d’actes de cette nature qui indisposèrent vivement contre lui les habitants de cette ville; puis comme une division française s’avançait rapidement sous la conduite du general Loverdo, il chargea dix gros bateaux des personnes qu’il avait arrêtées et de l’argent qu’il avait levésurlepays. Il les fit partir sous l’escorte d’un brick etd’unbâtiment armé; puis ilabandonna la ville. Aussitôt que les Français furent entrés dans Malaga, ils mirent à la poursuite de ce convoi deux chaloupes canonnières qui ne tardèrent pas à l’atteindre, etqui forcèrent le bâti ment armé et huit bateaux à rentrer dans le port.

Depuis la fin d'août, les troupes du corps de Ballesteros étaient cantonnées

dans le royaume deCordoue à Montilla, à Lucena ét à Priégo. Dans l’espoir de ramener ces forces à la cause révolutionnaire, Riégo se dirigea de ce côté; et le tO septembre, à la tête de deux mille cinq cents fantassins et de sept à huit cents chevaux, il arriva à Priégo. Un combat de tirailleurs s’engagea aussitôt entre les éclaireurs des deux armées; et Riégo avait déjà perdu quelques hommes lorsqu’il s’avança en personne pour faire cesser le feu. Il’semit à crier : Yioe f union! Ses soldats jetèrent en l’air leurs schakos. On pensa qu’ils demandaient à capituler. On entra en pourparlers; et les deux généraux se dirigèrent ensemble vers le village. Riégo proposait d’abandonner le commandement de son armée à Ballesteros, pourvu que celui-ci l’employât à combattre les Français.

Cette offre ayant été repoussée, l’escorte de Riégo se jeta tout à coup sur la garde de Ballesteros , la désarma , et retint ce général comme prisonnier en son logement. Riégo espérait que, le chef une fois arrêté , ses troupes reviendraient volontiers au parti constitutionnel ; mais sa trahison n’eut pas le résultat qu’il en attendait. Le général Balanzat, qui commandait une des brigades , s’avança avec ses troupes, et contraignit Riégo à relâcher les prisonniers.

Après cette malheureuse tentative, l« général révolutionnaire se retira du côté d’Alcaudete, d’où il se rendit à Jaen. Mais dans sa retraiteil futabandonnépar beaucoup de soldats et d’officiers, et même par deux escadrons d’Espagne et de Numaure, qui ne voulurent pas servir plus longtemps sous ses ordres.

Le 13 Riégo était à Jaen, occupé à recueillir une forte contribution qu'il avait imposée à la ville, quand la division du général Bonneinaius survint tout à coup.

Les Français attaquèrent à l’instant même les troupes constitutionnelles, et les chassèrent de la ville. Les constitutionnels, ralliés par Riégo sur les hauteurs en arrière ae Jaen, y furent de nouveau attaqués. On les culbuta de position en position jusqu’au delà de Mancha- Réal, et ils perdirent plus de cinq cents hommes dans cette journée.

En quittant Manchü-Réal ils prirent la direction de Jodar; mais le général Latour-Foissac, qui commandait à Andu-

Jar, ayant prévu que Riégo pourrait se retirer de ce côté, y avait envoyé, le colonel d’Argoult. Il y avait à peine quelques minutes que tes troupes de Riégo étaient arrivées à Jodar, lorsqu’elles furent attaquées par les Français. Elles opposèrent peu de résistance, et furent entièrement dissipées. Les fuyards trouvèrent un asile dans les montagnes. Quant au général, abandonné de tout le monde, il se sauva, accompagné seulement de quatre officiers, dont deux étaient Anglais. Il se dirigea vers la Sierra-Morena , et le lendemain de la défaite de Jodar il atteignit Arquillos, petit village situé à deux lieues environ au-dessus du confluent du Guadalen et du Guadalimar. Il était entre avec ses quatre compagnons de route dans une ferme, où il soupait, après s’étre annoncé comme appartenant à l'armée de Ballesteros. Trahi par le titre de général, que lui donna imprudemment un de ses camarades , et reconnu par un paysan, il fut arrêté par les habitants d' Arquillos. On le conduisità la Carolina,où il fut enfermé dans la prison. Le lendemain il fut envoyé à Audujar avec une escorte, composée de quarante hommes du 4* de hussards, et d une partie des paysans qui l’avaient arrêté. Ces derniers " ne le perdaient pas de vue un seul instant, lis ne se retirèrent qu’après avoir vu se refermer sur lui les portes de la prison. A la Caroltna . ils avaient eu beaucoup de peine à se décider à le remettre aux soldats français ; et pour être plussilrs qu’on ne le laisserait pas échapper, un d’eux , appuyant le canon desa carabine sur la poitrine du prisonnier, allait le tuer, quand l'officier français à qui Riégo avait été confié releva promptement l’arme avec la main. Lorsque Riego entra dans Andujar, les habitants de la ville et les paysans des environs , qui étaient accourus en foule, l’accueillirentpardes clameurs injurieuses, par des menaces et des cris de mort; et ils l’auraient massacré sans la protection de l’escorte française. Dans cette circonstance critique , Riégo dit à l’officier qui l’accompagnait :

« Ce peuple que vous voyez aujour- » d'bui si acharné contre moi, ce peuple

• qui sans vous m’aurait déjà égorgé , « l'année dernière me portait ici même

• en triomphe ; la ville nie força d’accep-

« ter malgré moi un sabre d’honneur; • toute la nuit que je passai ici les mai- « sons furent illuminées , le peuple dansa « sous mes fenêtres et m’assourdit de « ses cris. »

Quand la nouvelle de l’arrestation de Riégo fut arrivée à Madrid, elle y causa la joie la plus vive ; cette même populace qui l’année précédente, précisément à la même époque, voulait promener dans les rues le portrait de Riégo, lit subir à son effigie, sur la plaza Mayor, un ignominieux supplice.

Il faut le dire quoiqu’à regret , ee n’était pas seulement la lie du peuple qui s'abandonnait à ces passions furieuses, le parti absolutiste presque entier élait atteint de la même frénésie. La régence, retenue par la modération des Français, avait , pendant quelque temps , dissimulé ses projets de vengeance et de réaction , jusqu’au moment où les événements de Séville et la translation du roi à Cadix lui avaient donné un prétexte pour laisser éclater sa eolere, et lui avaient fourni l’occasion, qu'elle attendait impatiemment, de décréter des mesures rigoureuses : elle saisit avec empressement le prétexte qui se présentait ; et le 19 elle annonça par une proclamation la conduite qu’elle allait suivre :

La régence du royaume, disait-elle à la fui de cette pièce , en voyant de si énormes attentats , a pris et continuera à prendre des mesures ferme», vigoureuses et énergiques pour chAtier ceux qui les ont commis , et pour porter remède à l'étendue des maux causes par les ennemis implacables de Dieu et du monarque. La prudence et la vigueur présideront à toutes ses résolutions. Vous l'aiderez à atteindre le but si uoble et si juste quelle se propose par votre confiance en votre gouvernement, t/ui icra constant à poursuivre tous ceux qui, par une rage infernale, ont couvert nos cœurs de deuil.

Cette promesse d Intolérance et de persécution ne resta pas longtemps saus effet. Le 23, la régence rendit le décret suivant :

Article t". Il sera dressé une liste des membres des ourlés actuelles, de ceux de la prétendue régence nommée à Séville, des ministres, des officiers de la milice volontaire de Madrid et de Séville qui ont commandé la translation du roi de cette cité à Cadix , ou qui ont aidé à l'effectuer.

L’UNIVERS

Art. i. Les bien» appartenant aux personnes portées sur ladite liste seront immédiatement séquestré» jusqu’à nouvel ordre.

Art. 3. Ton» les député» qni ont pris part à la délibération dans laquelle a été résolue la déchéance du roi, notre seigneur, sont, par le fait seul, déclarés coupables de lèse-majttté, et les tribunaux leur appliqueront, sans autre procédure que la vérification de leur identité , la peine prononcée par les lois pour cette nature de crimes.

Art. 4. Seront exceptés de la disposition récédeute , et seront dignement et lionoralenient récompensés ceux qui contribueront efficacement à la délivrance du roi , notre seigneur, et de sa royale famille.

Art. 5. Les généraux et officiers des troupes de ligne et de la milice qui ont suivi le roi à Cadix resteut personnellement responsables de la vie de sa majesté et de la famille royale, et pourront être traduits devant un conseil de guerre , pour être jugés comme complices des violences qui se commettent contre le roi et contre la famille royale lorsque, pouvant les empêcher, ils ne l'auront pas fait.

Art. 6. De* ordres vont être transmis par le moyen le plus prompt et le plus opportun au gouverneur de Ceula, afin qu'il refuse l'entrée de cette place aux cortès et au gouvernement révolutionnaire , dans le cas où ils tenteraient de s'y retirer; mais il devra apporter le plus grand soin à ce que sa résistance n’expose les personnes royales à aucun danger.

Art. 7. Eu même temps la régence se concertera avec son altesse royale monseigneur le duc d'Angoulème pour que les mesures les plus strictes de vigilance soient prises sur terre et sur mer , afin d'empécher que le roi et la famille royale ne puissent être transportés dans 1rs colonies , si par malheur on essayait de les faire embarquer.

Art. 8. Des prières générales serout continuées pendant huit jours pour implorer la clémence divine. Pendant ce temps les théâtres seront fermés et les autres divertissements publics seront interdits.

Art. y. Il sera donné avis, par courriers extraordinaires, aux principales cours de l’Europe des mesures qui viennent d’être prises.

Ce décret et les proclamations qui l’accompagnèrent furent le signal d’horribles persécutions. Des centaines d'individus qui étaient restés dans les villes soumises à la régence, sur la foi des capitulations et avec la promesse de ne pas être inquiétés, furentarrétéssousle prétexte qu’ils étaient libéyaqx et qu'ils (Je-

taient servir d'otages pour être sacrifiés si on attentait à la vie de Ferdinand. Insuites, menaces, violences, exactions, rien ne leurfut épargné. A Saragosse, plus de douze cents personnes furent emprisonnées; àRoa, la prison publique fut forcée, et quelques-uns des prisonniers périrent dans d'atroces supplices ; à Cordouc, la populace, non contente de traîner en prison des centaines de citoyens respectables aux cris de f'ioe le roi! se donnait le cruel passe-temps de précipiter les constitutionnels dans un bassin plein d’eau. A Madrid, on commit de semblables excès ; et la régence, loin de les rpprimer, semblait les provoquer parses écrits et parses actes.

Le duc d’Angoulème voyait avec chagrin les violences du parti royaliste. Il avait promis que les individus qui se rendraient ne seraient inquiétés ni dans leurs personnes ni dans leurs biens; mais les absolutistes ne tenaient pas compte de ses promesses, et les dispositions les plus précises des capitulations n’etaient pas toujours unegarantiecontre les persécutions. H ne voulut pas que la honte de ces manques de foi retombât sur le drapeau français; et pour les empêcher autant que cela était en son pouvoir il rendit une ordonnance dont voici les termes :

Mous , Louis-Antoine d’Artois , fils de France , duc d'Angoulème , commandant en chef l'armée des Py rénées;

Considérant que l'occupation de l'Espagne par l'armée française sous mes ordres nous met dans l'indispensable obligation de pourvoir à la tranquillité de ce royaume et à la sûreté de nos troupes ;

Avons ordonné et ordonnons ce qni suit :

Art. irr. Les autorités espagnoles ne pourront faire aucune arrestation sans l’autorisation du commandant de nos troupes dans l'arrondissement duquel elles se trouveront.

Art. a. tes commandants en chef des corps de notre année feront élargir tous ceux qui ont été arrêtés arbitrairement , et pour des motifs politiques, notamment les miliciens rentrant chez eux. Sont toutefois exceptés ceux qui depuis leur renlrée dans leurs foyers ont donné de justes motifs de plainte.

Art 3. Les commandants en chef de-s coq» de notre armée sont autorisés à faire arrêter ceux qui contreviendraient au présent ordre.

Art. 4. Tous les journaux et journalistes

sont placés sous la surveillance des commandants de nos troupes.

Art. 5. I.a présente ordonnance sera imprimée et affichée partout.

Fait à notre quartier général d'Andujar , le 8 août i8aî.

Cette ordonnance était sage , et sans doute elle eût épargné bien des maux à l’Espagne si elle eût été exécutée; mais elle fut vivement attaquée par les absolutistes. dont elle décevait les instincts sanguinaires. Or, cen’était pas seulement ea Espagne que s’agitait ce parti ennemi de tout progrès et de toute clémence. li était puissant aux Tuileries aussi bien qu’a i Escurial. Il avait été représenté au congrès de Vérone. Les passions absolutistes étaient conformes au vœu, à la pensee, à la politique du cabinet russe. Aussi la régence d’Espagne, bien certaine que sa voix trouverait de l’écho à Paris et à Saint-Pétersbourg, n’hésita pas à protester contre l’exécution de l’ordonnance d’Andujar. Elle le fit en des termes qui excluent toute idée, de reconnaissance de sa part pour l’intervention française, sans laquelle son parti eût été écrasé.

Voici comment elle s’exprima :

A son excellence le duc de Jtegÿio.

Excellence ,

La régence du royaume vient d'être informée officiellement que, la nuit dernière, trois officiers français se sont présentés à la prison de la ville avec plusieurs gendarmes, et qu’ils ont mis en liberté vingt-deux Espagnols détenus sous la sauvegarde dis autorités et de la loi. La régence a appris avec étonnement un événement qui attaque la souveraineté du roi au npui de qui elle gouverne; ue pouvant supporter cette atteinte a sa dignité , elle proteste à la face de l’Europe, uuut elle implore l'assistance , contre la violence de cet acte.

En apprenant cette nouvelle, la régence du royaume aurait voulu pouvoir abandonner les rênes de l’État ; mais , pensant à la situation de son souverain, à la nécessité de enliser ver l'union entre les deux nations et au besoin de maintenir l’ordre public dans l’intérieur , elle sc croit obligée de continuer ses fonctions , malgré l’outrage fait à l’autorité dont elle était investie.

La régence du royaume m’ordonne d’avoir l’honneur d’adresser à voire excellence cette

protestation en réponse à la communication officielle qu’elle vient de recevoir.

Y ai l’honneur d’ètre , etc...

Le duc ds i.’Inesirrsno.

Mardi, 1 5 août i8a3.

Sans doute le duc d’Angouléme eût été en droit d’imposer silence à ce gouvernement ingrat et turbulent, qui n’était à Madrid que parce qu’il l’y avait amené; qui n’existait que parce qu’il l’avait créé; mais il n’avait ni assez d’énergie ni assez de sagesse pour comprimer le parti absolutiste. Les représentants des puissances qui avaient été parties au congrès de Vérone, et qui vouaient le triomphe du droit divin plutôt que le bonheur et la pacification de l'Espagne, joignirent leurs réclamations à celles de la régence. Peut-être aussi les instructions (lu cabinet français enjoignirent-elles au duc d'Angoulême de céder afin de ne pas accroître le nombre de ses adversaires et de ne pas hérisser de difficultés une entreprise qui avait été jusque-là d’une exécution si aisée. L'ne explication signée par le comte de Gttilleininot, major général île l’armée, vint atténuer considérablement la portée de l’ordonnanced'Andujar. Voici les termes de cet te circulaire :

Son altesse royale monseigneur le duc d’Angoulême étant informé que diverses autorités locales ont mal interprété son ordre da 8 au ût , me charge de vous faire différentes objections sur ce sujet.

K.ii même temps que sou altesse royale témoigne le désir de faire cesser toutes les mesures arbitraires, elle reconnaît aussi futilité d’assurer le pouvoir des autorités espagnoles. tant municipales que judiciaires, afin de réprimer les délits qui , par leur imunilé , compromettaient la tranquillité pulique , dont la conservation a été l’objet de cet ordre. Jamais l'intention de son altesse royale ne fut d'arrêter le cours de la justice daus les poursuites pour des délits ordinaires, sur lesquels le magistrat doit conserver toute la pléuitude de son autorité.

Les mesures prescrites dans l'ordre du 8 août n’ont d'autre objet que d'assurer les effets de la parole du prince par laquelle il garantit la tranquillité de ceux qui, sur la fui des promesses de son altesse royale , se séparent des rangs de l’ennemi; mais en même temps, l'imiulgen<< pour le passé garantit la sévérité avec laquelle les autres délits seront

L’UNIVERS

punis , et conséquemment les commandants français devront non-seulement laisser agir les tribunaux ordinaires, auxquels il appartient de punir , suivant la rigueur des lois, ceux qui a l'avenir se rendront coupables de désordre et de désobéissance aux lois ; mais encore ils devront agir , d'accord avec les autorités locales, pour toutes les mesures qui pourront intéresser la conservation de la paix publique.

Quant à la disposition de l'article 4 , qui met les journaux sous la surveillance des commandants des troupes françaises , on ne doit pas supposer qu'il ait un autre objet que d’empécher d'insérer daus les papiers, comme cela arrive fréquemment, des articles qui peuvent aigrir les partis , ou empêcher l’effet des mesures prises par son altesse royale , par des personnalités inconvenantes , soit sur (te qui touche les opérations militaires, soit sur ce qui est relatif à la pacification de l’Espagne et à la liberté de sa majesté chrétienne , objet principal des efforts de sou altesse royale.

MM. lescoinmaudautsfrançaisdoivent s’entendre avec les autorités espagnoles pour que les articles de ce genre ne soient point insérés dans les journaux ; et daus le cas où, contre toute apparence, les autorités ne feraient aucun cas de leurs observations , il est naturel et juste que, travaillant dans l’intérét des opérations de l'armée, ces commandants s'opposent À de semblables insertions.

Veuillez bien faire connaître aux autorités espagnoles, taut civiles que militaires, qui sont dans votre arrondissement , ainsi qu’aux commandants français sous vos ordres, les explications ci-dessus, lesquelles ne doivent pas laisser de doute sur les véritables intentions de son altesse royale.

Cette lettre du major généra! de l'armée est postérieure de dix-huit jours au décret d’Andujar. Elle est datee de Port-Sainte-Marie; car dès le 24 juin le corps d’armée du général Bordesoulle était arrivé en vue de Cadix et avait formé le blocus de cette ville. Il s'était ainsi avancé jusqu’à l’extrémité méridionale de la Péninsule sans rencontrer la moindre résistance.

L'approche des Français ne modifia nas la conduite des eortes. Cette assemblée, feignant une sécurité qui ne pouvait être dans le cœur d'aucun de ses membres, s’occupa de lois sans .importance actuelle, et ne fit absolument rien d’utile. Le petit nombre de députés dont le jugement n’était pas altéré par la passion , ne pouvaient s'abuser sur l’issue

de la crise où l'on se trouvait; mais par cela même leur position devenait chaque jour plus embarrassante. Ils n’osaient abandonner la cause constitutionnelle au moment du danger, dans la crainte de mériter le reproche de lâcheté. Cependant ils étaient mal vus par les exaltés, dont ils essayaient de modérer la fougue révolutionnaire.

Les angoisses de cette position troublèrent l'esprit du général Sanchez-Salvador, qui n’avait pas osé refuser le ministère de la guerre. C’était sur lui que reposait ia responsabilité de la défeusedu pays; aussi, n’osant pas proposer une transaction qui serait regardee par les exaltés comme un acte de faiblesse , et sentant que les efforts pour sauver la cause constitutionnelle ue pouvaient ameneraucun résultat, il perdit la tête : la mort lui sembla le seul moyen de sortir d’embarras. Il eut recours au suicide, et se coupa la gorge, après avoir tracé quelques lignes qui furent trouvées à côté de son cadavre. Il disait : « La vie me devient chaque jour plus insupportable, et la conviction de cette vérité m’entraîne à prendre la résolution déterminer mon existence par mes propres mains. La seule consolation que je puisse laisser à mon estimable femme, à mes chers enfants et à mes amis, sur cette terrible détermination, c'est que je descends au tombeau sans avoir jamais commis ni aucun crime ni aucun délit. — Nuit du 17 au 18 juin. >

Ce malheureux officier fut remplacé au ministère de la guerre par Pueute , qui lui-même eut bientôt pour successeur don Francisco Fernandez Gollin.

Le ministère des affaires étrangères fut confié à Pando, et ensuite à don José Luyando. Salvador Manzanarez eut celui de l'intérieur; Calatrava conserva celui de grâce et de justice, et Yandola celui des finances. Le général Valdès fut nommé gouverneur politique et militaire de Cadix, et le général Burriel fut chargé de la défense de file Léon.

ICependant les opérations militaires marchaient rapidement. Le 18 août le duc d'Angouléme arriva à Port-Sainte- Marie. Les troupes qui l’accompagnaient augmentèrent considérablement les forces réunies devant cette ville ;et il devint possible de pousser les operations du

siège avec une activité et avec une vigueur qu’ellea n'avaient pas eues jusquelà. Néanmoins, avant de tenter une attaque de vive force, le duc d’Angouléme voulut faire connaître ses intentions à Ferdinand; et le lendemain de son arrivée à Port-Sainte-Marie il lui écrivit la lettre suivante, qui fut portée à Cadix par un officier français :

Monsieur mon frère et cousin ,

L’Espagne est délivrée du joug révolutionnaire ; quelques villes fortifiées servent seules de refuge aux hummes compromis. Le roi mon oncle et seigneur avait pensé (et les événements n'ont rien chaugé de son sentiment) que votre majesté, rendue à la liberté et usant de clémence, trouverait bou d’accorder une amnistie nécessaire après tant de troublas , et de donner à ses peuples, par la convocation des anciennes cortés du royaume , des garanties d’ordre, de justice et de bonne administration. Tout ce que la France pourrait faire, ainsi que ses alliés, et l’Europe entière , serait fait pour consolider cet acte de votre sagesse; je ne crains pas de m’en porter garant.

J’ai cru devoir rappeler à votre majesté, et par elle à tous ceux qui peuvent prévenir encore les maux qui les menacent , les dispositions du roi mon oncle et seigneur. Si d’ici cinq jours il ne m'est parvenu aucune réponse satisfaisante, et si votre majesté est encore à cette époque privée de sa liberté , j’aurai recours à la force pour la lui rendre. Ceux qui écouteraient leurs passions de préférence a l’intérét de leur pays répondront seuls du sang qui sera versé.

Le tres-affeetionné frère, cousin et serviteur,

Louis-Autoihe.

De mon quartier général au Port-Sainte- Marie, ce 17 août i8a3.

Les ministres, qui ne pouvaient s’abuser sur la position désespérée de leur parti, qui se sentaient impuissants pour sauver la constitution, auraient dti chercher au moins à profiter des intentions bienveillantes manifestées par le duc d’Angouléme. Peut-être en ce moment n’ertt-il pas encore été impossibled’obtenir une transaction garantie par la parole du prince français, de manière à assurer la tranquillité des personnes compromises; peut-être n’ eut-il pas encore été trop tard pour stipuler que des institutions libérales seraient données au

pays. Au lieu de se rattacher à cette dernière plauchede salut, ils firent écrire par Ferdinand cette lettre irritaote, qui ne pouvait qu’aggraver la position de leur parti :

Monsieur mon frère et cousin ,

J’ai reçu la lettre de votre altesse royale datée du (7 courant : et c'est en vérité une chose tres-remarquable que jusqu’à ce jour les intentions de mon frère et oncle le roi de France ne m'aieot pas été manifestées, quand depuis six mois ses troupes ont envahi mon royaume, et ont occasionné tant de calamités à mes sujets, qui ont eu à supporter cet envahissement.

Le joug dont votre altesse royale prétend avoir délivré l’Espagne n’a jamais existé , et je n’ai jamais été privé d'aucune autre liberté que de celle dont les opérations de l'année français* m'ont dépouillé.

La meilleure manière de me rendre cette liberté et de laisser le peuple espagnol en possession de la sienne, serait de respecter nos droits comme nom respectons ceux des autres , et il faudrait qu’un pouvoir étranger cessât de s’entremettre, au moyen d'une force année, dans nos affaires intérieures.

Les sentiments paternels de mon cœur sont, pour ce qui me concerne , la règle la plus sûre et le plus puissant motif pour juger et pour chercher un remède aux besoins de mes sujets. Si de plus fortes garanties pour la conservation de l’ordre et de la juslice étaient désirées par eux , c'est avec eux que j’en conviendrais. En attendant , qu* votre altesse royale me permette de lui dire que le remède qu'elle m’indique est aussi incompatible avec la dignité de ma couronne qu’avec l'état actuel du monde, la situation politique des choses, les droits, les usages, et le bienêtre de la nation que je gouverne. Rétablir, après trois siècles d’oubli, une institution aussi variée, aussi changeante, aussi monstrueuse que les anciennes rortès du royaume l’étaient, assemblées dans lesquelles la nation n’était pas réunie et 11e possédait pas une véritahle représentation, serait la même chose, ou pis encore, que de ressusciter les états généraux en France. De plus, celte mesure, insuffisante pour assurer la tranquillité de l'ordre public, sans procurer aucun avantage à aucune classe dans l’Étal , ferait renaître les difficultés et les inconvénients qu’on éprouva dans les temps anciens, et dont on s’est toujours souvenu chaque fois qu’il a été question de ce sujet.

Ce n’est pas au roi que doivent être adressés les conseils que son altesse royale a cru

L’UNIVERS

devoir loi donner; car il n'est ni juste ni possible qu’ou appelle le roi à prévenir des maux qu il n'a ni causés ni mérités. Cet appel devrait plutôt être adressé à celui qui est l'auleur volontaire de ces maux.

Je désire, ainsi que ma ru lion , qu’une paix honorable et solide mette un terme aux désastres de la présente guerre , guerre que nous n’avons [>as provoquée et qui est aussi nuisible à la France qu’à l'Espagne. J’ai , à ce sujet , des négociations pendantes avec le gouvernement de samajesté britannique, dont la médiation a également été sollicitée par sa majesté très-chrétienne ; je ne saurais me départir de celte hase; et je ne crois pas que votre altesse royale doive le faire. Si , malgré ma déclaration présente, on abusait de la force sous le prétexte que votre altesse royale insinue, ceux cjtti le feront Scrout responsables du sang répandu ; et votre altesse royale le sera particuliérement, devant Dieu et les hommes, de tous les maux quelle peut attirer sur ma personne et Sur ma famille royale , ainsi que sur oette cité bien méritante.

Que Dieu garde votre altesse royale, tnon frère et cousin, pendant beaucoup d'années.

Cadix, ai août i8a3.

Moi lk Roi.

Il n’était pas exact de dire que le gouvernement espagnol avait des négociations pendantes avec le gouvernement anglais. Lors des événements de Séville, l’ambassadeur anglais avait déclaré attx ministres qu’il n’avait aucun pouvoir pour reconnaître la régence nolninée par les cortès; et il s’était retiré à Gibraltar; c’est là qu’il reçut de nouvelles communications. qui lui furent adressées parles ministres réfugiés à Cadix. Ceux ci demandaient que la Grande-Bretagne interposât sa médiation, alin d’obtenir une amnistie générale pour le passé , et la promesse d’une constitution. Ils insistaient en même temps pour que l’ambassadeur anglais s'établît sur un bâtiment de sa nation dans In baie de Cadix, afin, disaient-ils, que la famille royale pût y trouver un refuge en cas de nécessité." L’ambassadeUr répondit qu’un bâtiment anglais ne pouvait entrer dans la baie de Cadix sans violer le blocus ; et il se borna à envoyer au ducd’Angoulème, par son secrétaire, lord Éliot, les propositions du gouvernement révolutionnaire. Ce prince reçut très-froidement le message, et dit qii’il n’écouterait au-

cune proposition avant que Ferdinand ne fût entièrement libre. Les opérations du siège furent donc poussées avec une nouvelle activité. Ce fut sur le Trocadéro que furent dirigés les premiers efforts.

« La baie de Cadix, ditM.Bourgoing', est si vaste, qu’il y a des places marquées pour les divers bâtiments , suivant leur destination. En face, mais à une certaine distance de la ville, sont mouillés les navires qui viennent des ports d’F.urope. Plus à l’est, dans le canal du Trocadéro, sont mouillés et desarmés les vaisseaux du commerce des Indes. Au fond de ee canal estbâti le joli bourgde Puerto- Réal, et sur les bords se trouvent les magasins, les arsenaux, les chantiers de la marine marchande. L’entrée du Trocadéro est défendue par deux forts ; l’un appelé Matagordo, sur leeontident; l’autre Fort-Louis, bâti par Duguay-Trouin sur un îlot titri se découvre à marée liasse. Les feux ae ces deux forts se croisent avec ceux des Puntalès, fort élevé sur la côte opposée. Ce n’est donc qu’en cinglant a portée de ces batteries qu'on peut passer de la grande baie dans celle au fond de laquelle sont mouillés, à portée de leurs magasins, les vaisseaux désarmés de la marine royale. »

On comprend facilement, après cette description, quelle est l’importance du Trocaaéro. Celui qui en est maître peut pénétrer sans difficulté dans la baie où se trouvent tous les arsenaux de la marine militaire; il prend à revers les défenses de l’île Léon; enfin, il peut priver Cadix de toute communication avec la terre ferme : aussi avait-on augmenté les fortifications de cette position au moyen d’une coupure de trente-cinq toises, qui en avait fait une lie en face de Puerto- Réal. Sa garnison se composait dedixsept cents hommes qui presque tous étaient des miliciens, c’est-à-dire les défenseurs les plus exaltés de la constitution. Ils étaient commandés par le brave colonel Grasès, et se proposaient de faire la résistance la plus acharnée. Les travaux de l’attaque furent poussés avec une telle activité, que, malgré le feu des assiégés, la deuxième parallèle fut établie

' Tableau de l'Espagne moderne, vol. III .

dès le 24 à vingt toises de la coupure, et cinq batteries de canons, de mortiers et d'obusiers furent montées de manière à battre le Trocadéro dans tous les sens. Le 30 août, dès la pointe du jour, une forte canonnade s’ouvrit dans toutes les batteries. Elle avait pour but de fatiguer et d'intimider la garnison : aussi, quand le feu vint à cesser les assiégés crurent avoir remporté une victoire. Ils se reposèrent dans cette confiance, et toute la nuit on en fit des réjouissances à Cadix. Le 31, à deux heures du matin, l’armée française prit les armes sur toute la ligne.

Quatorze compagnies d’élite , la plupart delà garde et des 34f et 36e régiments de ligne, cent sapeurs et une compagnie d’artilleurs, sous les ordresdes généraux Obert, Gougeon et d’Escars, défilèrent par la tranchée dans le plus grand silence, et se formèrent en une colonne à la hauteur de la seconde parallèle, à quarante pas de la coupure. Il leur était ordonné île franchir rapidement le canal et de marcher sans tirer aux retranchements, Ces ordres furent exécutés avec autant de précision que d'intrépidité. La colonne d’attaque , entrée dans la tranchée et arrivée au couronnement de la seconde parallèle, se forma, à la faveur de la nuit, avec tant de silence, que l'ennemi ne s’aperçut qu’il allait être attaqué qu’au moment ou la colonne se déploya à quarante pas de la coupure. A l'instant meme un feu de mousqueterie et d'artillerie commença du côté des assiégés ; mais il n’arréta pas la marche des soldats français , qui se jetèrent dans la coupure au pas de course, ayant de l'eau jusqu’à ta poitrine, et au milieu d'une pluie de balles et de mitraille. Arrivés aux retranchements, ils les escaladèrent; les batteries de leurs fusils avaient été mouillées : ils ne combattirent qu’à la baïonnette.

Un grand nombre de soldats espagnols tombèrent sous leurs coups; les autres prireut la fuite; presque tous les artilleurs se firent tuer sur leurs pièces, dont on s’empara ; cela fut l’affaire d'une demibeure. Pendant ce temps on avait jeté un pont sur la coupure ; on distribua aux soldats des cartouches neuves pour remplacer les leurs, qui avaient été mouillées ; et l’on commença l’atlaque du fort Louis. Les assiégés se défendi-

rent obstinément. Cependant, malgré l’artillerie nombreuse aont il était garni , malgré la difficulté d'un terrain coupé par divers cours d'eaü de plusieurs pieds de profondeur, la position fut rapidement enlevée. A neuf heures lesFrançais étaient maîtres du Trocadéro; et il ne s’échappa que huit cents hommes de la garnison, les autres furent tués ou faits prisonniers.

La perte du Trocadéro découragea les plus fougueux partisans des cortès.

Le 4 septembre, on fit écrire par Ferdinand une lettre dans laquelle il demandait une suspension d’hostilités, afin de traiter d’une paix honorable pour les deux nations. Ce fut le générai Alava qui fut chargé de la porter au camp français; mais le ducd’Angoulême répondit, comme il l’avait déjà fait, qu'il n’écouierait aucune proposition avant que le roi ne fût eu liberté.

Ferdinand écrivit de nouveau sous la date du 5 ; il demanda ce qu’il fallait pour qu’il fut réputé libre. Le prince français répondit, le lendemain, qu’il ne considérerait Ferdinand comme libre que lorsque ce prince serait au milieu des troupes françaises à Port-Sainte-Marie, ou bien en tel autre endroit qu'il plairait à sa majesté de désigner. 11 ajouta que si le soir meme il n’avait pas reçu une réponse satisfaisante il regarderait toute négociation comme rompue.

Le jour suivant Ferdinand écrivit qu’une semblable exigence serait un obstacle à toute espèée d’arrangement; qu'un roi ne pouvait être libre lorsqu’il s’éloignait de ses sujets pour se livrer à la discrétion de troupes étrangères qui avaient envahi son royaume; que, pour éviter l’effusion du sang , il était prêt à traiter avec le duc d’Angouléme , seul et en pleine liberté, soit dans un endroit placé a égale distance des deux armées, soit à bord de quelque bâtiment neutre et sous la foi de son pavillon. En réponse à cette lettre , le général Bordesouile écrivit au général Valdès que si le 7 à huit heures au soir il n'avait pas une réponse satisfaisante, les hostilités recommenceraient.

Les embarras des ministres devenaient si pressants, qu’ils crurent devoir convoquer les cortès extraordinaires pour leur rendre compte de l’état des affaires publiques. Le 6 septembre, à six heures du

L’UNIVERS

soir, les députés se réunirent au nombre decent vingt ; ilsapprou vèrent la conduite des ministres; ils déclarèrent qu’elle était digne de louange ; mais on ne prit aucune mesure utile. On se borna à prononcer des déclamations furibondes auprès desquelles les discours les plus exaltés prononcés à Séville n’eussentété que des actes de sagesse et de modération. Sur la proposition du ministre de grâce et de justice, les cortès, qui devaient clore leur session extraordinaire'le 14, décidèrent que, pour ne pas laisser le gouvernement isolé dans des circonstances aussi critiques, elles ne se dissoudraient pas, mais qu’elles se borneraient à suspendre leurs séances.

Les Français , voyant que les assiégés persistaient à se défendre, poussèrent leurs attaques avec énergie : indépendamment de vingt-sept mille hommes de bonnes troupes qui attaquaient la ville par terre, ils avaient encore réuni dans la baie trois vaisseaux, onze frégates , huit corvettes et quelques forces légères. Le 20 septembre, cette escadre, protégée par les batteries de terre, attaqua le fort de Santi-Petri, qui se rendit après quatre heures de feu. Cette nouvelle perte jeta le plus grand découragement dans l'esprit des troupes et des habitants de Cadix. La position des constitutionnels devenait de jour en jour plus difficile. Il y avaitdes bataillons qu’on n’osait pas employer à la défense de File Léon, parce que les postes entiers désertaient avec les officiers qui les commandaient. Le 28 au matin, une division de quinze bombardes s'étant approchée de la place y jeta, en moins de deux heures, plus de deux cents bombes. Cette attaque produisit une telle émotion dans la ville , que le bataillon de Saint-Martial se souleva en criant : fine le roi absolu ! Le général Burriel s’empressa d’accourir à la tête des miliciens, et put contenir cette sédition. Huit grenadiers accusés d’en avoir été les auteurs furent passés par les armes.

Ce châtiment ne fit pas renaître la confiance, et le général chargé de la défense de l’ile Léon prévint le gouvernement qu'il ne pouvait en aucune manière compter sur la troupe, et qu’il y avait peu de chose à attendre des officiers ; que les positions occupées par les Français, le

petit nombre et le mauvais esprit de la garnison rendaient la défense de File impossible, et qu’il pensait nécessaire de se replier sur Cadix.

L’arrivée d’un parlementaire français vint encore accroître l’anxiété des assiégés. Il apportait une lettre datée du 24, par laquelle le comte Guilleminot, major général de l’armée française, déclarait au général Valdès, gouverneur politique et militaire de Cadix , qu’il le rendait responsable de la vie du roi, de celle de teus les membres de la famille royale et de toutes les tentatives qui seraient faites pour les transporter en quelque autre lieu. Il ajoutait que si un semblable attentat avait lieu, les députés, les ministres, les conseillers d’État, les généraux et tous les employés du gouvernement qui se trouveraient à Cadix seraient passés au fil de l’épée. Le général Valdès répondit, le même jour, que la sûreté du roi et de sa famille ne dépendait en aucune façon du plus ou moins de crainte que pouvait inspirer l’épée du prince français, mais seulement de l’amour et de la loyauté sans tache des Espagnols; que les forces que le duc d’Angoulême commandait pouvaient lui permettre de vaincre les Espagnols , mais qu’elles ne lui donnaient pas le droit de les insulter.

Cependant la résistance avait cessé d’être possible ; les cortès, appelées à prendre une décision , interrogèrent Valdès et Burriel sur les ressources que la défense pouvait encore présenter, et ceuxci avouèrent ingénument qu’il y avait peu de compte à faire dans les forces qui leur restaient; il fallut courber la tête. En conséquence, les cortès, à la majorité de soixante voix contre trente , adoptèrent immédiatement une résolution portant que l’autorité absolue serait rendue au roi; qu’il lui serait envoyé une députation accompagnée des ministres pour annoncer à sa majesté la décision qui venait d’être prise et « .pour supplier le roi « de se rendre au quartier général fran- « çais afin d’y stipuler les conditions les « plus favorables à son peuple souf- « frant. » Cet acte fut le dernier de la révolution expirante; la dissolution des cortès fut immédiatement prononcée.

Le roi devait se rendre au quartier général français le 27; mais les miliciens de Madrid, reunis à l’ile Léon, se révolté-

rënt sous le prétexte que rien n’avait été stipulé pour les mettre à l’abri des vengeances du parti absolutiste. Ils déclarèrent qu’ils s’opposeraient au départ du roi. Leduc d’Angouléme, mécontent de ce retard, ne voulut pas recevoir le général Alava, envoyé de Cadix pour lui faire savoir ce qui était arrivé ; et il donna des ordres pour que le 30 l’attaque recommençât sur tous les points.

Afin de sortir d’embarras, les ministres proposèrent au roi de rassurer par une amnistie les personnes •compromises, et de calmer les agitations du pays en promettant des institutions libérales.

Ferdinand approuva cet expédient; il corrigea de sa main plusieurs mots sur le projet qui lui était soumis , et le 30 septembre le décret suivant fut publié à Cadix :

Espagnols ,

La première affaire d’un roi étant d’assurer U félicité de ses sujets, et celle-ci étant incompatible avec l’incertitude sur le sort futur de la nation ou sur celui des individus qui la composent, je m'empresse de calmer les soucis et les inquiétudes que purrait produire la crainte de voir régner le despotisme ou de voir dominer l'animosité d’un parti. D’arcord avec la nation , j’ai couru jusqu’aux dernières chances de la guerre; mais l’impérieuse loi de la nécessité me contraint à y mettre un terme. Dans ces circonstances critiques, ma voix puissante est seule capable d’éloigner du royaume les vengeances et les persécutions ; il faut un gouvernement sage et juste ponr réunir toutes les opinions; enfin ma présence dans le camp ennemi peut seule empêcher les maux dont sont menacés cette ileGaditanc, ses loyaux et fidèles habitants, et tant d’insignes Espagnols qui s’y trouvent réfugiés. En conséquence, décidé k faire cesser les désastres de la guerre, j’ai pris la résolution de sortir demain de cette ville; mais auparavant je veux publier les sentiments de mon cceur en faisant la manifestation suivante :

i° Je déclare, de ma volonté libre et spontanée , et je promets sous la foi et sûreté de ma parole royale, que si la nécessité exige le changement des institutions politiques qui régissent actuellement la monarchie, j’adopterai un gouvernement qui fasse la félicité complète de la nation, en garantissant la sûreté des personnes , des propriétés , ainsi que la liberté civile des Espagnols.

a° Je promets de la même manière, avec

19* Livraison. (Espagne.)

liberté et de mon propre mouvement, un oubli général , complet et absolu de tout ce qui l’est passé sans aucune exception , afin de rétablir ainsi entre tous les Espagnols la tranquillité, la confiance et l’union si nécessaire pour le bien commun que mon coeur paternel désire avant tout.

3° Je promets de la même manière que , malgré les changements qui pourront avoir lieu , les dettes et obligations contractées pr la nation et par mon gouvernement , sous le système actuel, seront toujours reconnues comme je les reconnais maintenant.

4° Je promets aussi et j’assure que tous les généraux , chefs , officiers , sergents , et caporaux de l'armée et de la flotte employés, sous le régime actuel en quelque point que ce soit de la Péninsule, conserveront leurs grades, emplois, soldes et honneurs. De la meme manière conserveront les leurs les autres employés militaires, civils ou ecclésiastiques qui ont suivi le gouvernement et les cortes, et qui dépendent du système actuel. Quant à ceux qui , pr raison des ré formes qui pourront se faire, se trouveront privés de leurs emplois , ils jouiront au moins de la moitié de la solde qu’ils auraient reçue en activité.

5° Je déclare et j’assure également que les miliciens volontaires de Madrid , de Séville et des autres lieux qui se trouvent dans cette île Gaditane, aiusi que les autres Espagnols qui s’y sont réfugiés et qui ne sont pas obligés-d’y restera raison de leur emploi, sont maîtres, à prtir de ce moment, de retourner librement cher, eux ou de se transporter en tel lieu du royaume qui leur conviendra , sans qu'il soit prmis de les ioquiéter ni de les molester en aucun temp, ni [tour leur conduite plilique ni pur leurs opinions antérieures. Les miliciens qui en auront besoin recevront pour leur retour les mêmes secours de roule que les individus de l’armée permanente. Les Espagnols de ladite catégorie et les étrangers qui voudront sortir du royaume pourront le faire avec la même liberté, et obtiendront des passe-ports pur le pays qui leur conviendra .

Cadix, 3o septembre i8a3.

Le 1er octobre, à onze heures du matin, le roi et la reined’Espagne, les infants et les infantes s’embarquèrent au bruit de l’artillerie de Cadix et de toute la côte sur une chaloupe portant le pavillon royal d'Espagne, et suivied’une multitude innombrable de barques ornées dedrapeaux aux armesdes deux nations.

Ferdinand était attendu sur le rivage

290 L’UNIVERS

de Port-Sainte-Marie par le duc d’Angoulême , par le président de la régence de Madrid, accompagné du ministre des affaires étrangères. Le général Ballestéros était aussi accouru pour féliciter le roi. Eu débarquant, Ferdinand Vil se jeta dans les bras du généralissime français , et il lui dit avec attendrissement :

* Ali! mon cousin, quel service vous m’avez rendu! »

MKSt’RF.8 RÉACTIONNAIRES DE FERDINAND. —

départ précipité ou duc d'angouléme

PURIFICATIONS. — CONDAMNATION ET SUP- PLICE DE RIÉCO COMMISSIONS MILITAIRES.

— AMNISTIE. — CONSPIRATION DF. VALDÈS. — DÉCRET RELATIF AUX CRIS SÉDITIEUX. — CONSPIRATION CARLISTE. — ORIGINRDU PARTI APOSTOLIQUE. — RÉBELLION ET SUPPLICE DE BESSIÈKF.S. — SUPPLICE DE L' EMPLOI N A DO. — CONSPIRATION ET MORT DU COLONEL HAZAN.

A la nouvelle de la délivrance de Ferdinand, les armes tombèrent des mains de ceux qui combattaient encore pour le maintien de la constitution. En Catalogne, Mina avait fait des efforts inouïs pour résister au maréchal Moncey; mais dans quel but aurait-il continué la lutte? Le gouvernement constitutionnel n’existait plus. Le 18 octobre, Lérida se rendit aux Français; Barcelone capitula le 1er novembre; Hostalric, Tarragone, suivirent cet exemple. Des capitulations honorables furent accordées aux villes qui ouvraient leurs portes, ainsi qu'à l'armée constitutionnelle et aux ofticiers qui la commandaient; cependant Mina ne jugea pas qu'il fill sage de se lier à des conventions qui, «près le départ des Français, pourraient être impunément violres. Il savait combien de rancunes , combien de passions haineuses étaient accumulées daus le cœur des absolutistes. Il jugea prudent de quitter l’Espagne; et, quoique souffrant encore des suites d'une chute de cheval , il s’embarqua sur un bâtiment français qui le transporta eu Angleterre. Au reste, il ne fut pas besoin d'une bien grande sagacité pour deviner quelle ligue de conduite serait suivie par Ferdinand et pour prévoir les persécutions auxquelles seraient en butte les défenseurs durégmieconstitutionuel.

Si quelques Espagnols eu voyant Ferdinand rendu à la liberté, purent s’imaginer que ce prince userait de clémence,

et qu’il allait donner au pays des garanties de tranquillité, de justice et de bonne administration, leur illusion dut à peine durer quelques heures ; car le jour même de la sortie de Cadix il rendit le décret suivant :

Les événements scandaleux qui précédèrent , accompagnèrent et suivirent l'établissement de la constitution démocratique de Cadix, au mois de mars de 1S20, soûl bien publics etconnus de tous mes sujets. I.a plus criminelle trahison , la plus honteuse lâcheté, l’insulte la plus horrible à ma personne royale, furent les moyens employés pour changer entièrement le gouvernement paternel de mes royaumes en un code démocratique, origine féconde de désastres et de disgrâces. Mes sujets, accoutumés à vivre sous les lois sages, modérées et adaptées à leurs usages, à leurs bonnes mœurs , qui pendant tant de siècles, avaient rendu leurs ancêtres heureux, ne lardèrent pas à donner des preuves publiques et universelles du mépris, du dégoût et de l’aversion qu’ils epruuvuienl pour le nouveau régime constitutionnel. Toutes les classes de l’État reçurent ègalemeul avec pciue des institutions où elles voyaient écrites leur misère et leur infortune.

Gouvernés tyranniquement en vertu et au nom de la constitution , espionnés traîtreusement jusque dans leurs propres demeures , ils De pouvaient réclamer m l’ordre ni la justice; ils ue pouvaient davantage se résigner à des lois établies par la lâcheté et la trahison , soutenues par la violence , source du désordre le plus épouvantable, de l'anarchie la plus désolante , et de la ruine universelle.

La voix publique s'éleva de toutes paris contre la tyranuie de la constitution. Elle s'éleva pour l'abrogation d'un code nul en son origine, illégal eu sa cnufeciiun, injuste eu son conteuu. Elle s'éleva euGti pour le soutien de la religion de ses pères ; pour la restitution de ses lois foudameulales; pour la conservation de nies droits légitimes, que j'ai reçus de mes aucèlres , et que mes sujets avaient jurés avec la solennité requise par les lois.

Le cri de la nation ue lut pas stérile. Daus toutes les provinces il se forma des corps armés qui lutlèreiit contre les soldats de la constitution. Tantôt vaiucus, tantôt vainqueurs, ils restéreul toujours lideles â la cause de la religion et de la monarchie. Maigre les vicissitudes de la guerre, jamais leur enthousiasme pour la défense de droits si sacrés ue s’est refroidi , et uies sujets , préférant la mort a la

Perle de biens si important, prouvèrent è Europe, par leur fidélité et par leur constance,

ogle

re ii rËipggiw a donne l'ètre et a i enfermé ns sou sein quelques enfants dénaturés de la rébellion, la nation entière est religieuse , monarchique et remplie d’amour pour sou légitime sourerain.

L'Europe entière, connaissant ma captivité et celle de toute ma famille, la' malbeu* reuse situation de mes fidèles et loyaux sujets, ainsi que les maximes pernicieuses que répandaient de tous cèles et à tous prix les agents espagnols, te détermina i mettre fin à un état de choses qui était un scandale universel , et qui tendait à bouleverser tous les trônes et toutes les anciennes institutions pour les remplacer par l’irréligion et par l'immoralité.

La France, chargée de celle sainte entreprise , a triomphé en peu de mois des efforts de tous les rebelles du monde réunis, pour la disgrâce de l'Espagne, sur le sol classique de la fidélité et de la loyauté. Mon auguste et liien-aimé cousin le duc d'Angouléme , à la tète d'une vaillante armée, a triomphé dans tous mes domaines, m’a tiré de l’esclavage dans lequel je gémissais, et m’a rendu à l’amour de met fidèles et constants vassaux.

Replacé sur le trône de saint Ferdinand par la main sage et juste du Tout-Puissant, par les généreuses résolutiôns de mes puissants alliés, par les efforts de mon bien-aimé cousin le duc d’Angouléme et de sa vaillantearœée , je veux porter remède aux plus pressantes nécessités de mes peuples; je veux manifester à tout le monde ma véritable volonté aussitôt que j’ai recouvré ma liberté. En conséquence je décrète ce qui suit :

i° Sont nuis et de nulle valeur tous les actes (de quelque classe et de quelque condition qu’ils soient) émanés du gouvernement appelé constitutionnel, qui a gouverné mon peuple

depuisle 7 mars i8ao jusqu'aujourd hui i octobre i Sait , déclarant, comme je le déclare, que pendant tout ce laps de temps j ai manqué de liberté, et que j'ai été ronlraiut à sanctionner les lois et à rendre les ordonnances , dérrets et règlements que ledit gouvernement préparait et rendait contre ma volonté.

a° J’approuve tout ce qui a été décrété et ordonné par la junte provisoire du gouvernement et par la régence du royaume, créées l’une à Oyariun Ir 9 avril, l’autre à Madrid le a6 mai de la présente année; ce qui continuera à être provisoirement en vigueur jusque ce qu'instruit régulièrement des besoins de mes

C u pies , je puisse donner les lois et prescrire i mesures les plus opportunes pour leur véritable prospérité -et pour leur félicité, objet constant de ines désirs.

Port-S«inle-Marie , 1" octobre i8»3.

Ces longues déclamations contre un régime qui n’existait plus ne pouvaient avoir pour eflet que d’exciter les passions des absolutistes contre ceux qui avaient été partisans de la constitution. Ce fut un triste désenchantement pour le cabinet français qui avait opéré l’inlerventiou, et il recueillit dès le premier jour le fruit desa coupable imprévoyance. On s’était bien entendu, au congrès de Vérone, pour détruire la constitution de Cadix et pour rendre la liberté à Ferdinand; mats on ne s’était pas occupé de ce qu’on mettrait à la place des institutions qu’on allait renverser.

Pour déterminer la France à entreprendre cette guerre on lui avait laissé espérer qu’une constitution analogue à la charte serait établie audelades Pyrénées, et que dans cette similitude entre les institutions des deux nations son propre gouvernement puiserait une force et une consécration nouvelles. Le cabinet français s’était laissé prendre à ce leurre , avec un dévouement tout chevaleresque.

Il avaitentrepris cette campugnesansexiger aucune garantie de ses allies, sans demander aucune promesse au prince qu’il allait secourir. Il s’était flatté que Ferdinand éprouverait une vive reconnaissance pour le service que lui rendait la France, et qu’il se laisserait guider par elle dans une voie de modération et de sage liberté; mais Ferdinand n'éprouvait aucun sentiment de gratitude. Cest à peine si, dans son manifeste, il adresse a la France quelques froids remerclments; et loin d'ecouter les conseils qu’elle lui donne, il se jette dans les bras de ce parti absolutiste, qui, avec la Russie, demandait le rétablissement d'une administration tout ajait sage et nationale. Les espérances de la France furent doue entièrement trompées; elle avait pensé faire l'intervention pour rétablir l’ordre et la modération ; la campagne de 1823 ne fît que changer le nom des agents de trouble et de persécution. Les troupes françaises arrachèrent le poignard des mains des exaltés libéraux pour en armer les exaltés royalistes. Ce ne furent plus les volontaires nationaux qui effrayèrent les habitants paisibles palleurs émeutes : « Ce furent ', dit un au-

,(l) Minano, Examen crilico de las revoluciunés de Èspuùa, I vol., p. 302.

L'UNIVERS

teur espagnol , les volontaires royalistes qui héritèrent du droit de troubler les villes, de subjuguer les autorités , d’étre intolérants, de fomenter toutes sortes de désordres, et personne ne pourra prétendre que les royalistes aient laissé périmer ce droit. » '

La France voulait faire l'intervention dans des idées de progrès, et l’intervention n’a tourné qu’au profit de l’absolutisme, de ce partiaveugle et implacable qui en France appelait l’auteur de la charte un jacobin, qui en Espagne ne tarda pas à couvrir le pays d'échafauds. Faite uniquement dans lebut de détruire le gouvernement constitutionnel et sans que les puissances se fussent concertées avec Ferdinand sur ce qu’on substituerait à ces institutions, rintervention devint pour l’Espagne un immense malheur. Ce n’est pas que je veuille , comme un noble pair l’a fait il y a peu de jours, à la tribune, assimiler l’invasion de 1823 à celle de 1808. Je ne dirai pas, comme M. le duc de Broglie », que je trouve « l’intervention de 1823 « moins funeste dans ses conséquences , « quoique non moins inique dans son « principe. » C’est là une de ces hyperboles que l’entraînement de l’improvisation peut expliquer, mais qu’il ne faut pas accepter pour un jugement réfléchi.

Il existe entre ces deux invasions une immense différence. La première est un crime. L’autre n’est qu'une faute. La première est une horrible trahison , la seconde fut une acte de dupe.

En voyant la direction que prenaient les affaires et le peu d’influence que la France exerçait en Espagne, leduc d’Angoulême partit précipitammentsans vouloir entrer dans Cadix, sans s'arrêter à Séville. Il ne voulut pas être le témoin des persécutions et des vengeances qui se préparaient; il retourna en France sans vouloir même attendre le roi à Madrid.

Ferdinand se mit en route pour la capitale, entouré de gens qui ne respiraient que la vengeance. Ces funestes conseillers exercèrent d’abord leur influence en éloignant des lieux où le roi devait passer tout ce qui avait pris part à la révolution. Une circulaire ministé-

’ Moniteur du îo janvier 1847 ; n° 104, 3* colonne, ligne as.

rielle , signée à Xérès de la Frontera , le 4 octobre, s'exprime ainsi :

« Le roi notre seigneur veut que pendant son voyage pour se rendre à la capitale il ne se rencontre ni sur son chemin, ni à cinq lieues de distance , aucun individu qui durant le système constitutionnel ait pris part comme député aux délibérations des deux dernières législatures. Cette défense concerne également les ministres, conseillersd’État, membres du conseil suprême de justice, commandants généraux, chefs politiques, employés supérieurs des ministères, officiers en chef de la milice supprimée des volontaires nationaux. L’entrée de la capitale et des résidences royales leur est pour toujours interdite, et ils devront s'en tenir éloignés au moins de quinze lieues. La volonté de sa majesté est que cette décision souveraine ne soit pas applicable aux individus qui depuis l'entrée de l’armée alliée ont olÿenu de la junte provisoire ou de la régence du royaume un nouvel emploi, ou qui auront été replacés dans celui qu’ils tenaient de sa “majesté avant le 7 mars 1820 ; mais les uns et les autres devront expressément avoir déjà été purifiés. »

Ce n’est pas-à la régence qu’est due l’idée première du système de purification. Cette invention appartient aux cortès. Un décret du 21 septembre 1812 prononcaitdes peines très-sévères contre les employés espagnols qui avaient pris parti pour les Français, ou même qui étaient restés cachés dans les provinces occupées par les troupes de Joseph. Ce décret les déclarait exclus de tous les emplois publics quels qu’ils fussent; mais bientôt on trouva cette mesure injuste : on reconnut qu’il étaitdes circonstances où, tout en acceptant des emplois du gouvernement de Joseph, des Espagnols avaient pu rendre des services importants à la cause nationale. Plusieurs décrets successifs, notamment un du 14 novembre 1812 et un autre du 8 avril 1813, vinrent déterminer les formalités que les employés, soit civils soit militaires, devraient remplir, à quelles enquêtes ils devaient se soumettre et dans quelles conditions ils devraient sp trouver pour êtredéclarés purs malgré leur contact avec les Français. En 1814, Ferdinand VII, tout en abolissant les actes des cortès, conserva cependant ces enquêtes et ce qu’elles avaient d’inquisitorial. Les officiers qui avaient eu quelque rapport

avec les Français furent obligés de se soumettre, à une purification.

La régence de Madrid , trouvant cet usage établi , en étendit l'application à tous les employés qui avaient conservé leurs fonctions sous le régime de la constitution. Par un décret en date du 27 juin 1823 elle destitua tous les employés nommés depuis le jour où la constitution avait été proclamée; elle rétablit dans leurs places tous ceux qui, étant employés avant la révolution, avaient été privés de leurs emplois comme hostiles au régime constitutionnel. Quanta ceux quittaient restés en fonction pendant le régne de la constitution!, ceux surtout qui avaient reçu de l’avancement ou qui avaient été changés d’emploi, ils furent soumis à l'obligation de se purifier. A cet effet, dit le décret « on s'en rappor-

• tera aux enquêtes secrètes sur leur « conduite politique et sur la manière

• dont ils ont été qualifiés par l'opinion « publique dans les localités où ils ont « exerce leurs fonctions. Ces informa-

• lions devront être prises auprès de

• trois personnes au moins dont l’atta- « chôment au gouvernement royal et à la « personne sacrée de sa majesté soit

• tien marquée. On exigera des infor- « mations individuelles, positives et

• précises, sans que les dépositions gé-

• nérales ou purement négatives puis- « sent servir , et sans qu’il soit permis ■ d’admettre les justifications volontai-

• res de témoins présentés par les inté-

• ressés. » Le tribunal devant lequel la purification devait avoir lieu changeait suivant les grades que les employés occupaient dans la hiérarchie administrative ou militaire. Pour les employés supérieurs, c’était une junte de quatre individus créésà cet effet dans la capitale. Pour les employés subalternes, on instituait dans chaque province une commission de cinq personnes.

Enfin quelques mois plus tard on exigea des militaires que pour être purifiés ils déposassent une confession écrite signée de leur main , où seraient racontés tous les actes de leur vie depuis le commencement de l'année 1820.

L’esprit de vengeance et de persécution était encore attisé par les journaux royalistes, qui semblaient prendre à tâche de dépasser en exaltation et en vio-

lence la Tercerola et le Zurriago. I.a Gazette de Madrid prodiguait à chaque ligne l'insulte et la menace à ses adversaires politiques. Le Hestaurador, dirigé par un ecclésiastique, Fray Manuel Martinez, prêchait l'extermination et le massacre. Les constitutionnels, justement effrayés , fuyaient en foule. Ils se rendaient à Cadix ou dans les autres ports, aGn de passer à Gibraltar, et de là en Angleterre ou dans les colonies. « De- « puis que le roi est sorti de Cadix, « dit le Hestaurador dans le numéro « du lt octobre, il est déjà entré dans « cette place quatre cent quatre-vingts « coquins et coquines de la nègre rie.

« Avant il y en avait près de mille :

« on ne peut pas marcher dans cette « ville, parce qu'on ne voit autre chose « que celte canaille-là; et comme elle « n’a rien à faire, elle reste toute la « journée dans les rues comme le font « les juifs. »

Heureux au moins ceux qui trouvèrent sur la terre étrangère un asile contre les persécutions et les supplices.

Mais tous ne parvinrent pas à s'échapper. Les cachots étaient encombrés d’infortunés qui attendaient leur condamnation dans une déchirante anxiété. Parmi .les premières et les plus illustres victimes de cette réaction, il faut nommer l’infortuné Riégo. Il avait été conduit à Madrid, et c’est là qu’il fut traduit en justice. Au reste, il esta remarquer que les poursuites dirigées contre lui n’etaient pas motivées sur ce qu’il avait poussé aux Cabezas le cri de l'insurrection , mais seulement sur ce qu’étant député il avait voté à Séville la decheance du roi ; aussi l’acte d’accusation rédigé contre Kiégo ne relate que d’une manière très-sommaire les actes de révolte qui lui sont reprochés , et il se termine par ces conclusions :

• Enconséquence nous requérons cou- « tre ledit Iliégo, convaincu du crime « de haute trahison et de lèse-majesté, ■ la peine capitale, la confiscation de « ses biens et l'application entière de ce « que portent lesuites lois; c’est-à-dire « qu’a près avoir été attaché au gibet « son cadavre ait la tête tranchée et soit « écartelé. Que sa tête soit portée à las « Cabezas de San-Juan, et les quatre « quartiers de son corps, l’un à Séville,

L’UNIVERS

« l’autre à l’Ile Léon, le troisième à « Malaga, et ledernier dans cette capitale, « conuneètantles principaux lieux où le « criminel Riégo a excité la révolte et « consommé sa trahison. Nous requé- « rons en même temps qu’il soit con- « damné aux dépens. »

Riégo était en quelque sorte la personnification de la révolution. Il ne devait pas espérer de miséricorde : il fut condamné a mort le 5 novembre, et mis aussitôt en chapelle. La veille de la condamnation, le 4, le duc d’Angouléme avait quitté Madrid. Le 7 novembre, à midi, Riégo fut traîné au supplice dans un panier d’osier tiré par un âne. Partout sur son passage la populace l’accabla d’outrages. Knfln il fut attaché au gibet élevé sur la place de la Cebada.

Il faut dire que pas un Français ne fut présent à cette exécution. Si le chef de l’armée d’invasion n’eut pas assez de pouvoir pour empêcher la mort de Riégo, s’il souffritqu’un hommefait prisonnier lorsqu’il fuyait vaincu par les troupes françaises, fut misé mort, au moins épargnat-on à nos soldats la honte d’assister h son supplice.

Le nombre des personnes renfermées dans les prisons était si grand , que les tribunaux ordinaires n’auraient jamais pu suffire aux jugements. On voulaitdes tribunaux plus expéditifs, qui ne lussent pas retenus par l'habitude des formalités judiciaires, et dans ce but on créa des commissions militaires à Madrid et dans tous les chefs- lieux de provinces. Ces commissions fùrent chargées de juger sommairement les accusations de révolte et de lèse-majesté. Elles répondirent pleinement au but de leur institution : le sang ruissela de tous les côtés.

Cependant le mot d’amnistie avait été prononcé. Les puissances étrangères qui avaient rétabli Ferdinand sur le trône engageaient ce prince à jeter un voile sur le passé. Leurs réclamations étaient vives et pressantes; aussi, malgré la résistance du parti furieux qui ne voulait ni merci ni miséricorde, le roi se détermina enfin à signer un acte de pardon; mais il y inséra tant d’exceptions que le nombre des personnes auxquelles il devait profiter se trouva considérablement restreint, et qu’il avait l’air d’une liste de proscription plutôt que d’une œuvre

de clémence. Au reste, voici cette pièce; elle suffit pour donner une idée des colères et des vengeances de cette époque désastreuse :

Art. i*r. J’aeeorde induit et pardon général, avec remises des peines corporelles ou pécuniaires qu’elles ont pu encourir, à toutes les personnes , et à chacune d’elles en particulier, qui depuis le commencement de l’anuée t8»o jusqu'au i*r octuhre i8a3, jour où j’ai été réintégré dans la plénitude des droits de ma souveraineté, ont pris part aux troubles . excès et désordres occasionnés dans ce royaume dans le but de soutenir et conserver la prétendue constitution politique de la monarchie, pourvu toutefois qu elles ne se trouvent pas au nombre des personnes mentionnées dans l'article suivant.

Art. a. Sont exceptés de cet iudult et pardon, et par conséquent devront être entendus, jugés et sentenciés conformément aux lois, les individus compris dans quelqu'une des catégories exprimées ci-après : i° les auteurs principaux des rébellions militaires des Cabexas, de File de Léon, de la Corngne, de.Saragosse, Oviédo et Barcelone, où la ronstiiuuon de Cadix- a été publiée avant la réception du décret royal du 7 mars i8ao: comme aussi les chefs civils et militaires qui continuèrent à commander aux révoltés, ou qui en prirent le commandement dans le but de bouleverser les lois fondamentales du royaume; a° les principaux auteurs de la conspiration ourdie à Madrid ,.au commencement de mars 1820, afin d'arracher |>ar la contiainle et la violence le susdit décret royal du 7 de ce mois, et par conséquent le serment à la soi-disante constitution ; 3° les chefs militaires qui ont pris part à la rébellion d’Ocafia, et particulièrement don Henry O’Donelt, comte del Abisbal; 4° les principaux auteurs dit mouvement qui m'a contraint à l’établissement de Is soi-disante junte provisoire dont il est question dans le décret du 9 du même mois de mars 1820 et les individus qui en ont fait partie ; 5" les individus qui durant le régime constitutionnel ont signé ou autorisé des représentations ayant pour but de solliciter ma déchéance ou la suspension des augustes fonctions que j’exerçais, ou ta nomination de quelque régence pour me remplacer, ou la mise en jugeme.nt de ma royale personne ou des princes sérénissimes de ma famille royale, devant les soi-disanles ourlés ou devant tout autre tribunal; comme aussi les juges qui auraieut dicté quelques mesures tendant au meme but; 6° les individus qui pendant la durée dit

récime constitutionnel ont (ait dans les sociétés secrètes des propositions tendant au but qui vient d'ètre indiqué dans l'article précédent, et ceux qui depuis l'abolition dudit régime se sont réunis ou se réunissent en assemblées secrètes dans quelque but que ce toit; 7° les écrivains ou éditeurs de livres ou papiers tendant à combattre et attaquer les dogmes de notre sainte religion catholique, apostolique, romaine ; 8° les principaux auteurs du émeutes qui ont eu lieu à Madrid le 16 novembre i8?o, et dans la nuit du 19 février t8i J , lors desquelles fut violée l’enceinte sacrée du palais rnjral pour m’empêcher d’exercer la prérogative de nommer et de destituer librement nies ministres; 90 les juges et procureurs fiscaux des causes poursuivies et jugées contre le général Élio et le premier lieutenant des gardes espagnoles don Théodore boit fieux, victimes de leur insigne loyauté ainsi que de leur amour pour leur souverain et pour leur patrie; io° les auteurs et exécuteurs des assassinats de l'archidiacre don Mathias Viuiicsa et du révérend évêque de Vieil, et de ceux cummis à Grenade et à la Corogne vur les individus qui se trouvaient emprisonnés dans le château de San-Anton, et de tout autre de même nature-, les assassins sont toujours exclus de toutes les amnisties générales et particulières , et à plus forte raison doivent être exclus ceux qui ont commis ces crimes daus le but de provoquer et d’accélérer le mouvement révolutionnaire; 1 1° les commandants de guérillas formées nouvellement et posiérieurement à l’entrée de l'armée française dans la Péninsule, qui ont sollicité et obtenu des patentes pour faire la guerre à l’année royaliste et à l’année de mes alliés; ta° les députés aux soi-disanles rortès, qui , dans leur session du ix juin i8a3, ont voté ma decheance , rétablissement d'une prétendue régence et qui ont ratifié celte coupable résolution en la suivant jusqu’à Cadix ; comme aussi les individus qui nommés régents dans ladite session ont accepté et exercé cette charge et celle de commandant de la troupe qui m’a conduit dans ladite place. Sont exceptés de cette catégorie ceux qui apres ce scandaleux événement ont contribue efficacement a ma liberté et à celle de ma famille royale, ainsi que la promesse en a été faite solennellement par la régence dans son décret du juin de la même année; x3° les Espagnols européens qui ont pris une part directe et ont contribué efficacement à la couclosiou de l’arrangement du traité de Cordova intervenu entre don Juan Odonoju, d’odieuse mémoire, et don Augustin de lturbide, qui se trouve à la tête de l'insurrection de la Vmivellf -Espagne; 140 ceux qui, après avoir eu

une part active dans le gouvernement constitutionnel ou dam les bouleversements et révolutions de la Péninsule, ont passé, depuis l’abolition dudit gouvernement , ou passent en Amérique dans le but d'appuyer et de souleuir l'insurrection de ces domaines, et ceux de la même catégorie qui persislent à y demeurer, quel que soit le molil de leur séjour, apres qu'ils ont été requis par les autorités légitimes d'abandonner ce territoire. Sont exceptés de cette catégorie ceux qui, étant nés et domiciliés en Amérique, sont retournés dans leurs foyers pour y vivre comme des habitants pacifiques; ià° les indit idus de la catégorie précédente qui, réfugies eu pays étranger, ont pris ou prennent part aux trames et conspirations ourdies contre les droits de ma souveraineté, contre ma personne royale ou contre ma famille.

Art. 3. Tous les individus qui ne se trouvent |«s compris dans les précédentes exceptions ou dans quelqu'une d'entre elles jouiront du bénéfice de ladite amnistie, et par conséquent jouiront de la liberté civile et de la sûreté individuelle. J'espere que rel acte de ma clémence et de ma bonté les eugagera puissamment à faire un retour sur eux mêmes, à reconnaître leurs égarements, et à se rendre dignes par leur conduite à venir de rentrer en gràco auprès de moi.

Art. 4. En conséquence , les individus qui sont en étal d'arrestation pour des exres qui ne se trouvent pas compris dans les exceptions ci-dessus, ou qui ont été arrêtés seulement pour leurs opinions politiques, seront nos en liberté et leurs biens cesseront d ette sous le séquestre, encore qu tls aient exercé quelque autorité politique, judiciaire, administrative ou municipale , et qu'ils aient eu des chargea ou emplois soin le gouvernement soi-diaant constitutionnel ; eu conséquence sont abrogés tous les décrets rendus sur cette matiète en tant qu'ils sont contraires aux dispositions du présent.

Art. 5. Néanmoins la conduite des individus qui ont donné des preuves évidentes d'adhésioisau régime constitutionnel sera observée et surveillée par les autorités , et si elle est ce que doit être la conduite de vassaux fideles, ils ne seront inquiétés en aucune manière. Mais si par leurs actions , leurs écrits ou leurs discours tenus en public, ou par tout autre moyen, ils tentaient à l'avenir de troubler l’ordre, ils seront jugés et châtiés avec toute rigueur, comme étant en réci dise.

Art. 6. Les procès contre les personnes qui ne se trouvent pas comprises dans le présent décret d’amnistie , seront suivis conformément au droit devant les tribiiuanx supérieurs des

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territoires respectifs où ils ont commis leurs attentats.

Art. 7. Le bénéfieed&ladilc amnistie n’entraine pas avec elle la réintégration dans les emplois obtenus à, mon service royal avant le 7 mars i8ao. La conduite politique des employés sera examinée conformément aux règles établies ou à établir sur cette matière. Néanmoins les décisions qui pourront intervenir dans les instructions relatives aux purifications ne pourront être invoquées que pour ce qui a trait aux emplois et aux avantages qui en résultent

Art. 8. Le présent décret ne peut non plus préjudicier en'aucune manière au droit qu'ont tes tiers de réclamer d’une manière légitime des réparations et des indemnités à raison des dommages qu'ils ont soufferts; ni au droit qui appartient à mon trésor royal d'exiger des comptes de ceux qui ont manié les deniers publics, et de poursuivre la restitution de ce qui a été soustrait ou dilapidé à ladite époque.

Art. 9. Les individus qui apparlieuuentaux catégories exclues du bénéfice de la présente amnistie, mais qui se trouvent compris dans quelqu’une des capitulations accordées parles généraux de l'armee de sa majesté très-ebrétienne dûment autorisées, ne pourront rester sur le territoire espagnol qu’à la condition expresse de se soumettre à un jugement et aux décisions à intervenir de la manière qui est déterminée pour tous les individus qui appartiennent aux catégories exceptées.

Art. 10. Les autorités civiles et militaires chargées de l’exécution du présent décret seront responsables de tous les empêchements ou de toutes les négligences apportées à l’exécution du présent décret.

Art. n. Les très-révérends archevêques et les révérends évêques dans leurs diocèses respectifs après la publication de la présente amnistie emploieront toute l'iufluence de leur ministère pour rétablir l'union et la bonne harmonie eutre les Espagnols en les exhortant à sacrifier sur les autels de la religion , et par soumission à leur souverain et à leur patrie , leurs ressentiments et leurs insultes personnels. Ils surveilleront également la conduite de leurs paroissiens et des autres ecclésiastiques domiciliés sur leur territoire , afin de prendre les mesures que leur soggércra leur rôle pastoral pour le bien de l’Église et de l’État.

Ce décret portait la date du 1er mai; cependant il fut rendu public seulement le 20, afin que dans chaque province les intendants ae police, à qui on l’avait secrètement envoyé, dressassent la liste des individus compris dans les exceptions,

de manière à pouvoir les arrêter en même temps que l’amnistie serait publiée. Cette piece était précédée d'un long préambule, et se terminait par une exhortation où Ferdinand disait aux Espagnols d’imiter l’exemple de leur roi, qui pardonnait les erreurs, les ingratitudes et les insultes sans autres exceptions que celles exigées impérieusement par le bien public et par la sécurité de rÉtat. Ces paroles hypocrites ne trompèrent et ne contentèrent personne. Les absolutistes étaient furieux de ce qu’on eût pardonné à quelques victimes. Pour assouvir leur rage il eût fallu se baigner dans le sang de tout ce qui avait donné une adhésion au régime libéral. Us accusaient hautement le roi d'être faible et sans caractère. De leur côté, les malheureux qui voyaient leurs parents, leurs amis compris dans les nombreuses catégories de proscrits, maudissaient de toutes les forces de leur âme un gouvernement qui semblait ne se complaire que dans les persécutions et dans les vengeauees.

Tous les esprits étaient mécontents.

Aussi l'année ne se passa pas sans qu’une conspiration vînt ébranler le troue encore mal affermi. Au commencement d’août, un capitaine en retraite nommé Pedro Gonzalez Valdez, quelques autres officiers et une poignée de constitutionnels ayant organisé une petite expédition navale, s’emparèrent de Tarifa, au cri de yive la constitution! ils parcoururent une grande partie des côtes de l'Andalousie. Le mécontentement était si général, les ressources du gouvernement étaient si exiguës, que cette tentative frappa la cour d’épouvante , et le gouvernement dut son salut aux troupes françaises qui étaient restées eu Espagne pour assurer la tranquillité du pays. Un détachement français, commandé par le colonel comted'Astorg, sortit de Cadix et alla mettre le siège devant Tarifa, de manière à empêcher que le feu de l’insurrection ne s’étendit. Les insurgés furent chassés de la ville. Le capitaine Valdez fut pris avec trente des siens, et tous furent passés par les armes , à Alméria , en même temps que six individus appartenant à une guerrilla constitutionnelle que CriStobal Lopcz Uerrera avait levée dans les environs de Jimena.

La cour de Madrid avait été trop cf-

frayée pour ne pas être cruelle. Le zèle des commissions militaires fut stimulé.

Du 24 aotH jusqu’au 1 3 octobre 1 1 3 personnes furent justiciées pour crime de conspiration. Au nombre de ces infortunés on trouve des jeunes gens de dixhuit ans accusés du crime de lèse-majesté, c’est-à-dire d’avoir été francs-maçons ou communéros. Un pauvre savetier nommé Francisco de la Torre, accusé d’avoir conservé chez lui le portrait de Rîégo, fut condamné à porter ce tableau pendu à son cou jusqu’à la place de la Cebada, pour l’y voir brûler par la main du bourreau, et a passer dix années aux présides. La fureur de verser le sang était si grande, qu’on n’observait même plus pour l'exécution des condamnés tes délais que l’usage et la loi ont consacrés. A peine lejugementétait-il prononcé qu’on les conduisait au supplice sans les laisser en chapelle : depuis les règnes de don Pedro le Cruel et de Philippe II on n’avait pas vu en Espagne un semblable délire. Eh bien , tout cela ne suffisait pas encore. On trouvait les tribunaux trop doux et la législation trop bénigne. En conséquence , le 9 octobre Ferdinand rendit ce décret atroce : ,

Art. 1er. Soi» déclarés coupables du crime de lèse- majesté , et comme tels passibles de la peine de mort, tous ceux qui depuis le Ier octobre de l’année dernière (i8»3) par une révolte armée, ou par des actes de quelque rialure que ce soit , se sont déclarés ou par la suite se déclareront ennemis des droits légitimes du trône, ou partisans de la constitution publiée à Cadix au mois de mars i8ia.

Art. a. Est également passible de ladite peine de mort quiconque depuis la même époque a écrit ou écrira des pamphlets ou pasquius dirigés dans ce but.

Art. 3. Quiconque dans des lieux publics proférera des d «cours contre la souveraineté de » majesté, ou en faveur de la constitution qui a été abolie , si ces paroles quoique prononcées en public n’ont pas produit d'actes posibfs, et n'ont été que l’élan d'une imagination indiscrètement exaltée, sera passible de la peine de quatre à dix ans de présides avec déteniion suivant les circonstances, suivant les vues que le délinquant se proposait, el selon que ces paroles ont été proférées avec des intentions plus ou moins coupables.

Art. 4. Quiconque embauchera ou tentera d'embaucher d'autres individus dans le bal de former une bande, si la tentai ive s’est mani-

festée par quelque acte positif tel qu'une remise a'argent, d'armes, de munitions ou de . chevaux, sera déclaré coupable de Icse-majcstc. et comme tel passible de la peine de mort.

S'il n’y a pas eu de manifestation positive, les juges appliqueront une peine extraordinaire.

Art. 5. Quiconque aura provoqué des émeutes et troublé la tranquillité publique, quels que soient d'ailleurs son origine ou le prétexte qu’il allègue, si l'émeute avait pour bât de renverser le gouvernement ou de contraindre sa majesté à condescendre à un acte contraire à sa volonté souveraine, sera déclaré coupable de lèse-majeslé et passible de la peine de mort. Cependant, si le mouvement a eu pour principe une cause imprévue dont le but ne fât pas aussi punissable , la peine sera celle de deux à quatre aus de présides. La même proportion sera observée à l’égard des complices et des individus qui ont aidé le prévenu principal.

Art. fi. L’ivresse ne pourra pas servir d’excuse pour l'application de la peine, lors même qu'il serait prouvé que le délinquant était coutumier de ce vice, qui l’entraînait habituellement à d’autres excès, non plus que l'ivresse n'est une excuse pour le soldat aux termes de l'ordonnance générale de l'armée.

Art. 7. La valeur des preuves contre l'accusé ou en sa faveur est laissée à l’appréciation prudente et impartiale des juges.

Art. 8. Quiconque aura crié Mort au roi! sera coupable de haute trahison et comme tel passible de la peine de mort.

Art. 9. Les francs-maçons, communéros et autres sectaires, qui doivent être considérés comme ennemis de l'autel et des trônes, sont assibles de la peine de mort, et tous leurs iens seront conGsqués au profit du fisc royal , comme coupables de lève- majesté divine ' et humaine, en exceptant toutefois les individus amnistiés par l’ordunnance royale du i,r août de la présente année *.

Art. 10. Tous les Espagnols, de quelque ualité et de quelque profession qu’ils soient, entourent soumis à ces peines et sont justiciables des commissions militaires exécutives en conformité du décret royal du 1 1 septembre i8ao, par lequel sa majesté a trouve bon de priver les personnes poursuivies pour défection ( infidcncia ) 1 ou pour leurs opinions subversives, des juridictions particulières devant lesquelles elles auraient eu le droit d’étre jugées à raison de leur qualité, de leur emploi ou de leur carrière.

Art. i«. Quiconque proférera les crisalar-

■ Décret daté de Sacedon qui avait supprimé toutes les sociétés secrétes.

1 Les Joséphins ou Afrancesados étaient poursuivis pour crime d'iotidencla.

2»s L’UNIVERS.

munis et «il bveni fs de Wee Riégo! vivelacons- • 'nation ! mort aux serviles ! mort aux tyrans ! vire la liberté! est passible de la peine de mort conformément au* dispositions du décret royal du 4 mars 1814. parce que ees jiaroles sont attentatoires à l’ordre et peuvent provoquer des rassemblements ayant pour objet de rabaisser la personne sacrée de sa majesté ainsi que ses respectables atiribmions.

Un gouvernement qui se. laisse entraîner par les partis est bientôt dépassé. Les mesures les plus extrêmes ne peuvent plus satisfaire reux qui les ont provoquées ; aussi le décret sanguinaire qui vient d'être rapporté n'empêcha pas les absolutistes d'accuser Ferdinand de mollesse et d’indulgence. Il étaitimpossible, disaient-ils, quelesaffaires pussent marcher tant qu’il occuperait le trône. En même temps ils faisaient les plus grands éloges de l’infant don Carlos. Ce prince était, suivant eux, d’une pieté à toute épreuve; il savait, au milieu du danger, prendre une résolution avec calme et sans précipitation; il était incapable de transiger avec l'esprit du siècle , il se montrait le défenseur opi- - niâtre des prérogatives et des privilèges du clergé. On répétait hautement ees éloges. On cherchait à influencer les esprits en sa faveur; puis lorsqu'on jugea que les populations étaient suffisamment préparées a un changement, on 11e se borna plus à des paroles; et une conspiration éclata eu Aragon dans le but de proclamer roi don Carlos à la place de son frère. Neanmoins celte teutative échoua. Un maréchal de camp et plusieurs officiers furent arrêtés . G ri marest, capitaine général de la province, fut destitué. Des poursuites furent commencées ; mais la procédure resta ensevelie dans la poudre des greffes. Le roi ne pouvait croire que ces démonstrations fussent sérieuses. Son esprit se refusait à penser que ce parti dans lequel il avait nus sa confiance eût l’intention de le renverser. Il s'imagina qu'il suffirait de quelques concessions pour le ramener, et dans ce but il prit successivement une foule de mesures injustes et rétrogrades. Ainsi, de temps immémorial les villes jouissaient du droit d’élire quelques magistrats municipaux : Ferdinand le leur enleva pour charger les tribunaux de faire la nomination. Une sem-

blable violation des libertés communales eût été dans tous les temps une affaire excessivement grave ; mais les motifs sur lesquels le décret était appuyé donnaient à cet acte un caractère encore plus tyrannique.

« J’ai pris cette détermination, dit Fer- « dinand, afin de faire a jamais dispa- « railre ait sol espagnol jusqu'à la

* moindre Idée que la soureralneti « peut résider autre part que dans ma « personne royale, et afin que mes peu- « pies sachent bien que je ne consenll- « rai jamais à la plus légère altération « des lois fondamentales de relte mo-

• narchie. » Ces concessions faites aux idées d’intolérance et d'oppression ne mirent pas un terme aux menées des absolutistes. L'impunité augmenta l’audace de cette faction, qui, occupée tout entière de faire prévaloir les intérêts du clergé, voulait soumettre1 le trône à la puissance temporelle de l’Église. F.lle reçutla dénomination de parti apostolique, et se recruta parmi les curés et les moines les plus fanatiques, parmi les employés civils et militairesqui dépendaient du clergé, et qui regardaient ces hommes exaltés comme les plus fermes soutiens de la monarchie. Enfin il servit de refuge à toutes ces ambitions turbulentes qui pour s’élever ne craignaient pas d’agiter le pays ou d’ébranler le trône. Georges Bessières, qui avait été successivement conspirateur républicain, puis capitainederarméede la for, était l’homme d’exécution qu’il leur fallait; aussi dans le courant d'août 1825 il sort t de Jetafe, petite ville située à deux lieues de Madrid, entraînant avec lui une partie du deuxième escadron du régiment de Santiago. Il se dirigea vers Guadalajara , se renforçant dans son trajet de tous les individus qu'il put recruter dans les lieux où il passait. Ce mouvement, disait-il, avait pour but de rendre la liberté au roi. Il se promena ainsi pendant quelques jours dans les environs de Guadalajara et jusqu'à Siguenza; mais il fut harcelé sans relôche par les forces qu’on avait lancées à sa poursuite. Enfin il tomba entre leurs mains; et en vertu des ordres particuliers du roi il fut , ainsi que plusieurs officiers, passé par les armes dans la ville de Molina a Aragon, le 26 août.

Celte funeste issue n’arrêta pas d’autres conspirateurs, soit carlistes, soit libéraux. Un comnlottramé àGrenade par don Jo«é Manuel de Moralès, porte-étendard d’un régiment de cavalerie, et un autre organisé à Tortose par trois officiers de la garnison, furent réprimés aussitôt que découverts. Mais plus le gouvernement déployait de rigueur dans la punition de ces tentatives, plus on mettait de persistance à l’attaquer. La cruauté, loin d’intimider, exaspère les passions; et les exécutions qui avaient eu lieu les années précédentes, le supplice du brave Empécinado, qui périt cette année victime de ses opinions, «'arrêtèrent pas le cours des conspirations.

Dans la nuit du 19 février 1826 des constitution nels , au nombre environ de soixante, débarquèrent auprès de Guardamar, surlacôtedu royaumedeMurcie, près de l’embouchure du Segura. Au point du jour ils s’emparèrent de cette petite ville; mais le bruit de cette occupation ne fut pas plus tôt répandu, que de tous les côtés on prit les armes. Un corps de deux millerovalistes, fourni par les villes voisines, se joignit à la compagnie de cavalerie d’Orihtiela et se dirigea sur Guardamar pour attaquer les insurgés. Avertis du danger qui les menaçait, ceux-ci voulurent se rembarque^ mais le vent était changé , ils ne purent reprendre la mer, et furent contraints de se diriger vers les montagnes voisines , afin d’y chercher un abri. Ils furent inuiétés dans leur route parles royalistes 'Elche, qui tuèrent le lieutenant-colonel don José Selles, un des chefs de cette expédition, et qui les poursuivirent jusqu'à la nuit sans parvenir à les atteindre. I.e 22 des forces sorties d’Alicante continuèrent à leur donner la chasse. On en tua cinq, et on en prit vingt et un. Du nombre des prisonniers se trouva le colonel Bazan, gui était grièvement blessé, ainsi que son frère. Ils voulurent se donner la mort, pour ne pas tomber vivants entre les mains des royalistes. Le plus jeune des deux Bazan appuya un pistolet sur l’oreille de son frère ; mais le coup ne partit pas, non plus que celui qu’il avait tourné contre lui-même. Ils furent emmenés à Alicante, où tous les prisonniers furent fusillés le lendemain, à l’ex-

ception de Bazan l’aîné, qui fut exécuté à Oribuefa, le 4 mars. Quant au reste des insurgés, il parvint avec- beaucoup de peine à échapper aux royalistes. Cette malheureuse entreprise ne lit que donner une nouvelle activité aux persécutions dirigées contre les libéraux C'était le seul résultat qu’elle put avoir; car les troupes françaises occupaient encore l’Espagne. Elles ne quittèrent la Péninsule que dans le courant de 1828. Essayer en leur présence de faire une révolution libérale avec d’aussi faibles moyens, c’était courir à une perte certaine. C'était du désespoir, et non du patriotisme.

MINISTÈRE DE CALOMARDE. — REVOLUTION LIBÉRALE EN PORTUGAL. — MOUVEMENT CARLISTE EN CATALOGNE. — LES DIFFÉRENTS MARIAGES DE FERDINAND VII.

Les années qui suivirent le renversement de la constitution furent, on l’a vu, des époques de trouble et de malheur. Mais il ne serait pas juste de laisser à Ferdinand seul la responsabilité de cette administration déplorable. Il faut nommer au moins ceux de ses ministres qui pendant cette période ont exercé quelque influence sur les destinées du pays. 11 en est un surtout dont le nom est" resté flétri par l'animadversion publique. Francisco Tadeo Calomarde était sorti des rangs les plus bas de la société ; il avait été, dit-on, dome-tique, faiseur d’alpargatas, procureur. Il était employé du ministère quand uue plaisanterie obscène lui concilia la faveur royale; car Ferdinand avait le godt inné dé la mauvaise compagnie. On se souvient qu’Antonio Ugarte, un ancien portefaix, avait été le président de la camarilla. Il existait une certaine analogie entre cet homme et le nouveau ministre; aussi Ferdinand donna-t-il sa confiance à Calomarde, comme il l’avait donnée au protégé de Tatiscbeff. Sans doute il ne faudrait pas reprocher àcet individu la bassesse de son extraction: elle eût au contraire doublé son mérite si ses vertus et son talent se fussent élevés à la hauteur des fonctions

3 ni lui étaient confiées ; mais il n avait 'autre qualité qu’un aveugle dévouement aux intérêts et aux passions de la monarchie absolue. Il ne songeait qu'à étouffer les arts, les sciences et la liberté. La régence avait fait fermer le collège

L’UNIVERS

des cadets de Partilleriede Ségovie, ceux de Grenade, de Valence, de Santiago, l’académie du corps des ingénieurs d’Alcala d’Hénarès et toutes les autres écoles militaires publiques ou privées, sous le prétexte que les jeunes gens qu'on y élevait étaient imbus des détestables principes de la révolution. Calomarde s’en prit aux universités; il les supprima; maisen revanche il institua une école publique de tauromachie.

Il était partisan de toutes les mesures de rigueur ou d'obscurantisme. Il avait été introduit dans le cabinet par Ferdir nand pour servir de contre-poids à ceux des ministres qui se sentiraient des idées de modération et de tolérance. Il fut le mauvais génie du conseil. A côté de lui passèrent dans le cabinet des hommes dont quelques-uns étaient honorables.

Le marquis ;de Casa-Irujo remplaça le chanoine Saez au ministère des affaires étrangères; mais il mourut au bout de peu de temps, et il eut le comte d’Ofalia pour successeur. Zea Bermudez occupa également ce ministère ; mais il n’y resta que peu de temps, Ferdinand le trouva trop libéral. Il céda la place au duc de l’Infantado, et celui-ci à don Manuel Gonzalez Salmon.

Ballesteros eut le ministère des finances. Don José de la Gruz fut placé au ministèredela guerre; mais ayant voulu faire un règlement pour réduire à l’ordre la milice turbulente et indisciplinée des volontaires royalistes, il fut attaqué avec tant de vivacité parles exaltés absolutistes, que Ferdinand le destitua et le remplaça par don José Aimerich, chef des volontaires royalistes de Madrid, qui sut bientôt se rendre odieux par sa dureté ; celui-ci fut remplacé pardonLuiz Maria de Salazar, qui a son tour eut pour successeur le marquis de Zambrano.

Le pays s’inquiétait peu de ces changements de personnes. Ils étaient si fréquents, qu’on y était accoutumé ; et d’ailleurs, comme ils ne modifiaient en rien la confiance que Ferdinand avait placée en Calomarde, et que celui-ci, bien qu'il AU seulement ministre de grâce et dejustice, était en réalité l’âme du cabinet, on savait bien qu’il ne fallait espérer avec lui ni changements de système ni amélioration. On était ainsi arrivé aux derniers jours de 1826, et les esprits étaient

à peine remis de l’émotion causée par la triste échauffourée de Bazan, quand la révolution de Portugal vint inspirer à la cour de sérieuses alarmes. Le vieux roi Jean VI était mort, laissant don Pedro, son fils aine, pour héritier; mais ce prince,

firéféraut l’empire du Brésil, abdiqua a couronne du Portugal en faveur de sa fille dona Maria da Gloria, et donna au pays la charte qui porte son nom. Le contre-coup de ce mouvement se fit vivement sentir en Espagne. Cent quinze hommes, un lieutenant et le porte-étendard d’un régiment de cavalerie qui était en garnison a Olivenza désertèrent avec leurs armes et leurs chevaux, et passèrent en Portugal ’.

La cour, craignant que la contagion révolutionnaire ne se propageât, et voulant autant que possible empêcher les communications avec le Portugal , réunit sur la frontière de ce pays une armée doutelle confia le commandement au général Saarsfield.

Menacé de ce côté par le principe constitutionnel, Ferdinand était attaqué plus vivementencore par le principe contraire. Les apostoliques, unis d’intérêts et d’opinion avec les ultra-royalistes de France , tiraient profit de tous les avantages que ceux-ci remportaient.

Louis XVIII était mort ; et Charles X n’avait pas, comme sonfrère, le talent de contenir ce parti aveugle qui l’entraînait à sa perte, et qui avait déjà imposé à la France la loi du sacrilège. Enhardis par les succès de leurs émules de Paris, les apostoliques ne se bornaient déjà plus à dés intrigues clandestines, à de secrets conciliabules: ils demandaient hautement ladéchéance duroi. Ils firent circuler un écrit intitulé : « Manifeste « adressé au peuple espagnol par une « fédération de royalistes purs, sur l’état « de la nation et sur la nécessité d'éle- « ver au trône le sérénissime seigneur « infant don Carlos. » Il se terminait de cette manière : « Voilà ce que nous dési- « rons en Jésus-Christ, nous les inem-

1 Je ne suis entré dans aucun détail sur celle révolution , liien que ces événements soient remplis d'intérét; mais ils font partie de l'histoire de Portugal : U faut les lire dans le volume que M. Ferdinand Denis a consacré à ce pays. Ils y sont retracés avec trop de verve et trop de talent pour qu'il soit possible d'en parler après ce savant historien.

• bres de cette catholique fédération , « arec la faveurdu ciel et la bénédiction « éternelle. Amen. — Madrid, 1er no-

• rembre 1826. — Imprimé, publié etré-

• pandupar l'ordre de notre fédération.

« — Fr. M. du Saint-Sacrement, secré- « taire. »

Ils ne se bornèrent pas à répandre des éeritsséditieux ; lorsqu’ils jugèrent l'opinion publique suffisamment préparée, ils prirent les armes. Au mois de mai 1827 parut en Aragon, dans les environs de Barbastro, une bande commandée par un certain Miguel Nogueras, oui la première poussa le cri de la rébellion. Elle fut mise en déroute par les volontaires royalistes, et Nogueras fut tué. Une autre tentative de soulèvement eut également lieu dans l'Alava. Elle ne réussit pas davantage; mais en Catalogne un mouvement apostolique éclata ; les districts de Manresa , de Vich et de Girone se mirent en pleine insurrection. A la tête de la révolte se placèrent des hommes hardis , entreprenants , sans frein ; et parmi eux Bussons et Pep. delsEstanis, la terreur et la désolation des contrées qu'ils parcouraient. Pour motiver leur rébellion , ils alléguaient que le roi n’était pas libre ; qu’il était dominé par une faction et dans l’impossibilité de pourvoir au bien de l’État. Maisii n’était personne qui ne comprit que c’était là un prétexte mensonger, et qu’il ne servait qu'à voilerses projets coupables. Il fallut bien enGn que Ferdinand ouvrit les yeux à l'évidence. Il fut forcé de reconnaître que ce parti dans lequel il avait mis toute sa confiance, auquel il avait donné son amour et toutes ses sympathies, qu’il avait réchauffé dans soii sein, renfermait ses plus perfides ennemis. Il prit la résolution d'étouffer la rébellion dès son principe en employant les moyens les plus énergiques. Il envoya en Catalogne le comte d'Espagne à la tête de troupes assez nombreuses, et celui-ci se mit a la recherche des insurgés. Il les poursuivit avec une grande activité ; mais il rencontra dans la configuration du pays, dans le caractère des habitants, dans leur manière de combattre, les mêmes obstacles qui dans les temps de trouble se sont toujours opposés à la pacification de la Catalogne. Le nombre des insurgés s’accrut au point de rendre l'issue

de la lutte très-douteuse. En voyant cette résistance, qu’il n’avait pas prévue, Ferdinand, pour la première fois de sa vie, prit une résolution sage et profitable.

A la tête d’une simple escorte il passa en Catalogne , à la lin du mois de septembre 1827. Sa présence obtint les bons effets qu’il s’en était promis. A sa voix les insurgés déposèrent les armes.

Les plus compromis prirentla fuite pour mettre leur vie en sdreté. Les autres, croyant de bonne foi que le souverain ■les traiterait comme des enfants égarés, vinrent se remettre entreses mains. Tous n’y rencontrèrent pas la clémence qu’ils avaient espérée. Calomarde et le comte d’Espagne firent périr un nombre considérable de victimes; mais le secret dont furent accompagnées ces exécutions et les procédures qui les avaient précédées laissa croire que les véritables coupables avaient été épargnés. Néanmoins, tes mesures énergiques adoptées contre les insurgés, le désarmement des bataillons royalistes de Vich et de Manresa rétablirentcomplétement la tranquillité.

Après avoir comprimé cette rébellion apostolique, Ferdinand parcourut avec la reine le royaume de Valence, la Catalogne, l’Aragon, les provinces Basques, la Castille, et le 11 août il revint à Madrid au milieu des acclamations du peuple. Quelques mesures d’une sage ad- % ministration prises par Ballesteros firent * espérerque le gouvernement allait entrer dans une autre voie, et que le pays jouiraitenfin de quelques instants dé repos. Mais le ciel n'avait pas épuisé les fléaux dont il voulait frapper la malheureuse Espagne. D’horribles tremblements de terre désolèrent les royaumesde Valence et de Murcie. Des villages entiers furent renversés, et de nombreuses victimes périrenlenglouties sous leurs ruines ; puis au milieu des pénibles émotions que ces désastres avaient fait naître, vint s’ajouter un nouveau motif de douleur et d’inquietudes : le 17 mai 1829 la reine mourut.

Ferdinand avait déjà été marié trois fois. Le 4 octobre 1802 il avait épousé, en premières noces, Marie-Antoinette de Naples. Le même jour sa sœur Marie- Isabelle avait épousé don Francisco Genaro, prince héréditaire des Deux-Sicites. A près quatre années de mariage la princesse

L’UNIVERS

MarieAnUfmette était morte sans laisser d’héritier. Ferdinand passa dans le veuvage le temps de sa captivité de Valencai et les premières années de son régné, fen 1816 il é;*ousadona Maria-lsalielle- Francisco de Braganza, seconde fille du prince don Juan, régent de Portugal. Son frère, l’infant don Carlos, épousa la troisième fille du même prince, Maria-Francisca d’Assis. Les noces furent célébrées le 28 septembre 1816. Le choix de Ferdinand fut approuvé de tout le inonde. La nouvelle reine était d'un caractère doux et bienveillant; elle protégeait les beauxarts, puis à toutes ces qualités elle joignait une figure pleine ae grâce et le talent de se faire aimer. Le 21 août 1817 elle mit au jour une 611e, à qui l’on donna les noms de Marie-Isabelle-Louise ; mais cette enfant vécut peu de mois. Elle mourut leOjanvier 1818. L'annce commencée d’une manière si triste devait avoir une fin encore plus funeste. La reine était enceinte, et elle approchait du terme de sa grossesse. Dans la soiree du 26 décembre, elle était sur son lit, et causait paisiblement avec quelques personnes de sa maison, lorsqu’elle fut prise d’une attaque de nerfs. Tons les moyens employés pour I» soulager demeurèrent inutiles :

elle mourut après une demi-heure de souffrance. On essaya de sauver au m moins l'enfant qu’elle portait. On tenta l'operation césarienne , et l’on tira de son sein une fille qui mourut au bout de quelques minutes.

I/? désir de laisser un héritier direct de sa couronne détermina Ferdinand à contracter une nouvelle union. Le 20 octobre 1819, il épousa Marie-Josèphe- Amélie de Saxe , niece du roi Frédéric-Auguste , et fille du prince Maximilien. Cette union fut encore stérile.

La reine tomba malade à A rangiez, le 30 avril 1829. et dès les premiers moments on considéra sa position comme désespérée. Cette princesse, dont l’âme était d'une douceur angélique, vit avec calme les approches de la mort. F.lle expira au bout de dix-sept jours de maladie. Cette mort ranima les espérances du parti . apostolique. Le ciel , disaient-ils , réservait évidemment la couronne à don Carlos, puisqu'il frappait de stérilité ies épouses de Ferdinand. Mais leur espoir devait être trompé , et Ferdinand con-

tracta un quatrième mariage. Sa soeur Isabelle avait épousé en 1802 l'héritier de la couronne des Deux-Siciies. Elle en avait eu plusieurs filles. L’ainée, Luiza-Carlota . née le 24 octobre 1806, avait, le 11 juin 1819, épousé le plus jeune frère de Ferdinand, l'infant don Francisco de Paula. La seconde était Marie-Christine, née le 27 avril 1806. Ferdinand lit demander sa main; et le mariage fut célébré le 11 décembre 1829, au grand mécontentement des apostoliques, dont il compromettait les espérances , maisaux applaudissements des populations, qui accueillirent avec amour une reine fille d'une mère espagnole. L'année 1830 s'ouvrit donc au milieu des réjouissances. Jeune, belle, avide de

filaisirs, Marie-Christine tira la cour de a tristesse où elle languissait depuis si longtemps : ce fut un changement complet dans les habitudes du palais. On y vit chaque jour des fêtes nouvelles. Une reine qui ne se contentait pas de fêtes religieuses, qui aimait le bal; une reine ui dansait fut pour ies Espagnols une tonnante nouveauté. En voyant Ferdinand, à la voix de sa jeune épouse, secouer la monotonie de sa vie habituelle, ies apostoliques devinèrent l’empire qu'elle allait exercer sur sou esprit; et les plus clairvoyants jugèrent que ce n’était pas seulement une reiue , mais une révolution qu'on avait inaugurée *.

PUBLICATION DE LA PRAGMATIQUE SANCTION DE 1789, Qtl RÉVOQUE LA LOI SALIQUE. — NAISSANCE DE l’iNPANTE DONA «ARIA-ISA- BELLE. — RÉVOLUTION FRANÇAISE DE 1830.

— INVASION DES ÉMIGRÉS ESPAGNOLS. — DÉ- BARQUEMENT, ARRESTATION ET SUPPLICE DE TORRUOS.

Le nouveau mariage de Ferdinand VU, qui pouvait détruire les droits et les espérances de don Carlos, avait été pour les apostoliques un sujet d’alarme et de mécontentement. La grossesse de la reine ne tarda pas à justifier leurs appréhensions. Cependant, il leur restait encore un e-poir : la reine pouvait accoucher d’une fille; et la loi rendue par Charles IV, d’accord avec les cortès de 1789, pour rendre aux femmes le droit de succéder à la couronne, n’ayant pas

(I) Une année en Etpaynt, par Charles I>l dter. Parts , 1837.

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encore été promulguée, elle pouvait être considérée comme nou avenue. Ferdinand ne voulut pas leur laisser cet espoir; et le 29 mars 1830 il fit publier la pragmatique sanction de 1789. Voici les termes de cette loi , qui règle maintenant le droit de succession à la couronne d'Espagne :

Do il Ferdinand VII , par la grâce de Dieu roi de Castille et de Léon, aux infants, prélats , ducs, marquis , comtes, ricos-hombres , prieurs , commandeurs des ordres et souscoaiinaiideurs, alcades de Castille, et tous autres juges ou juridictions, ministres et personnes de toutes les villes et bourgs de nies royaumes et seigneuries, tant à présent qu’a l'avenir, savoir faisons que : Dans les cortès réunies à notre palais du Buen-Retiro pendant le cours de l’année 1789 on s'est occupé, sur la proposition de mon auguste père, qui estèn gloire1, ciel» nécessité et de la convenance de taire observer le mode régulier établi par les lois du royaume et par la coutume immémoriale pour la succession a la courouue d’Espagne par droit de primogéuilure, en préférant les hommes aux femmes dans leurs lignes respectives suivant leur rang. Après avoir considéré les biens immenses que pendant plus de sept cents ans l’observation de ce mode de succession a procurés à la monarchie, apres avoir aussi examiné les motifs et cireonstanres particulières qui ont déterminé les changements décrétés par l'acte octroyé en mai 1713, les cortès , sous la date du 3o septembre 1789, ont remis une supplique entre les main* du roi. Dans cet acte elles ont représente les grands avantages qui ont résulté par le passé, et particulièrement depuis l'union des couronne* de Castille et d’Aragon, de l'ordred hérédité prescrit par la loi a titre là parlida seconde; et elles ont deuiaudé que, sans avoir egard aux innovations introduites par ledit acte de 17 13, il fût ordonné que pour la succession de la monarchie un garderait et observerait a perpétuité laditecoutume imniémonale, comme elle a toujours été observée et gardée. En conséquence , elles ont réclamé qu'il fût publié une pragmatique sanction, comme lot faite et arrêtée en cortès , afin de constater cette résolution et de déroger audit acte de 1713.

A cette supplique mou auguste père a daigné 1 e poudre comme le demandai l te royaume,

1 In Espagne on n’écrit jamais dans les actes ufliciels le nom U’un roi mort sans le faire suivre de ces quatre majuscules sacramentelles (Q. K. EGj : Qui est en gloire, c'est-à-dire dans le Paradis. S’il s'agit du roi régnaul , la formule est (Q. D. G.) : Que Dieu garde.

et conformément à l’avis joint à ladite pièce par la junte des assistants aux cortès, par le gouverneur et ministre de ma chambre royale de Castille, - qu'il avait pris une résolution conforme* ladite pétition; » cependant il a ordonué que « pour le moment 011 tint cette résolutiou secrète, parce que cela importait à son service; » et dans le décret dont il est question, il donna l’ordre a à son conseil d’expédier la pragmalique sanction dans la forme accoutumée. » En conséquence, les cortès envoyèrent à la voie réservée copie certifiée de ladite supplique et de tout ce qui s’y rapporte, par l'intermédiaire de son président, le comte de Camponjauès, gouverneur du conseil; et l'on publia le loul dans l'assemblée avec la réserve qui avait été prescrite. Les .(roubles qui ont agité l'Europe à celte époque et ceux auxquels la Péninsule a depuis été eu proie n’ont pas permis l'exécution de ces importants desseins, qui exigeaient des jours plus calmes. Enfin, ayant, avec l’aide de la miséricorde divine, heureusement rélabli la paix et le bon ordre dont avaient tant besoin mes peuples bien-aimes ; après avoir examiné celte grave affaire, et apres avoir entendu l’avis de ministres télés pour mon service et pour le bien public, par mou décret royal, adressé au même conseil le 36 du présent mois, vu la pélitiuu originale, vu ce qui a été décidé relativement à ladite supplique par mon père chéri, ainsi que le procès- verbal des premiers secrétaires des cortès, lesquelles pièces sont joiutes à mon décret, j’ai ordonue de publier immédiatement uue loi et pragmatique dans la forme accoutumée.

Ce décret ayant été publié dans mou conseil , on résolut de lui donner son complément en expédiant les présentes avec force de loi et de pragmatique sanction comme faite et promulguée en assemblée de cortès. En conséquence, j'ordonne d’observer, garder et accomplir perpétuellement ce qui est contenu dans 1a loi seconde, titre quinzième de la deuxième partida , dont la teneur suit :

« Naître le premier est un grand signe d’a- « mour que Dieu lémoigue au fils du roi , « auquel il donue l'ainesse sur les autres frères « qui naissent après lui... Le fils aiué a pouvoir a sur ses frères comme père et seigneur, et u ils le doivent tenir comme tel. Eu outre, sévi lois une antique coutume, quoique les pures, «ayant commiiuémenl pitié de leurs autres envi fants, ne voulussent pas que l’ainé eût tuut, «mais que chacun eût sa part, cependant, « malgré lout cela, les hommes sages entendus, « considérant le bien public , on a reconnu « que ce partage 11e peut se faire sans enlrainei « la ruiue de l’État ; car, comme l'a dit Ifolre- « Seigneur Jésus-Christ ; Tout royaume divise

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30 1 L’UNIVERS

« sera détruit , on a élabli pour droit qu'a- « près la mort de sou père, le fils aine eût seul « la seigneurie du royaume; et ce droit a tou- « jours été en usage dans tous les pays du « monde où la seigneurie s’est transmise par « hérédité, et principalement en Espagne. En « effet, pour éviter dreaucoup de maux qui « sont arrivés et qui pourraient encore se « renouveler, on a établi que la seigneurie du « royaume fût toujours transmise par hérédité « aux enfants qui venaient en ligne directe, «et, par conséquent, on établit que s’il n’y « avait pas de tils ainé la fille aînée hérité! « du royaume ; et aussi on ordonna que si le * fils aîné mourait avant d’hériter, mais en <■ laissant un fils ou une fille issu d’une femme ■ légitime , que cet enfant hérite du royaume « de préférence à tout autre. «

En conséquence , je vous mande à tous et à chacun en particulier en vos districts, juridictions et territoires, de garder, accomplir et exécuter, faire garder, accomplir et executer cette pragmatique sanction en tout et par tout ce qu'elle contient, ordonne et mande, en prenant à cette occasion toutes les mesures que le cas requiert sans qu’il soit besoin d’autre déclaration que de la présente, qui doit recevoir son execution à partir du jour où elle sera publiée à Madrid et dans les villes , attendu que cela convient à mon royal service, au bien et utilité publique de mes vassaux; ue telle est ma volonté; et je veux qu’on onne aux copies de cet ordre signées de don Valentin de Pinilla , le plus ancien secrétaire de ma chambre et du gouvernement de mon conseil , la même foi et le même crédit qu’à l’original.

Donné au palais, le 29 mars i83o.

Moi La Ror. »

Ces changements aux lois qui réglaient le droit de succession ne se firent pas sans exciter de vives réclamations , et les apostoliques, à défaut de journaux espagnols dans lesquels ils osassent critiquer cet acte de la toute-puissance rovale, remplirent les feuilles étrangères de leurs protestations. La conduite imprudente du gouvernement leur procura bientôt un redoutable adversaire. Depuis longtemps les privilèges et les immunités des provinces basques étaient odieux à la cour de Madrid. Déjà on avait eu la pensée de les abolir; mais les représentations énergiques de leurs députés avaient fora; de renoncer à cette entreprise. Au mois d'avril 1830 il fut question de réunir quinze mille hommes à

Burgos , afin de soutenir par les armes l’abolition des fueros. On avait pris la résolution de les anéantir; maison n’en vint pas à ces extrémités. La Biscaye offrit au roi un don volontaire. Cette transaction empêcha bien la guerre d’éclater, mais elle ne put éteindre le mécontentement des Basques ni calmer les inquiétudes qu’on leur avait inspirées. Menacés dans leurs intérêts, ils devaient naturellement se dévouer au parti qui promettait de maintenir leurs fuéros. Le parti apostolique sut habilement fomenter ces dispositions ; et il s’appliqua à confondre ses griefs avec ceux de la Biscaye, en présentant les changements au droit de succession et la réforme projetée des fueros comme le résultat d'un même système et comme des innovations également dangereuses.

Cependant la grossesse de la reine aprochait de son terme. Des prières puliques avaient été ordonnées pour demander à Dieu qu’il accordât un fils à Ferdinand ; mais ces vœux ne furent pas exaucés ; et le 10 octobre la reine mit au jour une princesse, qui fut baptisée sous les noms de Marie-Isabelle- Louise.

Lorsqu’elle vint au monde l’Europe se trouvait dans un de ces moments de crise qui ébranlent jusqu’en leurs fondements les trônes les mieux établis. Le gouvernement français ayant été insulté par le dey d’Alger résolut de tirer vengeance de ce chef de forbans. Une armée française débarqua le 14 juin 1830 sur la plage de Sidi-Ferruch , et contraignit en peu de jours le dey à capituler. Cette victoire augmenta en France l’audace du parti absolutiste, qui était alors au

ftouvoir; il voulut exploiter à son profit a conquête d’Alger, comme il avait ex-

filoité la campagne de 1823. Le 9 juillet e télégraphe ayant apporté à Paris la nouvelle du succès des armes françaises, le ministère, organe du parti absolutiste, crut le moment favorable pour terminer par un coup d'Etat la lutte qui était engagée entre lui et la majorité des chambres. Des ordonnances royales, en date du 25 juillet, furent rendues pour suspendre la liberté delà presse, pour dissoudre la Chambre des députés, pour établir un nouveau mode d’élection des représentants du pays, enfin pour con-

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itized

voquer les collèges électoraux. Ces actes étaient autant de violations flagrantes de la Charte. Ils provoquèrent une vive résistance. Le peuple s'insurgea.

Après trois jours de combat , Charles X fut renverse du trône ; et le 7 août les Chambres proclamèrent le duc d’Orléaos roi des Français. Le succès que le parti libéral venait d’obtenir en France ranima tout ce qu’il y avait en Europe d'énergie révolutionnaire. La Belgique se mit en insurrection, et se sépara de la Hollande. La Pologne poussa le cri d’inéépendance, et voulut secouer le joug de la Russie. Enfin, les émigrés espagnols, qui avaient trouvé un refuge en France ou en Angleterre, se réunirent en comités révolutionnaires dans le but do tenter un coup hardi et de passer la frontière. Le gouvernement. espagnol adressa de vives réclamations aux deux cabinets de Paris et de Londres. Ce dernier prit Quelques mesures pour empêcher les réfugiés qui se trouvaient en Angleterre de porter la guerre dans leur pays. Mais le gouvernement établi en France ne putou ne voulut pas arrêter l'entreprise, i.e colonel Francisco Valdès pénétra en Navarre à la tête de quinze cents hommes , et s’empara de la ville d’Urdax.

Mais , pour repousser cette agression , la province de Guipuscoa mit aussitôt sous les armes ses huit bataillons de milice; l’Alava envoya huit compagnies d'élite ; la Biscaye , son bataillon national. Toutes ces provinces s’empressèrent, en outre, de rassembler d'autres forces. Le général Llauder fut mis à leur tête et chargé de combattre les révolutionnaires. Quoique ceux-ci fussent commandés par Lopès- Baiios, par Butron, et même par Mina, ils furent mis en pleine déroute.

Poursuivis par Llauder, ils furent contraints de se rejeter en France. Mina , traqué, dit-oii, comme une bête fauve, passa trente heures dans une fente de rocher pour échapper aux battues dirigées contre lui avec des hommes et des chiens. En Galice, -en Catalogne, en Aragon, d’autres bandes révolutionnaires tentèrent également de soulever le pays. Leur entreprise n’eut pas plus de succès. Toutes ces tentatives avaient été dirigées verslenordde la Péninsule. Ou pensa que le caractère des habitants de

20* Livraiton. (Espagne.)

ces provinces avait été le véritable obstacle à leur réussite. Ou s’imagina que si elles eussent été faites dans les proi inces méridionales, elles eussent obtenu de meilleurs résultats. Le 28 février 1831 une petite expédition, commandée par le général Torrijos, débarqua dans les environs d’Algéciras. Il n’avait avec lui que deux cents hommes. Les troupes et les autorités étaient prévenues : aussi, Torrijos, après un engagement assez vif, fut-il forcé de se remettre en mer et de se réfugier à Gibraltar. Ce mauvais succès n’intimida pas d’autres émigrés, déterminés à s'exposer au même danger.

Quelques jours plus tard, Antonio Manzanarès, ayant débarqué dans les environs de Jetarcs, à la tête d’environ cent cinquante boulines, sc dirigea immédiatement vers la Sierra-Verméja ,saus doute dans le but de se joindre à une grosse bande d'rnsurgés qui s’était montrée de ce côté. Mais il fut poursuivi avec tant de célérité par les troupes royalistes , que la plus grande partie des siens l’abandonna. 11 fut forcé de renoncer à son entreprise et de songer uniquement h se mettre en sûreté. Ayant rencontré quelques chevriers, il tôcfia de leur inspirerde l’intérêt en sa faveur. Il promit à und’entre eux , nommé Juau-Gil , un duro par chaque pain qu’il lui apporterait , et une bonne somme, s’il parvenaità lui procurer une barque. Gil feignit d’accepter ces offres; niais, au lieu de faire ce qui lui était demandé, il courut donner l'alarme dans le village de Igualéja ; et il rassembla pour arrêter les fugitifs un grand nombre de paysans armés et de volontaires royalistes. Au reste sa perfidie fut punie comme elleméritait de l’être. Pour surprendre plus facilement le malheureux qu’il voulait livrer, il avait été le rejoindre. Mais celui-ci, en voyant s’approcher des hommes armés, tira son épée, et en perça le traître. A son tour, il fut presque aussitôt massacré par un frère de Juan-Gil. Soixante et un des infortunés qui avaient pris parta l’expédition de Manzanarès tombèrent entre les mains des royalistes, et furent passés par les armes.

A la même époque, des conspirateurs essayèrent de soulever les garnisons de Cadix et de file de Léon; u' ayant pu y parvenir, ils s’en vengèrent en assassinant, dans les rues delà ville, le gouver-

L'UNIVERS

neur de la place et le subdélégué de police. Dans nie de Léon, ils parvinrent à délivrer tous les forçats de l’arsenal maritime , à faire passer de leur côté le bataillon de marine, ainsi que deux compagniesde ligne qui s’y trouvaienten garnison, et ils poussèrent le cri de liberté le 3 mars. Mais cette révolte ne réussit pas. Les insurgés, ne pouvant se maintenir dans l’Ile de Léon, prirent la route de Bejer dans le but, sans doute , de se joindre à Manzanarès, dont on ignorait encore la déroute. Poursuivis de. tous les côtés et entourés par des forces supérieures, ils tentèrent vainement de se défendre. Tous ceux qui ne furent pas tués en combattant furent forcés de se rendre à discrétion. Ces tentatives insensées ranimèrent les persécutions contre les constitutionnels. Les commissions militaires, qui avaient été supprimées, furent rétablies par ordonnance du 19 mars; et de nombreuses victimes furent sacrifiées aux vengeances politiques. Souvent la proscription tomba sur les personnes les plus innocentes et les plus inoffensives; ainsi, on cite un libraire de Madrid, nommé Antonio Miyard.dont le seul crime était d’avoir écrit quelques réflexions sur les derniers événements.

]! faut pneore rapporter lesupplice d’une dame de Grenade, nommée Mariana Pineda, qui fut conduite à la mort parce qu’elle avait eritreprisde broder une bannière pour les mécontents. Tant de désastres, tant de sang répandu, n’arrêtèrent pas les conspirateurs, et l’année finit imimne elle avait commencé. Depuis son imprudente tentative du mois ne février, Tornjos était réfugié à Gibraltar. Ou lui répéta que l’Andalousie n’avait besoin que d’un chef pour courir aux armes, et pour donner a l’Espagne le signal de la délivrance. Il le crut : le 1er décembre il débarqua à ErnnjéroU avec cinquante-deux hommes. Les troupes royalistes, commandées par Moréuo, gouverneur de Malaga, que sa cruauté «fait surnommer le IJoui reau, se mirent aussitôt à sa poursuite. Forcé de chercher un asile dans une ferme élevée près de Coyn , il y fut aussitôt assiégé. La résistance n’était pas possible, et il fut obligé de se rendre avec tous ceux qui l'avaient accompagné. 11 fut conduit à Malaga, et fusillé fe 1 1 décembre, ainsi

que tous les malheureux entraînés par lui dans sa déplorable entreprise. Cette horrible exécution termina dignemeni cette année de réaction et de meurtres.

NAISSANCE DF. L’iNrANTE MARIE-LOI ISE-FER- NANDA. — GRAVE MALADIF. DC ROI. — RÉ- VOCATION DF. LA PRAGMATIQUE SANCTION. — DESTITUTION DF. CALOMARDF. ET DES AUTRES MINISTRES. — LA REINE EST CHARGÉE OL GOUVERNEMENT DU ROYAUME. — AMNIS- TIE. — RETABLISSEMENT DE LA PRAGMATI- QUE SANCTION. — DON CARLOS SE RETIRE EN PORTUGAL. — CONVOCATION DES CORTÈS POUR PRÊTER SERMENT A LA PRINCESSE DES ASTURIES. — PROTESTATION DE DON CAR- LOS. — CORRESPONDANCE ENTRE DON CAR- LOS ET FERDINAND. — TESTAMENT RT MORT DU ROI.

La secousse produite parla révolution de juillet et par les conspirations des émigres espagnols avait fait diversion , pendant l’année 1831, aux intrigues qui entouraient le trône. Les apostoliques avaient gardé le silence : ils attendaient avec anxiété le terme de la deuxième grossesse de la reine ; car la naissance d’un prince n'eût pas laissé le moindre prétexte a leurs prétentions chimériques; mais le 30 janvier 1832 la reine mit au inonde une seconde fille, à laquelle on donna le nom de Marie-Louise Fernanda, et les

fiartisans de don Carlos continuèrent eurs manœuvres, avec d’ .utant plus de vivacité, que le moment approchait d’en recueillir le fruit. Ferdinand était lié le 14 octobre 1784. Par conséquent il n'avait encore que quarante-huit ans; mais chez lui les infirmités avaient devancé l’êge. La goutte le tourmentait cruellement II avait reçu de son père ce funeste héritage ; mais Charles IV passait rarement unjour sans se livrer a la chasse ou a quelque autre, exercice violent. Il avait ainsi prolongé sa carrière et conservé sa vigueur jusqu’à un âge assez avancé. Ferdinand VU n’avait pas de goût pour les exercices qui entretiennent la santé : aussi étaii-ii vieux avant le temps. Un accès de goutte le prit au mois d'.iodt 18. .2, pendant un voyage qu’il faisait a la Granja; bientôt les accidents de sa maladie devinrent si graves, que les médecins désespérèrent de sa vie. En ces tristes instants , pendant que la mort planait sur le lit de Ferdinand , que tout était trouble et confusion dans la de-

meure royale, les apostoliques renouvelèrent leurs attaques et leurs machinations : on s’efforça d'alarmer la conscience du mourant.* On lui répéta que la guerre civile serait le résultat de la pragmatique sanction ; et qu’il aurait à répondre devant Dieu du saug qui allait être rersé. Christine, peut-être occupée de sa douleur, peut-être aussi émue par l’effrayante peinture que faisaient les carlistes des maux qui allaient tomber sur In malheureuse Espagne, laissa le champ libre à leurs machinations. Calomarde, dans l’espoir de se rendre agréable au parti qui allait triompher, prépara une révocation de l’acte du 29 mars. On la soumit a la signature du roi moribond.

Tel était déjà l’état d’affaissement dans Icquelscirouvait Ferdinand, quequelques instants plus tard on le crut expiré. Ou faisait déjà des préparatifs pour exposer son corps. L’ambassadeur de Franceavertitsa cour de la mort du roi. Cette nouvelle fut transmise à Paris par le télégraphe. Elle y fut publiée dans les journaux au 18 septembre. Cependant , et contre toute attente, le roi revint à lui. Au bout de quelques heures un mieux notable se manifesta. Sa figure commença à reprendre de l'animalionet de ia vie*: le nuage qui obscurcissait sa vue et ses idées se dissipa ; et il apprit qu’on avait abusé de son état pour lui extorquer la révocation des mesures prises par lui dans le but d’assurer la couronne à sa fille. Pendant la maladie du roi, l’infante Luisa Carlota, sœur aînée de la reine, était en Andalousie; mais, à la première nouvelle de ce qui se passait, elle franchit rapidement la distance qui la séparait de la cour. Elle arriva au moment où les partisaus de don Carlos et ceux de la reine se disputaient autour de ce lit où Ferdinand luttait encore contre la mort. Elle reprocha à la reine la faiblesse avec laquelle elle laissait dépouiller sa fille ; elle accusa les ministres de déloyauté. On dit même que, joignant les faits aux paroles, elle frappa vivement Calomarde au visage. Don Carlos et ses amis, qui déjà étendaient la main pour saisir la succession et la couronne de Ferdinand, virent s'évanouir toutes leurs espérances; car il était hors de doute que ce prince aliait s'empresser de réiracterun acte contraire à ses intentions, qu’il avait signe sans ré-

flexion, et lorsqu'il n’avait pas la conscience de ce qu'il faisait.

La destitution de tous les ministres fut le premier acte par lequel le roi fit preuve de sou retour à la vie.

Le cabinet se composait de Calomarde, ministre de grâce et de justice; aux affaires étrangères , était le comte de la Alcudia ; aux finances , don Luiz Lopés Ballesteros; à la guerre, le mar-

uisde Zambrano; à la marine, le comte

e Salnzar : aucun d’entre eux ne fut conservé, et Ferdiuand forma le nouveau ministère de la manière suivante aux affaires étrangères, Zea Bermudez, qui était ambassadeur à Londres; à la secrétaire de grâce et de justice, José Cafranga, qui fut bientôt remplacé luiméine par Francisco Fernandez de) Pino; à ia guerre, don Juan Antonio Monet , qui était gouverneur du camp de Gibraltar. Celui-ci eut plus tard pour successeur don José de la Cruz; aux finances, don Victoriano F.ncima y Piedra, directeur de la caisse d’anv rtissement; enfin à la marinp, don Angel Laborde y Navarro , qui commandait l’escadre de 111e Cuba. Mais ensuite ou jugea qu’il était plus convenable de laisser celui-ci à son poste, et on le remplaça au ministère par don Francisco Xavier Ulloa. Ou changea aussi dans les provincesles autorités dont le dévouement parut douteux ; enfin, par un décret en date du 6 octobre , Ferdinand confia le gouvernement Je l’État à la reine, jusqu’à ce qu’il eût entièrement recouvré la santé. Cette résolution annonçait à elle seule un changement complet de politique , et le premier bienfait par lequel Christine voulut signaler son administration fut une amnistie générale. Voici les termes de cet acte, qui porte la date du 7 octobre

Il n’y a rien de plut naturel que le pardon pour le coeur magnanime et religieux d'un souverain qui aiine ses sujets et qm est reconnaissant des vieux fervents adressés par eux puur obtenir de ia miséricorde divine sa santé et son rétablissement. Il u'esl pas de chose plus douce à l’âme du roi que l’oubli des faiblesses de ceux qui, par imitation plutôt que par malice ou par perversité, se sont éloignés des chemins de la loyauté, de la soumission et du respect auxquels ils étaient

L’UNIVERS

obligés cl dans lesquels ils se sont toujours distingués.

Quand U bonté innée du roi veut rassembler tous ses enfants sous le manteau glorieux de sa bienfaisance, quand il consent à les faire participer à ses grâces et à scs libéralités, à les ramener au sein de leurs familles, à les délivrer des maux et des privations qu'entraîne l'exil sur une terre étrangère , ce pardon ne doit-il pas faire naître dans leur âme un seutiment profond , cordial et sincère de reconnaissance pour la grandeur et la bonté du prince qui raccorde ? C’est avec joie que je remplis la tâche douce et glorieuse de publier ses intentions généreuses et bienveillantes. Aussi , guidée par des idées et par des espérances si flatteuses, faisant usage des pouvoirs que m’a conférés mon époux cher et bicn-aimé, et conformément à sa volonté, j'accorde l’amnistie la plus générale et la plus complète de toutes celles que jusqu’à présent les rois ont accordées à tous ceux qui jusqu'à ce momeut ont été poursuivis pour crime d'ÉlsI. quel que soil le nom sous lequel on les ait désignés ou signalés; j'excepte seulement de celle grâce , et bien à regret , ceux qui ont eu le malheur de voter ia déchéance du roi à Séville, cl ceux qui ont commandé la force année contre sa souveraineté.

Vous l'aurez pour entendu, et vous disposerez ce qui est nécessaire pour l'exécution des présentes.

Cette amnistie était non-seulement une œuvre de clémence, c’était en même temps un acte de sagesse. Christine, dont il est impossible de méconnaître les hautes qualités, avait parfaitement jugé sa position et celle de sa fille. Elle ne pouvait attendre ni secours ni appui du parti absolutiste. Il fallait donc quelle cherchât ses soutiens d’un autre côté. A peine de retomber dans les embarras de 1822, il lui fallait éviter l’exagération des principes libéraux; elle devait donc s'appuyer sur les hommes modérés qui forment la partie la plus saine et la plus puissante de toutes les sociétés. Mais il fallait rassembler ce parti modéré, dont avant elle, en Espagne, ou avait méconnu l’existence, il fallait pour cela calmer les passions ; il fallait éclairer le pays. Elle entra franchement dans cette voie d’amélioration et deprogrès. Les mesures éclairées et bienfaisantes se succédèrent promptement .La reine ordonna de rouvrir les universités fermées par Calomarde. il n’existait que

cinq ministères, elle en créa un sixième chargé de l’administration intérieure du avs. Ce ministère a pour but principal e favoriser le développement de l’agriculture, du commerce, de l'industrie, en un mot de toutes les sources de la richesse publique. Aussi lui a-t-on donné le nom de ministère del Fomento (qui réchauffe, qui ranime), comine si on eût voulu exprimer qu’il doit être le ministère des améliorations : on en confia la direction au comte de Ofalia.

Les intentions de la reine étaient trèslibérales; mais elles rencontrèrent d’immenses difficultés dans l’exécution ; elles furent l’objet des attaques les plus passionnées. Le chef du cabinet lui-mème, craignant de se laisser entraîner, indiqua dans un long manifeste les limites dans lesquelles la nouvelle administration entendait se circonscrire. Ce document est trop étendu pour être reproduit en entier; mais en voici les principaux passages :

La ligne politique à l'intérieur et à l'étranger que le roi notre seigneur a tracée à son gouvernement avait déjà produit quelques avantages à la monarchie, et avaient inspiré à toute l’Europe une juste confiance dan., les principes qui guidaient sa majesté. J'ai adhère pleinement à scs principes , aussi bien par conviction que par devoir; -et il est notoire que je les ai pris constamment pour règle dans l'exercice de mes fonctions , quand une première fois sa majesté daigna m’èlever au poste important qu’elle me confie aujourd'hui de nouveau.

Parmi les actes nouveaux du gouvernement il en est un qui a été particulièrement l’objet d’interprétations fausses et exagérées. C’est celui qui rehausse davantage la bouté innée de nos aimés souverains, celle vertu dans l'exercice de laquelle ils se complaisent et à laquelle ils aie mettent d’autres limites que celles exigées pat; la viudictc publique et par la sécurité de l’État. Vous aurez déjà compris que je fais allusion au décret royal d'amnistie du i5 octobre dernier.

La reine notre souveraine est déterminée à lui donner son plein et entier effet avec une persévérance égale à l’esprit de générosité qui l’a dicté; et en même temps qu’elle trouve la plus douce récompense à essuyer les tannes de ceux auxquels elle ouvre les portes de la patrie , elle ne doute pas qu’ils ne répondent à sa bonté maternelle par leur reconnaissance et par leur loyauté.

Ce ii'est pas à celle mesure seulement ipie se sont adressées de fausses imputations; b censure s’est étendue à d'autres actes dictés par sa majesté dans le but seulement d’assurer à ses sujets l'union , la concorde et la félicité. Quelques personnes, quoique bien intentionnées, ont même poussé l'exagération de leurs craintes jusqu'à aire que la forme et les institutions de la monarchie allaient subir un changement total, que l’Espagne enfin avait fait alliance avec la révolution.

Comme rien n’est plus éloigné de sa pensée royale , la reine notre souveraine ne pouvait se montrer indifférente à celte erreur de l'opinion publique. Sa majesté n’ignore pas que le meilleur gouvernement pour une nation est celui qui s’adapte le mieux à son caractère, à ses usages, à ses coutumes; et l’Espagne , à cet égard , a fait voir, plus d’une fois, de la manière la plus positive, quel est celui qu'elle désire et qui lui convient davantage. Sa religion dans toute sa splendeur; scs rois légitimes dans toute la plénitude de leur autorité; ses antiques lois fondamentales ; l'administration intègre de la justice; la tranquillité intérieure qui fait fleurir l'agriculture, le commerce , l’industrie et les arts : voilà les biens que le peuple espagnol désire.

La reine notre souveraine vent lui assurer la jouissance de ses biens; elle se promet de le faire, et tous ses soins tendront constamment à re but; mais elle 11e veut pas exposer le royaume, et jamais elle ne l'exposera aux violentes secousses et au* calamités qu’entraîne après elle l’application de quelques théories que la nation a appris à regarder avec horreur, instruite par le funeste essai qu’elle en a lait eu différentes circonstances

Le programme de Zea Berinudez n’était certainement pas de nature à contenter les esprits avides de liberté. Ce qu’il promettait à l’Espagne, c’était une bonne administration , et non pas de bonnes institutions. On a parfaitement caractérisé le système de Zea Bcrmudez en le nommant un despotisme éclairé ( dispotismo illnstrado). Néanmoins on pardonnait au ministre ses restrictions en pensant qu’il ne lui avait pas élé possible de faire davantage du vivant de Ferdinand. On lui savait grc surtout de la guerre qu’il faisait franchement au parti apostolique.

I,a révocation de la pragmatique arrachée par Calomarde existait encore de fait. Le roi voulut qu’elle fût rétrac-

tée, et qu’il fût procédé en cette circonstance avec toute la solennité possible.

Par un décret du 30 décembre, la reine convoqua, pour qu’ils vinssent le lendemain au palais : l’archevêque de Tolède, le président du conseil royal , tous les ministres , les plus anciens membres du conseil d’État présents a Madrid; et de ce nombre se trouvaient ic duc dei Infnntado, ainsi que trois des ministres qui avaient fait parti du précédent cabinet , le comte de Salazar , don l.uiz Lopès Ballesteros et le marquis de Zambrano, la députation permanente de la grandesse, le patriarche dès Indes, l’évêque auxiliaire de Madrid , et encore une foule de hauts dignitaires Je la monarchie. Le lendemain, à l’heure de midi, tous ces grands personnages furent introduits dans la chambre du roi, et en leur présence Ferdinand remit au ministre de griiee et de justice une déclaration écrite en entier de sa main, et lui enjoignit d’en donner lecture à haute voix. Cette pièce est ainsi conçue :

Au manient où j'étais réduit à l’agonie par la cruelle maladie dont la miséricorde divine m’a sauvé d’une manière miraculeuse, mon esprit royal ayant été surpris , j’ai signé un décret pour révoquer la pragmatique sanction du 39 mars i83o, décrétée par mon auguste père , sur la demande des cortcs de 1789, afin de rétablir la succession régulière à la couronne d’Espagne. L’état de trouble et d'angoisse où je me trouvais lorsque la vie semblait par instants m'abandonner, suffirait pour indiquer que eel acte n’émane pas de ma volonté, si cela n’était prouvé par sa nature et par ses effets. Comme roi , je ne pourrais détruire les lois fondamentales du royaume, dont j’avais publié le rétablissement ; comme père, je ne pourrais de ma libre volonté dépouiller ina descendance de droits si augustes et si légitimes. Des hommes déloyaux ou abusés ont entouré mou lit ; et, abusant de l’amour que moi et ma chère épouse portons aux Espagnols , ils ont augmenté son affliction et l'amertume de mon état en alléguant que le royaume entier était opposé à l’exécution de la pragmatique, en alléguant que si elle n'était |ias abrogée elle ferait verser des torrents de sang et causerait la désolation universelle. Celte terrible déclaration m’était faite dans un moment où la vérité duit moins que jamais être altérée, par des personnes obligées plus que tnuleaiitre à me la faire connaître; et lorsque je n’avais

sto

L’UNIVERS

ni le temps ni le pouvoir d'en vérifier l’evactilude, elle porta la consternation dans mon esprit fatigué. Tout ce qui me restait d’intelligence fut concentré dans la seule |iensée de conserver la pan à mes sujets. Je fis, autant qu’il dépendait de moi, ainsi que je l'ai dit dans le même décret, ce grand sacrifice à la tranquillité de la nation espagnole.

La perfidie a consommé l'horrible trame commencée par la séduction ; on a dressé un proces-verbal , et l'on y a inséré le décret , par une violation perfide du secret que j’avais 01 donné de garder sut toute cette affaire, jusqu au moment où je serais mort.

Instruit maintenant de la fausseté avec laquelle on a ralomuié la loyauté de mes Espagnols bicn-aiinés ; certain de leur fidélité à la descendance de leurs rois ; bien persuadé qu’il n’est pas en mon pouvoir, et qu'il n'a jamais été dans ma volonté , de déroger à la coutume immémoriale de succession établie ar les siècles , sanctionnée par la loi , justice par les illustres héroïnes qui m'ont précédé sur le trône , et réclamée par les virus unanimes du royaume; libre aujourd’hui de l’influence et de la contrainte exercées par ces funestes circonslanres , je déclare solennellement, de ma pleine volonté et de mon propre inouveiiieut , que ce décret, signé dans les angoisses de la maladie, m'a été arraché par surprise; qu'il a été l’effet des fausses alarmes dont on avait effrayé mun esprit ; qu'il est nul et de nulle valeur, comme opposé aux lois fondamentales de la monarchie et aux obligations que comme perc je dois remplir envers mon auguste descendance.

En mon palais de Madrid , le 3r décembre i83a.

Après la lecture de cet acte, le ministre de grâce et de justice le remit an roi. Ferdinand déclara a haute voix que c’était l’expression libre et véritable de sa volonté; puis, en présence de tous les assistants, il y apposa sa signature en toutes lettres, avec sou paraphe. Alors, par ordre du roi, le ministre demanda a toutes les personnes présentes si elles avaient bien entendu et bien compris le contenu de cet écrit; toutes ayant répondu affirmativement , il en fut à l'instant dresvé. acte dent la minute fut déposée dans les archives du ministère de la justice.

Cette déclaration ne fit qu’augmenter la colcre des apostoliques sans imposer Silence à leurs prétentions Ferdinand et surtout la reine devinrent l’objet des plus

grossières calomnies. De tous les côtés, les carlistes se préparaient à lui faire une guerre a mort. Quelques-uns même, dans leur inquiète impatience, n’attendirent pas la mort du roi. Ainsi l’évéque de Léon, don Joaquin A lia rca, avait mis en insurrection les volontaires royalistes de son diocèse. Le gouvernement, pour rétablir l’ordre, fut obligé d’y envoyer une division. On réduisit bientôt les révoltés à se désister de leur entreprise, et l’évéque lut contraint à se cacher.

Les milices royalistes de Bnrgos et de Tolède voulurent aussi faire une manifestatiou publique en faveur de don Carlos; cependant, ou parvint à prévenir ce, mouvement en s^einparant des chefs du complot. En Andalousie, en Catalogue . dans le royaume de Valence. des chefs déjà connus, ou d’autres qui devaient acquérir bientôt une funeste célébrité, commençaient à agiter le pavs. L’audace des mécontents allait chaque jour eu augmentant. Il était impossible de se dissimuler tous les dangers dont la minorité d'Isabelle allait se. trouver entouree; on jugea qu'on les rendrait moins pressants et moins graves en éloignant le prince que les apostoliques avaient choisi pour leur chef. Zea îlerniudez proposa de l’envoyer en exil; et, par un décret en date du 13 mars , le roi permit à don Carlos et à l’infant don Sébastien d’accompagner avec leurs familles la princesse de la Beïra, qui retournait en Portugal auprès de don Miguel, son frère. Au point extrême où les choses en étaient venues , don Carlos, chef d’un parti qui s’était déclaré en hostilité flagrante contre la reine et contre Ferdinand lui-inëine , devait se trouver à la cour dans une position excessivement embarrassée ; cet éloiguement était donc désirable pour lui-même; et le 16 mars 1832, ainsi que le prescrivait le décret, il quitta Madrid; et ce fut pour n’y plus revenir.

Après avoir éloigné de la cour le foyer des intrigues carlistes, Ferdinand voulut donner aux droits héréditaires de sa fille la sanction d’une approbation nationale. Un décret du 4 avril ordouna la réunion des cortès, afin que eetie assemblée prêtât serment ae fidelité à l’infante dona Maria Isabelle comme princesse des Asturies. Le 20 juin tut

le jour indiqué pour la cérémonie. Il n’est pas besoin de dire qu'il n’était pas question dans ce décret de cortès semblables à celles de 1812 ou de 1820; mais bien des trois bras du royaume réunis conformément aux anciens usages de la monarchie.

A cette occasion, Ferdinand écrivit à don Carlos une lettre où , afin de ne pas contraindre les inclinations de son frère chéri , il le laissait libre d’assister à la cérémonie, ou bien de s’en abstenir. Il s'engagea entre les deux frères une correspondance fort intéressante. Ce (ont des documents curieux dont il ne faut rien retrancher.

L'injant don Carlos à Sa Majesté.

Mou cher frère de mon cœur, Ferdinand de ma vie, j’ai vu avec le plus grand plaisir, par la lettre que tu m’as écrite le a3, que tu te portes bieu ainsi que Christine et tes Tilles. Quant à nous, grâce à Dieu, nous sommes aussi en bonne santé.

Ce matin, à dix heures, un peu plus ou an peu moins, mon secrétaire Plazaola vint ai avertir qu’il avait reçu une lettre de Cordoba, ton ministre en cette cour, qui me demandait un rendez-vous, aliu de me communiquer un ordre royal qui lui avait été transmis. Je lui indiquai l'heure de midi. Il vint à une heure moins quelques minutes; je le lis entrer immédiatement , et il me remit la dépêche, afiu que j’eu prisse moi-même connaissance. Apres l'avoir lue, je lui dis que je te répondrais directement pareeque cela convenait ainsi à ma dignité et à mon caractère, et parce que, en même temps que tu es mon roi et seigneur, tu es aussi mou frère , et mou frère si bien-aiiné, que pendant toute la vie j'ai eu la satisfaction de l’accompagner dans toutes les infortunes.

Tu désires savoir si j'ai ou <i je n’ai pas l’intention de prêter serment à la tille comme princesse des Asturies. Que je voudrais pouvoir le faire ! Tu dois m'eu croire, puisque tu me connais; et je le dis du foud du cœur ; lu plus grand spiaisir que je pourrais avoir serait de jurer le premier, et de ne te causer ui ce mécontentement niceuxquidoivent en être la suite; niais ma conscience et mon honueur uc me le permettent pas. J’ai des droits légitimes à la couronne dans le cas où je te survivrais, et où tu ne laisserais pas d'enfant mâle; et il lie m'est pas permit, de les négliger. Ces droits, llieu me les a donnés en me faisant naitre. bieu seul peut me les ôter en le domiaul un fib>cequeje désire peut-être plus que toi-

méme. En outre, je défends en même temps la justice du droit de tous ceux qui sont appelés après moi ; aussi je me vois dans l'obligation de t’envoyer la déclaration ci-jointe que je fais avec tonie formalité pour loi et pointons les souverains, auxquels j’espère que tu la feras communiquer.

Adieu, mou hien-aime frère de mimccrur.

Toujours sera tout à toi, toujours t'aimera, et te comprendra dans toutes ses prières, ton très-affectueux frere,

M. Caklos.

Voici la protestation qui accompagnait cette lettre :

Sire, moi Carlos Maria Isidro de Bourbon et Bourbon, infant d'Espagne,

Bien convaincu de la légitimité des droits qui m’appellent à la couronne, dans le cas où je survivrais à votre majesté, et où elle ne laisserait |ias d’enfant mile, je dis que ni mon honueur ni ma conscience ue me |>crmettent de jurer ui reconnaître d'autres droits ; en conséquence je fais la présente déclaration.

Balais de Ramalhaô, a y avril i833. Sire, aux pieds royaux de votre majesté, votre tresaffectueux frere et vassal ,

M. Infant don Carlos.

Le roi à son frère.

Madrid, 6 mai i833.

Mon bien-aimé frère de ma vie, mon Carlos de mon cœur, j'ai reçu ton estimable lettre du ag du mois passé, et je me réjouis de voir que tu te portes bien, ainsi que la femme el tes fils. Nous u'avons point de changement, grâce à Dieu.

J'ai toujours été persuade de l’affection que. tu m’as portée ; je crois que tu l'es de même de l’attachement que j'ai pour toi ; mais je suis père el roi, et je dois veiller eu même temps, aux droits de ma fille et à ceux de ma couronne.

Je ne veux en aucune maniéré violenter ta conscience, et je n'ai pas l’espoir de te dissuader de tes prétendus droits , puisque tu crois que Dieu seul peut y déroger, encore qu’ils soient fondés sur une détermination des houi mes. Mais l’amour de frère que je t’ai toujours porté m’engage â t’éviter les désagréments que t’ofTrirait un pays où tes droits supposés sout méconnus ; et mes devoirs de roi ul’obligeol à éloigner uu infant dont les prétentions pourraient fournir aux mécontents uu prétexie d’agitation.

Puisque tu ne dois plu» revenir en Espagne par des raisons de la plus haule politique et en vertu des lois du royaume qui le disposent expressément, et pour ta propre tranquillité que je désire autant que le bien de mes peuples,

T.’UNIVEDS.

je l'accorde la permission de le mettre en route, tout de suite, avec ta famille, pour les Étals Pontificaux, eu me donnantaMs du point vers lequel tu te dirigeras et de celui où lu fixeras la résidence.

Un de nies vaisseaux de guerre se rendra immédiatement à Lisbonne. Il sera disposé pour ta traversée.

L'Espagne est indépendante de toute action et de toute influence étrangère, en ce qui a trait à son régime intérieur; et ce serait faire un acte contraire à la libre et complète souveraineté de mon troue, ce serait violer à son préjudice le principe de non-intervention adopté généralement par les cabinets de l’Europe, que de faire la communication demandée par toi daus ta lettre.

Adieu, mon cher Carlos ; crois que tu as été aimé, que lu l'es encore , que tu le seras toujours par tou affectueux et conslaut frère, FannntAiio.

L'infant don Carlos à Sa Majesté.

Mafia, i3niai iSÎ’i.

Mon très-cher frère de mon cœur , mon Ferdinand de ma vie,

Hier à trois heures du soir j'ai reçu ta lettre du 6, qui m’a été remise par Cordoba. Je me réjouis de voir que, grâce à Dieu, vous n’avez pas de changement. Nous jouissons du même avantage par son infinie bonté., Je te remercie beaucoup de toutes lis expressions d’attachement que tu m’y adresses; sois persuadé que je sais apprécier à sa juste valeur tout ce qui sort de ton co ur. Me voici également instruit de la sentence qui m’interdit de retourner en Espagne , et de la permission que tu me donnes de me mettre, tout de suite, en roule avec ma famille pour les Étals Pontificaux , eu te prévenant du lieu où je me dirigerai et de celui où je fixerai ma résidence. Pour le premier point, je te dirai que je me soumets avec plaisir à la volonté de Dieu ; quant au second , je ne puis m'empêcher de te dire que le sacrifice Je ne point rentrer dans ma patrie me parait suffisant sans y ajouter celui de ne pouvoir vivre librement dans le pays choisi comme le plus convenable pour ma tranquillité, ma santé et mes intérêts: ici huiis avons été redits avec la plus grande considération, nous y sommes très-bien, et nous y pourrions vivre parfaitement en paix et en tranquillité, et tu peux être bien calme sur ce point et bien assuré que comme j’ai su accomplir mes obligations dans les circonstances les plus critiques lorsque je résidais dans le royaume , je saurai les accomplir en quelque point que je me trouve à l’étranger; car puisque je l'ai fait jusqu'à présent par la

grâce de Dieu , j’espère que celte grâee ne peut pas ine manquer. Malgré toutes res refit xious je suis résolu à faire ta volonté et à profiter de la faveur que tu me fais de m'envoyer un vaisseau de guerre disposé pour mon voyage ; tuais auparavant j'ai besoin de régler lotîtes mes affaires et de prendre mes dispositions pour mes intérêts particuliers de Madrid. Je me vois également obligé d’avoir recours à la bonté en te priant de m’accorder quelques sommes sur mes arriérés. Je ne l’ai rien demandé, et je ne t’eusse rien demandé pour un voyage que je faisais de mon plein gré; mais ceci change entièrement la position, et je ue pourrai aller en avant si tu ne m’accordes pas ce que je te demande.

Reste le dentier point, qui esl'celui de notre embarquement à Lisbonne. Comment veuxtu que nous retournions dans un endroit-atteint par la contagion et dont nous sommes sortis pour fuir l’épidémie? Dieu, par son infinie miséricorde, nous a permis d'en sortir sans mal ; mais y retourner serait presque tenter Dieu. Je suis persuadé que tu te rendras à cet égard, et que lu éprouverais la douleur la plus vive et le plus grand chagrin si, pour avoir été en cet endroit, quelqu'un prenait b contagion de manière à infester le vaisseau et à nous faire tous périr.

Adieu, mon citer Ferdinand ; crois que tu es aimé de tueur, comme tu i'as toujours été et comme tu le seras toujours par ton frère le plus affectueux,

M. Car i.os.

Réponse du roi.

Madrid, ao mai i833.

Mon très-cher frère de ma vie , mon Carlos de mon ceeur, j’ai reçu ta lettre du t3, et je vois avec beaucoup de plaisir que lu te portais bien , ainsi que ta femme et tes fils; de notre côté , nous continuons, grâce à Dieu , à jouir d’une bonne santé.

Nous allons parler tout à l'heure de l’affaire qui nous occupe. J’ai respecté ta conscience, et je n'ai prononcé ni jugement ni sentence contre ta conduite. La nécessité veut ue tu vives hors d’Espagne. C’est une mesure e précaution aussi convenable pour ton repos que pour la tranquillité de mes sujets ; elle est exigee par les plus justes raisons de politique et commandée par les lois du royaume qui ordonnent d'éloigner les parents du roi qui Iroiihleul ouvertement la tranquillité publique. Ce -n'est point un châtiment que je t'impose , c’est une conséquence forcée de la position dans laquelle tu t’es placé.

Tu dois bien comprendre que l'objet de celle disposition ne serait pas atteint si tu res-

lais ilar» la Péninsule. Il u'esl pas dans mou intention d'accuser ta eouduite pour le passé, m de manifester des craintes pour l’avenir, -le l'ai donné assez de preuves de ma confiance en ta fidélité , malgré les troubles qui plus d’une fois ont agité le pays, et lors desquels ou a pris souvent ton nom pour devise.

Vers la fin de l’année dernière, ou a affiché et répandu des proclamations pour exciter les Kspgnols à se soulever et à te proclamer roi, même de mon vivant; et quoique je sois certain que ces mouvements ci ces provocations séditieuses ont été faites sans Ion assentiment, encore que tu n’aies pas manifesté publiquement ta désapprohatiou , il est hors de doute que ta présence ou ton voisinage serait un encouragement pour les turbulents accoutumés à abuser de ton nom. Pour te prouver combien d’inconvénients résultent de ton voisinage, il suffirait de rapporter cju'à I instant même où moi je recevais la première lettre, on a, pour exciter les esprits, répandu un grand nombre de copies de celte lettre et de la protestation qui s'y trouvait jointe; certainement ces copies n’ont point été tirées sur l'original que lu m’as envoyé. Si lu n’as pas pu empêcher l’infidélité qui a donné lieu à cette publication, tu peux au moins reconnaître l'urgence d'éloigner de mes sujets toute cause de trouble, quelque innocente qu’elle sait.

truand je désigne pour ta résidence le (•eau pays et le climat salubre des États Pontificaux , je m’étonne de te voir préférer le Portugal comme plus convenable à ta tranquillité, puisque ce pays est déchiré par une guerre acharnée qui a lieu sur son propre sol; et comme favorable à ta santé, quand il est affligé d’une cruelle maladie, au point de faire craindre que la contagion ne fasse périr toute ta famille. Dans les domaines du pape, lu peux 'cillera tes intérêts aussi bien qu'en Portugal.

Ce ne sont pas des lois nouvelles que je t'impose : jamais les infants d'Espagne n'ont fixé quelque part leur résidence qu'au su et du consentement du roi. Tu n’ignores pas qu’aucun de mes prédécesseurs n’a eu pour ses frères autant ae condescendance que j’en ai eu pour toi.

Je ne t’oblige pas non plus à retourner à Lisbonne, puisqu'il parait que c’est là seulement que tu crains la maladie, quoiqu’elle se propage dans d'autres endroits : lu peux t'embarquer dans quelque lieu de la baie qui te conviendra, sans entrer dans uii lieu habité. Tu peux choisir quelque autre lieu des environs qui le paraîtra commode pour rembarquement. Le vaisseau a les ordres les plus stricts de ne pas communiquer avec la terre, et lu peux être sùr que son équipage n'aura

eu aucun contact avec Lisbonne, mais seulement avec les personnes qui t'entourent à Mafr». Le commandant de la frégate a reçu mes ordres; il a des fonds pour faire les préparalifs convenables, afin que tu voyages d’une manière commode et honorable; et si cela ne te suffit pas , ce dont tu auras besoin te sera remis par Cordoba. Je prendrai connaissance et je ferai pourvoir au payement des arriérés dont tu me parles, et en tout cas tu trouveras à ton arrivée tout ce dont tu auras besoin. Tu m’offenserais si tu manquais de confiance en moi.

Rien ne doit donc empêcher (on prompt départ ; et j’espère que tu ne tarderas pas davantage à prouver de cette manière, comme je le crois , que ton intention de faire ma volonté est aussi certaine que tu le dis.

< Adieu, mon cher Carias, tu ronserves et tu conserveras toujours l'affection de ton frère qui t'aime,

FiRDiaM.no.

L'infant don Carlos à son frère.

Kainalhaô, 27 mai <833.

Mon très-cher frère de ma vie, mon Ferdinand de mon cœur, avant-hier aù j’ai reçu la tienne du 20, et j'ai eu la consolation de voir que tu n'avais pas de changement en (a santé ni en celle de Christine, ni en celle de tes filles. Quant à nous, grâce à Dieu, nous nous portons tous bien.

Je vais répondre de point en point à tout ce que ta lettre contient. Tu dis que lu as respecté ma conscience ; je t’en remercie. Si je n’en faisais pas cas, j’agirais contre elle. T11 disque lu 11'as pas prononcé de sentence contre ma conduite; qu’il en soit ce que tu voudsas ; le certain est que l'on me charge de tout le poids de la loi, parce que c'est, dis-tu, mie conséquence forcée de la position dans laquelle je me suis placé. Ce qui m’a placé dans cette position, c’est la divine Providence plutôt que moi-mcnie.

Ton intention n’est pas d’accuser ma conduite par le passé ni de manifester des craintes pour l’avenir. Moi non plus, ma conscience ne m’accuse pas pour le passé et pour l'avenir, quoique je ne sache pas ce qui peut arriver ; néanmoins j'ai une entière confiance qu'elle me dirigera bien, comme elle l’a fait jusqu’à présent, cl que je suivrai scs sages conseils. On a élevé contre moi beaucoup d'accusations; mais Dieu, par son infinie miséricorde, a permis que non-seulement on n'a rien prouvé, mais encore que les trames ourdies pour métré la zizanie entre nous et pour nous diviser se sont dissipées d’elles-mèmes, et ont montré leur fausseté. J'ai seulement un chagrin qui pénétre mon cœur, c’est que j’étais bien tran-

L’UNIVERS

quille, croyant que tu me connaissais et que tu étais sûr de moi et démon constant amour, et maintenant je vois qu’il n’en est rien ; j’en suis très- peiné. Quant aux proclamations, je n’ai pas désapprouvé en public ces papiers parce que ce n’était pas le cas; et je crois avoir fait grande faveur a leurs auteurs, qui sont tes euneniis comme les miens, et dont l’objet était, comme ie te l'ai dit, de rompre ou du moins de relâcher les liens de l’amour qui nous a unis des nos premières années. Et quant aux copies de ma lettre et de ma déclaration qui ont été répandues en grand nombre au moment où je te l’envoyais, je ne puis empêcher la publication de ces papiers qui devaient nécessairement passer par tant de mains.

Je te donnerai satisfaction et je t’obéirai eu tout. Je partirai le plus promptement qu’il me sera possible pour les Étals Pontificaux; non à raison de la beauté , des délices et des charmes du pays, qui pour moi est de peu d'intérêt , mais parce que tu le désires, que tu es mon roi et seigneur, à qui j’obéirai tant que cela sera compatible avec ma conscience. Cependant la fête du corpus approche, et je veux la sanctifier, it mieux que je pourrai, à Mafi a ; et je ne sais pas pourquoi tu t’étonnes de ce que je préférerais rester en Portugal , lorsque je me suis trouvé si bien de son climat, aiusi que toute ma famille , et lorsqu’il y a tant de différence entre voyager et rester tranquille. Je ne l'ai pas dit que je craiguais de périr moi et toute ma famille; mais seulement que si nous allions à I.isbonne, quelqu'un pourrait gagner la contagion en traversant cette atmosphère pestilentielle; la maladie pourrait se déclarer dans le vaisseau, où nous serions tous exposés à périr. Maintenant , avec la permission que tu nous a donnée de pouvoir nous embarquer en quelque autre point, je compte voir Guruceta, qu’on ne m'a pas encore présenté, pour traiter avec lui. Je te rends grâce pour les ordres stricts que tu as donnés à l'équipage : il est nécessaire qu'il les exécute rigoureusement tant que le bâtiment restera auprès de Belem, où il est ancré.

Les personnes qui m’entourent à Mafia sont les mêmes que partout : ce sont celles de ma maison.

Il me semble que j’ai répondu à tous les points en question, et M. de Gorset me vient à la mémoire. Ne le semble-t-il pas qu’il y a quelque aualogic? Je te dis cela, parce qu'il lie faut pas toujours écrire sérieusement, et que « entre chou et chou vient bien une lai lue. *

Adieu, mou cher Ferdinand; donne de nos nouvelles à Christine, et reçois celles de Maria Francisco, et crois que tu es aimé de cœur par tou frère affectueux,

M. Carlos.

Le roi à son frère.

Madrid, 3o juin x833.

Mon très-aimé frère Carlos, j’ai reçu en même temps tes deux lettres des 19 et 2 a du présent; et si ta conduite ne le démontrait pas, elles suffiraient pour prouver nue tu \eux, à l’aide de prétextes, traîner en longueur et éluder l’exécution de mes ordres. Tu ne parles du voyage que pour en peser les difficultés. Si tu te fusses embarqué lorsque je te l’ai prescrit , et lorsque que tu me disais : Je te satisferai, je t'obéirai en tout , tu aurais évité la contagion de Cascaes : si même apres tes premiers retards tu n’eusses pas fait le voyage de Coïoibre malgré mon expresse défense, tu aurais pu être à bord le xo on le 12, délai que je t’avais fixé. Si, dans et* funeste voyage , lorsque tu as trouvé la ville de Caldas infectée, tu avais rétrogradé, comme te prescrivait ta propre sûreté, à défaut de mes ordres positifs, tu 11e trouverais pas maintenant le chemin pour ton retour coupé par une ligne de villes où règne la contagion. R ester par sa propre volonté et contre son devoir daus un pa)* où renaissent et croissent les dangers, c’est les chercher et prendre la responsabilité de leurs conséquences. La contagion ne te poursuivrait pas si tu avais fui devant elle. A qui persuaderns-lu que tu es plus tranquille à deux lieues de l'épidémie, sans savoir si elle commencera dans cet endroit par ta famille, que si tu avais mis la mer entre toi et la maladie?

Tu allègues la difficulté de t’embarquer à Cascaes, point qui avait été désigné antérieurement, avec aussi peu de raison que tu alléguais mon consentement pour voir don Miguel, lorsque je te l’avais défendu. Par ma lettre du i5, je t’ai prévenu que Gururcla, suivant les circonstances, choisirait l'embarcadère le plus salubre et le plus sûr; et dans l’ordre royal qui racconipaguail et qui l’a été communiqué , j’ai ajouté expressément de chercher quelque autre point de la côte. On n’eiuploie pas des subterfuges si futiles quand 011 parle avec sincérité.

Emmène le médecin qui te convient, à la bonne heure! Je ne le désirais près de nous que parce que j’ignorais tes iulentions à son égard. Et je ne te refuserai pas plus celle satisfaction que je ne t’ai refusé aucune de celles qui oîit été compatibles avec mon devoir.

Il n’en est pas de même des deux millions que tu sollicites, et j’ai pris connaissance de l’offre que je t’avais faite. La dette que tu réclames est antérieure à l’année i8a3, où par règle générale tous les comptes ont été coupé* sans satisfaire les arriéres. Par grâce particulière, j’ai accordé aux infant* un abonnement mensuel a compte de leurs crédits et jus.

KSPAGJNE.

qu’à leur complète extinction. Tu continues à le recevoir ; et pour ne |>as exiger en une fois une aouiine tellement supérieure à celle qui t’est allouée par ce payement privilégié , il n’est pas nécessaire d une souveraine délicatesse, il suflit d'un sentiment de justice.

La frégate est bien disposée et abondamment pounuede tout. Trois cent mille réaux sont en outre à ta disposition; cela suflit pour le voyage. A ton arrivée, je te l’ai dit, tu trouveras tout ce qui l’est nécessaire. Là, aussi hieu qu’en Portugal, tu peux régler les affaires. Tu as tort de citer l’opinion publique : car elle comprend et accuse tes délais, et elle les cundamnera eutièrementquuud elle connaîtra les raisons évasives que tu allégués pour désobéir.

Je ne puis souffrir et je ne souffrirai jias que sous des prétextes frivoles tu résistes à mes ordres; je ne souffrirai pas que tu continues a les violer d'une maniéré scandaleuse a la vue de mes sujets. Je ne permettrai pas que ce pays soit plus longtemps le point de départ d’et torts impuissant* pour troubler la tranquillité du royaume, qui heureusement est plus assurée maintenant que jamais. Si tu n’obéis pas, cette lettre sera la dernière ; et puisque mes effort* fraternels et une correspondance de près de deux mois n’ont pas suffi pour te déterminer , je procéderai >ui\anl les lois. Si lu ne l’embarques pas immédiatement pour les Etais Pontificaux, alors j'agirai comme souverain, sans autre considération que celle due à ma couronne et a mes sujets ; quelque chagrin que j’éprouve d’ailleurs eu voyant inutiles les insinuations amicales, les seules dont aurait voulu user avec loi tou très-affectueux frère,

FailDllTAND.

Don Carlos a Sa Majesté.

Coïmbre, 9 juillet 18 33.

Mon tres-aimé frère Ferdinand de ma vie, j’ai reçu ta lettre du 3o du mois passé, et son oonteuu m’a causé le chagrin que tu peux comprendre, il est inutile d alléguer des raisons quand je n'en ai pas d'autres que celles que je t'ai déjà données , qui à mon avis sont claires, solides et véritables, quoique tu ne les regardes pas comme suffisantes. Maintenant tu dis que je résiste à tes ordres, que je viole tes mandements, au scandale de les sujets ; que tu ne veux pas que ce pays serve plus longtemps de point de départ à des efforts impuissants pour troubler la tranquillité du royaume ; que tu le verras obligé à agir comme souverain, si je n’obéis pas à l'instant; et qu’il sera procédé suivant les lois sans autre considération que celle due à la couronne et à tes

sujets, puisque tes efforts fraternels n’ont pas réussi à nie persuader.

Voilà les charges auxquelles je veux répondre. Moi, tou plu* fidèle vassal, tou constant, affectueux et tendre frère, je u'ai jamais été ni désobéissant ni infidèle. Je t’en ai donné des preuves dans tout le cours de ma vie, et particulièrement à cette dernière époque où, en remplissant mon devoir, j’ai rendu des services important» à ta personne. Je crois agir avec droiture, et par cela même j’abhorre les ténèbres. Si je suis désobéissant , si je résiste, si je scandalise et si je mérite un châtiment, qu’on me l’impose; à la boum? heure. Mais si je ne le mérite pas, j’exige nue satisfaction publique et notoire. Je demaude à être jugé selon les loi* et non pas opprimé. Si on examine toute ma conduite dans cette affaire, on n’y trouvera pas d’autre délit que celui d’avoir constamment répété que, convaincu du droit qui réside eu moi d'hériter de la couronne, si je te survis et si lu 11e laisses pas d’enfant m&le, ni ma conscience ni mon honneur ne me permettent de reconnaître ou de jurer aucun autre droit. Je ne veux pas usurper la couronne et encore moiux mettre eu pratique des moyens t-éprouvés par Dieu. Je t’al déjà exposé ce que jè devais faire selon mu conscience, et le tout est reste dons le plus profond silence : je t*ai demandé de le communiquer aux cours étrangères, et tu n’as pas jugé que cela convînt a ton honneur ; et je me suis VU dans la nécessité d’adresser à tous les souverains , sous la date du a 3 mai , une copie de ma déclaration et une simple lettre d’envoi pour la leur faire connaître. De même j’ai adressé d’autres copies accompagnées de lettres et d’envoi aux év êques, grands et députés, présidents ou doyens des conseils, pour qu'ils fussent instruits, comme ils doivent l'être, de mes sentiments et toutes sont extraites du courrier du 17 : ce sont les seuls moyens qui s’offraient à moi pour défendre mes droits ; ce sont ceux que je mets à exécution et qu’on me rend inutiles. Ou pourra m’accuser quand on voudrA ; mais il fundra prouver. Qu’on dise que voilà mon crime, et lion mou séjour plus ou moins long en Portugal. Il a les mêmes causes ; et d’ailleurs des faits positifs, comme le sont les hommes morts du choléra sur la frégate, 11e justifient-ils pas mes craintes antérieures et ne prouvent-ils pas que ce n'étaient pas de vains prétextes que je supposais, mais qu’il existait pour moi ntt danger réel de périr avec toute ma famille? Eu supposant même qu'il n’y ait aucun inrouvenient , comme tu préteuds que cela est clair et visible, mou honueur blessé ne me permet pas de sortir d’ici sans qu'on m’ait fait justice; car je suis tranquille el soumis. Je vois le chagrin que je

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