RÉVOLUTION DE LA GRANJA
Don Francisco Xavier Isturiz, membre de la chambre des procuradores, fut chargé de composer un cabinet. Isturiz conserva pour lui le ministère des affaires étrangères avec In présidence du conseil -, don Angel de Saavedra, duc de Rivas, eutceluidel’intérieur; don Manuel Barrio Ayuso, celuide grâce et dejustice ; don Santiago Mendez Vigo fut placé à la guerre ; Antonio Alcala Galiano à la marine; don Félix d’OIhaberriague y Blanco aux finances. Bien que les nouveaux ministres eussent tous donné des
fireuves de leurs opinions libérales, etque eur programme fut parfaitement appro-
§rié aux circonstances, ils furent reçus ans l’assemblée élective plutôt comme des intrus que comme les délégués de la couronne. Ils promettaient de suivre la voiedu progrès, mais sans s’écarter de ce que prescri t la légalité, sans permettre les commotions populaires, et en réprimant au contraire les désordres et les attentats qui avaient déjà causé tant de mal à la chose publique. Ils ajoutaient qu’ils feraient tous leurs efforts pour qu’il fût donné le plus d'extension possible au traité de la quadruple alliance. Des promesses de cette nature ne pouvaient convenir à une assemblée dont les membres étaient pour la plupart sortis de l’émeute et des mouvements populaires. Lors de la première séance, à laquelle assistèrent les membres du nouveau cabinet , on donna lecture d’une protestation signée par quarante-six députés. Il y était dit : t’que les pouvoirs extraordinaires accordés au gouvernement pendant la législature antérieure, aux termes du vote de confiance, avaient cessé à l’ouverture de
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la présente session ; 2° que si les cortès étaient prorogées ou dissoutes avant le votedubudget.il ne serait permis de percevoir aucun impôt ; 3° que tous les emprunts ou toutes les anticipations de crédit, de quelque nature qu’ils fussent, qui pourraient être contractés sans l’autorisation des cortès étaient d’avance déclarés nuis.
Ces propositions-, combattues par le ministère, furent cependant adoptées; mais les députés voulurent donner une preuve encore plus flagrante de leur hostilité au cabinet. Dans la séance du 21 on présenta une motion signée par soixante-sept députés. On y proposait de déclarer que le ministère ne méritait pas la confiance de la chambre. Il fallait, ou que les conseillers de la couronne se retirassent, ou que la chambre fût dissoute. Ce fut ce dernier parti que la régente adopta. Dans l’exposé qui accompagna le décret royal, les ministres disaient :
Nous avons l'honneur d'exposerrespectueusement à votre majesté qu’il serait avantageux de convoquer non des cortès semblables aux cortès précédentes, mais les cortès tant désirées, qui seront chargées de reviser nos lois politiques, et qui devront être élues d’après un mode qui leur donnera autant que jsossible le caractère de représentants des vrais intérêts et des opinions réelles du pays , et dans la forme que la dernière chambre des procuradores a jugée la meilleure. C’est ainsi qu'elles seront iovesties d'uue plus grande autorité.
Cette proposition des ministres fut adoptée. Il fut décidé que les élections seraient faites en suivant la marche tracée par le projet que la chambre dissoute avait discute, encore qu’il n’eût pas été voté par l’autre Estamento, et qu’il n’eût par conséquent aucune existence légale.
Le commandant en chefde l’armee du Nord fut appelé à Madrid pour conférer avec les ministres sur les moyens de terminer la guerre. La présence de Cordova dans la capitale servit cependant detexte à une foule deces calomnies, de ces accusations absurdes dont les oppositions se montrent toujours prodigues.
Les uns disaient qu'il était venu pour s’entendre avec les ministres sur les moyens à prendre afin de rétablir le système de despotisme éclairé de Zé a.
D’autres prétendaient que le motif de
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son voyage était une transaction entre don Carlos et la reine. Ils ajoutaient que Villaréal,undes principaux cliefsde l’armée carliste, était arrivé incognito pour stipuler au nom de son maître. Ces inventions mensongères étaient reçues avec empressement par le peuple, qui se plaisait à les commenter, comme si les conférences de Cordova et des nouveaux ministres n’étaient pas la chose la plus naturelle dans l’état où Mendizabal avait laissé la guerre civile. La Catalogne était sillonnée en tous les sens par les bandes de Tristani, de Ros d’Eroles, de Degallat, du Muchacho, de Brujo, de Torres, de Malloria, de Caballerla, de Boquica, et d’une foule de chefs qui ne laissaient pas un instant de repos aux colonnes chargées de les poursuivre. Sur les limitesdel’Aragonetdu royaumede Valence, Carnicer avait organise une troupe nombreuse et redoutable. Déguisé en muletier, il traversait le pont de Miranda pour se rendre en Navarre, lorsqu’il fut arrêté et immédiatement fusillé ; mais il ne manqua pas de successeurs, et Cabrera, son émule, acquit bientôt une funeste célébrité.
On comprend que la plupart des guerilléros, hommesgrossiers etsanséducation, fussent cruels et barbares; mais Cabrera ne manquait pas d'une certaine instruction. Il avait quitté la soutane pour le métier de partisan, et cependant il les surpassait tous en férocité. Tout prisonnier qui tombait entre ses mains était impitoyablement sacrifié. On rapporte de ce chef un nombre infini d’actes sanguinaires. Peut-être l’esprit de parti a-t-il exagéré quelques-uns des faits qu’on lui reproche; mais il en est beaucoup qui sont avérés, et les récits qu’on en a faits sont restés bien au-dessous de la vérité. Au reste, les adversaires qu'il combattait. semblèrent vouloir lutter avec lui de férocité. La mèrede Cabrera étant tombée entre les mains de don Agustin Nogueras, commandant général du bas Aragon, cet officier, sans respeter ni la vieillesse ni le sexe de cette infortunée, la fit traîner au supplice pour se venger sur elle de ce qu’il n’avait pas pu vaincre son fils. Ce crime atroce souleva dans tous les partis un cri général d’indignation. La honte tout entière en reste à celui qui l’a commis ; et tè sang inno-
cent de plus de trente femmes de militaires égorgées par Cabrera , à titre de représailles, retombera sur la tête de ceux qui ont donné l’exemple d'une si horrible barbarie.
Le plan de Cordova tendait à concentrer la guerre dans les provinces basques, à la resserrer autant qu’il le pourrait, et à laisser l'armée du prétendant se consumer d’elle-même dans un pays dévasté par la misère, par l’incendie, par la famine et par tous les maux que la guerre entraîne à sa suite; mais pour que ceplau réussit, il eût fallu pouvoir fermer partout le passage, et déjà sous le ministère Mendizabal, l’armée de don Carlos avait prouvé que les lignes imaginées par Cordova étaient insuffisantes pour la retenir. Une expédition de deux cents fantassins et de soixante cavaliers commandée par le chanoine Batauem,
aui servait dans l’armée carlisteen qualité e colonel, avait franchi l’Èhre, s’était avancée jusqu’à quelques lieues de Madrid; mais, poursuivie par le commandant général de Guadalaxara, elle avait été mise en déroute; la plus grande partie de cette petite troupe avait été détruite, et Balanero avait été obligé de se jeter dans les montagnes avec ceux de ses soldats qui avaient échappé au désastre. Malgré le mauvais succès de cette première tentative, don Carlos ne tarda pas à en organiser une plus sérieuse.
Resserré dans quatre provinces jalouses de maintenir leur gouvernement représentatif, il se trouvait sans cesse en lutte avec des principes qui contrariaient ses idées d’ausolutisme; d’ailleurs les ressources et le dévouement des Basques et des Navarrais ne pouvaient tarder à s’épuiser. Il fallait donc à tout prix étendre le théâtre de la guerre. Gomez fut chargé de conduire une petite armée dans les provinces qui étaient restées paisibles, afin d’y stimuler le zèle des partisans de don Carlos, et pour servir de point de ralliement. Il eût été impossible de confier cette mission à un officier plus capable de la mener à bien. Gômez réunissait toutes les qualités nécessaires pour la faire réussir. Ne dans le royaume de Jacn, il s’était consacré d’abord à l’étude des lois. La guerre de l’indépendancele détermina à changer de carrière. Il fit partie des jeunes gens
qui s’enrôlèrent pour s’opposer 5 l’invasion de l’Andalousie par le général Dupont. Il était monté de gracie en grade jusqu’à celui de lieutenant-eofonel.
Ayant embrassé la cause de don Carlos , il fut choisi par Zumala-Carregui pour chef d’état-major, et élevé au grade de maréchal de camp. Il avait toujours montré beaucoup de sang-froid dans le danger et de modération dans la victoire. Il avaitsurtout le talent de se faire aimer du soldat. II n’était pas considéré comme possédant une grande instruction militaire; mais l’événement a démontré que Cornez était bien au-dessus de la bonne opinion que l’on avait conçue de son mérite. Son expédition présente une grande analogie avec la course glorieuse entreprise, au douzième siècle, par Alphonse le Batailleur à travers l’Andalousie musulmane. Gomez s’est placé au premier rang parmi les généraux de notre époque. Sa gloire est pure de toute violence inutile; et il a prouvé qu'on peut unir la bravoure à la pitié.
Cordova, à son retour de Madrid, avait surtout concentré son attention sur la Navarre. Un mouvementque firent dix bataillons carlistes pour menacer la légion française, le détermina à se porter vers Pampelune à la tête d’une grande partie de ses forces ; mais la démarche des carlistes n'était qu’une ruse ; et pendant que Cordova marchait vers Pampelune, Gomez, à la tète de quatre bataillons et de deux escadrons, avec deux pièces de montagne, ce qui faisait en tout deux mille sept cents fantassins et cent quatre-vingts chevaux, partit, le 23 juin, de Satinas, traversa toute la Biscaye, arriva le 25 dans la ville d’Amurio, située sur le Nervion à quelques lieues au-dessous d’Orduna. Il en partit le 2G, à deux heures du matin, et se mit en route pour les Asturies. Attaqué le 27 par le général Tello, commandant du corps (le réserve qui s’était mis à sa poursuite , il commença par une victoire l’expédition qui lui était confiée, et après un engagement qui dura onze heures il força les ebristinos à se retirer et à lui laisser le chemin libre. Il continua sa route, traversa les Asturies eu marchant par étapes régulières sans être inquiété, et entra , le 5 juin , à Oviedo. Cependant le général Espartero s’était mis avec treize
bataillons à la poursuite de Gomez. C’était plus de force qu'il n’en fallait pour écraser la colonne carliste; mais la difficulté était de l’atteindre, Par les marches les plus rapides, par les manoeuvres les plus hardies et les plus imprévues, Gomez déjoua constamment la poursuite de ses adversaires, et parcourut presque tout le royaume; néanmoins cette expédition n’eut pas le résultat que s’en promettaient les carlistes. Nulle part leur présence ne fit éclater l’insurrection; aucune province n’embrassa leur cause. Cette course à travers l’Espagne eut seulement pour effet de rendre entièrement vain le système de guerre adopté par Cordova, et d’augmenter le nombre et l’audace des bandes. Un parti de carlistes commandé par Basilio Garcia et Cuevillas s’avança, le 24 juillet, jusqu'à Sépulveda, à trentehuit kilométrés de Saint-Ildephonse, où la reine et la régente avaient été passer les chaleurs.
Ces événements contribuèrent beaucoup à exaspérer le parti exalté que la destitution de Meudizabal et la dissolution des cortès avaient vivement irrité.
Malnga donna le signal de l’insurrection. Le capitaine général Saint-Just et legouverneur civil, ayant voulu réprimerledcsordre, furent assassinés, et le 20 juillet les révolté* nommèrent une junte de gouvernement qui proclama la constitution de 1812. Un semblable mouvement eut lieu à Cadix le 29, à Séville et Grenade le 30, à Cordoue le 31. Le 1er août, Saragosse et l’Aragon entier suivirent cet exemple. Badajoz en fit autant le 3, avec lereste de l’Estremadurc; Valence, le 8; Alicante, Murcie, Castellon de la Plana et Carlbagène, le 1 1 ; Barcelone et toute la Catalogne, le 13.
Madrid, malgré la vigilance et l’énergie de ses autorités, ne pouvait rester paisible au milieu de cette agitation générale.
Quand on sut les nouvelles de Malaga, le bruit se répandit qu’un mouvement allait éclater, et que la garde uationale y donnant les mains, la constitution serait proclamée '. Le 3 au soir la promenade du Prado était déserte , symptôme grave dans un pays où l’on ne' se dérange pas
1 Lettres sur VPspagne, psr M. Guéroult-
L’UNIVERS
volontiers de ses habitudes. A la Gn du jour les mécontents s’étant procuré des tambours, la générale battit par les rues. Les gardes nationaux , le fusil sur l'épaule, se rendirent précipitamment à leurs quartiers respectifs. Enfin vers les huit heures un rassemblement de quelques centaines de personnes , drapeau en tête, se présenta aux cris de : l'ire la constitution! devant le poste de la plaza Mayor. Quesada se mit à la tête d'un bataillon du régiment de la reine régente, et sans tenir compte du nombre des révoltés il les Gt prévenir qu'il allait immédiatement les attaquer s’ils ne se séparaient pas. Cette fermeté en imposa.
On se retira ; mais ce ne fut pas sans avoir tiré quelques coups de fusil et sans avoir poussé,suivant l'usage, des vivat et des cris de mort. Madrid fut aussitôt déclaré en état de siège. On défendit provisoirement la publication de quatre journaux de l’opposition les plus violents.
Enfin on ordonna le désarmement de la garde nationale, dont tous les postes furent relevés par des régiments de ligne. Ces mesures rétablirent la tranquillité dans la capitale; et la reine ne jugeant pas que sa présence fût nécessaire à Madrid, continua à demeurer à la Grania.
Cependant le cabinet français, dont les sympathies pour la cause de la reine et de la liberté ne pouvaient être douteuses, alarmé des progrès de l’armee carliste et des secoussescontinuellesqui agitaient l'Espagne, avait pris la résolution de lui donner un appui efficace. Des forces qui devaient se joindre à la légion étrangère étaient déjà réunies sur la frontière, et même quelques centaines d’hommes étaient déjà entrés en Espagne , quand une nouvelle révolution vint effrayer les amis de l’ordre et arrêter l’envoi de ces secours.
Depuis ' le commencement des chaleurs, la reine avait établi sa résidence à la Granja, à environ quatre-vingtquinze kilomètresdeMadrid. Vainement l’avait-on conjurée maintes fois de revenir à Madrid, où la présence du général Quesada la garantissait de toute insulte, rien n’avait pu la faire changer de résolution, ni l’alarme donnée le 24 par les carlistes, ni les troubles de Madrid. Cette
* Lettres sur l'Espagne, par M. Guéroult.
circonstance, qui semble en elle-même de peu d’importance, a cependant eu sur les événements une influence décisive.
L'état de siège et le désarmement de la garde nationale, ordonné par suite des événements du 3, n’avaient point découragé les exaltés; seulement, comprimés à Madrid par l'énergie du capitaine général, ils comprirent que c’était sur la Granja qu’il fallait porter tous leurs efforts. Le 10 un certain nombre d’entre eux partirent pourcctte résidence, munis desommes importantes, et les distribuèrent aux sous-officiers des bataillons qui formaient la garde de la reine. On répandit le bruitque loutel’armée d’Aragon et de Navarre avait proclamé la constitution de 1812; que l'obstination des ministres et de Quesada mettait seule obstacle à ce que la reine la jurât aussi et la fit adopter dans tout le royaume. Il n’en fallut pas davantage pour’les déterminer à la révolte. Le vendredi 12 août, à huit heures du soir, le régiment des milices provinciales qui formait une partie de la garde de la reine à la Granja, se souleva aux cris de : L’ioe ta constitution! f ive Isabelle II! et se diriea en armes vers le palais, en chantant hymne de Riégo. Les soldats du 4e régimentd’infanterie de la garde se joignirent à lui.
A l’approche des insurgés , on avait fermé les portes du palais. Le commandant général comte de San-Roman et les officiers, dont aucun ne prit part à l’insurrection, firent de vains efforts pour calmer les soldats; ceux-ci, excités par des agitateurs et enivrés par le vin qu’on leur avait donné à profusion, ne voulurent rien entendre. Quelques cris de : Meure San-Roman ! se mêlèrent même à ceux de : Meure Quesada. Déjà les révoltés étaient parvenus à enfoncer une petite porte, qui heureusement ne conduisait pas dans l’intérieur. On commençait à ebranler la porte principale; des coups de fusil se faisaient entendre; on parlait de faire venir du canon et de massacrer tout ce qui était dans le palais, si la reine n’acceptait pas la constitution.
La régente, conservant une admirable fermeté au milieu de la terreur générale, ordonna d’admettre dans ses appartements une députation des révoltes. On les introduisit au nombre de douze, ser-
gents, caporaux, soldats et musiciens.
Les orateurs de la troupe furent les sergents Higinio Garcia et Alexandre Gômez- La régente leur demanda ce qu'ils voulaient. Ils répondirent que c’était la constitution de 1812 et la liberté. Une longue discussion s’engagea alors; la reine essaya de leur faire sentir qu'ils ne comprenaient pas même l'objet de leur demande, et les suldats avouèrent qu’en effet ils ne connaissaient pas la constitution,mais qu'on leur avait dit qu'elle était excellente; qu'elle améliorerait leur position ; qu'elle diminuerait le prix du sel. A ces déclarations faites d'un ton assez arrogant se mêlaient d’ailleurs des protestations de dévouement pour les deux reines.
Un officier, feignant de se tromper sur les termes de la constitution de 1812, leur représenta que cette constitution appelait don Carlos au trône à l'exclusion de sa nièce. Pour don Carlos, répondirent-ils, nous n'en voulons pas, cest un despote. Quant aux deux reines, qu'importe que la constitution les repousse t la nation les veut et saura bien tes soutenir.
Cette discussion ne dura pas moins de cinq heures; et cette longue, résistance prouve combien la reine Christine montra, en cette circonstance, de présence d'esprit et de fermeté. A deux heures du matin, cédant aux instances des personnes qui l’entouraient, elle consentit à ce que la constitution fût provisoirement proclamée, et elle signa le décret suivant :
Comme reine régente d’Espagne j’ordonne et commande de publier la conslitulion politique de l’année I8H, en atlendanl ( en el intérim ) que la nation, réunie en cortès, ait clairement exprimé sa volonté, ou qu'elle ait donné une autre constitution appropriée aux besoins du pays. *
A la première nouvelle de ce mouvement, quelques groupes assez inoffensifs d’ailleurs se formèrent dans Madrid; ce fut seulement le dimanche 14 que les cris de : Cive la constitution ! se firent entendre d’une manière plus menaçante.
I,e capitaine général avait à sa disposition fort peu de troupes : il avait dirigé quelques bataillons sur la Granja; d’autres étaient occupés à garder le parc d’artillerie, le palais et d’autres points im-
portants; de telle sorte qu'il n’y avait peut-être pas deux cents hommes disponibles. Toutefoiscette poignéed'honunes suffit à Quesada pour maintenir Madrid ; il allait, à la tête de quatre cuirassiers seulement, dissipant les groupes, essuyant les coups de fusil qu'on lui tirait des fenêtres et de derrière les bornes, sans jamais riposter. Quand on le serrait de trop près, il faisait front, et son seul aspect suffisait pour mettre en déroute la foule qui le poursuivait de ses cris. Quesada tint de la sorte jusqu’à six heures; alors ayant à sa disposition plus de monde, il fit braquer du canon à la Puerto del Sole tsurla Plaza Mayor. Les postes furent renforcés, et il devint évident que l’autorité n’avait rien à craindre des manifestations, asse? molles d’ailleurs, de la foule. Cependant, le soir quelques gardes nationaux, s’étant hasardes à reparaître en uniforme, s'emparèrent du couvent de los Basilios. On crut qu’ils allaient s’ydéfendre ; point du tout : à la première sommation ils se rendirent, et furent faits prisonniers sans coup férir. Vers les neuf heures, Quesada fit afficher une proclamation par laquelle il suppliait les liabitanls de Madrid de rester calmes, et les prévenait que le ministre de la guerre était allé à la G ranja prendre les ordres de la reine.
La nuit fut tranquille ; mais 1e 15 au matin , à huit heures, le ministre de In guerre revint apportant l’ordre de faire proclamer la constitution : l'etat de siège lut levé. La reine avait nommé de nouveaux ministres, donné l’ordre de réorganiser la garde nationale, et nommé Antoine Seoane capitaine général, en remplacement de Quesada. Alors tout changea de faoe. La veille, l'insurrection se composait de quelques centaines depersonnes, la plupartenfants de douze à quinze ans ; la population n'y prenait aucune part, non plus que la garde nationale, qui avait pourtant une belle occasion pour se montrer; mais à peine la constitution fut-elle proclamée, que vous eussiez vu une foule nombreuse, saisie d’une tardive exaltation, proférer des cris de mort contre ce même Quesada dont le regard les épouvantait la veille. Ils se dirigèrent vers la fabrique de tapis, où on le disait réfugié. Par une inconcevable imprudence, le inalheu-
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reux Quesada, qui connaissait bien pourtant le jeu qu’il jouait , et qui avait fait son testament F’avant-veille, Quesada fut aperçu fuyant à cheval dans la direction d’HÔrtaleza. Ici commence unp de ces scènes effroyables que la plume ne devrait jamais retracer, s’il ne fallait l’imprimer comme une brulflre d’infamie au front des lâches qui assassinent et des lâches qui laissent assassiner. Quesada, voulant se réfugier en France, soriit à cheval de Madrid, accompagné d’un seul domestique. Mais h peine avait-il fait sept kilométrés, qu’il s’arrêta pour son inalheuràHortaieza. Il fut reconnu , et les gardes nationaux de ce village le retinrent prisonnier et envoyèrent immédiatement à Madrid un messager pour y faire savoir cette arrestation.
Quand les assassins qui cherchaient Quesada surent qu’il était retenu à Ilortnleza , ils sortirent en hâte de Madrid, et bientôt ils arrivèrent. « Y a-t-il des gardes nationaux avec eux ? » demanda Quesada.» Oui, » lui répondit-on. « Alors je suis perdu. » On enfonce la porte; il est percé de deux coups de baïonnette , son compagnon de fnite est massacré; mais ce n’est pas assez : ces misérables, qui ne pouvaient lui pardonner la terreur qu’il leur avait causée, le coupèrent par morceaux , chacun en prit un lambeau, et le soir les oreilles de Quesada, étalées sur une table, furent montrées en grande pompe au café Nuevo , et d’infernales harpies criaient au Prado des lambeaux de sa chair.