RUE JACOB ? H
L’UNIVERS
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HISTOIRE ET DESCRIPTION
DE TOUS LES PEUPLES, -
DE LEURS RELIGIONS, MOEURS, INDUSTRIE, COSTUMES, etc.
SARDAIGNE
Par M. le chevalier G. DE-GRÉGORY,
PRESIDENT HONORAIRE DK LA COUR ROYALE D*ÀIX EN PROVENCE , MEMBRE DES ACADEMIE» D’ARCHEOLOGIE DE ROME, DE TR EJ A , DES SCIENCES DE TURIN, DK CHAMBERY, DES SOCIÉTÉS D’AGRtCULTURE DE ROME, PARIS RT TURIN, ETC.
Description topographique de l’ile ,
population et mœurs sardes.
L'ile de Sardaigne, quoique placée si près de la France et de l'Italie , est cependant très -peu connue; sa description pittoresque est donc utile, je dirai plus , nécessaire. Le premier qui , de nos jours , ait décrit cette île fertile et remarquable par sa civilisation, comme par la Gerté des mœurs de ses habitants , fut le président Azuni, notre collègue, en 1810, au corps législatif; apres lui vinrent le chevalier Mimaut, consul deFrance, et le baron Manno, directeur des affaires de sa nation, à Turin , et dernièrement, en 1826, le chevalier Albert Ferrero de la Marmora d’une famille verceltaise, qui depuis le douzième siècle (*) fut illustre dans les sciences et les arts. C’est dans les ouvrages de ces savantsdistingués quenous avonspuisé notre description ; car les histoires an-
(*) Voyez Storia delta fcncllese tel feratura e d arti , I. IV, que uous «vous publiée en 1814. Turin, avec 4» porlraits.
1" Lrrraison. (Sardaigne.)
ciennement rédigées par Carillo, Vico, Fara, Vitalis, Mattéi, Gazano, et Cambiagi , sont remplies de traditions fabuleuses sur l’origine des Sardes et sur les premiers temps de leur civilisation. Nous allons entreprendre notre tâche , en suivant la méthode de ceux qui nous ont précédé dans la publication de cette Revue de l’Univers, où le pittoresque orne et embellit la sévérité de l’histoire , et qui est déjà si répandue dans les deux hémisphères ; nous nous efforcerons de répondre aux désirs de ses nombreux lecteurs.
L’ile de Sardaigne est placée à cinquante-huit lieues de distance des côtes d’Afrique, au milieu de la Méditerranée , entre le 38' et le 42’ degré de latitude, depuis le cap Teulada jusqu’à l’ile de la Madeleine, entre le 5* et le 7' degré de longitude, depuis le cap Comiuo jusqu’au cap Caccia. Elle a une étendue de 145 milles géographiques ; sa largeur est de 78 milles , et sa superficie de 999 milles carrés, y compris les îlots adjacents. La Sardaigne jouit généralement du climat tempère qui est la condition de sa position géographique; et la partie septentrionale de l’ile rappelle même celui
L’UNIVERS
des plus belles contrées de l’Italie. Les pluies sont rares ; ensuite l'inconstance de son climat est un grand inconvénient pour la santé des habitants.
Les vallées sont arrosées par deux grandes rivières: le Tyrso , qui prend sa source à Monte -Acuto , et va se
Èter dans les marais d'Oristauo; et rivière de Flumendosa , qui descend des montagnes de tienargento pour tomber près de Muravera (voy. la carte, lanche I ) daus la Méditerranée : ce euveest plus impétueux que le Tvrso; il traverse souvent d'étroits précipices, et, dans le temps de ses débordements, il cause des dommages aux campagnes limitrophes.
Nous avons reproduit la carte géographique du chevalier Carbonazzi, élève de l’Ecole polytechnique en 1809, aujourd’hui inspecteur du génie civil à Turin. C’est lui qui a construit la route royale qui conduit du cap Cagliari au cap Sassari. Cette route commencée d’après l’ordre de l’excellent roi Charles-Félix de Savoie , dernier rejeton de la branche aînée de la plus illustre, de la plus ancienne dynastie des souverains d’Italie, fut terminée par ordre du roi Charles- Albert de Savoie-Carignan, appelé au trône de ses aïeux en vertu de la loi salique, lequel, par de sages édits, vient de donner à In Sardaigne une organisation indiciaire et administrative qui contribuera à l’accroissement de ses richesses et de sa population.
L’ile est protégée par des tours placées de distance en distance pour défendre les habitants des côtes contre les incursions des barbaresques ; mais cette défense est inutile maintenant que le roi de France a détruit la puissance d'Alger, et le sera pour toujours , si les Français persistent dans la grande idée d’une' colonisation si utile pour y attirer la population européenne, devenue surabondantedepuis vingtquatre ans de paix non interrompue.
La position de la Sardaigne au midi de ITIe de Corse favorise les relations commerciales , et lorsque le grand projet de réunir la mer Ronge èla Méditerranée par l’isthme de Suez sera accompli,
moyennant un canal ou un chemin de fer,’ alors la Sardaigne, découpée par un nombre considérable de golfes presque tous à l'abri des vents du nord (*), deviendra par sa position l'échelle la plus commode pour le commerce de toutes les nations.
On a cru bon d'ajouter sur la carte, en les indiquant par le signe »£, les golfes et les ports les plus fréquentés par les bâtiments commerçants, et qui servent d'abris aux nombreuses (lottes des dilférentes puissances. Nous noterons ici que le golfe de Cagliari , qui se trouve au midi de la ville , où il forme un demi-cercle de 35 milles, est reconnu pour un des plus vastes et des plus sûrs de l’Europe,^ cause des trois côtes dont il est environné et du banc de sable qui ferme les deux tiers de son entree , de sorte que plusieurs flottes en même temps peuvent s’y mettre à l’abri et hiverner en toute sdreté. C’est là que l’empereur Charles- Quint, à l’époque de sa célébré expédition de Tunis et de la Goulette, ordonna la réunion des flottes espagnole, portugaise et napolitaine, avec les galères de Gênes , de Rome , de Malte et de Venise , et que toutes ensemble séjournèrent en sûreté fort longtemps (voyez planche 1).
L’ile est partagée en deux parties, l’une au miai , Capo Cagliari , l’autre au nord , Capo Sassari , et séparée de la Corse par le détroit de Saint-Bonifacio. Le pays n’est pas hérissé de grandes et hautes montagnes qui s’abaissent vers la mer, et la nature ne l’a pas envahi dans ses soulèvements , d’après le système de M. Elie de Beaumont; mais son climat tempéré est malsain au midi, et bon au nord , si l’on excepte les marécages d’Oristano, dont on espère l’assainissement par le moyen d’un emissarium, tel que celui que le
(’) Pausanias, liv. x, Pliocide, ciinn. 18, dit que la Corse empêche par ses hautes montagnes l'arrivée des vents du noid en Saidaigne, ce qui, à notre avis, rend l’air malsain; mais, d'autre part, la Corse empêche aussi que la prèle ne puisse se forma*, et ne tombe eu neige sur les récoltes.
aogle
SARDAIGNE
pape Pie VI a pratiqué pour les marais Pou tins.
Le cap méridional , découvert , aride , pauvre de végétation , est dévoré par l'ardeur du soleil. C’est là que les maladies mortelles , dites de l'intempérie , les fièvres pernicieuses et putrides, emportent les malades dans les vingtquatre heures , comme il arrive tressouvent à Rome , dans ses campagnes, et dans les terres marécageuses de la Toscane, depuis le mois de juillet jusqu’au mois de novembre de chaque année. Ainsi , d’après l’historien géographe Pomponius .Meta, on peut dire avec raison qu’en Sardaigne la terre vaut mieux que l’air sarde ; c'est ce que le Dante, au chapitre xxix de l’Enfer, (tous atteste :
Quai dolor fora , se degli spedalt
Di Yaldicbiana tra 'I luglio e ’l seitewbre,
£ di Maremina e di Sardigna i inali
Fossern in una fossa tutti insnnbre ;
Tal* ern qui vi « tal puu< n’usciva ,
[ Quai suol venir dalle matcitc membre.
Ces maladies sont produites par les exhalaisons marécageuses tout à fait analogues à celles des marais Pontins, et plus encore par des vents froids qui soufflent inopinément dans la nuit, au milieu des grandes chaleurs, détruisent les tempéraments les plus forts et terrassent l'homme le plus robuste; car ces exhalaisons pestilentielles en veloppent l’atmosphère et agissent sur l’économie , de la même manière que dans les pays des rizières , lorsque la police rurale, par défaut de surveillance , ne s’oppose pas à la stagnation des eaux sur les champs (*).
Lescapitanats d’Oristano et de Cagliari sont les plus infectés; et, pour purifier l’air, on y fait des feux considérables; on brûle dans les champs toutes les mauvaises herbes : précautions qui sont d’une grande utdité dans les pays sujets à des contagions,
(*) Voyez le livre : Solution du problème économico-politique concernant ta conservation ou la suppression de ta culture du riz en Lombardie , avec l'indication des moyens propres à former des rizières , sans porter atteinte à ta salubrité publique, par le cher. De<iregory, vol. in-8. Turin et Paris, 1818.
I,e cap septentrional est suffisamment arrosé: il compte un assez grand nombre de rivières et de ruisseaux d'eaux vives, qui descendent des montagnes et de ses collines boisées, lesquelles fournissent en abondance un combustible excellent à la ville et à la partie de la côte d’Italie appelée la rivière de Gênes.
line importante question de géologie se présente ici ; celle de savoir si la Sardaigne était anciennement contiguë à la Corse. Nous n’entrerons pas dans l'exposé des opinions émises par les savants , qui croient avec fondement que l’espace occupé aujourd’hui par la Mediterranée ne formait dans les premiers âges du inonde qu’un seul continent, qui fut violemment disjoint par les irruptions de l’Océan entre les colonnes d'Hercule , comme plus anciennement encore arriva la séparation de l’Amérique et de l’Asie au détroit de Behring; nous dirons seulement avec Buffon , Cetti et Besson , que , d’après l’aspect des lieux , la nature des terrains et la correspondance des montagnes , il est très - probable que les deux îles étaient unies par le détroit de Saint-Bonifacio.
Nous ajouterons ici que le célèbre géologue l’abbé Giovene de Molfetta avait reconnu en 1807, que dans la mer Adriatique il existe des bancs de tuf fluvial , ce qui l'amena à conjecturer avec, les savants Thompson et Patrini, quece eolfe n’existait pasdans l’origine, et qu’il fut formé par u ne révolution terrestre. Aussi le chevalier Ferrero, dans ses observations, a-t-il reconnu que la chaîne centrale des montagnes qui traversent la Sardaigne comme un véritable noyau primitif, se trouvedansla même direction que la chaîne centrale des montagnes de la Corse, ce qui confirme de plus en plus l'ancienne unité des deux lies.
La population de la Sardaigne , au temps des Romains, pouvait monter à deux millions d'âmes ; et Polybe atteste que cette île était très-peuplée.
Sous la domination espagnole, elle ne comptait plus que trois cent vingt-sept mille habitants; et elle doit au duc de
L’UMVERS.
Savoie, nommé roi de Sardaigne en 1720, d’avoir porté à cinq cent mille, sa population , qui est cependant aujourd'hui diminuée par les émigrations commet ciales; car le pavillon sarde sillonne toutes les mers, et donne la prospérité à beaucoup de côtes maritimes.
Si les nations ont plus ou moins conservé leurs mœurs, leurs habitudes, leur caractère primitif, en raison de leur isolement des hordes du Nord qui ont inondé le midi de l’Europe, notamment l’Italie , et croisé les races par leurs mariages, à cet égard , les Sardes , d’un caractère fier, courageux et sobres, ont peu souffert de l’invasion des Vandales, des Goths et des Sarrasins ; ils ont conservé dans leurs vêtements, dans leurs habitudes , des souvenirs de la domination romaine ou de la fierté carthaginoise , au point d'être considérés, les uns comme Africains et les autres comme Italiens , ce peuple ayant appartenu à différents gouvernements dont nous donnerons l'histoire et les moeurs diverses.
Le peuple sarde , par la singularité de ses mœurs, par son indépendance d’esprit, par la haute opinion de soimême , par son hospitalité généreuse et cordiale, forme à lui seul une nation distincte qui fait partie de la grande famille européenne, dont l’existence sociale se confond dans les nuages des premiers âges du monde. Il fut autrefois célèbre , et à travers le cours des siècles il a conservé, et ileouserve encore la trace vivante de son âge autique et originel, si l'on en croit les traditions historiques les plus reculées. Lorsque Cicéron, dans son oraison en faveur d’Émilius Scaurus , citoyen romain qui , en l’an 700 de Rome, avait été justement accusé de concussion et de rapine durant son proconsulat de la Sardaigne , accuse les Sardes d’être menteurs , d’être descendants des Phéniciens toujours rebelles, toujours turbulents , et comme les Africains, toujours ennemis des Romains (vovez Peyron, Fragmenta Ciceronis), l’orateur éloquent a fait comme tous les avocats, il a jeté sur
les plaignants toute la défaveur; mais il faut aire ici que les Romains qui traitèrent constamment les Sardes en peuple conquis, et firent de la Sardaigne un lieu d’exil et de détention pour les condamnés, y transportèrent les mœurs des criminels de toute l’Italie.
Nous présentons la Sardaigne comme une toile peinte à grands traits , qui doit contenir le clair et l'obscur des vicissitudes d’un peuple , dont l’origine se perd dans le chaos des temps fabuleux , semblable en cela aux premiers habitants de l'Italie, nonobstant les recherches du savant Micaii. Ce fut lorsque l’horizon historique s’éclaircit par la civilisation des peuples des côtes de la Méditerranée que les Sardes devinrent l’objet de la conquête des Orthaginois et des Romains, à mesure que la rivalité desdeux grandes nations prenait de la consistance et que la victoire les favorisait tour à tour.