IV
De la domination des Pisans, des Génois et des empereurs tf.lllemagne en Sardaigne.
La guerre contre les Maures étant terminée, les Pisans rentrèrent alors dans la paisible possession de la Sardaigne, où ils établirent des fiefs qu’ils donnèrent comme récompense a leurs alliés les Génois, sans cependant partager le pays avec leurs confédérés, comme M . Si smoud i a cru devoir l'affirmer. Ils distribuèrent seulement Pile en quatre provinces gouvernéesde nouveau pardes juges, citoyens pisans, installés à Cagliari , à Torres, à Galiura et à A rborea, lesquels s'arrosèrent bientôt des droits de suzeraineté; ils renoncèrent encore à l'usage de leur nom de famille, désormais au-dessous de leur nouvelle dignité, quelque honorable que ce nom pdt être ; et, comme pour embrouiller à plaisir les fastes contemporains, ils ne gardèrent plus ue le prénom en y joignant le titre e la province qui leur obéissait, à l’instar des princes souverains et des évêques : ainsi , le premier juge de Cagliari , en l’année 1050, s'appelait Tor • chitorio, celui d’Arborée Mariant, celui de Torres Gonnario, et relui de Gallura Man/redi. Le pape Grégoire VH, écrivant aux juges sardes, les prie de conserver à l’église romaine l'attachement que leurs ancêtres lui portaient , ce qui prouve que ces place» furent héréditaires. C’est en 1066 que, par leurs rivalités, les juges donnèrent ensuite naissance aux factions guelfe et gibeline, qui pénétrèrent comme une épidémie dans cette malheureuse
SARDAIGNE
contrée, et divisèrent entre eux les Pisans gibelins et les Génois guelfes ou papistes. En 1158, l'empereur Frédéric Bnrberousse déclara que la Sardaigne lui appartenait, et il accorda le titre de roi à un de ces juges, h celui d’Arborée, nommé Barison, moyennant le prix de quatre cents marcs d’argent; ensuite il accorda le même titre au duc Guelfe, son oncle, et enfin il vendit la Sardaigne aux Pisans pour treize mille marcs d’argent, ce qui fut le motif d’une nouvelle guerre entre les chefs de cette république et ceux de Gênes. Ceux-ci, qui avaient prêté à Barison l’argent pour payer le prix dû h Frédéric, ne pouvant installer Barison à Oristano, le tinrent à Gènes prisonnier pour dettes pendant huit ans, jusqu’au payement de l’argent prêté.
Les pontifes romains. Innocent III etGrégoire IX, élevèrentaussi des prétentions sur cette île', et la donation que la belle Adélasie, veuve d’L'balde, l’un des derniers juge-sde Gallura et de Torrès réunis, avait faite de la Sardaigne au saint-siège, en 1239, fut-annulée par le successeur à l’empire. En 1238, Frédéric II fit épouser cette veuve à son fils naturel, le malheureux Enzius, auquel on donna le titre de roi de Sardaigne. Après la mort horrible de ce roi , qui périt en 1273 près de Bologne, dans une cage de fer où il avait été misérablement enfermé , les hostilités entre les Pisans et les Génois recommencèrent, et les premiers furent enfin obligés, en 1295, de céder le château de Cagliari , dans lequel ils avaient élevé les trois grosses tours rougeâtres (voyez planche 4) construites en pierres dures et compactes de la nature du marbre, qu on y voit encore aujourd’hui, et d’abandonner plusieurs bastions de cette belle ville, dont la situation , est si agréable lorsqu’on vient de la mer. Elle s’élève en amphithéâtre depuis le quartier de la marine qui borde le pont , jus-
Îiu’au sommet de la colline où est placé e château (*).
j (*) Cagliari , aujourd’hui 1a capitale de
Avant de parler de la domination aragonaise sur la Sardaigne, nous croyons utile, pour l’intelligence de cet abrégé historique, de donner la série chronologique des juges ou seigneurs qui dominèrent dans les quatre
l’ile, fut fondée bien après Olbia (petit village appelé maintenant Terra Nuova), par les premiers colons de l’ile. Les Romains ornèrent celte ville d’on vaste amphithéâtre, d'un immence aqueduc et de plusieurs autres monuments dont on peut voir encore les ruines. Le point tic vue de Cagliari, pris du côté des promenades publiques, offre le tableau le plus agréable; son entrée par le faubourg Stampaees est imposante, les rues prinei|>aies sont larges, et les maisons sont embellies par de magnifiques balcons à l’italienne. La place de Saiut -Charles est décorée de la statue en broute du feu roi Charles-Félix , tribut de reconnaissance justement dû à ee roi ; ou y voit aussi la première borne de la grande route que ce monarque a fait construire’: là se trouve la slationdes diligences qui transportent les voyageurs jusqu'à Porto Torres.
Le château ou caslello renferme sur le plateau de la colline le plus agréable des qiiatrp quartiers de la ville où résident les autorités , la noblesse et les riches bourgeois. C’est dans le palais royal, vaste et majestueux édifice, sur lequel flotte le pavillon bleu , emblème de la souveraineté de l’auguste maison de Savoie, que le roi Charles- Emmanuel IV et ses quatre frères sont venus dernièrement séjourner; le vice-roi y tient sa représentation. Le bastion de Sainte- Catherine sert de promenade d’hiver; on y voit les restes des fortifications espagnoles.
Cette capitale possède une academie d’agricullure, une imprimerie royale, un musée d’histoire naturelle, un autre d’antiquités nationales , ee dernier formé aux frais du roi Charles-Félix, enfin une université royale des éludes, qui fut fondée dans le septième siècle. En 1788, le poète Rerb-ndis Ange, professeur d’éloquence, y fit prospérer l’étude de la belle littérature.
Le vaste port de Cagliari reçoit et exporte chaque année, terme moyen , pour la valeur de sept millions de livres sardes (la livre sarde équivaut à la livre tournois). Pour se préserver des contagions, à un quart de lieue du port et de la maison de santé; on a construit un lazaret où les bâtiments sont tenus de faire quarantaine.
L’UNIVERS
judicats. titre modeste , et adopté pour ne pas blesser l'enthousiasme des peuples d'Italie, qui ambitionnaient I ancien régime mtricipal, comme nous l’avons déjà fait observer. Les premiers
K étaient nommés par le clergé et iple pour deux ans; mais ensuite, après des discussions politiques, les constitutions civiles furent violées par la force militaire, et les juges furent élus à vie, et plus tard , par testament, ils disposèrent de cette dignité en faveur de leurs enfants, comme Barison et Torchitorio nous en fournissent l'exemple. Il paraît certain que, même avant le onzième siècle , des chefs politiques et militaires ont défendu les côtes de l'ile des incursions; cependant les historiens n'ont pas donné leurs noms. Nous nous bornerons à la chronologie la plus certaine, à partir du onzième siècle de l’ere vulgaire.
I® JUDICAT PS UOtUlt, COMPOSA 1)1 DljL-SBPT CA STOPS.
An 1069. Torchitorio 1 , juge.
1071. Onroco ou Oroco.
10U0. Arxonc, père de Constantin.
1089. Constantin I, roi et juge.
i*o3. Turbino de La cône , usurpateur.
1108. Torchitorio II, ou Mariano.
it3o. Constantin II, mort sans enfants.
* * 4 * • Salucio ili Lacone.
1164. Pierre, fils de Gonnario, juge de Torres. 1191. Guillaume de Massa, qui expulsa son pré* déewseur.
iai5 Benoîte, épouse de Barisone, fille de Pierre. »ai8. Cbslde Visconti, Pisan, ffl» de Lambert. 1139. Guillaume II de Mas«a.
**53. Jean ou Chiano, son Gis.
n58. Guillaume III, dit Cepnla , Gis de Rufo, dernier roi de ce judicat.
a® judicat d'as bob t a (*), caar-Lixo okistabo
ATEC Ql 11*11 CARTOB3.
An io5o. Mariano I, de Zari.
1073. Orzocorre I, juge.
108 r. Torbeno , Gis de Nibatla et du précédent. >096. Orsocorrc II, époux d'Orru Marie.
110a. Comiia I, Orru , beau-père.
iiïo. Gonnario, epoux d'Orru Uélèue.
*l3i. Constantiuo II.
ir4o. Comiia llT son fils.
11 58. Barisone, roi de Sardaigne , fils du précèdent.
1186. Pierre I avec ügone 1 Babo (*‘).
(*) Les historiens croient qn’on a donné à celle contrée le nom d 'Arhorea , parce que dans ce judicat il existe beaucoup d’arbres.
( ) Le consul Burano de Gènes mit en |K>ssession par un compromis les deux juges
1191. Pierre I avec l'gone 11 ,ion fil», lin. Constantiuo II.
ia3o. Pierre II.
125a. Comiia III.
ia53. Guillaume, comte de Cspraja.
1282. Mariano II , dit Uor.icello, Pisan.
1299. Chiano, Gis de Mariano, ou bien Tosorato de l'Uberti.
3° JV Dit AT DK TOKKKS OC LOOADOSO, COMPOSA #t VIS OT CAKTOHS.
An io5o. Gonnario I.
io58. Comita I.
lofll. Barisone, roi de Sardaigue.
1069 Tança André.
1073. Mariano I, roi.
ma. ConstaDtin I.
1117. Gonnario 11 de Torres, mort moine à Clatrvaua.
nfi4- Barisone II, frère de Pierre.
1190. Constantin II.
1191. Coniita II, usurpateur.
iai8. Ma riano 11, père d’Adétasie.
ia33. Barisone III, sou fils, qui fut amure* dans une rébellion.
ia36. Adétasie arec Lbalde de la Gallon. 1238. Adclosie avec En/ius, enfant naturel de Frédéric II.
127a. Zancbe Michel, dernier roi. Voyez If Dante, chaut xxn, Inferno.
4® Jt'DICAT DK OALLCB A , AT A !• T DIX CABTOSIi CHUT -AI EU A xftl'lW A , VI LL* OSTSHTS.
Au io5o. Manfredi, envoyé par les Pissns. io58. HjI-Io ou Ubuldi.
1073. Constantiii I, premier roi.
io79- Saltaro, son fils, mort sans enfants. 1092. Torgodorio, rxcoimntiiiic dans le concile provincial de Torres.
1 1 16. Ottocorre di Gunale.
1160. Constantin II di Lacone.
t«73. Bamsone, fils du precedent, roi de la Gallura.
no3. Lambert Visconti, Pisan.
lair. Comita 11 de Torres, usurpateur. aidé p*f Guillaume de Cagliari.
1218 Uhald , mari d'Adrlasie 1257. Jean ou Chiano Visconti.
1282. Nino ou Ugolin de Scolti , Pisan. époux de Béalrix d'Kste.
i3oo. Jeanne, fille de Jiino.
On a fait des recherches sur l'étymologie historique du nom de juge ou podestat, dignité judiciaire et suprême qui était , depuis Othon le Grand , confiée par les consuls des république italiennes, ou par le conseil des anciens, à un étranger, et pendant un temps limité, afin d’empêcher l’usurpation du pouvoir et la vénalité dans l’exercice de la justice. Frédéric I"
qui se disputaient le pouvoir , en les obligeant à payer à la république génoise une dette qui, par la mon de Karison le pert, restait encore à acquitter.
SARDAIGNE
Barberousse, homme d’un grand génie, ne pouvant , par la force des armes, apaiser cet esprit d’indépendance et de liberté que la ligue des villes lombardes avait depuis le onzième siècle constamment excité, renonça, par le traité de Constance de l'an 1 183 , à toutes ses prétentions royales , en retenant le droit de nomination des podestats. C’est cette autorité que les Pisans et les Génois, en délivrant la Sardaigne des Maures, ont, à notre avis,, exercée pendant quelque temps. D’après les statuts, le juge ou podestat ne pouvait accepter aucun présent quelque petit qu'il fût; il ne pouvait exercer le moindre commerce, il ne pouvait dîner en ville; il était tenu de convoquer une assemblée de jurés dans les affaires majeures. Après l'expiration du temps , il était assujetti à une enquête publique en présence des huit syndics de la communauté. Ces statuts étaient sages , mais il ne faut pas croire u’ils aient été observés par les juges e la Sardaigne comme ils furent pendant longtemps maintenus par les podestats des républiques lombardes , car nous voyons par l'aperçu historique et par le precedenttableau'chronologique, que les juges sardes ambitionnèrent bientôt le pouvoir royal et l’hérédité de cette suprême magistrature, et la faculté de réunir sur une seule tête plusieurs judicats. Cette ambition fut la cause de guerres de rivalité entre les quatre chefs ôps provinces et entre les Pisans et les Génois, rivalité d'où naquit une certaine apathie des peuples, et ce défaut d’accord dans l'intérêt commun qui appela bientôt la domination ou la tyrannie espagnole, cause de la diminution constante de la population et de la richesse nationale.
Domination des rois d'Aragon et (F Espagne en Sardaigne.
La puissance des Pisans étant un peu déchue, le pape Boniface VIII en profita; professant les mêmes princi-
en 1297 l’investiture à Jacques II, roi d’Aragon, sous la condition qu’il lui prêterait un hommage annuel , et qu’il irait faire une croisade en la terre sainte. En 1306, une flotte aragonaise fut expediée pour faire la conquête de la Sardaigne; mais les Pisans. qui étaient encore en possession d’une partie de l'ile, ainsi que les Génois, se voyant menacés , conclurent une trêve de vingt-cinq ans; et ce ne fut qu’en 1323 qu'une nouvelle flotte aragonaise de soixante galères, sous les ordres de l'infant don Alphonse, prince royal, accompagné de Donna Teresa, sa femme, et de b fleur de la noblesseet des plus braves guerriers de l'Aragon, de \alence et de la Catalogne, mouilla le 13 juin devant Oristano (*).
Dans le vaste golfe de cette ville, Alphonse, fils de Jacques, débarqua vingt-cinq mille hommes et trois mille cavaliers; cependant celte force n’aurait pu suffire à l'entreprise, mais Alphonse eut recours à la corruption, et, ayant gagné plusieurs seigneurs pisans et génois qui étaient établis dans Pile, notamment les Arborai, les Mulaspina, les Koccabeti et les Doria, il s empara de Cagliari, ville principale du royaume, après la mort du brave amiral Mainfroi de la
(*) Celle ville ( planche 5), fondée vers l'année 1070, bâtie et agrandie aux dépens de l'antique cité de Torrtt, détruite par les Sarrasins , était beaucoup plus peuplée à l'époque du judicat d'Arborea. On voit encore des pans de ses anciennes murailles et deux |icntes, dont une conduit au port: l'aulre, surmontée d'une tour, offre k la vue la cloche de la ville du colé de la roule de Cagliari. Le mauvais air fui cause de la dépopulation de eette ville; elle ne romple plus aujourd'hui que six mille habitants. Les oranges , les grenades , les melons et tous les légumes y sont, grâce à la ferlililé du sol , d'une grosseur étonnante et d’une qualité supérieure. Le seul édifice remarquable à Oristano est la ralhédrale, grande et belle, ornée d’un clocher isolé dont l’architecture est élégante. Le territoire de cette province est le plus abondant en grains. C’est en cette ville qu'on a établi les plus magnifiques magasins de prêt de blé aux agriculteurs.
L'UNIVERS
Gfierardesca. Les Pisans furent forcés, par le traité de 1324, d'abandonner la possession de cette Ile si avantageuse pour leur commerce.
Le roi d’Aragon, homme plein de sagesse, récompensa les Arborei et les autres seigneurs de son parti; il caressa même, en bon politique, ses ennemis, en sorte qu’une nouvelle tentative de la part des Pisans échoua ; et en 1326, la Sardaigne resta délinitivement à l'Espagne.
Les Aragonais, devenus par les droits de conquête et de convention, souverains de la Sardaigne, s’occupèrent de la soumettre tout entière et d’v établir une sorte de régime constitutionnel en faisant l’ouverture du parlement des cortès.
Alphonse IV qui remplaça son père, le roi Jacques, décédé en 1328, fit tous ses efforts pour établir la paix entre les Arborei et les Doria; mais sa mort, arrivée en 1356, et une peste affreuse, causèrent de graves maux à la Sardaigne. Don Pedro, dit le Cérénumieux, son successeur, vint à Cagliari ; et le 15 avril, jour de Pâques en 1355, il publia une nouvelle constitution , par laquelle il appela les hommes les plus éclairés et les plus riches de la Catalogne, d’Aragon et de Valence, à résider en Sardaigne et à participer au gouvernement représentatif des cortès, afin de
firevenir par ce moyen les maux que 'absence des feudataires ca.usait aux habitants du pays.
Les Arborei se soulevèrent de nouveau à Oristano, où Hugues IV, juge de la ville, fut massacré par les révoltés, qui, dans une assemblée nationale, proclamèrent la république.
Donna Eléonore sa sœur, éjtouse de Brancaléon Doria, revendiqua le trône pour son fils; elle fut. par la charte dite de Logu, la législatrice des Sardes, qui, depuis 1421, ont conservé jusqu’à nos jours les institutions des cortès, toutefois avec quelques modifications.
Le quinzième siècle fut remarquable par la naissance de plusieurs femmes célèbres dans l’Ile de Sardaigne : après
Eléonore, nous signalerons Jeanne Ir'(*), reine de Naples, si fameuse par ses quatre mariages , par ses crimes et par ses malheurs ; Marguerite , reine de Danemarck , dont la politique parvint à réunir, par l’acte de Calmar, la Norwége et la Suède; Philippine qui, ayant appris que les Écossais venaient d’envahir le royaume d’Angleterre en l’absence d'Édouard IV son mari, marcha elle-même à la tête de son armée, fit prisonnier le roi David II avec la fieur de la noblesse écossaise et le conduisit en triomphe à Ixmdres. Nous ajouterons à ces héroïnes sardes la fille du bon roi Rene, Marguerite d’Anjou , quoique d’une époque plus récente. Cette femme forte et courageuse, après avoir soutenu avec fermeté dans douze batailles les droit» de son mari et de son fils, apres avoir vu le premier lâchement assassiné, le second poignardé de sangfroid par le cruel duc de Glocester, devenu depuis l’infâme Richard III, cette femme, dis-je, fut emprisonnée dans la tour de Londres, puis réduite à dévorer ses chagrins dans l’asiie que Louis XI lui donna en France; cette princesse mourut en 1482 à Dauipierre près de Saumur.
Le décès d’Éléonore transmit le trône à Mariano V, son fils, qui mourut sans enfants; alors la noblesse appela à la succession un neveu d’Éléonore, le vicomte de Narbonne Lara François. Celui-ci, ne pouvant se soutenir, vendit sa possession au roi d’Aragon, qui, apres bien des difficultés, paya la somme de cent mille florins d'or au vicomte Lara, et devint possesseur du trône de Sardaigne. Alphonse V, dit le Sage, visita Vile, et en 1421 convoqua a Cagliari le parlement des cortès; il étendit à tout le royaume la charte d’Éléonore, il éta-
(*) C’est pour amuser rette reine lascive que Jean Boccace, appelé à sa cour ver» v Î74, récitait ses historiettes galantes; mais pour ne pas reprocher à Jeanne ses crimes si odieux, il ne lui aura certainement psraconté les infortunes de la vertueuse Gnselda, si fidèle à son mari.
SARDAIGNE
blit ensuite une administration uniforme et régulière, en laissant aux Sardes les places et les emplois les plus importants A cette époque, on vendait misérablement les peuples pour de l’argent comme des troupeaux.
En 1458, l’Aragon et la Sardaigne eurent h déplorer la mort d’Alphonse le Magnanime , de ce roi qui ne craignait pas de parcourir seul les rues de la capitale , et qui répondait a ses courtisans, à ses ministres , et à tous ceux qui s’efforcaient de l’éloigner de ses sujets pour que la vérité ne fût pas connue de lui : Un père a-t-il rien à craindre au milieu de ses enfants ? Ne suis -je pas là dans ma famille? paroles mémorables , louable exemple à suivre!
Le successeur fut don Jean II, lequel , après avoir gouverné pendant Quelque temps la Sardaigne en paix , fut attaqué parles troupes des Arborei , seigneurs a'Oristano ; ceux-ci , après quelques victoires, furent ensuite battus par de nouvelles troupes venues de la Sicile, et leur famille s’éteignit.
Le roi d’Aragon réunit alors la Sardaigne tout entière à sa couronne et prit le titre de marquis d’Oristano, titre qui appartient encore aujourd'hui au roi de Sardaigne, prince du Piémont.
Ferdinand le Catholique, héritier de don Jean , après avoir détruit le royaume de Grenade, dévoré par des dissensions intestines et par la corruption morale , fixa l'organisation politique de la Sardaigne, en abolissant les privilèges et la puissance des feudataires nisans et génois , qui fomeniaient les désordres et tentaient une révolte à leur profit; il bannit les juifs qui , par des usures énormes , appauvrissaient les familles ; et , comme la population était beaucoup diminuée, il obtint du pape Alexandre Vil la réduction des sièges épiscopaux jusqu'alors trop multipliés.
La découverte du nouveau monde éleva l’Espagne au plus haut degré de richesses , dont la Sardaigne eut aussi sa part, en raison de l'étendue de son commerce maritime, car les Sardes
furent toujours des navigateurs entreprenants et intrépides.
A cette époque remonte aussi la découverte des Indes orientales par le navigateur Vasquez Gama. Elle fut aussi trés-avantageuse au commerce des Sardes , qui déployèrent plus d’activité . animés qu’ils étaient par l’attrait des richesses orientales dont on vantait l’éclat.
La tille de Ferdinand le Catholique, la princesse Jeanne, mariée à Philippe Ier d’Autriche, donna pour successeur au trône de l’Espagne, des Deux-Siciles et de la Sardaigne, Charles-Quint, qui, ayant pris pourconseiller et grand chancelier le célébré cardinal Arborio Mercurin de Gattinara en Vercellais, parvint à s’établir l’arbitre des royaumes et à assigner une nouvelle epoque à l’histoire moderne.
La Sardaigne, sous un vaste empire telqueceluideCharles Quint, ne formait qu’une très-petite portion ; cependant, en 1519, d’après les sages conseils du même cardinal Arborio Mercurin de Gattinara (*), grand chancelier, l'empereur ordonna que les cortès sardes fussent assemblées. La nation ayant pris dès lors une attitude forte, en donna une preuveen 1527, lorsque la guerre divisait l’empereur et François I"; c’est alors qu’une flottefrancaise, commandée par André Doria , débarqua sur les plages de Longo Sardo une armée de uatre mille hommes, qui, sous les orres du général Uenzo Ursino daCeri, firent inutilement le siège du château Aragonée: toujours repoussés par les habitants, ils se dirigèrent sur la viile de Sassari qu’ils occupèrent un instant ; mais ils furent bientôt obligés de regagner leurs vaisseaux , après avoir perdu beaucoup de soldais.
Les Sardes doivent à ce grand empereur, qui vint les visiter escorté par la plus puissante et la plus brillante
(’) François 1", en i5a5, élail prisonnier à Madrid, et la duchesse d'Alençon, pour obtenir la délivrance du roi son frere, fit de vains efforts auprès de Mercuriu de Oattinara. Vovez l. Il , Sloria délia Perccllest letleratura de 1824.
L’UNIVERS
armée navale réunie dans le port de Cagliari, 1* la punition des vicerois, qui, à l’exemple des anciens préteurs romains, avaient opprimé les insulaires ; 2° le mélange de la noblesse espagnole et de la noblesse sarde, avec privilège pour les seuls nobles habitants de l’Ile; 3“ le droit d'être jugés, même pour crime de lèse-majesté, par sept de leurs pairs. C’est lui aussi qui , par son expédition (*) de Tunis, en 1535, délivra les côtes de la Sardaigne et ses ports, des incursions continuelles des pirates barbaresques qui furent détruits, en 1541, par une année stationnée en la ville d’Algliero. Après l’abandon inconsidéré de l’empire et du trône par ce grand monarque , en 1557 , les pirates reparurent. L’abdication de Charles-Quint étonna l'Europe tout entière; son empire fut partagé entre Ferdinand son frère et Philippe II son fils, qui, outre les Espanes avec le Portugal , posséda la Saraigne, à laquelle, après avoir, en 1564, établi àCagliari le magistratefetfa reale udienza, \\ donna des lois trèsimportantes. C est lui qui, au moyen des cortès , introduisit d’utiles réformes , en législation criminelle , par l’abolition de la peine du talion et de ces tourments affreux qui subsistèrent longtemps ailleurs, en agriculture, par les progrès qu’il fit faire à la plantation des arbres, et l’encouragement des semis; mais le régime dotal, introduit au préjudice des malheureuses filles, rendit les garçons moins actifs au travail.
Dans lesdernicresannéesdu seizième siècle, Philippe III succéda à son père, et parvint a chasser entièrement les Maures d’Espagne; il propagea l’instruction en Sardaigne par la fondation d’une université à Cagliari, en 1G04; activa le commerce par l’introduction de nouvelles fabriques et manufactures, et encouragea l’agriculture par
(*) D’après l'historien Grégoire Leti, dans celle expédition on délivra onxe cent dix-neuf Sardes qui étaient dans l’esclavage. Il était réservé à Charles X de détruire en
s83o la piraterie barbaresque.
la nomination d’un ceaseur pour l'exécution des règlements; enfin il ordonna au gouverneur général, le duc de Gandia, de convoquer en 1615 les cortès du royaume.
Le gouvernement de Philippe IV, qui occupa le trône de 1621 à IC62, n’oflrit rien de remarquable pour la Sardaigne, sinon la promulgation d'une loi oui obligea les cultivateurs à greffer les oliviers sauvages , sous peine d'amende, et la publication de la collection des sanctions pragmatiques des rois d'Aragon, réunies, en 1633, dans un code par François Vico, jurisconsulte et historien.’
Les Sardes, fidèles à leur roi, chassèrent, en 1637, le comte d’Harcourt qui s’était emparé d’Oristano, et l'obligèrent à regagner la flotte française qui , dans la guerre d'alors, avait fente un coup de main sur 111e, et qui fut repoussée par les seules troupes nationales (*).
Sous la régence d’Anne d’ Autriche, pendant la minorité de Charles II son fils , une scène tragique eut lieu dans cette île vers l’an 1665. Le trésor de l’Espagne était vide; le vice-roi , gouverneur de la Surdaigne , avait demandé aux cortès un subside extraordinaire de quatre-vingt mille écus, qui fut refusé, parce que, comme les états le représentèrent , le pays avait eu à souffrir pendant trois années du fléau des sauterelles, fléau qui vient ordinairement de l’Afrique. Le marquis Lacoui , homme d'une modération et d’une probité à toute épreuve, avait conseillé qu'on accordât le subside avec des conditions : mais les autorités, fières et hautaines, reçurent mal la députation, refusèrent de traiter, et le malheureux marquis fut assassiné. Le gouverneur, soupçonné d'être l’agent de cet acte de cruauté , fut massacré en plein jour dans les rues de Cagliari (**). La nouvelle de tous ces faits
(*) L’historien (.'.anales nom a donné l« details de ee fait d'armes. Vol. in-8, i63;.
(**) L'historieu Manno donne le dois d» conjurés, qui appartenaient aux premier»
familles de l'ile.
SARDAIGNE
dériva bientôt à Madrid ; alors la reine envoya M. de Saint-Germain , homme fier ét capable, qui se rendit maître des conjures. Trahis par d’Alresi, qui leur lit croire une nouvelle insurrection, ils quittèrent Piice, et furent massacres dans la petiteîlede Rossa (*), près de Castel Sardo et de Porto Torres, l’ancienne Turris Lybia, dont l'archevêché a été transporté à Sassari, belle capitale de Loeudoro, située sur la pente douce d’une petite montagne qui porte son nom (planche 6 (**)).
Pendant quatre siècles la Sardaigne resta sous la domination espagnole; et Charles-Quint,ce prince d'unesi grande activité et si bien secondé par d’excellents ministres, fut le seul, comme nous l’avons remarqué, qui vint la visiter en personne.
Au commencement du dix-huitième siècle, lafiardaigne occupa une place plus digne dans les pages de l'histoire européenne; érigée en royaume, elle plaça sa couronne royale sur la tête d’un prince d'une des plus augustes et plus anciennes dynasties qui , depuis Je dixième siècle, dominait en Savoie, (le prince, depuis l’an 1050, époque de son mariage avec Adélaïde, marquise de Suse, s’était étahfl a Turin, où il avait obtenu ie titre marchioual de la belle Italie.
Un roi espagnol avait, comme nous l’avons vu , donné , en 1355, à la Sardaigne , un gouvernement représenta-
(*) Le seul marquis de Cea , vieillard respectable, fut conduit en triomphe à (agliari , et y fui , comme noble , condamné À la décapitation.
(**) Sassari forme un amphithéâtre qui ravit la vue ; ses coteaux sont couverts d’oliviers, d’orangers, de cédrat», de vigne» fl d’arbres fruitiers, et sa plaine est appelée le paradis terrestre de la Sardaigne. Les sources d’eau de fontaine sont nombreuses, et celle A' Arqua Chiara, située à quelque distance de la vile, était fort estimée par les anciens Romains, qui avaient construit un squeduc, dont on voit encore les ruines, pour l'usage de la colonie de Turris Lybisonis, dont parlent les auteurs.
2* Livraison. (Sardaig>e.)
tif ; et cinquante ans après , tandis que l'Angleterre était livrée aux horreurs de la guerre civile, signalée par des roses blanches et par des roses rouges, une reine magnanime, la célèbre ÉÏeonore Arborée, publia, sous le nom de Car ta costituiionale, une législation civile et criminelle qui fit honneur à la nation. Cette charte est encore en vigueur aujourd'hui , toutefois avec des modifications que nous énoncerons plus tard.
Quoique les rois d’Espagne fussent, dans ces derniers temps, seigneurs des Deux-Siciles, du duché milanais et de l’Amérique méridionale, cependant, malgré retendue et la grandeur de leur puissance, ils regardèrent toujours la Sardaigne avec un œil de prédilection, et ces deux nations conservèrent une fierté de mœurs et des habitudes tout à fait analogues.
L’autorité royale, modifiée, comme nous avons vu, par les notables dans la discussion des intérêts de l’État, était exercée par un vice-roi qui avait la suprême administration civile et politique ; il était cependant obligé de conférer avec les juges de l’audience royale, lorsqu'il s'agissait de traiter une affaire d’un grand intérêt , ou d’exercer le droit de grâce.
Cette magistrature avait le droit d’inspection sur les personnes que les feudataires désignaient pour rendre justice, et par la voie d’appellation elle corrigeait leurs jugements; elle surveillait aussi leurs mœurs et leur conduite personnelle.
La tin du dix-septième siècle fut mémorable par une peste affreuse qui réduisit la ville de Cagliari à la moitié de sa population , et par la mort du roi Charles 11, prince faible et irrésolu, qui laissa, en novembre 1700, ce fameux testament, dans lequel il appelait au troue d’Espagne le petit-fils de Louis XIV, le duc d’Anjou : testament qui alluma la guerre sanguinaire dite guerre de la succession.
Bientôt commencèrent en Italie les hostilités des Austro-Sardes contre les Franco-Espagnols. En 1706, le prince Eugène de Savoie, général en chef,
L’UNIVERS
remporta une éclatante victoire, à la suite de laquelle il délivra non-seulenient la ville de Turin, mais il occupé l’Italie tout entière.