‹ EspagneChapitre 55 sur 153 · S VI · texte numérisé non relu

S VI

De la cession de Vile au roi de Sicile ficlor Amédée II, de Sacoie.

A la fin du dix-septième siècle, la mort sans enfant du roi Charles II . de ce dernier rejeton de la branche d'Autriche qui régnait en Espagne, donna des droits à la couronne à Louis XIV, à l'empereur d’Autriche, au roi de Bavière, au roi du Portugal et au duc de Savoie, qui mirent en avant leurs prétentions comme parents plus ou moins proches du défunt. Le meilleur droit appartenait à la France, car pour elle subsistait le testament du 2 septembre 1700, par lequel Charles II appelait au trône d’Espagne le due Philippe d’Anjou, en lui substituant les autres prétendants sus-nommés, et avec défense de réunir les deux couronnes. Le petit-fils de Louis XIV prit le nom de Philippe V, et fut reconnu par les Espagnols et par les Sardes. Une guerre très-vive continuait en Italie et en Flandre entre les Autrichiens et leurs alliés contre la France et l'Espagne; mais le peuple sarde ne prit aucune part aux événements avant l’année 1 707, dans laquelle i I accorda des subsides à son souverain Philippe V. La rivalité entre deux familles puissantes éclata aussi dans l’île, celle du marquis de Laeoni, fidèle à Philippe, contre la famille de Villasora, partisan des Autrichiens et de l’archiduc : les deux factions troublèrent la paix, et la présence de la flotte anglaise décida la victoire en faveur de l’archiduc Charles d’Autriche, qui occupa Terre-Neuve pendant que les Anglais bombardaient la ville de Cagliari; ce fut alors que le duc d’Autriche bouleversa les rangs de la noblesse en distribuant des titres à profusion. Le roi de Portugal et le duc de Savoie abandonnèrent bientôt le parti de la France et de l'Espagne; car les gouvernements n'ont point de parents, disait le duc de Savoie avec rai-

son , et il dut consentir à ne pas défendre la cause de ses propres filles pour l’avantage des peuples. Les Francis prirent successivement possession e la Savoie et de plusieurs villesdu Piémont; mais, après les pertes éprouvées au siège de Verrue en 1705, après la bataille donnée en 1700 par le prince Eugène de Savoie, et après la délivrance du siège de Turin, ils se retirèrent au delà des Alpes. En 1709, le froid et la famine contrarièrent les projets du grand monarque, qui fut forcé de demander la paix aux Hollandais qu’il avait autrefois traités avec tant de hauteur; mais ses propositions étant repoussées, Louis XIV, à la demande de son petit-fils, envoya en Espagne le duc de Vendôme, qui triompha des Autrichiens commandés par l’archiduc Charles; et, en 1711, la mort de l’empereur Joseph U r d’Autriche et les victoiresduducde Vendôme changèrent la fortune et la malheureuse position de Philippe V. Ce môme archiduc Charles, devpnu empereur sous le nom de Charles VI, quitta l’Espagne pour aller à Vienne, et les Anglais reconnurent qu’il y avait de la folie à épuiser leurs trésors dans le but d'accumuler plusieurs couronnes sur la tète du nouvel empereur.

Les plénipotentiaires de la F’ rance et de l’Angleterre ouvrirent les conférences à Utrecht le 29 janvier 1712; et, par le traité de paix signé en 1713, les Anglais eurent iMinorque et Gibraltar; on assigna le royaume de Naples et la Sardaigne à l'Autriche; l ile de Sicile au duc de Savoie pour prix de son alliance avec l’Autriche, laquelle, mécoutente du partage, entretint la guerre civile en Catalogne jusqu’en 1715, époque de la mort de Louis XIV.

Alberoni, homme de génie, protégé par la reine Elisabeth, parvint à être nommé premier ministre, et fut revêtu du manteau de cardinal. Il réforma la politique du cabinet espagnol; et, tandis que l’Autriche était aux prises avec le Sultan, et que la France était embarrassée dans les querelles de la régence et dans les projets de rétablir les Stuarts sur le trône

SARDAIGNÈ.

d’Angleterre, Alberoni fit en seeret partir une (lotte du port de Barcelone pour surprendre les Autrichiens à Cagliari, ou, le 13 septembre 1717, ils firent leur entrée après plusieurs jours de combat; alors les Autrichiens se retirèrent en Corse. Les espagnols, fiers de cette première conquête, enlevèrent ensuite, en 1718, la Sicile au duede Savoie par l’occupation de Païenne, et , en 1719, l'empire d’Autriche, la France et la Grande-Bretagne, s’unirent dans une triple alliance pour déconcerter les vastes projets du cardinal Alberoni, et ils déclarèrent la guerre à l’Espagne, dont le premier objet fut de jeter des troupes en Sicile, de demander le renvoi de l’audacieux ministre, et d’engager Victor-Amédée à prendre en échange la Sardaigne avec la même souveraineté, sauf la réversibilité du royaume sur l’Espagne, à défaut de successeurs mâles dans la dynastie savoyarde. On régla les détails de l’évacuation de la Sardaigne par une convention en vingt-quatre articles, dans l’un desquels il était dit, selon Mimaut, que le nouveau roi promettait solennellement la conservation et l’observation des lois fondamentales, privilèges, statuts et coutumes du royaume.

Victor-Amédée II, représenté par le général Desportes, prit possession de la Sardaigne par acte du 8 aoôt 1720; placé désormais au rang des têtes couronnées, sans autre ambition, il fut médiocrement satisfait d’un arrangement qui mettait (in aux troubles d’Europe, et s’empressa d’améliorer l’état d’une population depuis si longtemps abandonnée, appauvrie, et qui lui était à charge.

Le nouveau roi envoya le baron de Saint-Rémv pour organiser l’administration; il fit généreusement la remise aux Sardes du don qui , d’après les anciens usages, lui était dô à son avènement au trône ; et, pour préserver ses nouveaux sujets des malheurs de la pfstp qui dépeupla Marseille en 1720 , il établit une magistrature sanitaire avec un sage règlement qui fut longtemps Co vigueur.

Le roi écrivit au baron de Saint- Remy : 1° de ne pas examiner les opinions politiques, mais bien la capacité et la probité des personnages aspirant aux emplois; 2* de ne pas heu rter les étiquettes et les anciens usages; 3° de ne pas changer l’idiome catalan vulgaire pour introduire tout à coup la langue italienne, qui est peu à peu devenue la langue nationale.

Les immunités ecclésiastiques protégeaient les criminels; il fallut un concordat. Le marquis Ferrero d’Ormea fut envoyé à Rome, et Benoît XIII ayant entendu les projets loyaux du savant magistrat, se leva de son siège pour l’embrasser, charmé de sa franchise et de sa probité.

Victor-Amédée II abdiqua, en 1730, le trône en faveur de Charles-Emmanuel, prince de Piémont, son fils.

La royauté de Charles - Emmanuel III fut la source d’une éclatante prospérité pour l’ile, car a peine monté sur le trône en 1730, il encouragea les sciences, les lettres et les arts, par une sage réforme des universités de Cagliari et de Sassari; il établit ensuite une administration des hôpitaux, un système monétaire duodécimal; il encouragea le mariage des pauvres filles en leur accordant une dot de 200 livres. Il fonda de plus les magasins de prêt du blé, fondation qui fut très-avantageuse et qui augmenta les produits agricoles, moyennant la subvention faite annuellement aux laboureurs d’une quantité de blé nécessaire pour la semaille, qu’on rendait à l’État au'nioment de la récolte.

L’établissement en Sardaigne des offices d’insinuations , ou dépôts de tous les actes des notaires, ordonné ar l’édit de 1738, fut l’une des plus elles institutions d’Europe : c’est là qu’on conserve le double des actes qui assurent la succession des familles et la propriété immobilière.

La paix de 1738 augmenta les États du roi des provinces de Tortona, Novnra, et la richesse du trésor royal fut utile à la Sardaigne. Par des moyens énergiques, furent détruites plusieurs bandes de brigands et de malfaiteurs,

L’UNIVERS

qui , ayant encouru la disgrâce de la justice, s’étaient retirés dans les montagnes pour se soustraire aux poursuites.

La poste aux lettres, institution inconnue aux Sardes, fut établie en 1739, et le commerce et les relations des familles en reçurent une plus grande activité. Pour animer l’esprit belliqueux des nobles Sardes, le roi , à l’occasion de la nouvelle guerre en 1744, ordonna la création d’un régiment national qui a toujours existé depuis la paix signée en 1748.

Le génie de Cbarles-Emmanuel III, secondé par les ministres d'Ormea, S. Laurent, de Gregory et Bogini, fut particulièrement dirigé vers les institutions de la paix. La Sardaigne était son objet de prédilection; et sa mort, ainsi que la retraite de Rogini, furent deux malheurs irréparables pour la nation sarde.

L’historien Manno, t. IV, n. 290, attribue au ministre Bogini la nouvelle législation sur le système monétaire suivie en 1768 dans les États du roi de Sardaigne. Il ajoute que par la protection accordée à la Sardaigne, la

opulation de trois cent soixante mille

abitants fut portée à plus de quatre cent trente mille à la mort du roi Charles-Emmanuel.

Victor-Amédée III succéda à son père en 1773 : alors l’administration ne fut pas aussi active , car il changea trop souvent de ministres, et les vice-rois exerçaient un pouvoir arbitraire. On accordait un sauf-conduit aux criminels, même l’impunité, pour faire tomber d’autres coupables entre les mains de la justice, ce qui démoralisa le peuple et lui inspira l’idée de la vengeance, idée déjà en rapport avec ses mœurs.

L’invasion des armées françaises dans la Savoie et dans le comté de Nice, en septembre 1792, fut suivie du projet d’une descente en Sardaigne, projet qui fut mi? à exécution par le contreamiral Truguet vers la fin de la même année (28 décembre), avec une escadre de trente bâtiments de guerre, dans le but de s’emparer de l'ile, tandis que le roi soutenait avec peine

une guerre malheureuse pour tâcher d’empêcher la descente en Piémont des deux armées républicaines maltresses des Alpes et des Apennins. Les Sardes , abandonnés à eux - mêmes , résolurent de résister à l’ennemi commun; ils attaquèrent quarante soldats français, qui , débarques d’une frégate, occupaient le pontdcSainte-Calherine.

joignant l’ile de Saint- Antioche à la grande île dans le golfe de Palmas. Celte attaque fut opérée par sept paysans à cheval , sans ordre , mais avec une telle impétuosité, qu'aux premiers coups de fusil ils tuèrent dix ennemis, en blessèrent plusieurs, et mirent l’épouvante parmi les autres.

Un seul des sept guerriers sardes survécut, et, revêtu des dépouilles de trois soldats, ce nouvel Horace vint recevoir les félicitations du camp tout entier, témoin de cette action.

L’escadre française s’éloigna, et revint, le 23 janvier 1793, se placer à l’entrée de la rade de Cagliari.

Le contre-amiral Trnguct envoya des parlementaires qui furent reçus par une décharge de mousqueterié. I. escadre fit le siège de la place, et pendant quarante-huit heures lança plus de quinze mille projectiles, croyant opérer une révolte en faveur de l'étendard tricolore ; mais les Français voyant que les assiégés répondaient vigoureusement à l'attaque, en conclurent qu'ils avaient été trompés. Alors l’amiral ne pouvant prendre la ville, ordonna le débarquement sur la plage de Quarto, qui fui opéré sans résistance, car la cavalerie volontaire et la milice nationale se retirèrent près des petits forts. Les Français craignant d'être enveloppés par ces troupes , dont ils avaient éprouvé les rapidesévolutions,etd’étre trahis, comme on disait alors, reculèrent en désordre, et, se prenant pour des ennemis, ils se fusillaient les uns les autres. Un fait digne de remarque, (ajoute Miinaut), c'est que dans le nombre des militaires qui faisaient partie de ce corps anarchique, composé à la hâte de gardes-côtes et de volontaires marseillais, se trouvait un jeune officier d’artillerie, qui de-

SARDAIGNE

puis est devenu le héros de la France. •Nous regrettons ici que le chevalier Manuo ait limité son histoire au premier jour du règne du roi Victor- Amédée III ,^et nous ait privés de ces faits historiques (*).

L’amiral Truguet avant été rallié par l'escadre de Latouehe-Tréville , qui venait de Naplrs, ordonna le 15 février une nouvelle attaque contre Cagliari , et par un feu bien dirigé ruina plusieurs maisons et le fort deSaint-F.lie.

I.esassiégés étaient réduitsà la dernière extrémité,' lorsqu’une tempête horrible mit la flotte hors de service, et on put a grand’ peine opérer rembarquement (les troupes françaises, qui se dégoûtèrent de cette entreprise.

C'est alors que le- roi Victor- Amédée fit inviter les Sardes, par une députation des chefs insulaires, à demander des faveurs : cette députation, arrivant à Turin, sollicita le rétablissement des anciennes cortès fondamentales composées du clergé , de la noblesse, et des communes; elle demanda aussi les privilèges analogues.

Ce système représentatif, propre a différentes nations, était dd aux Goths, si mal à propos calomniés par l'ignorance et par le préjugé, car ils apportèrent le système et les constitutions primitives des peuples de la Scandinavie et de la Germanie, ces mêmes constitutions dont Tacite fit le plus grand élogeaprès nous en avoir donné une exacte description.

Le conseil des ministres du roi, Yictor-Amédée, après plusieurs discordantes délibérations, et après avoir fatigué la députation par un-long séjour dans la capitale, la renvoya sans aucune concession, ce qui donna lieu en 1794 à une insurrection à Cagliari, insurrection dont le résultat fut l'expulsion de tous les nombreux employés pièmoritais qui se trouvaient dans File. A ces troubles en succédèrent d'autres, jusqu’à ce que le bon roi eût, le 9 juin 1*96, accordé une amnistie et sanctionné la réuniondescortèsdécennales.

(*j Mimaul s’est trompe: ce fait militaire s’est passé a U Madelaine, ,

En octobre de la même année, Charles-Emmanuel IV, dit le Pieux, succéda à son père , mort affligé par les revers d'une guerre qui épuisa toutes les ressources de l’État , et le premier acte du nouveau roi fut la paix de Chérasco , signée le 5 avril 1797 par le général français Clarke et le marquis Asinari de Saint-Marsan , le même qui fut ensuite, en 1813, ambassadeur de Napoléon à Berlin, homme rempli de talents diplomatiques. La paix faite avec beaucoup de bonne foi par Charles-Emmanuel ne fut pas de longue durée, car le 8 décembre de l’année suivante, le roi se vit contraint de quitter son trône ainsi que la capitale, et il se rendit à petites journées à Livourne, escorté par des troupes françaises :

ià toute la famille royale, composée de Charles-Emmanuel IV et de la vénérable Clotilde de France, sœur de Louis XVI, son épouse, du duc et de la duchesse d’Aoste et d’un lils qu’il perdit ensuite, des princes du Montferrat, de Maurienne, de Genevois, tous frères du roi , du duc et de la duchesse de Chablais et de madame Félicité, leurs oncle et tantes, s’embarqua pour la Sardaigne , le 24 février 1 799 , sur l’invitation d’une députation des trois stamenti , députation venue à Livourne pour offrir hommage et hospitalité à leur souverain ; ce ne fut que le 3 mars qu’il débarqua à Cagliari, où il fut recul non-seulement avec les égards dus a’ son malheur, mais avec l'enthousiasme de la joie populaire qu'excitaient son arrivée et celle des princes, les Sardes oubliant en fidèles sujets toutes les dissensions des années précédentes.

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