VII
Emigration et résidence dans l'ile du roi Charles-Emmanuel /F.
La conduite des Sardes envers cette infortunée famille royale, partie de Turin sans ressources, fut admirable et respectueuse. Le roi , à son arrivée à Cagliari , chercha à diminuer sa maison en nommant le duc d’Aoste gouverneur du cap Cagliari, et le duc de Mau-
L' U NI VERS
ricnne du cap de Sassnri : ce dernier prince mourut en la ville d’Alghero, en septembre de l’année 1799; et dans la cathédrale lui fut érigé un magniüque mausolée en marbre, exécuté à Rome par le sculpteur Festa d'Asti :
ii représente la statue de la Sardaigne assise sur une gerbe de ble, pleurant la mort de son excellent gouverneur (*).
Lorsque tout espoir de retourner en Piémont fut éloigné par la bataille de Marengo, le roi Charles-Emmanuel, qui, en 1799, était rev enu en Toscane d'après l’invitation du général russe Souvarof, se trouvant de plus en plus affligé de la perte irréparable qu’il venait de faire à Naples, dans la personne de la vénérable Clotilde son épouse, abdiqua, en 1802, tous ses droits au trône en faveur du duc d’Aoste, et déclara vouloir se retirer à Rome dans un couvent. Le nouveau roi, nommé Victor-Emmanuel, retourna, en 1806, avec la reine et ses enfants, à Cagliari, où, par une sage administration, il captiva l’amour des Sardes, qui défendirent l’ile avec courage contre toutes les attaques du puissant Napoléon, qui prétendit en vain *e faire reconnaître empereur des Français par la cour sarde, tandis qu'il l’était par les deux mondes,
Ce monarque aurait régné tranquillement en Sardaigne, dit le chevalier Ferrero, et il aurait pu tourner ses soins vers l’administration de la justice, l’encouragement de l'agriculture, etc., etc., si les entreprises des corsaires barbaresqnes n’eussent de temps en temps compromis la sûreté et la santé des habitants des côtes. Ce fut enfin par les soins du duc de Genevois, Charles-Félix, que, en 1815, eut lieu en Barbarie, le rachat des captifs enlevés dans l iledeSaint-Pierre après plusieurs combats avec les galeres sardes, qui se couvrirent de gloire. C'est à ce
(*)Noiis avons vu à Rome, en i8(î, celle statue que le roi Murat voulait acheter au prix de quinze mille francs; mais le sculpteur picmontais , fidèle à sou engagement , refusa cette offre , quoique malheureux.
prince, vite-roi et capitaine général, que ia Sardaigne doit incontestablement (dit le chevalier Mimaut) l’extinction graduelle de la haine des Sardes envers les Piemontais; antipathie qui remontait à d'anciennes fautes commises dans le choix des fonctionnaires. L’ascendant qu’on disait exercé sur l’esprit de Victor-Emmanuel par quelques personnes de son conseil privé, donna lieu, en 1813, à une révo.ution anti-piémontaise, qui avait pour but d’arrêter et de déporter les favoris de la cour, mais qui fut étouffée dans le sang des coupables.
Le traité de Paris, en 181-1, avant rétabli le statu quo de 1789, la famille royale devait rentrer en possession de ses États de terre ferme; Charles-Emmanuel IV continua son abdication, se consacra plus que jamais tout à la sainte religion, et, ayant renoncé au monde, voulut rester à Rome, où il vécut très-modestement, comme un simple particulier, depuis l'époque de son abdication jusqu’à sa mort , arrivée le 21 mai 1819.
Le roi Victor-Emmanuel débarqua à Gènes, et, le 20 mai 1814, lit son entrée solennelle à Turin. Dans sa nouvelle prospérité, il n’oublia pas les Sardes : il leur laissa comme gouverneur général, avec pleins pouvoirs, la reine, et, un an après, il nomma son frère unique, Charles-Félix, duc de Genevois , qui , par sa modération , sa prudence et sa justice, se fit beaucoup estimer et aimer, jusqu'à ce que, la paix étant bien consolidée par le traité de Vienne de 1815, ii crut pouvoir rejoindre son frère à Turin. Le comte Taon de Pratolongo , en 1 8 1 6 , fut le premier vice-roi de Sardaigne, et le chevalier Roger de Cholex (intendant général:
tous deux gouvernèrent et administrèrent les Sardes avec beaucoup d’intelliitenee; maisilétaitréservéau même duc de Genevois, monté contre sa volonté sur le trône, en 1821 , par suite de l’abdication réitérée de Victor-Emmanuel , il était réseréé à ce prince de faire aux Sardes les plus grands biens. C’est à ce roi . conseillé par le même comte Taon, alors gouverneur de Tu-
SARDAIGNE
rin, grand maréchal de Savoie, et par lechevalier de Cholex , devenu ministre de l'intérieur, que la Sardaigne doit : 1° un code dans lequel les anciennes lois ont été mises en ordre pour faciliter l’administration civile et judiciaire; 2° l'organisation des tribunaux de préfecture et de justice de paix, telle qu’elle fut adoptée par le Piémont en 1822; 3° l’établissement des bureaux des hypothèques, bureaux qu’on avait supprimés en 1814 dans les États de terre ferme, et que Charles-Félix, dans sa sagesse, crut convenable de rétablir, pour garantir les propriétaires et les commerçants; 4° la fondation d’une société d’agriculture regnicole; enfin la construction d’une route royale qui partage l'ile en deux portions, depuis le cap Cagliari jusqu’au cap Sassari. et facilite ainsi les communications intérieures, comme on le voit sur la carte topographique (planche n° 1) que nous devons a l’obligeance du chevalier Carbonazzi. Cette route royale digne des Romains a de plus l’avantage de mettre en communication, par terre, les deux ports les plus commerçants de l’ile, savoir, celui de Cagliari avec Porto Torres, l’un des plus sûrs de la Méditerranée (planche 7), et qui est à peu de distance de la ville de Sassari, la seconde ville de la Sardaigne, qui a été bâtie avec les ruines de Turris Ltjbisonis , et où l’archevêché fut transporté en 1441, car la ville de Torres était presque entièrement dépeuplée.
Ce sont les Génois qui, en l'année 1166, ont pris et barbarement ruiné cette ancienne ville romaine, fournie d'un grand aqueduc de plusieurs milles de long, dont on admire les restes, ainsi que d'un temple de la Fortune, et d’une basilique ornée de colonnes, dont deux sont près de la douane de Porto , et deux autres à l'église de la Consolât a.
Porto Torrès, qui était auparavant un misérable village cité par son insalubrité, a acquis depuis une graude importance, soit par la création de la route centrale, soit par l’établissement d'un magnifique bateau à vapeur ap-
partenant au roi, qui de Gènes, en vingt-quatre heures, amène les voyageurs à ce port, et à Cagliari en double temps. Cette communication est trèsutile pour le commerce même; elle est facilitée encore par une diligence française qui part deux fois la semaine ét arrive en trente-six heures à la capitale du royaume. La population de la nouvelle ville de Porto Torres monte déjà à plus de quatre cents habitants, et sa position facilitera son accroissement.
Le roi Charles-Félix voyant s’éteindre en lui la ligne directe des ducs de Savoie, et que la loi salique, cette loi si salutaire à la paix intérieure d’un État, appelait au trône de ses aïeux son cousin le prince Charles- Albert de Savoie-Carignan , il invita celui-ci à visiter de son vivant encore la Sardaigne, où il fut reçu comme prince héréditaire, et où il a vu de ses propres yeux et considéré les abus du libre parcours, très-nuisible à l’agriculture; les exigences des feudataires, surtout des Espagnols , qui vexaient les paysans par leurs regidors et podataires ; l’inégalité de la distribution des impôts, et la nécessité d’un cadastre qui limitât les propriétés; enfin l’urgence d’abolir les taxes sur l’industrie.
A la mort de Charles-Félix, monarque plein de justice, mort arrivée à Turin le 27 avril 1831 , le nouveau roi marcha sur les traces de son prédécesseur ; et la Sardaigne, aujourd’hui gouvernée par notre concitoyen et notre collègue, en 1813, au corps législatif, le chevalier D. Gaspard Àlontiglio d'Ottiglio et de Villanova Vercellais, vice-roi, obtient tous les jours de nouveaux règlements, et l’on espère que, lorsque les grandes masses de propriétés seront partagées, que la nonlesse sarde ne dédaignera pas les opérations de commerce, en suivant l’exemple de la noblesse génoise, si riche et si puissante, on espère que l’agriculture amènera alors une plus forte population, et que la Sardaigne redeviendra fertile et florissante, comme elle le fut au temps de César-Auguste.
L’UNIVERS
Parmi les lois les pins importantes publiées dans ces derniers temps en Sardaigne, par le roi Charles-Albert* nous croyons utile de signaler :
1° L’edit royal du 19 derembrc 1835, par lequel le roi manifeste le vif désir de porter sou royaume au degré de prospérité qui lui est dü par la position géographique de Plie, par la fertilité de son sol et par l'industrie de ses habitants : il a établi une délégation pour recevoir la consigne de toutes les terres féodales, et des titres de propriété originaires ou conventionnels, de tous les droits dont ils jouissent.
2° En conséquence, de la consigne ordonnée, tandis qu’un délai fut accordé aux feudataires espagnols pour remplir leur tâche , le roi , par son édit du 12 mai 1838, a cru bon d’abolir de suite toute juridiction feodale civile et criminelle, comme aussi tout droit compétent aux seigneurs, lesquels ont été bornés aux seuls titres honorifiques; et, par l’édit royal du 13 janvier 1839, il ordonna qii’une taxe d’indemnité fdt payée aux feudataires par les communes, d’après la distribution territoriale.
3“ Les Sardes doivent aussi à l’ainour paternel du nouveau roi l'abolition du service personnel auquel ils étaient obligés pour l’exploitation, l'enlèvement et le transport du sel dans les magasins royaux, servitude qui fut abolie par patentes, le 5 avril 1836.
4° Par les patentes du 10 novembre de la même année, les conseils municipaux furent réorganisés, les archives 'des communes assises dans un meilleur ordre, et les actes de leurs délibérations réunis et placés dans des armoires.
5° Sur les traces lumineuses du roi Charles-Emmanuel IV, on a établi une règle pour obtenir un compte exact et annuel de P administration de! Monte granatico e del Nummario de la Sardaigne, afin d’avantager l’agriculture par des subventions en grains et en argent, au moment des semailles, subventions dont les bienfaits sont évidents , comme nous l’avons annoncé.
Nous n’oublierons pas d’annoter ici
que , tandis que dans les villes tes plus civiliséesd’Europe la contagieuse petite vérole fait aujourd’hui des ravages, la vaccination fut introduite et encouragée par un décret du chevalier Montiglio d’Ottiglio, vicc-roi, en date du 23 mars 1836.
Par ce décret, d’après l’édit royal de 1828, il est ordonné à tous les médecins et chirurgiens d’exhorter les nrents à présenter leurs enfants aux ureaux de vaccination, au printemps et en automne seulement, car dans les chaleurs de l'été, comme dans les grands froids, l’opération serait dangereuse ou nulle.
Les curés , que l’on voit dans les pays de lumières être contraires aux bienfaits de la vaccine, sont en Sardaigne les premiers à persuader leurs paroissiens du grand avantage qu’il y a d’arrêter par la vaccination une maladie contagieuse, qui , dans le dernier siècle, moissonnait la moitié des enfants; enfin il est ordonné que les intendants des provinces n'expédieront pas le mandat pour le payement des traitements, aux ofliciers dé santé, sans le certificat des maires constatant les moyens employés pour la vaccination.