S XI
De la pêche du thon et du corail.
Dans l’état primitif, l’homme observa l’industrie et l’adresse des animaux, et parvint bientôt, par sa propre intelligence, à triompher de tous les obstacles que lui opposaient la force des uns, l’agilité des autres; il alla chercher les poissons même dans leur propre élément.
Afin d'arriver sans danger à leur but, les pêcheurs inventèrent les appâts à la ligne, les filets, et une multitude d’instruments ingénieux, qui, suivant les localités, furent mis en usage pour surprendre les poissons et les tirer de leur profonde retraite; dès lors la pêche devint un art rival de l’agriculture, par le prolit et les aliments qu’elle donne.
Parmi les différentes pêches inventées jusqu’ici , la plus surprenante et la plus lucrative est, sans contredit, la pêche des thons, qui se fait au moyen de madragues {pl. n* 13) construites avec des câbles et des filets. Elle démoutre jusqu’ou peut aller l’industrie de l'honnne.
Tandis que, par insouciance, les Sardes laissent aux pêcheurs étrangers le profit de la pêche des poissons ordinaires, ils donnent tous leurs soins à la pêche du thon ( scambei • thijnnus Linnei ), pêche non moins importante qu’agréable et qui se fait dans une délicieuse saison.
Cette pêche qui s’ouvrait, du temps du P. Cetti, a la fin d’avril, aujourd’hui ne peut avoir lieu qu’en mai ; elle remonte aux temps les plus anciens. La chair délicate de ce poisson était autrefois si renommée, que plusieurs pays, tels que l’Espagne, l'Italie et Byzance, firent graver sur leurs monnaies l’image du thon. Les Grecs le consacrèrent à Diane. Il était de rigueur, à Carthage, de faire manger du thon aux époux avant leur union , sans doute à cause de sa vertu prolifique, et Galien cite comme le meilleur le thon salé de Sardaigne. L’empereur Caracalla récompensa d’un éeu d’or chaque vers d'Oppien sur la pêche du thon.
L’UNIVERS
Aujourd’hui , déchu de ses honneurs divins , sans avoir rien perdu de ses droits à la reconnaissance des gourmands, le thon enrichit la Sardaigne autant que son agriculture. Nous ignorons quelle a été l’industrie de la pèche dans le moyen âge, mais elle fut reprise avec activité, au dix-septième siècle, par Pierre Porta, marchand qui mérita, en 1C03, d’être nommé baron de Teulada. Le thon a une forte puissance de natation ; elle lui permet de suivre sans fatigue, à de grandes distances, les vaisseaux, pour manger et dévorer les matières animales qui sont jetées par le matelot et dont ce poisson est tres-friand. On aremarqué à Dieppe, en juin 1838, un thon qui avait dix pieds de long et pesait onze cents livres. Il en est peu de pareille dimension.
Quelle mie soit la cause de l’entrée annuelle d une quantité prodigieuse de thons dans la Mediterranée, il est hors de doute, selon les observations des marins, qu'a près avoir franchi le détroit de Gibraltar, pour trouver sur les côtes d’Europe, d’Asie et d’Afrique, des aliments plus abondants, et une température plus propre aux dépôts de leurs oeufs fécondés par les mâles , les thons se divisent en deux bandes, dont l’une se dirige a droite, vers l'Afrique , tandis que l’autre se porte à gauche, vers les côtes de l’Europe; elles suivent la même direction jusqu’à la pointe de Bvzance, que Pline nomma la corne d'or, endroit où Aristote dit que se faisaient de grandes pêches de thon.
A l’automne, ils se répandent dans la mer Noire et dans la mer d’Azof.
Les deux bandes de thons voyageurs tombent dans les madragues des salines de Sassari , et d’autres positions au nord de la Sardaigne, notamment dans le détroit de l’ile Asinara, l’ancienne HerculU Insula, qui a trente milles de circonférence, ou bien dans les madragues du midi , à Porto Paglia , et particulièrement à l’ile de Saint-Pierre , qui aune population de trois mille habitants, et dont le port est trèsfréquenté à l’occasion ue la pèche du thon.
Les Espagnols et les Portugais
avaient anciennement établi des madragues avec succès , mais elles dépérirent après le tremblement de terre de 1755, qui renversa la ville de Lisbonne.
Comme les thons marchent toujours à une profondeur de cent pieds dans les mers, ce tremblement de terre par lequel fut refoulée, de l’Afrique contre l’Europe, une immense quantité de sable et d’autres matières qui élevèrent considérablement le fond des mers d’Espagne, lit prendre aux thons une aotre direction. Dès lors, ils se portèrent vers la Sardaigne, en sortant du détroit deGibraltar , où les Anglais exploitent à présent avec avantage cette branche d’industrie.
On assure qu’autrefois on péchait jusqu’à cinquante mille thons, dont plusieurs pesaient de trois cents jusqu’à douze cents livres ; mais ce nombre est aujourd’hui réduit de beaucoup. Les naturalistes ont reconnu cette diminution , et l’attribuent à la variation des vents, ainsi qu’à la chasse que leur livrent les grands chiens de mer; mais ces causes ne seraient qu’accidentelles, et peuvent être susceptibles de changement.
La pêche du thon en Sardaigne commence au mois de mai , comme nous l’avons dit; c’est alors que les côtes où sont établies les madragues deviennent des endroits fréquentés , de véritables marchés. De toutes parts, arrivent des bâtiments chargés de sommes d’argent |K>ur l’achat du thon salé. Les Sardes, curieux dejouirdes plaisirs de la pèche, accourent en foule de l’intérieur de l’ile, et ils sont reçus avec générosité par les propriétaires de la pèche (*), qui non-seulement offrent aux visiteurs une table très-splendidement servie, mais, en outre, au moment du départ, font à chacun d’eux le cadeau d’une quantité de poisson pro-
(•) Aux licaux jours de la madrague de l'ile de Piana, lorsqu'elle était exploitée directement par le marquis I'ez de Y il Inm.irina, notre ami et collègue au doctoral en l’tj* à l'université de Turin, il régnait dans sa maison une sorte de magnificence et de prodigalité.
SARDAIGNE
portionnée à la qualité delà personne, ne fût-ce qu’un paysan. Le chef des pécheurs a la direction suprême de la pèche et une autorité absolue sur tous les journaliers; c'est à lui de disposer, d’ordonner, de juger et même de châtier, sans que personne puisse se plaindre, ni murmurer de son immense pouvoir; aussi choisit-on toujours pour ce poste important l’homme le plus habile et le plus probe, car c’est de lui et de son intelligence que dépend l’heureuse issue de la pêche.
Tout le mois d’avril est employé pour les préparatifs nécessaires à la formation et au rassemblement des filets qu’on doit jeter à la mer. Au troisième jour de mai , le travail devient plus pressant : c'est en effet dans ce jour qu’on doit tracer la madrague (voy. planche 13); ce que les Sardes appellent incrocciare la tonara. Cette cérémonie se fait en présence du chef des pêcheurs , qui l’execute avec le plus grand appareil , car elle consiste à tracer sur la mer l’endroit où il doit placer le filet : ainsi, de même que l’architecte, au moyen de pieux et de cordes, désigne à terré le plan sur lequel il doit élever son édifice, de meme le chef des pêcheurs trace sur l’eau sa madrague par le moyen de deux cordes qu’on appelle intitole , cordes qu’il arrête en lignes parallèles , et qui représentent les deux côtés du grand parallélipipède du filet. La madrague est une grande écherie qu’on établit principalement
l’ile d’Asinara et à celle de Piana, aux salines près de Porto Torrès (*), et autres points de la Sardaigne. On peut regarder la madrague comme un grand parc établi en pleine eau , dans lequel le poisson est conduit par une chasse ou une cloison de filets qui s'étend jusqu’à la côte. Nous ne sommes
(*) Les bommes des madragues de Porto Torrès et de Porto Scuso, propriétés du marquis Pasqua, viennent de la rivière de Cènes avec leur directeur ; ils sont logés, nourris; pour trois mois'on leur donne 80 fr. en argent, solde modique, si l'on considère les fatigues et même les périls auxquels ils sont exposés.
pas tout à fait d’accord avec Duhamel sur la figure de la madrague ; mais ce savant n’a vu que celle de Bandola en Provence, et non celles de la Sardaigne, où se fait la plus grande pêche de thons : c’est surtout dans cette lie que l’industrie de l’homme se signale.
Le lendemain de cette première opération , on plonge le filet , c’est ce qu’on appelle mettere la rete a hagno, autre opération qui s’exécute à l’aide de plusieurs bateaux destinés à cet objet, et avec beaucoup de solennité.
En examinant le plan et le profil de la planche n» 13, on verra la forme et la grandeur du filet, qu’on peut regarder comme un édifice très-hardi planté au milieu de la mer. Les dispositions de filets pour la pêche du hareng et de la merluche, mises en comparaison, ne sont, pour ainsi dire, que des jeux d’enfants.
L’endroit de la mer où l’on jette le filet a pour le moins cent pieds de profondeur, car le thon ne vient jamais à la surface de l’eau; et, pour l’attraper, il faut que le filet touche le fond cle la mer, et qu’il se replie sur lui. Toute l’enceinte de ce çrand filet, qu’on appelle isola, est divisée en differentes chambres faites en jonc de mer, excepté la chambre de mort, n° I , laquelle est formée par un filet de chanvre à mailles solides et étroites ; car, en la tirant du fond de la mer, elle doit soutenir tout le poids des poissons qui s’y trouvent renfermés ; elle est bordée a la tête et aux pieds par de grosses et doubles cordes. Il y a, en outre, line chasse appelée Queue, n° 8, et Codarde , n” 9, laquelle est formée d’un même filet qui se déploie de la madrague jusqu’à terre, et qui a environ douze cents pieds de longueur. Il sert à conduire les thons qui passent entre la côte et la madrague , et à les faire entrer dans la chambre n° 5, comme Duhamel l’explique dans son ouvrage sur les arts et métiers.
Tous les filets qui forment la madrague sont assujettis au fond de l’eau par un poids énorme de lest de pierres, et tenus verticalement au moyen de plusieurs nattes de liéged’unpied carré.
L’UNIVERS
Les parois sont affermies par un grand nombre de cordes fixées d'un bout sur la corde qui borde la tète des filets, et de l’autre amarrées à une ancre mouillée au fond de la mer.
Tout ce grand établissement , retenu seulement par des câbles qui répondent . à des ancres , est assez solide pour résister à l'impétuosité des vents, aux courants de la mer et aux efforts des gros poissons qu’il renferme.
Duhamel n'a donné que cinq chambres à ses madragues, tandis que celles de la Sardaigne en ont sept comme celles de Tunis. Voyez pl. 13.
Les thons commencent par entrer «dans la grande chambre nu 5, dont la porte leur est toujours ouverte; de là le poisson passe dans les autres chambres du levant, n" 6 et 7 , et du couchant , n” 3 et 4 , nue l’on ferme lorsque la quantité des thons est abondante. Quand le chef de la pèche juge qu’un nombre suffisant de poissons est entré, alors il fait ouvrir la dernière chambre qu’on appelle/)one«/e, n” 2 , ou chambre du couchant, dans laquelle il fait asser les thons destinés pour la chantre de la boucherie ou de la mort ( Duhamel, Traité des pèches). Le lendemain de cette opération , si le temps est favorable et si la mer est calme, le chef se porte sur la madrague avant l'aube; et, pour déterminer les thons à entrer dans cette chambre de mort, n° 1, dont la porte s’ouvre a son ordre, il jette parmi eux une pierre enveloppée d'une peau de mouton noire : les thons s’effrayent, et, cherchant une issue, entrent dans la chambre fatale. Si ce moyen ne suffit pas, le chef se sert alors d’un filet nommé lagarre, qui, en rétrécissant la chambre du couchant, n° 2, presse les thons les uns contre autres, et les force d’entrer dans la boucherie. Alors, le chef de la pèche arbore le pavillon blanc, et invite les propriétaires et les ouvriers à venir exécuter la grande opération de boucherie, appelée la mattance en Italie.
Pour l’exécuter, on commence par tirer du fond de la mer la chambre de mort , n* 1 , qui , à cause de son grand poids , ne s’élève que très-lentement.
Tout en la tirant, les ouvriers reçoivent les filets dans des bateaux jusqu'à ce que le poisson se trouveenlin presque à la surface de l’eau. C’est alors que les hommes embarqués sur les deux grands bateaux du chef, et le palischelnio, armés de bâtons avec des crocs ferrés, commencent à tuer les thons, qui, de leurs larges queues, frappent l'eau, et la font jaillir a quinze pieds de hauteur. Ils les harponnent sur leurs bateaux, et ensanglantent la mer agitée par les efforts de ces gros poissons qui résistent au combat, au milieu des acclamations et des cris de joie des spectateurs qui se réjouissent devant un des plus grands spectacles qu’offre l’industrie humaine. Les cris des pécheurs, leur adresse, leur activité, les bonds terribles que font les thons pour s’élancer hors du filet, et qui vont quelquefois tomber vivants dans les bateaux, rendent cette scène très-animée pour les acteurs et les spectateurs. Duhamel prétend que les thons , lorsqu’ils sont effarouches par les pécheurs ou par les requins, se plongent au fonddel’algue, y mettent leur tète, et ne remontent que le jour suivant.'
La mattance ainsi accomplie, plusieurs bateaux remorquent les deux grandes barques jusqu’au lieu de la boucherie de terre, située au bord de la nter, sous de grandes halles. C’est la qu’on commence par couper la tête ou poisson, ensuite un seul portefaix se charge du thon le plus énorme, qu’il porte nu magasin , où il est suspendu par la queué(*). C’est la aussi qu’on coupe les thons en morceaux pour préparer ce que nous appelons du thon mariné, qui reçoit différentes salaisons: une partie’ est apprêtée a l'huile, l’autre au sel pur, la troisième au vinaigre. Les oeufs sont salés à part; en jette les têtes et les os dans de grandes chaudières pour en extraire l’huile de thon; enfin, pour que rien ne soit perdu, les mêmes os secs sont encore étés sous la chaudière pour alimenter e feu.
Le produit annuel de la pêche du
(*) Voyez pt. i3.
SARDAIGNE
thon en Sardaigne est d’environ trentedeux mille poissons : les madragues des salines de Sassari et de Porto-Sueto de l'ile Piana sont les plus lucratives. Le. chanoine Raymond Valle voulant obtenir l'agrégation au collège des lettres et arts à l'université de Cagliari, la description de la pèche du thon lui fut assignée pour sujet de poème. Nous regrettons de ne pas donner ici cette composition , qui contient une description exacte et élégante de ce genre de pèche.
Pèche du corail.
Il n’y a point de production maritime sur laquelle les naturalistes anciens et modernes aient autant écrit que sur le corail. La structure et la forme de.cette substance , qui ressemble à un arbrisseau dépouillé de ses feuilles, ce tronc d’où partent les branches latérales , cette espèce d’écorce gui le recouvre , tout enlin concourait à nous induire en erreur et à le faire prendre pour un végétal.
Bernard de Jussieu a enlevé au corail le nom de plante maritime pour lui substituer celui de polypier.
La pèche du corail en Sardaigne commence à la fin d’avril ou en mai, et finit en septembre. La plus grande abondance de cette production animale se trouve dans les mers de Castel Sardo, d’Alghero, de Bosa, et des Iles de Saint-Pierre et Saut’ Antioco.
C’est cependant près de l’ile Asinarg que se trouve le meilleur corail de la Méditerranée.
Pour pêcher le corail, on attache deux chevrons en croix; on les appesantit avec un gros morceau de plomb pour les faire plonger au fond de l’eau; des ouvriers tortillent négligemment du chanvre de la grosseur d’un pouce, dont ils entourent les chevrons, qui ont aussi à chaque bout un petit filet en forme de bourse; puis ils attachent ce bois à deux cordes dont l'une tient à la proue, et l’autre à la poupe de leur bateau. Ils plongent ensuite cette machine dans la mer, et la laissent aller à tâtons au courant et au fond de l’eau ,
afin qu’elle s’accroche sous les avances des rochers : le chanvre s'entortille alors autour des branches du corail qu’il rencontre fixé sur les rochers; à laide des cordes, on tire ensuite les chevrons , et on arrache les branches ducorail gui restent attachées à la filasse, d’où elles tombent dans la bourse, ou dans la nier lorsqu’elles sont trop grosses. Des plongeurs vont aussitôt les y chercher (*).
Le naturaliste Fratielli rapporte dans un mémoire que le corail croit en peu d’années, et qu’il se gâte, se pique en vieillissant.
Il y a plusieurs qualités de corail : le plus estimé est gros, d’un rouge de sang ; celui de la seconde qualité n’est pas bien gros, mais il est entier et d'une belle couleur; quant au corail de la troisième qualité, c’est celui gui est tombé de sa lige et qui a blanchi.