‹ EspagneChapitre 6 sur 153 · DE LA RAISON DE BOURBON · texte numérisé non relu

DE LA RAISON DE BOURBON

Chez tous les peuples, les premières chroniques ont été des chants populai res qui transmettaient d’âge en âge la mémoire des hauts faits et des belles actions. Presque toutes les nations ont oublié ces compositions primitives, tandis que l’Espagne est assez heureuse pour avoir conservé les siennes. Elle chante encore ses Romances à l’expression naïve, mâle et quelquefois sublime.

La cause de cette différence est facile à saisir. Presque partout la langue a considérablement changé. Chez nous, par exemple, il est peu de personnes capables d'entendre le français qu’on parlait au temps de saint Louis. En Espagne, au contraire, depuis le treizième siècle la langue n’a presque pas varié. Sans doute des locutions ont pu vieillir; quelques tournures de phrase ont passé de mode, l’idiome a pris plus de souplesse ; il s’est dépouillé de ce qu’il avait de trop rude; mais au fond il est resté ce qu’il était au temps d’Alphonse le Noble. Il n’est pas un Espagnol qui ne puisse comprendre le fuero real publie en 1212 par ce prince et par la reine Léonor. Dès la fin du treizième siècle le castillan était en Espagne laseule langueen usage pour les transactions civiles et pour les actes de l’autorité. Alphonse le Savant l’employa pour rédiger las siete partidas, et il prescrivit qu'a l’avenir tous les contrats et toutes les lois fussent écrits en

1 En présentant ici sur les causes de la décadence ue l'Espagne des considérations, qui peut-être ne parnitronl pas a tout le monde également bien fondées, Je dois en assumer sur moi la responsabilité tout entière, et je suis obligé de rappeler une observation que J’ai insérée déjà à la lin de la page 403 du précédent volume. M. Adolphe Gueroull, qui devait être mon collaborateur et mon guide, et dont laesprit plein de tact et de Justesse devait me venir en aide dans de semblables appréciations, a quitté la France avant d’avoir pu prendre part au travail que nous devions faire en commun. Privé de son concours, j’ai commis sans douto bien des erreurs que son talent eût rectifiée». Il ne serait donc pas juste de lui imputer les fautes que renferme cet ouvrage.

JoSKJ’ll Lavau.ee.

L’UNIVERS

castillan. Ce souverain, qui venait de faire un code pour les tribunaux de son pays, voulut être aussi le législateur du Parnasse : il modifia la forme du vers employé par les poètes qui l'avaient précédé; il y opéra une réduction de quelques pieds; il le laissa mieux pondéré pour une langue qui n’a pas de syllabes muettes. Son vers, quoiqu’il filt encore un peu lourd, est resté en usage pour la haute poésie jusqu'au seizième siècle, où Boscan a faitprévaloir l’endécasyllabe italien.

Parmi les descendants de saint Ferdinand, Alphonse X ne fut pas le seul qui se livra au culte des Muses. L’infant don Juan Manuel , ce tuteur ambitieux et turbulent d'Alphonse le Vengeur, fut un écrivain distingué, et l’on trouve dans ses livres la sagesse et la modération qu’il n’apporta pas toujours dans sa conduite. Son apologue du comte Lvcanor est un des meilleurs ouvrages qu’ait produits le quatorzième siècle. L’auteur suppose que le comte Lucanor est dirigé par un ministre qu'il consulte en toute circonstance et août il reçoit les plus sages conseils sous forme d’apologues. Ces récits, remplis de verve et de naïveté, se distinguent par leur caractère moral. On n’y trouve rien de vague ni de déclamatoire ; et, parmi les sentences nombreuses qu’on y rencontre, il en est beaucoup qui méritent d’être retenues. Dans cet ouvrage il faut louer à la fois la sage philosophie de l’auteur et la forme dont il a revêtu sa pensée. « Partout , dit Bouterwek , on « y reconnaît l'homme du grand monde « qui a bien vu et bien observé la nature ■ humaine. » Ainsi, dès le quatorzième siècle, les lettres étaient honorées en Espagne; elles y étaient cultivées avec succès , et si elles n’ont pas fait des progrès plus rapides, on en trouve facilement la cause dans les discordes qui déchirèrent ce paysjusqu’au règne de Ferdinand et d’Isabelle. Cependant, même au milieu deces agitations sa nglantes, les lettres ne cessèrent jamais d’être en honneur. Pédro Lopez de Ayala, qui portait à Naiara l’étendard de don Enrique , lui qui fut pris à Aljubarrota , lorsqu’il combattait au premier rang , ne se borna

Pas à être un brave guerrier; il a écrit histoire des quatre rois sous lesquels

il a vécu. Son récit est rapide , énergique et d’une admirable lucidité. Il est simple surtout, et ce n’est pas un faible mérite pour l’époque où il vivait. C’était le temps des cours d’amour et du gai savoir, c’est le temps où Jean II d’Aragon envoyait une ambassade pour gu’on cherchât en France et pour qu’on fit venir à sa cour les meilleurs troubadours de ce royaume. « En France ■ comme en Espagne , dit un de nos « critiques les plus judicieux, la galan- « terie s’associait a l’honneur et à la « religion ; ces trois mots réunis peu- • vent résumer l’esprit du moyen âge.

« Plus ardent néanmoins que le Fran- « çais, l’Espagnol laisse déjà déborder « sur tous ses sentiments le feu de la « passion; chez lui l’hyperbole du lan- « gage est la mesure naturelle de l’exal- « tation de la pensée; dévot pointilleux, « romanesque , il exagère presque égale- « ment les trois cultes auxquels il s’est « voué *. ■>

La poésie était alors remplie de subtilités, c’était un mélange confus d’amour, de mysticisme et de chevalerie; mais, au milieu de cette exagération d’expression et de pensée, on rencontre encore souvent la grâce et la naïveté. En 1449, Juan Alonzo de Baena, l’un des secrétairesdedon Juan IldeCastille, présenta à son maître un recueil de poésies des meilleurs auteurs espagnols. Ce cancionero contient des vers de cinquante-cinq poètes différents, et plusieurs des pièces dont il est composé renferment des beautés véritables. Cependant il s’en fallait que la littérature espagnole eût alors tout l’éclat dont elle devait briller plus tard; mais l’impulsion était déjà donnée, et quand l’imprimerie vint propager les connaissances qui avaient été jusque-là le privilège exclusif de quelques gens studieux, l'Espagne se trouva prête à suivre le mouvement que cette merveilleuse découverte allait amener dans les lettres et dans les sciences. Il y avait vingt-deux ans que Guttemberg avait commencé à faire usage de caractères mobiles, lorsque l'imprimerie fut introduite dans la Péninsule. Le premier livre imprimé dans ce pays est un recueil

1 Histoire comparée des littératures espagnole et française. Par U. Adolphe de Puibusque; Paris, IS44.

devers en l’honneurde l’immaculée Conception. Il est sorti, en 1474, despresses de Valence, les premières qui aient été établies en Espagne. En 1475, parurent dans la même ville un petit Traité sur la grammaire et une édition de Salluste. En cette même année, des imprimeurs s’établirent à Barcelone et à Saragossc; en 1476, à Séville; en 1480, à Salamanque et à Burgos.

C’est à cette époque qu’Antoine de Lebrixa, après avoir résidé dix années en Italie, revint dans son pays natal pour y répandre le goût de la liitérature classique. Les cours qu’il fit dans les universités de Séville, de Salamanque et d’Alcala, atteignirent le but qu’il s’était proposé. Antoine de Lebrixa, contemporain et ami de Ximénès de Cisneros, a entrepris de raconter les grands événements qui se sont accomplis sous ses yeux. 11 a écrit en latin deux décades du règne de Ferdinand et d’Isabelle. Fernando del Pulgar, qui ne le cède en rien à Antoine de Lebrixa, a écrit aussi l’histoire de cette époque; mais dans tous ses ouvrages il s’est servi de l’idiome national. Fernand del Pulgar ne s’est pas borné à rapporter les événements dont il avait été témoin ; il a raconté la vie des grands hommes illustres de son pays, et il a mérité d’être surnommé le Plutarque espagnol.

Le règne de Ferdinand a vu paraître encore un livre remarquable par son titre, par le talent incontestable avec lequel il a été exécuté, par l’influence qu’il a exercée, et surtout par l’immense succès qu’il a obtenu. A l'époque à peu près où Ferdinand achevait la conquête de Grenade, le bachelier Fernando de Rojas faisait paraître la Célestine, tragicomédie de Calixte et Mélibée. Le titre seul de tragi-comédie était alors uqe excessive nouveauté, car la comédie moderne n’existait pas. Aussi des critiques espagnols citent-ils la Célestine comme la source première d’où découle leur théâtre; mais, en réalité, la Célestine n’est aucunement une comédie; elle ne pourrait être représentée sur aucune scène. Le récit est dialogué ; c’est en cela seulement que ce livre présente quelque analogie avec une œuvre théâtrale. Cet ouvrage a obtenu un suecès immense. 11 en existe viDgt-huit édi-

tions espagnoles; deux traductions italiennes, une allemande et six françaises ’. Cependant il a été jugé par les critiques d’une manière bien diverse :

les uns ont vanté la Célestine comme une œuvre de morale; les autres n’y ont vu qu’une composition infâme.

Alejo de Venegas, se plaignant des maux causés par une semblable lecture, dit qu’il faut écrire Scelestina * plutôt que Celestina.

Voici quel est le sujet de l’ouvrage : Calixte ne pouvant se faire aimer par Mélibée, jeune filled’une grande beauté, a recours pour la séduire à Célestine,

?|ui, après avoir été courtisane, s’est aite entremetteuse. Les artifices que cette misérable emploie pour vaincre la chaste résistance de Mélibée, la fin malheureuse des amants et de ceux qui les aident, forment le nœud et le dénoûmentde la fable. Le bachelier de Rojas a, dit-il, écrit son ouvrage pour prémunir les jeunes gens contre les dangers de l’amour. C’est pour leur inspirer l’horreur du vice qu'il a fait la peinture de la dépravation et du libertinage. Au milieu de ces récits de débauche, l’auteur a semé, dit-il, deux mille maximes de sagesse. 11 ne faut donc pas douter de ses bonnes intentions ; mais la nudité de ses tableaux n’en est pas moins d’un cynisme repoussant. Cependant on ne peut s’empêcher d’admirer, dans cet ouvrage, la diction de l’auteur, pure, élégante, naturelle, harmonieuse. Le caractère des personnages est toujours bien tracé, bien soutenu. L’esprit, les saillies, la verve, sont répandus à profusion dans ce livre, et, sous le point de vue de l’art, mais sous ce point de vue seulement , il est un excellent modèle.

Cependant ses nombreux imitateurs ont pensé que la Célestine devait aussi une partie de son succès à ce qu’elle a d’impudique. Pour réussir comme le bachelier de Rojas, ils ont, dans leurs imitations, exagéré les vices de cet ouvrage. Le scandale en est venu au point

r La dernière, qui remonte seulement à 1841, est due à la plume élégante de M. t;crmondde Lavigne. Le traducteur, avec un talent

3u’on ne saurait assez louer, a su faire passer ans notre langue l’esprit, la grice et les beautés de son modèle , tout en en voilant les défauts.

1 Scelesla, profanée.

L’UNIVERS

que l’Eglise s’en est alarmée , et un anathème a frappé tout ce qui portait en Espagne le nom de comédie. Ce fut là uu des premiers obstacles qu’à sa naissance le théâtre eut à surmonter.

Néanmoins l’élan dans la voie du progrès était donné, et les princes de la maison d’Autriche, en montant sur le trône de Castille , trouvèrent la littérature de ce pays toute préparée à la renaissance que le seizième siècle allait apporter. « Lorsque les splendeursde la poésie italienne vinrent Frapper les regards de l'Espagne, dit M. de Puibusque, elles ne l’éblouirent pas; c’était la lumière attendue, larévélation pressentie. » Il en était de même des arts; l’Espagne n’était pas restée en arrière des autres nations de l’Europe. Ses monnaies, frappées au temps d'Alphonse le Savant ' , celles de Enrique de Trastamare J, prouvent les progrès que la gravure avait faits dans la Péninsule.

L’architecture y avait aussi produit des merveilles. On a vu que les monuments mauresques forment une richesse propre à l’Espagne. Mais à côté des magnificences de Grenade et de Cordoue , il est encore possible de citer des édifices d’un autre genre. A la fin du moyen âge l’architectureogivaleétait seule eh faveur dans la plus grande partie de l’Europe chrétienne; aussi lui attribua-t-on un caractère plus spécialement religieux.

Il semblait que ses formes se confondissent nécessairement avec des idées de christianisme; et elle fut adoptée par les Espagnols pourles édifices consacrés au culte divin. Souvent chez eux cette architecture dut s’enrichir desdétails du style mauresque. Les ruines du couvent des Carmélites, qu’on voit encore auprès de Burgos 3, présentent peut-être un exemple de ces emprunts; au moins dans l’espèce de rosace qui surmonte la porte, à la partie supérieure, on peut reconnaître une réminiscence de cette ogive particulière aux édifices des Maures. Au lieu de se rétrécir à partir de sa base, elle va d’abord en s’élargissant, pour se rétrécir ensuite comme celle ui décore la façade de la Casa dcl carun 4.

• 4® de la planche 80.

3 de la planche 80.

3 Fl. 61.

♦ Fl. 41

C'est au treizième siècle que sont dus les monuments les plus purs du style ogival. C’est à cette époque précisément que saint Ferdinand a commencé la cathédrale de Burgos. Cette église est une des plus magnifiques constructions de ce genre qui existent maintenant m Europe. Elle est fort élevée , et on l’aperçoit d'une très-grande distance. Cependant, elle est placée dans uu creux , sur le côté de la montagne, et cette situation est désavantageuse pour son effet général. Des deux côtés de sa façade principale ■ s'élèvent deux flèches fort élégantes et fort légères. Elle est surchargée d’ornements de la plus grande délicatesse. On y trouve une profusion de statues dont plusieurs sont remarquables, surtout pour l’époque où elles ont été sculptées. Santiago, le patron de cette église, est placé sur son cheval de bataille au milieu des clochetons qui entourent une des flèches. Les arcades, les piliers, les créneaux sont exécutés de la manière la plus précieuse. Sous quelque point de vue qu’on la considère, il faut admirer le luxe des tourelles dont elle est surmontée, des sculptures dont elle est enrichie *. On doit pourtant le dire avec regret, les réparations faites à cet édifice en ont quelquefois altéré le caractère. Ainsi sous le portail de la façade principale on a ajouté un fronton grec. Ces restaurations ont eu lieu pendant la première moitié du seizième siècle. Quand les princes allemands arrivèrent en Espagne , le goilt qui dominait encore pour l’architecture était le style ogival; pour la peinture c’était l’école allemande des Van Eyek. Aussi au commencement du seizième siècle, la plupart des peintres espagnols s’appliquèrent-ils a imiter Albert Durer.

On retrouve ce caractère d'une manière bien prononcée chez Gallegos, chez Vincent Joanez, chez Alonzo Sanchez Coello , que l’on a surnommé le Portugais, parce qu’il passa une grande partie de sa vie à la cour de Lisbonne 3.

Mais déjà en Italie une ère nouvelle avait commencé pour les arts. Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Bra-

1 II est né à Benilnyro dans le royaume de Valence.

niante, Sébastien dei Piombo, avaient abandonné la voie suivie par leurs pré* déeesseurs. Nourris des chefs-d'œuvre de l'antiquité, ils s’efforçaient défaire revivre le siècle de Péricles. Déjà cette lumière de la renaissance commençait à poindre en Espagne. Des Espagnols, Becerra, Berruguete avaient reçu des leçons de Michel-Ange, et tous les' deux, peintres, sculpteurs et architectes, comme l'était leur maître, travaillaient a propager dans leur pays j’influence italienne. Ce n’était pas sans résistance qu’une semblable révolution pouvait s’effectuer. On était accoutumé aux capricieux ornements du genre ogival, aux enroulements de l’arabesque; on ne pouvait accepter tout à coup la sévérité des monuments antiques. Il fallait une transition. On sacrifia un peu de la pureté des lignes pour avoir quelque chose de contourné, qui se rapprochât de l’ogive. On vit paraître ce style intermédiaire, qui caractérise la renaissance. Les innovateurs, croyant avoir tout concilié par cette espèce de transaction, appliquèrent partout leur découverte. Il fallait réparer cette belle cathédrale élevée par saint Ferdinand, il fallait y construire un escalier pour monter au grand orgue, on dessina un escalier du genre renaissance . Il est beau 1 , on ne peut s’empêcher d’en convenir. Mais ne forme-t-il pas un véritable anachronisme placé dans une église du treizième siècle ?

La cathédrale de Malaga » présente encore uu exemple de cette lutte du gothique contre le styleromain. « Les trois nefs de la cathédrale de Malaga, dit M. le comte de Raczynski dans son Histoire des arts en Portugal, sont dans le style de Bramante jusqu’au sommet des colonnes. Sur les voûtes les ornements, sans être gothiques, ont quelque chose qui rappelle ce genre d’architecture. » Cette eglise a été commencée en 1528; elle était déjà fortavancëe en 1558; car on trouve en quelques endroits de ce monument les armes de Philippe II et celles de la reine Marie d’Angleterre. Or le mariage de ces deux souverains n’avant duré que quatre années, du 25 juillet 1554 au 17 novembre 1558, leurs

1 pi s».

> Pt. 62.

armes apposées ensemble sur ce bâtiment peuvent équivaloir à une date.

Cette cathédrale est vaste et sa masse est fort imposante. La façade principale a deux corps d’architecture, ornés chacun de huit colonnes de marbre. Elle est flanquée de deux tours , et l’on doit regretter que celle du nord seulement soit achevée, car elle est fort élégante et produit le meilleur effet.

Dans la chapelle royale de la cathédrale de Grenade on voit le tombeau de Ferdinand le Catholique •. Si l’histoire ne nous apprenait pas d’une manière précise l’époque à laquelle ce monument a été construit, il suffirait certainement pour la déterminer de jeter un coup d'œil sur les ornements qui le surchargent. Il serait impossible de ne pas reconnaître à quelle période artistique il appartient. Au reste, tous les détails de sculpture dont il est enrichi sont du meilleur goût, et il peut être cité comme un des plus beaux monuments de cette époque.

Le maître-autel de la cathédrale de Séville 1 a aussi été construit vers le commencement du seizième siècle; mais il faut avouer qu’il fait peu d’honneur au goût des artistes qui l'ont imaginé. Rien n’est plus lourd que ces ornements contournés sans motif et sans grâce.

L’auteur fait serpenter ses proûis de la manière la plus baroque. 11 a décoré le maltre-autel d’une fouie de petites niches superposées. Chacune renferme un tableau en relief. Ces reliefs sont sculptés en bois de cèdre et rehaussés de peinture et de dorure. A cette époque , dit Céan Bermudez, pour bien des gens , le taleyt principal des artistes consistait dans la dorure et dans les ornements en peinture qu’ils ajoutaient aux reliefs.

En 1508, le chapitre de Séville fît appeler Alexis Fernandez, et, content de la preuve qu’il fournit de son savoir, le reçut pour travailler au grand maîtreautel, à la confection duquel il resta employé jusqu'en 1525. Arfian et Antoine Ruiz concoururent aussi, en 1551, à l’achèvement de cet ouvrage.

Les lettres et les beaux-arts marchaient en Espagne du même pas, et cet anta-

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gonisme, qui existait en architecture entre les anciennes traditions et le genre nouveau, se manifesta également pour la poésie , entre les écrivains qui voulaient conserver à la littérature sa vieille physionomie espagnole, et ceux qui voulaient importer le genre italien. Plusieurs essais pour assouplir l’ancien rhythme avaient été inutilement tentes.

Juan Boscan Almogaver, poète, néà Barcelone, s’appliqua a imiter Pétrarque. Il étudia soigneusement le jeu de tous les mètres poétiques et ne prit à l'Italie que ceux qui lui parurent susceptibles de se plier au génie de la langue castillane. Il ne se borna pas à faire une poétique; il travailla à créer des modèles qui ne sont pas dénués de tout mérite. Il lit adopter l'endécasyllabe par les talents les plus distingués de l’Espagne. Les écrivains partisans de cette réforme reçurent le nom de pétrarquisles. Ceux, au contraire, qui voulaient maintenir l’ancien rhythme, qui persistaientàécrire en copias, c’est-à-dire en courtes strophes, comme celles dont les romanceros sont composés, prirent le nom de copleros.

Christoval de Castillejo, leur chef, fit pleuvoir sur les novateurs une grêle de sarcasmes. Dans scs épigrammes agiles, rapides, mordantes, il se moqua surtout des pieds de plomb de la poésie nouvelle. Le coup était bien adressé, et cette critiue frappait juste, en parlant des œuvres e Boscan. Ce poète était encore mal rompu à la facture de cette nouvelle versification,et il n’avait pas assez de talent pour en vaincre les difficultés; mais le reproche cessa d'être mérité quand Garcilasso de la Vega fut venu se ranger sous la bannière des pétrarquisles. Il trouva les améliorations que Boscan avait cherchées. Ses élégies remplies de grâce et de fraîcheur lui ont mérité le surnom du roi de la douce plainte ( Iiey del bfando llatilo). Ce fut lui qui eut 1 honneur de faire pencher la balance. Une foule d’écrivains de mérite, qui étaient restés indécis entre les deux partis, se prononcèrent pour celui que Gareilasso avait embrassé. Ainsi la nouvelle manière fut adoptée par Hernandode Aeuna qui traduisit en vers espagnols les Heroïdes d’Ovide , et les quatre premiers chants du Roland amoureux de Boyardo. Un autre écrivain, qui n’est pas moins cé-

lèbre , don Diego Hurtado de Mendoza, vint aussi prêter à cette réforme littéraire l’appui de son talent. Hurtado de Mendoza, filsdu deuxième comte de fendilla, marquis de Mondejar, prit du service dans l’armée d’Italie. Il fut successivement gouverneur de Sienne , ambassadeur de Charles V à Venise , à Rome et au concile de Trente. Au milieu des graves occupations que ses fonctions lui imposaient, il savait trouver du temps our cultiver les Muses. Il existe de lui eaucoup de poésies. 11 a écrit aussi le roman de l.azarille de Tormes. Plus tard , à l’avénement de Philippe II , Hurtado de Mendoza fut écarté des affaires. Alors il s’occupa uniquementdes lettres.

Il consacra sa fortune à rassembler des manuscrits précieux. Il était versé dans les littératures latine, grecque , hébraïque, arabe; et, quand don Juan d’Autriche vint exterminer les Maurisques, Hurtado profita des circonstances pour ramasser une immense quantité de livres arabes , que le fanatisme absurde des inquisiteurs aurait abandonnés aux flammes. Sa bibliothèque, léguée par lui à Philippe II , forme encore la partie la plus intéressante de la collection de l’ Escurial. Enfin , témoin delà guerre des Maurisques, Hurtado en écrivit le récit. C’est là son dernier ouvrage et son plus beau titre de gloire.

Il est une Dranche de la littérature que Charles V avait trouvée tout à fait dans l’enfance, c’est la comédie. A l’époque à peu près où paraissait la Célestioe «, Juan de la Eneina composa et fit jouer des églogues. Il figura lui-même pilis d’une fois au nombre des acteurs.

Vingt-cinq ans plus tard en 1517, Torrès Naharro lit imprimer, à Rome, un recueil de comédies qu’il avait déjà fait représenter. Quelques critiques prétendent que dans ces pièces il a imité les auteurs italiens, d’autres soutiennent, au contraire, qu’il leur a servi de modèle. Ce qui est probable, c’est que Torrès Naharro a fait quelques emprunts aux Italiens, qui l’ont imité à leur tour.

1 La première édition de la Célestine est celle imprimée ni i&oo à Salamanque. Mais il est certain que cet ouvrage a commencé à être connu en H92, soit qu’il ait existé une édition dont aucun exemplaire n’est venu jusqu’à nous , soit que ce livre ait commencé a circuler en ma* nuscriU

Soit que le préjugé défavorable dont la Célestine et ses imitateurs avaient entouré toute œuvre théâtrale rejaillît jusque sur le livre de Naharro, soit que cet ouvrage contînt des attaques contre le gouvernement pontifical, il fut défendu, et l’auteur fut obligé de s’enfuir de Rome. Les comédies de Torrès Naharro sont les premières qui aient été divisées en cinq journées. A côté de ce oëte, qui tentait de soumettre la scène

une influence italienne, qui essayait pour le théâtre ce que Boscan avait fait pour le rhythme poétique, un autre parti s’était formé : c’était celui des gens qui voulaient faire revivre la comédie latine. Le nom de parti des érudits lui fut donné. Il eut pour chef don Francisco de Villalobos, qui avait été médecin de Ferdinand et d'Isabelle et qui avait conservé le même office auprès de Charles V. Villalobos traduisit, en 1515, l’Amphitryon de Plaute; et, quoique sa traduction ne reproduise pas toujours avec exactitude le sens de l'original , elle ne manque ni d’élégance, ni de correction.

Fernand Perex de Oliva et Simon Abril suivirent la même route. Mais la plus raude partie des Espagnols n’entenait rien aux fables grecques ou romaines. Ce que le peuple voulait, c’était une scène nationale, un théâtre espagnol ; aussi , les érudits échouèrent dans leur entreprise.

Enfin, un simple artisan de Séville, un batteur d’or, Lope de Rueda fut celui qui trouva le chemin que l’on avait inutilement cherché. Il se lit auteur et acteur. Aux grands applaudissements du public, il composa les pièces et les joua avec quelques-uns de ses camarades.

« Lope de Rueda , dit M. Adolphe de « Puibusque *, était observateur et « peintre. Il avait toute l’originalité d’un « esprit qui n’a rien appris par les livres,

« et toute la raison que la philosophie « peut donner. Sorti des derniers rangs « du peuple, sa seule ambition était « d’amuser la multitude. Il se mit donc « à traduire sur la scène les divers per- « sonnages qu’il avait vus passer devant « sa boutique , des étudiants, des baclie- « liers,des licenciés, des docteurs, des * alguazils; il y ajouta quelques bohé-

1 1" VOl. , p. 218.

« miens et quelques voleurs dont la re- « nommée était descendue des moutao gnes pour courir les rues de Séville;

■ mais il aima mieux s’en tenir aux coups

■ de bâton que de faire jouer les cou- » teaux : il se garda aussi de rendre ses « maris trop crédules ou ses niais trop * spirituels; en toute chose il sut rester

« dans une juste mesure Toutes ses

« intrigues, lors même qu’elles man- « quentde vraisemblance, sont intéres- « santés, parce qu'elles mettent en jeu « les passions et les caractères avec un a rare naturel; on est d’ailleurs captivé « par le charme du dialogue et la grâce « des détails... »

Ainsi, au temps de Charles V, Lope de Rueda avait trouvé la véritable comédie espagnole. Il restait sans doute bien des progrès à faire ; le théâtre était encore jeune; mais il était débarrassé de ses langes. Boscan et Garcilasso avaient armé la poésie de mètres plus souples; sous la plume d’écrivains exercés la langue était devenue un instrument plus harmonieux et plus docile. Des améliorations analogues avaient eu lieu pour les beaux-arts. Le genre gothique avait cédé la place au style de Michel-Ange et de Raphaël.

Tout marchait vers le bien; tout était préparé pour cette époque des trois Philippe qui fut pour l'Espagne l’âge d’or des beaux-arts et de la littérature.

Il serait beaucoup trop long de no limer tous les écrivains célèbres qui ont illustré le règne de Philippe II. Leur liste seule dépasserait les bornes de cet ouvrage, et je dois nie restreindre à citer les plus notables, ceux qui par leur talent ont exercé une grande influence sur la littérature de leur pays. Il faut mentionner en commençant George de Monte-Mayor. Son roman de la Diane a été le modèle du genre pastoral. Malgré un peu d’afféterie, défaut que ce genre de compositions semble ne pouvoir pas éviter, l’ouvrage de George de Monte- Mayor est rempli de charme. Ony trouve des vers délicieux et d’intéressantes nouvelles. Il n’est peut-être pas un des épisodes de ce roman qui n’ait donné naissance à une foule d’imitations et qui n’ait été reproduit sur la scène; mais en général cet auteur a porté malheur à ceux qui l’ont copié ; presque tous n’ont pris de lui que scs defauts. A la fin du

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quatrième livre de sa Diane , George de Monte-Mayor raconte une aventure chevaleresque arrivée quelques années avant que Ferdinand le Catholique montât sur le trône d’Aragon. Rodrigo Narvaez * était alcavded’Alora. Cette ville se trouvant sur l'extrême frontière des Maures, le brave aleayde et sa garnison s’occupaient sans relâche à faire des incursions dans le pays ennemi. Un soirqu’ilsétaient en embuscade, ils entendirent un guerrier qui venait en chantant des vers arabes. « C'est à Grenade , disait-il , que je suis né. J’ai passé mes premières années à Cartame, je demeure sur la frontière d’Alora, mais c’est à Covn que sont mes amours. »

I.es Espagnols l’attaquèrent, et il se défendit avec courage ; mais sa résistance fut inutile, il fallut qu’il se rendît au vaillant aleayde d’Alora En se voyant au pouvoir des chrétiens, le prisonnier poussa des soupirs et ne put s empêcher de laisser couler quelques larmes.

Étonné de voir pleurer un homme qui venait de combattre avec tant d'intrépidité, Narvaez lui demanda la cause de son affliction. « Je suis du sang des Abenccrrages, répondit lecaptif,et mon nom est Abindarraez. Ce qui m’arrache des larmes , ce ne sont ni les blessures que j'ai reçues, ni la perte de ma liberté; mais je me rendais auprès de la dame que je sers. J'allais trouver la tille de ralcayde de Coyn, la jolie Xarifa. Je devais ce soir m’unir à elle, et j’allais recevoir les premiers gages de sonamour. Ne me demandez donc plus pourquoi je verse des larmes.

— Et si je vous laissais continuer votre route , promettriez-vous de revenir vous mettre entre mes mains?

— Si vous êtes assez généreux pour agir avec moi de cette manière, reprit l’Abencerrage, vous m’aurez donné plus que la vie. Slais quelle garantie voulezvous que je vous laisse pour vous assurer que je remplirai les conditions que vous allez m’imposer?

— Narvaez appela ses compagnons.

Senores, leur dit-il, je me renas garant de ce prisonnier. Je reste envers vous caution du paiement de sa rançon... il prit ensuite la main droite de l’Aben-

1 C’élail un des ancêtres du général Nar- ▼aez qui est aujourd’hui ministre de la guerre.

cerrage et lui dit : Vous promettez sur votre foi de chevalier de venir dans trois jours vous rendre prisonnier à ma forteresse d’Alora?— Je le promets, répondit Abindarraez.

— Eh bien, maintenant allez, et que Dieu vous soit en aide ! »

Abindarraez fut bientôt auprès de la belle Xarifa. « Qu’avez- vous ? lui dit-elle; d’où vient votre tristesse? ne vous ai-je pas donné tout ce que vous désiriez?»

Alors l’Abencerrage lui conta comment il avait été fait prisonnier. « A Dieu ne plaise que je reste libre quand vous êtes captif, dit a son tour Xarifa; emmenezmoi sur la croupe île votre cheval , car je veux partager en tout votre fortune.» Ils allèrent ainsi tous les deux se remettre entre les mains de l’alcayde d’Alora. On rapporte que Narvaez, touché du dévouement de la jeune femme et de la loyauté de son captif, les renvoya sans rançon. Cette aventure, qui, assure-t-on, n'est pas imaginaire, est racontée par George de Monte-Mayor avec une grâce qui aurait dû décourager les imitateurs. Néanmoins on en retrouve partout des copies plus ou moins défigurées ; ainsi elle est racontée dans le Romancero maurisque *.

Le même sujet a fourni à Lope de Vega une comédie intitulée : El Remedioen la desdicha , Le Remède dans l’infortune.

L'éditeur de Conde, à la suite de l'ilistoire des Arabes, a placé cette aventure sous le titre d’anecdote curieuse; et M. Viardoti’a scrupuleusement traduite.

Mais toutes ces copies paraissent bien pâles à côté de l’original. C’est, en général, le sort de toutes les imitations. Il faut avouer cependant que Gif Polo, dans sa Diane amoureuse, s'est montre le digne einule de George de Monte-Mayor.

Puisque nous parlons d’aventures chevaleresques, n'oublions pas les Guerres civiles de Grenade publiées par Gilles Perez de llita, sous le pseudonyme d’Aben-llainin;car, par une singulière fatalité , malgré le mérite de cet ouvrage, presque tous les auteurs qui se sont occupés de la littérature espagnole ont omis de le mentionner ».

1 Romancero Castellano, pnblié par U.

Deppiiij», 2* vol., p MO.

» Il n'en est parlé lit clans Boutervveck , ni dans l’Essai sur la Littérature espagnulc ( 1810 ), parM. Mnlmontet, attribué souvent par erreur

iized t

Ce livre raconte les aventures imaginaires de la cour de Boabdil, le massacre des Abencerrages et la prise de Grenade. Suit que Ferez ait été l’inventeur de ces conte», soit qu’il n’ait fait que recueillir les traditions qui existaient déjà de son temps, il a composé son livre avec tant d’art que ces fables ont acquis en Espagne parmi le peuple toute l’autorité de la vérité. Il s'est même trouvé des gens graves qui les ont acceptées pour une histoire sérieuse. De nos jours l’éditeur du Romancero castillan ne nomme Perez de Hita que \’ historien des guerres civiles de Grenade.

Cependant Nicolas Antonio, dans sa Bibliothèque espagnole, ne s’y était pas laissé prendre. Il appelle cet ouvrage uu badinage poétique; néanmoins il ne peut s'empêcher d’ajouter que ce livre plaît beaucoup aux personnes oisives.

En effet, il en est peu qui aient été lus avecautantd’emprcssement.Les Guerres civiles de Grenade ont été imprimées à Saragosse en 1595. Dès 1598, il en paraissait à Alcala de Hénarez une seconde partie. Il est vrai que cette continuation est loin de valoir le commencement ; néanmoins on réimprima les deux parties à Alcala en 1604. La première parut aussi à Paris en 1606. avec des notes marginales par le père Fortan; depuis cette époque, les éditions de la première partie se sont succédé avec rapidité, et maintenanton en compterait peut-être plus de vingt. Mis en français presque aussitôt qu’il a été écrit, ce roman a été traduit une seconde fois en 1809 par M. Sané. Certainement un livre, dont le succès n’est pas épuisé après une épreuve de trois siècles, sort de la classe des romans ordinaires, et il ne méritait pas que les critiques le laissassent dans l’oubli. Peut-être aussi la vogue même dont a joui cet ouvrage at elle contribué à faire naître la mauvaise humeur de plus d’un écrivain de cette époque. Le départ de Maliquc Alabcz qui va combattre Manuel Ponce de Léon, commence par ces vers :

F.nsilleys me el pot ro rucio

del atckyde de los Vêlez.

a M. le Conteulx de Canteleu , ni dans l'Espagne poétique par Jtian Maria de Mourt/, 18-iH, ni dans l'Histoire comparée des Littératures espagnole et française , par M. Adolphe de Puiousque

« Sellez le cheval gris que nt’a donné l’al- « cayde de los Velez. >■

Un poète, fatigué d’entendre le peuple chanter cette pièce de vers, a commencé une épigramme de cette manière :

Lleve el diublo rl potro rucio del alcayde de los Velei !

« Que le diable emporte le cheval gris « de l’alcayde de los Velez! »

Gongori a a fait aussi une parodie du départ de Malique Alabez.Fariae Sousa parle de Perez de Hita avec dédain.

« Voyez, dit-il, ce Perez de Hita qui est si lu et qui mérite si peu de l’être. » Il ne faut nas prendre au pied de la lettre les paroles de cet auteur. Les Guerres civiles de Grenade sont d’un bout à l’autre empreintes d’une teinte chevaleresque , et Walter Scott « , dont le bon godt en matière de romaus ne saurait être révoqué en doute , disait à propos d’une traduction anglaise qu’on lui présentait, que ce livre méritait bien qu’on apprît l’espagnol aliu de pouvoir le lire dans l’original; et il ajouta que s’il eût connu plus tôt Gines de Hita. cela eût éveillé chez lui le désir de placer eu Espagne la seèue de quelques-uus de ses romans.

Gines Perez de Hita fut le contemporain de Cervantès, et quoique la première partie de don Quichotte n’ait paru qu’en 1 605, lorsqu’il existait déjà trois éditions des Guerres civiles de Grenade, Cervantès, qui fait si gracieusement la guerre à tous les romans chevaleresques, n’a pas parlé de celui-ci. Il n’a fait aucune allusion aux aventures qui s’y trouvent racontées. C'est une retenue qu’il n'a pas eue à l’égard de Monte-Mayor. Quand don Quichotte, roué de coups par des marchands, est recueilli parmi laboureur de sou village, il le prend d’abord pour le marquis de Mantoue et ensuite pour Rodrigo Narvaez. Aussi, interrogé par le laboureur sur les douleurs qu’il ressent, il lui répond les paroles que l’Abencerrage captif adresse à l’alcayde d'Alora. Il les répète telles qu’il les avait lues dans la Diane.

L’admirable romande don Quichotte, ce chef-d'œuvre que toutes les nations envient à la littérature espagnole, n’eut

1 Chroniques chevaleresques du Portugal el de FEspagne, par M. Ferdinand Denis.

L’UNIVERS

d’abord que peu de succès. Cervantès ne jouit pas de son vivant de la popularité que ses œuvres ont acquise parla suite. La nature même de son ouvrage explique pourquoi il a d’abord été mal accueilli par les Espagnols. C’est que ce livre, si plein de raison, contient d'un bout à l’autre la satire d’un travers national. Autemps de Philippe II, il n’était pas de peuple qui fût plus enclin à l’exagération que le peuple espagnol. Il portait tout à l’extrême; il mettait de remplisse partout. Une ville en Espagne n’était pas seulement une ville : c’était une héroïque cité. I.e moindre officier y était appelé un brillant guerrier, un invincible capitaine. Tout y prenait en paroles des dimensions immenses.

Cet esprit d’exagération avait été porté par les Espagnols dans les sentiments chevaleresques comme dans toute autre chose. C’est donc en Espagne que Don Quichotte devait être écrit ; car la satire ne peut naître que là où l’abus existe. Par la même raison Cervantès, en frondant un ridicule , qui alors était presque général chez ses compatriotes, devait rencontrerdes lecteurs peu bienveillants.

Ceux qui comprenaient sa pensée et qui se sentaient atteints par ses railleries ne riaient que du bout des lèvres : ceux qui ne la comprenaient pas , accusaient l’auteur d’avoir jeté le ridicule sur des sentiments généreux. Ils ne voyaient pas que Cervantès n’en a ridiculisé que l’exagération. La morale de ce roman, c’est que les meilleurs principes déviennent une folie quand ils sont poussés jusqu’à leurs conséquences extrêmes.

Don Quichotte, c’est la guerre faite à l’emphase, aux grands mots vides de sens. En un mot. c’est la guerre faite à toute espèce d’exagération. Cervantès avait trop de raison pour l’Espagne de son époque, c'est pour cela que son mérite demeura méconnu et que son existence fut constamment malheureuse.

Né en 1547, à Alcala de Hénarez, ce grand homme suivit d’abord la carrière des armes, il assista à la bataille de Lépante , où il perdit la main gauche. Malgré sa blessure , il resta dans les troupes que l’Espagne entretenait en Sicile et y servit jusqu’en 1576. Dans le courant de cette année , lorsqu'il retournait en Espagne, il fut pris par un corsaire al-

gérien et ne fut racheté qu’après cinq ans de captivité. De retour dans sa patrie, Cervantès s’adonna à la littérature. Sa Galatée n’obtint aucun succès. Il composa un grand nombre de pièces de théâtre qui ne lui procurèrent aucune renommée. Il fit enfin paraître Don Quichotte ainsi que des Nouvelles remplies de grâce et de naturel ; mais il ne fut pas compris de ses contemporains.

Deux hommes seulement dans la Péninsule , le comte de Lemos et l’archevêque de Tolède, don Bernardo de Sandoval , encouragèrent ses travaux ; encore faut-il avouer que leur protection timide et la parcimonie de leurs secours laissèrent mourir dans l’indigence le plus grand écrivain que l’Espagne ait vu naître.

De même que Cervantès, Alonzo de Ercilla y Zuniga fut guerrier aussi bien que poëte. Attaché à la cour, dès le règne de Charles V, il était page de Philippe II, quand la guerre éclata entre les Espagnols et les Indiens Araucans, qui peuplent la partie méridionale du Chili. Alonzo de Ercilla s'embarqua pour aller combattre cette nation sauvage. Cette expédition, qui dura plusieurs années, forme le sujet de son poème : « Je ne chante, dit Alonzo de « Ercilla, ni les dames ni l’amour, ni « les galanteries des chevaliers ; ma voix n ne célèbre ni les sacrifices ni les tour- « ments des tendres affections, mais la « valeur, les combats , les prouesses de « ces Espagnols intrépides dont l’épée « courba sous le joug le front indompté « des Araucans. >> Presque tout ce poème a été écrit à l’instant même où les faits avaient eu lieu. La journée se passait à combattre, et Alonzo employait une partie de la nuit à composer ses vers On dit même que souvent il manquait de papier ou de parchemin , et c’était sur de petits morceaux de cuir qu’il inscrivait ses pensées.

On comprend qu’un ouvrage composé ainsi de passages écrits sous l’impression du moment doit briller davantage par le fini des détails que par le plan général. C’est un bulletin en vers plutôt qu’une épopée. Souvent l’intérêt s’égare et la courageuse résistance des Indiens excite notre sympathie autant que la valeurdes conquérants. L’absence

de plan, le manque d’unité, voilà le défaut de l'Araucania. Néanmoins, ce poème coulient de grandes beautés ; et si l'on veut mettre à part le Tasse et le Camoëns, il ne reste plus, parmi les modernes , de poète épique auquel Ercilla ne puisse disputer la première place.

I.ope Félix de Véga Carpio fut aussi une des gloires littéraires du règne de Philippe II. Après avoir été le secrétaire du duc d’Albe, Lope de Véga , à la suite d’un duel où il blessa grièvement son adversaire, fut obligé de quitter sa maison. A la même époque , il perdit sa femme, et rien ne l’attachant plus au monde, il prit le parti de courir les aventures. Il s’embarqua sur la flotte inrincible ; mais le désastre de cette expédition fit sur son esprit une impression si vive, qu’il renonça à la carrière des armes, et il s’adonna tout entier à la poésie. Il n’est pas d’auteur qui ait été plus heureusement doué que I.ope de Véga. Il possédait à la fois l’imagination qui invente et le génie qui met en œuvre. La facilité avec laquelle il écrivait tient du prodige. C’est par centaines qu’il faut compter ses comédies; et leur nombre ne s’élève pas à moins de dix-huit cents. Il y faut ajouter environ quatre cents auiosa crament aies. On y doit joindre aussi plusieurs poèmes : Cireé, la Jérusalem conquise, les Triomphes de la Beauté; La Beauté d’Angélique; l’Arcadie; la Dragontéa; la Guerre des Chats; et enfin une multitude innombrable de poésies légères. Cette excessive fécondité ne laissait pas à Lope le temps de travailler ses ouvrages; 11 les improvisait sans s’inquiéter ni du développement qu’il donnerait à sa pensée ni de la manière dont il dénouerait son intrigue ; mais la grâce de son style , le talent avec lequel il sait peindre font oublier ses imperfections. Lope sacrifie souvent une pièce entière pour arriver à quelques situations dramatiques; et l'on a dit de lui avec raison : C’est le poète qui a fait le plus de bonnes scènes et le plus de mauvaises pièces. Au reste, Lope de Véga ne se faisait pas lui-même illusion sur ses défauts. « J’ai quelquefois écrit « selon les principes, dit-il dans son « Nouvel Art dramatique; mais, dès « que je vois le peuple courir en foule à « des ouvrages monstrueux, pleins d’ap-

< paritions magiques et de tableaux sur- « naturels , et les femmelettes se pas- « sionner pour ces absurdités, je reviens « à mes habitudes barbares. J’enferme « sous de triples verrous tous les pré- « ceptes ; j’éloigne de mon cabinet Plaute « et Térence, de peur d’entendre leurs « cris, et je compose suivant la mé- « thode indiquée par ceux qui veulent « enlever les applaudissements de la

< multitude. »

C’est à la multitude que Lope voulait plaire et non pas aux érudits. Or la multitude trouvait bon tout ce qui était capable de l’émouvoir, et les fables les plus extraordinaires étaient celles qui lui plaisaient davantage. Elle acceptait les incidents les plus bizarres, les plus invraisemblables , pourvu que les acteurs eussent une physionomie, une tournure espagnole : « Aussi, dit M. Ternaux « Compans ' , tous les personnages des « pièces espagnoles sont Espagnols. Ito- « mains, Grecs, Hébreux, Chinois, tous « ont l'air de sortir du Prado ou de la « porte du Soleil; tous ont lu Amadis « et la Somme de saint Thomas. Ils « traitent l’amour en théologiens et la « théologie en héros de romans.

« Coriolan est un chevalier d’Alcan- « tara , Jesabel une duègne de Séville, et « Appius Claudius un oydor au conseil « des Indes. Au premier abord il est « difficile de ne pas trouver cette mas- « carade parfaitement ridicule; mais « appelez Coriolan don Pedro et Jésa- « bel Elvire, et vous serez frappé de la « vérité des caractères et de la manière « dont ils sont tracés. *

Malgré ses défauts, Lope de Véga a fait l’admiration de ses contemporains; dès qu’il paraissait , on se le montrait comme un prodige de la nature, comme le phénix des esprits. Il n’est peut-être pas une de ses pièces où l’on ne rencontre des traces de la précipitation avec laquelle il travaillait, et cependant parmi les auteurs qui, après lui, ont illustré la scène, on aurait de la peine à en signaler un qui n’ait pas trouvé quelque emprunt à lui faire.

Parmi les auteurs contemporains de Philippe II , je veux en citer encore un , car il a jeté sur cette époque un double

1 Coup d’cril sur le Théâtre en Espagne, iDséré dam la Revue française et étrangère.

L’UNIVERS

lustre et comme poète et surtout comme peintre. Don Panlo de Cespédès avait étudié longtemps la peinture à Rome.

Les fresques dont il a enrichi l’église d'Araceli, celles delaTrinità-del-Monte et la chapelle de l'Annoncinta le firent surnommer, dans Rome même, le Raphaël espagnol. Cespédès ne se borna pas à cultiver la peinture : il en fut encore l’historien et le poète. Il écrivit un traité de perspective ainsi qu’une dissertation intitulée : Comparaison de la peinture et de la sculpture anciennes et modernes; enfin il composa un poëme, dont on doit la conservation aux soins de Parheco. C’est un petit chef-d’œuvre de versification. Il est impossible de rendre avec plus d'exactitude les détails techniques.

Sous Philippe H, la peinture fit, dans les États de ce prince, des progrès rapides. Plus d’un artiste espagnol devint célébré; et à la tête de ceux qui se sigualèreutà cette époque, il faut nommer Cespédès, Fernandez Navarrète surnommé le Muet, Morales le Divin, Ribalta et Luiz de Vargas. Toutefois aucun de ces artistes n’avait une manière qui filt propre à l’Espagne. Ils avaient tous étudié en Italie; ils s'étaient pénétrés des qualités des maîtres italiens. Navarrète imitait le Titien. Ribalta avait travaillé pour s'approprier la manière de Sébastiendel Piomho. Quant aux tableaux de Luiz de Vargas, ils vous font penser aux ouvrages deJtdes Romain. Toutes ces œuvres étaient de la peinture italienne. Il y avait des artistes espagnols d’un grand mérite; mais, au temps de Philippe II, il n'y avait pas encore une école qui eût un caractère national. Quelques peintres imitaient aussi la manière des Flamands. Les tableauxde Pantojade la Cruz présentent une grande analogie avec ceux d’Antoine Moor d’Utrecht.

En parlant de Pantoja, il ne faut pas oublier une anecdote qui peut faire le pendant de la fameuse histoire des raisins de Zeuxis. Velez de Arciniega, dans son Traité des animaux utiles a la médecine rapporte qu'un très-bel aigle barbu ayant été pris auprèsdu Prado, on s’empressa de l’apporter au palais, et que Philippe II ordonna que le portrait en fût p' int par Pantoja. Cet artiste mit tant d’art et tant de vérité dans son tra-

vail que l'aigle en apercevant le tableau, crut que c'était un aigle véritable. Il s’élança avec impétuosité pour le combattre; on ne put pas le retenir, et il mit la toile en pièces.

Sous le règne de Philippe II l’architecture n’a pas reçu moins d'encouragements que les autres arts. C’est par les soins de ce prince que l'Escuria! a été construit. Voulant rendre grâce à Dieu de la victoire que l’armée espagnole avait remportée auprès de Saint-Quentin, il avait fait vœu d’élever un monastère et de le placer sous l'invocation de saint Laurent, parce qu’on célèbre la fête de ce martyr le 10 août, jour où la bataille a été livrée. Le choix de l’emplacement où le monument s’élève fut, dit-on , déterminé par plusieurs considérations : cette contrée aride et déserte située à mi-côte de la Sierra de Guadarrama, plaisait, assure-t-on, au caractère sombre et farouche de Philippe IL Ensuite les rochers auxquels l'edifice est adossé sont formes presque entièrement d’une pierre de taille grise appelée berroqueûa. Ils ont fourni tous les matériaux nécessaires.

C’est en 1562 que les travaux ont commencé sous la direction de Juan Rautista Manegro, de Tolède, qui en a fourni le plan et les dessins. Cet architecte étant mort en 1567 , l’édifice a été continué par son élève Juan de Perrera Bustnmante.

Tout, à l’Escurial, rappelle le martyr de saint Laurent. Non-seulement on én voit l’instrument sur les portes, sur les fenêtres, sur les autels, sur les rituels, sur les habits sacerdotaux « mais « encore par une pieuse galanterie l’ar- « chitecte a donné à l'édifice lui-même « la forme du gril sur lequel saint Lau- « rent a été brûlé ». Extérieurement « le bâtiment forme un carre long 3; « une tour placée à chaque angle figure « les pieds du gril; la galerie intérieure « principale, où est située l’église, en « forme le manche, et une multitude « de galeries transversales qui se cou-

1 I .'■üres sur l'Espagne, par M. Adolplio Gnéroult, p. ‘Me.

> P. es.

3 La façade principale a environ 207 mètres de. largeur cl |R mètre» 79e. d'élévation ju>qu’a la corniche. Les tours qui forment les quatre angles ont environ as métrés 60 c. de hauteur.

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« nent à angle droit en représentent les « Darreaux. La bizarrerie de ce plan ne « nuit pas à l’effet. Ce n’est guère qu’en « montant sur le dôme qui couronne « l’église qu’on peut se rendre compte « de l'ensemble de la construction;

* mais au dehors, les quatre faces de « l’édifice conçues dans un gmlt sévère,

« uni , presque sans ornement, présen- « tent, indépendamment de leurs pro- « portions grandioses, un accord de - bon goilt avec la destination austère « du monument. C’est bien un cloître,

« un lieu de retraite, de silence et de « méditation. Soit que l'œil se dirige « vers la montagne grise et nue comme « les côtes de la Provence, soit qu’il « embrasse la plaine immense et déserte « au bout de laquelle Madrid ne paraît « plus qu’un point blanc , soit qu'il se « reporte vers les murailles du couvent « toutes en granit massif de couleur « grise, rien ne fait diversion aux « pensées de recueillement et d’austé- « rite. C’est, dit-on, le plus beau et le « plus vaste couvent qui soit au monde. « I .e côté septentrional est réservé pour « les appartements royaux, le reste ap- « partient à Dieu et aux moines. L’e- « glise, en forme de croix grecque, est « vaste et construite comme le reste, « dans un goût parfait et d’une simpli- « cité admirable; quatre énormes pi- « liers carrés déplus de vingt pieds sur « chaque face supportent la double

* voûte surmontée, au point de jonction, « par une coupole hardie. »

On monte par une vingtaine de marches au maître-autel , qui est orné de trois ordres d’architecture placés audessus les uns des autres. On n’a rien épargné pour sa décoration. Son tabernacle réunit la richesse et l’élégance; mais ce qu’il y a de véritablement beau , ce^ont les deux tombeaux qui l’accompagnent. On voit d’un côté celui de Charles V,de l’autre celui de Philippe II. Ces deux souverains sont à genoux, llsoccupentle devant d’une espèce dechambre ouverte du côté de l’autel et revêtue intérieurement de marbre noir. Au-dessous même du sanctuaire est le caveau consacré à la sépulture de la famille royale; il est appelé le Panthéon. L’idée dece monument fut donnée par Charles V , l'exécution en fut projetée par Phi-

lippe II ; elle fut commencée par Philippe III et achevée par Philippe IV. On y descend par un escalier entièrement revêtu de marbre; et sur la porte on lit cette inscription :

Locus sacer mortalitatis exuviis catho/icorum regum a res/auratore citas , cujus aræ max.

austriacâ adhuc pietate subjacent optât am client expectantium.

Quant posthumam sedem sibi et suis f'arolus Cesarum max. in notis habuit, Philippus II recjum prudentiss. elegit,

Philippus III verè pins inchoavit , Philippus IP',

clemenliA, constant iâ, retigione,magn.

auxit, ornavit, absolcit , anno Dont. M DCL I f/.

Saint-Laurent de l’Escurial a des admirateurs enthousiastes etles Espagnols l’ont appelé la huitième merveille. Tout le mondeeependant ne partage pas cette admiration. « La décoration extérieure « de cette énorme masse de bâtiments, « dit Swinburne, est extrêmement « simple et bien vilaine à mes yeux. Ces « tours hautes et étroites, les petites « fenêtres et les toits qui s’abaissent « trop rapidement, prouvent certaine- « ment un mauvais goûtd’architecture; « mais les dômes ainsi que l'immense « étendue de sa façade en font un objet « grand et merveilleux. » Ce dont on est surtout frappé quand on voit l’Escurial, c’est de sa grandeur, et un voyageur a parfaitement exprimé ce sentiment lorsqu'il a dit: C’est une montagne de granit construite à mains d'hommes , qui est adossée à une montagne naturelle dont le voisinage ne l’écrase pas '.

Au reste, l'architecture des monuments élevés sous les princes de la maison d’Autriche n’a pas toujours eu cet aspect simple et sevère. La façade du couvent de la Vierge à Cadix est pleine d’élégance; je dirai presque de coquetterie *. Sous Philippe II. les arts, la littérature avaient pris d’immenses développements; mais les mêmes causes qui entraînèrent rapidement la monarchie à sa ruine, furent pour les lettres

1 Lettres sur l'Espagne, par M. A (Juérouit.

L’UNIVERS

et pour le bon goût des éléments de décadence. Néanmoins, Philippe III et Philippe IV virent encore fleurir les arts et la poésie. Durant leurs règnes, le théâtre et la peinture brillèrent de l’éclat le plus vif ; et, semblables à ces arbres vigoureux, qui se couvrent encore de feuillage, lors même qu’ils ont été déracinés, ils survécurent pendant quelques années à la prospérité publique.

Cependant, déjà dès le temps de Philippe II, le goût avaif commencé à se pervertir. Une école s’était formée , qui, a l'imitation de Gongora , ne voulait rien dire d’une manière naturelle. Rien de ce qui est clair, rien de ce qui est simple neconvenaitaux novateurs, et le besoin de l’inversion était tel chez Gongora qu’il en voulut mettre jusque dans son nom. Il était fils de Francisco Argote et de Léonor de Gongora ; mais , contrairement à l’usage espagnol, il plaça le nom de sa mère le premier. Il lui fallait partout du bel esprit et du faux brillant. Sous le prétexte de rendre à la langue sa richesse première, il donna aux mots des acceptions inusitées et bouleversa les phrases par des inversions grecques ou latines.

* Au talent incontestable qu’il avait de couvrir la nullité de la pensée par les artifices du style, et de donner à la singularité un faux air ’orisinalité , il joignait une obseuritéque tous les esprits à la suite prenaient pour de la profondeur. Ce n’était pas, à leurs yeux , un de ces poêles vulgaires, qui s’expriment si simplement qu’un enfant pourrait les corn, rendre : non, il fallait le deviner; et la difficulté de chaque énigme réservait à l’amour-propre du lecteur la satisfaction d'une découverte 1 ».

Ce mauvais goût se répandit avec la même rapidité qu’une maladie contagieuse. Les femmes et les donneurs de sérénades se déclarèrent pour le pathos à la mode. L’engouement pour ce nouveau genre était si ardent, que les meilleurs esprits n’osèrent pas s’opposer aux progrès du mal. Lope de Véga , qui , pour flatter ses spectateurs avait, sacrifié des règles qu’il reconnaissait bonnes et raisonnables , n’était certainement pas d’humeur à lutter contre l’entraînement

1 M- Adolphe de Puibusquc, Histoire comparée des Littératures espagnole et française.

général, ni à se faire contre tous le champion du bon goût. Il se borna à ne pas suivre la route tracée par Gongora ; mais il ne chercha para détromper ceux qui s’y engageaient. Quévédo lui-même, cet impitoyable railleur, lui qui avait des sarcasmes pour tous les abus et pour toutes les folies , osa à peine attaquer les Gongoristes ; et , lorsqu’il le fit , il eut soin d'entourer scs critiques d'une foule de louanges. Au reste , Quévédo lui-même n’est pas à l’abri de tout reproche, et ses traits satiriques ne sont pas toujours du goût le plus pur. Tout ce qu’il écritest plein deverve;mais, pourvu qu’il raille, peu lui importe que ses saillies soient assaisonnées de sel attique, ou bien qu'elles approchent du burlesque.

Les épigrammes , les bons mots s’échappent de sa plume, comme les étincelles gui jaillissent du fer rouge frappé par le forgeron ; elles vous éblouissent, et l’oeil ne peut ni les suivre ni les compter.

Les Songes de Quévédo sont des satires très-amusantes. Elles ont surtout cela de particulier que l'auteur veut bien faire rire , mais il 11e veut pas blesser. Il raille les vices en général ; il n’attaque pas les personnes. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser, est qu’il a trop souvent pris un ton sentencieux, c’est qu’il a joué trop souvent avec les mots. Il fait véritablement abus de son esprit. Aussi, ses imitateurs qui n’avaient ni sa gaieté, ni sa verve intarissable, n’ont, suivant l’usage, copié que ses défauts. Il a servi de chef à cette école froide et de mauvais goût qu'on a nommée los equivoquistas et los senlcnciosos. Ainsi, lui-même a sans le vouloir, contribué à la ruine de la littérature.

« En définitive, dit M. de Puibus- « que, il en fut de la décadence littéraire « comme de la décadence politique : les « malbeurset les mauvais ouvrages arri- « vèrent à la fois. Le théâtre seul ne sui- « vit pas une marche rétrograde. Soute- « nu par Calderon , il projeta jusqu’au « seuil du dix-liuitième siècle les rayons « mourants de la poesie nationale. »

Caldéron fut le roi des poètes espanols. S’il n’eut pas la prodigieuse féeonité de I.ope de Véga, ses ouvrages ont plus de force et plus d’élévation. Parmi les cent douze comédies que renferme le recueil publié à Madrid en 1763,

plusieurs sont des chefs-d'œuvre qui ont été imités sur les scènes étrangères. Ainsi , la Damaduende, la Dame follet, a fourni le sujet de plusieurs pièces françaises. L’ Alcalde de Zalaméa a été traduit presque littéralement. Le grand Corneille a tiré sa tragédie d’Héraclius de la pièce de Caldéron intitulée Todo es verdad, todo es mentira; Tout est vérité , tout est mensonge.

Mais lorsque je dis que beaucoup de pièces de Caldéron sont des chefs-d’œuvres, je n’entends pas les juger du point de vue où nous sommes placesen France.

U ne faut pas demander à Caldéron des comédies écrites d'après les règles de la poétique grecque. L'ancien théâtre espagnol ne s'astreint a aucune des trois unités. Les drames n’y sont pas divisés comme les nôtres en actes , mais bien en journées ; et souvent le poète suppose qu'un espace de temps assez long s'est écoulé dans l’intervalle d'une journée à l'autre. Les distances ne l’arrêtent pas davantage, et si la première journée se passe a Madrid , pendant la seconde les personnages peuvent se trouver à Naples ou en Allemagne. En général , les auteurs dramatiques de cette

Œe ne s’embarrassent ni des invraiances ni des anachronismes.

Montalvan commence sa comédie des Templiers par une décharge de mousqueterie. Caldéron, dans une de ses plus jolies pièces, a choisi pour principaux personnages de son intrigue don Pedro le Catholique et Marie de Montpellier, qui vivaient au douzième siècle. 11 y fait aussi paraître un bouffon nommé Chocolaté; et celui-ci raconte qu’on vient de le menacer en lui présentant un istolet '.Si le poète espagnol est emarrassé pour faire connaître aux spectateurs quelque détail nécessaire au développement de son intrigue, il saute par-dessus la difficulté. Une actrice vient sans plus de façons causer avec les assistants. « Je suis dans un nota- « ble embarras, dit un des personnages • de Caldéron. Il faut que je paraisse « seule et je dois faire un monologue • ou réciter un sonnet. Lequel des ' Ilrttlé me

en fln de dos ahrazado y en cl peeho un plstolcte.

Gustos y disguslns nn ton mas que imaginacion , troisième journée.

6* Livraison. (Espagnk.).

« deux choisirai-je? je préfère le mo- « nologue! Maintenant donc, mon dis- « cours, puisque nous voilà seuls , vous « et moi , parlons clairement : Ma maîtresse, constante autant que belle,

« aime don Vincent. Elle est aimée du « roi don Pedro , etc. » Et la soubrette expose ainsi le sujet de la pièce '.

il ne faut pas chercher dans les drames espagnols l’observation des règles telles que nous les entendons. Ces pièces n’ont rien de tout cela , et leur mérite consiste dans une fable bien intriguée dont l’intérêt ne languit que rarement, dans un style brillant, dans des caractères bien soutenus; et Caldéron possédant ces qualités à un plus haut degré qu’aucun de ceux qui ont écrit pour la scène espagnole, ses compatriotes le considèrent comme le plus grand de leurs poètes.

Indépendamment de ses comédies profanes, cet auteur a écrit encore une grande quantité de drames religieux, que les Espagnols appellent autos sacramentales. Ce sont des sujets tirés le

filus souvent de l’histoire sainte et dont es personnages représentent quelquefois des êtres abstraits, comme la Grâce, la Foi, le Péché, la Mort. Caldéron a su donner à ce genre de composition un intérêt vif et soutenu. On y retrouve les mêmes qualités et les mêmes défauts que dans ses autres comédies.

Né en 1601, Caldéron est mort octogénaire. Il avait été précédé dans la tombe, d'une annéç seulement, par don Antonio de Solis y Ribadeneira, qui, après avoir consacré une partie de sa vie à la poésie, s’est ensuite adonné aux travaux plus sérieux de l’histoire. Il a écrit la conquête du Mexique, et c'est un des ouvrages les plus estimés de la littérature espagnole. Le seul reproche qu’on puisse adresser à cet historien, c’est de n’avoir pas oublié qu’il avait écrit des vers, et d'avoir donné à son sujet et surtout à son style une couleur trop poétique. Après la mort de ces deux hommes célèbres il ne resta plus personne en Espagne qui sût écrire avec goût, et les dernières années de Charles II furent pour la littérature une époque de décadence complète.

' Gustos y disyuetos.. ■ première journée.

L’UNIVERS

La peinture suivit la même progression. Sous Philippe II, elle était italienne on flamande. Ribera, qui v/cut du temps de Philippe ni, était bien Espagnol par la naissance, mais son pinceau était italien. Élève du Caravagge, il s’appliqua surtout à reproduire la manière de cegrand maître. Ce fut Herrera le Vieux, gui, le premier parmi les Espagnols, se nt un genre à lui. On doit le considérer comme étant en réalité le fondateur de l’école nationale. En même temps que lui vécut Pacheco, et il faut citer celuici, car il fut le maître et le beau-père de Velâzquez de Silva.

Le règne de Philippe IV vit fleurir les plus grands peintres espagnols : Velasquez de Silva, Zurbaran, Murillo et Alonzo Cano.

Velasquez étudia sous Pacheco; mais il s’appliqua surtout à copier la nature. C’est ainsi que cet artiste célèbre est parvenu à mettre tant de vérité dans ses ouvrages. Il réunit un coloris frais, brillant et naturel, au dessin le plus correct , et la critique n’aurait rien à lui reprocher, s’il n’avait quelquefois exagéré dans ses ouvrages la dureté des contours.

,-v Zurbaran excelle surtout dans la peinture des draperies; ses moines sont d’une merveilleuse beauté; ses étoffes sont souples et ses plis admirablement refouillés. Il y a dans la plupart de ses ouvrages un caractère grave et religieux dont sont frappées les personnes même les plus étrangères aux beaux-arts. Il est a regretter que le même sentiment ne se retrouve pas dans les images de saintes que Zurbaran a retracées : elles sont trop mondaines, et leur grflee est presque de l’afféterie; mais les riches étoffes dont il les a revêtues sont toutes imitées avec une rare perfection.

Les vierges de Murillo sont d'une pureté toute divine; mais le pinceau de cet artiste a souvent quelque chose de flou, de trop moelleux. Les demi-teintes ont quelquefois une apparence grise et cotonneuse; mais d'autres fois aussi, car Murillo n'est pas toujours le même, son coloris prend toute la puissance des maîtres de l'école vénitienne ; ainsi dans la f 'ierge à la ceinture, exposée au Musée sous le n" 156, les chairs ont tant de fraîcheur et de transparence,

qu’on croirait voir le sang couler sous la peau. Les portraits qu’il a peints sont remplis de vie , de vérité et ae vigueur, et c'est à juste titre que Murillo est considéré comme le premier des peintres espagnols. Cependant , j’ai peut-être tort de l’avouer, les ouvrages d’Alonzo Cano me font en général plus de plaisir. Sans doute; quelques-uns des tableaux de Murillo sont préférables à ceux d'Alonzo ; mais il y a dans toutes les œuvres de celui-ci un charme auquel je ne sais

fias résister; on y trouve une suavité qui ’a fait surnommer l’Albane espagnol.

Après la mort de ces artistes illustres, le goôt de la bonne peinture s’est bientôt perdu en Espagne. Charles II a fait en vain tous ses efforts pour la faire renattre. Son frère, don Juan d’Autriche, encourageait aussi les arts, et même il peignait sur porcelaine. Carreno disait que si don Juan ne fût pas né sous la pourpre, il eût, avec son talent, pu vivre comme un prince. Charles II aimait à visiter Carreno dans son atelier, et un jour qu’il s’amusait à le regarder peindre, « De quel ordre es-tu? lui dit-il. — Sire, je suis votre serviteur.— Pourquoi n'en portes-tu pas les marques? » Et aussitôt il lui Ut donner une riche décoration de Saint-Jacques.

Ces efforts pour ranimer une flamme qui s'éteignait demeurèrent impuissants.

Carreno de Miranda mourut en 1685.

Il y avait trois ans que Murillo n'existait plus, et l'on pouvait à peine compter en Espagne quelques artistes de talent. Ce n’etait pas la protection qui manquait aux beaux-arts ; mais, sous Charles II, il n’y avait plus de sève en Espagne, et le pays ne pouvait plus produire. Cette impuissance n’existait pas seulement pour les lettres , pour les arts, pour la politique telle s'étendait au commerce et à l’industrie. L’Espagne avait été de tout temps renommée pour la fabrication des armes ; on conserve à VArmeria real les armures de Ferdinand le Catholique ’, de Charles V * et de don Juan d’Autriche 3. Ce sont des chefs-d’œuvre de ciselure; niais au temps de Charles 11, c’est à peine si l’on fabriquait des armes à Tolede. Tout dépé-

rissait, et l'Espagne, privée de scs vieilles institutions, ressemblait à un corps atrophié faute ae nourriture.

AVÈNEMENT DR LA MAI90N DK BOURBON AC TRÔNE DESPACNE. — RÈGNE DF. PHILIPPE T. — LI- GUE FORMÉE PAR L’ ANGLETERRE, LA HOLLANDE ET L'AUTRICHE POUR DÉTRÔNER PHILIPPE V.

— LA SAVOIE ET LE PORTUGAL ENTRENT DANS LA LIGUE. — LES ANGLAIS S’EMPARENT DE CIDRALTAR. — LA CATALOGNE ET L’ ARAGON SE DÉCLARENT POUR L’ ARCHIDUC. — SIÈGE DE BARCELONE PAR PHILIPPE V. — PHILIPPE ABANDONNE MADRID, QUI FRT OCCUPÉ PAR LE* PARTISANS DR L’ARCHIDUC. — CEUX-CI SONT A LEUR TOUR FORCÉS D’ABANDONNER LA CA- PITALE. RAT AILLE d'aLMANSA. — BATAILLE

d’aLMENARA. — BATAILLE DESARACOSSE. — PHILIPPE ABANDONNE UNE SECONDE FOIS MA- DRID, DONT L’ARCHIDUC SE REND MAITRE. — L’ARCHIDUC QUITTE A SON TOUR LA CAPITALE. — PRISE DE gTANHOPE A BRinUEGA. — RA- TAILLR DE VILLA VICIOSA. — PAIX l)'l’- TREOrr ET DE BADE. — PH'UPPE V SOUMET LA CATALOGNE. — SON SECOND MAE1AGE. — ALSERONt EST ÉLEVÉ AC MINISTÈRE.

Les dernières volontés de Charles II avaient été tenues secrètes. L’ambassadeur de Léopold les ignorait encore; mais il était persuadé que l’archiduc étaitdésignépour héritier de lacouronne d’F.spagne. Aussi, attendait-il avec confiance que les grands et les présidents des conseils, renfermés dans l’appartement du roi, pour entendre la lecture de son testament, vinssent lui présenter leurs félicitations. En voyant le duc d’Abrautès s’avancer verslui, lesbrasouverts pour l’embrasser, il s’empressa de l’assurer que l’empereur serait instruit de son zèle. Mais le duc le désabusa promptement. « Je viens, lui dit-il, prendre • congé delà maison d’Autriche. » Quand le peuple connut le successeur choisi par Charles II , la joie fut presque universelle. On craignit seulement que Louis XIV ne refusât ce legs, et qu’il ne trouvât plus avantageux de s’en tenir aux dispositions du dernier traité de partage. Pour détourner ce malheur, on fit à Madrid des prières publiques, et l’on adressa au roi de France les instances les plus pressantes. Après quelques jours d’hésitation , Louis XIV accepta pour son petit-fils le trône qui lui était offert, et le duc d’Anjou, proclamé roi d’Espagne, sous le nom de Philippe V, partit de Versailles le 4 octobre 1700,

afin de se rendre au vœu du peuple qui l’appelait.

Quand Philippe le Beau et quand Charles V étaient montés sur le trône, ils avaient amené avec eux une foule de seigneurs flamands et autrichiens, auxquels ils avaient prodigué les places et les faveurs. Cette invasion des favoris étrangers avait été un des principaux griefs de la nation contre la dynastie autrichienne. Le nouveau roi ne commit pas la même faute. Il entra seul en Espagne; et , à l’exception du duc d’Harcourt , qui devait résider auprès de lui en qualité d’ambassadeur de Louis XIV, aucun Français ne l'accompagna.

Cette attention de Philippe V à ménager les susceptibilités de la nation, les grâces dont il était doué, et son affabilité naturelle, lui gagnèrent bientôt la cœur de presque tous les Espagnols.

Cependant la maison d'Autriche comptait encore bien des partisans, et bientôt le petit-fils de Louis XIV , malgré les droits que lui donnait sa naissance , malgré la justice du testament de Charles II, malgré les vœux de la majorité, fut contraint de défendre par les armes la couronne qui lui avait été léguée.

L’Europe entière voyait avec jalousie un Bourbon monter sur le trône de Charles V. Cependant, ni la Hollande ni l’Angleterre n'étaieut alors en mesure de commencer la guerre. Ces deux puissances n'hésitèrent donc, pas à reconnaître le nouveau souverain. Le pape Clément XI , don Pedro H de Portugal, Frédéric IV de Danemark et l’électeur de Bavière suivirent cet exemple. L’empereur Léopold, au contraire, ne voulant pas renoncer aux droits qu’il prétendait avoir à la couronne d’Espagne, prit aussitôt les armes , et la guerre commença en Italie. Philippe V , pour assurer au parti espagnol la prépondérance dans ce pays, épousa Marie-Louise-Gabrielle, seconde fille de Victor-Amédée, duc de Savoie. Le traité d’alliance fut la principale dot de cette princesse. Son père s’engagea à fournir quinze mille vieux soldats dont la France payerait l’entretien. Le commandement général des armées réunies de France et d’Espagne fût déféré à ce prince , au moins en ap-

fiarence ; car, en réalité, la conduite de a guerre était confiée au maréchal de

L’UNIVERS

Catinat. Le duc de Savoie, qui était mécontent de ne pas exercer une entière autorité, et qui, d’ailleurs, voulait maintenir en Italie l’équilibre entre l’empereur et la maison de Bourbon, entrava par tous ses efforts les opérations de ce général. Le prince Eugène de Savoie, qui commandait les troupes impériales sut habilement profiter de ces dispositions ; et il remporta plusieurs avantages sur les troupes des deux couronnes. Le maréchal de Villeroi, envoyé au secours de Catinat, attaqua imprudemment auprès de Chiari les retranchements du prince Eugène, et une perte de trois mille hommes fut le résultat de sa confiance présomptueuse. Quelques mois plus tard , apres que le maréchal de Catinat fut retourné en France, Villeroi se laissa surprendre dans Crémone, où il fut fait prisonnier. Pour réparer ces échecs , on envoya le duc de Vendôme en Italie, et Philippe V voulut aller partager les dangers et la gloire des braves qui défendaient ses États. Il passa d’abord à Naples, où les partisans de la maison d’Autriche avaient excité quelques troubles. Sa présence et la clémence avec laquelle il traita les révoltés éteignit promptement les dernières étincelles de l’insurrection. Son arrivée à l’armée fut signalée par des succès; M. de Vendôme enleva en peu de jours aux Impériaux tout lcduchédeModcno.

Cette heureuse expédition fut suivie de la bataille de Luzara (15 août 1702), et quoique les deux partis se soient attribué l’honneur de la victoire, il est certain que l’avantage resta aux troupes de Philippe V, puisque le prince Eugène ne put les empêcher de prendre, sous ses yeux , la place de Luzara, où il avait une’ grande partie de ses magasins. Le duc de Vendôme fit aussi assiéger la ville de Guastalla , et il s’en rendit maître. Pendant que cette glorieuse campagne assurait à Philippe la possession de ses États d'Italie , une flotte ennemie venait attaquer Cadix. Dès le mois de septembre de l’année précédente , une allianceavait été conclue à laHaye entre ■la maison d’Autriche, le roi d’Angleterre et la Hollande. La but de cette ligue était de dépouiller le duc d’Anjou de la couronne d'Espagne. Mais Guillaume mourut avant d’avoir pu prendre part

lui-même à l'exécution de cette convention. Ce prince était d’une, faible santé; une chute de cheval qu’il lit à la chasse, le 4 mars 1702 , détermina une maladie dont il mourut quinze jours plus tard.

Anne Stuart lui succéda sur le trône d’Angleterre. Cette princesse, le jour même de son couronnement ( le 4 mai 1702), déclara la guerreà laFranceet à Philippe V. Elle s’empressa de renouveler radiance conclue avec Léopold et avec la Hollande. On fit seulement quelues changements aux articles dont on tait convenu. Les Anglais se réservèrent pour eux, dans la monarchie espagnole, l’ile de Minorque, Gibraltar, Ccuta, et presque le tiers des Indes, dont l’autre tiers fut promis aux Hollandais. Le Milanais devait être incorporé aux États héréditaires de la maison d’Autriche; on laissait le reste de la monarchie espagnole à l’archiduc, et la ligue le proclama roi, sous le nom de Charles III. Il s’en fallait beaucoup que l’Espagne fût préparée à soutenir une semblable lutte. Voici comment un auteur contemporain a décrit l’état déplorable où se trouvait la monarchie ■ : « On ne prit « aucun soin de fortifier les places et d’y « tenir des garnisons; on devait regar- « der celles d’Andalousie, de Valence « et de Catalogne , comme les clefs du « royaume; et cependant l’indolence ne « daignait pas plus y jeter les yeux que « s’il n’eût pas été question de se les « disputer. Les murs de toutes les for- « teresses tombaient en ruine. Les brè- « ches que le duc de Vendôme venait de « faire à Barcelone 1 étaient encore « ouvertes; et de Roses a Cadix il n’y « avait ni château ni fort non-seulement

* qui eût une garnison, mais même « dont l’artillerie fût montée. On voyait « la même négligence dans les ports’ de « Biscaye et de Galice ; les magasins « étaient sans munitions; les arsenaux » et les ateliers étaient vides; on avait « oublié l’art de construire les vaisseaux ;

• le roi n’avait que ceux qui faisaient « le commerce des Indes et quelques « galions. Six galères, consumées par le « temps et par l’inaction, étaient à l’an-

1 Don Vincrnte Bacallar y Sanna. marquis de Saint-Philippe.

* Pendant la guerre de Catalogue qui avait précédé la paix de Ryswick.

• cre à Carthagène. Tels étaient les « forces de l’Esp3gne et les préparatifs « d'une guerre inévitable , qui , suivant « les apparences, allait être opiniâtre et <■ sanglante. Les États que la mer sépa- « rait du continent n'étaient pas en « meilleur ordre; il y avait à peine dans « tout le royaume de Naples six compa-

• gnies complètes de soldats, auxquels « une longue oisiveté n’avait que trop « donné le temps d’oublier la guerre et de « négliger la discipline militaire. Cinq « cents hommes défendaient la Sicile ; ■ à peine en comptait-on deux cents « en Sardaigne; encore moins à Mayor- « que , peu aux Canaries et aucun dans « les Indes. On pensait que les milices « du pays pourraient suppléer dans les « occasions; mais elles n’avaient aucune « habitude de la guerre, tout se bornait « à avoir inscrit leurs noms dans un re- « gistre; et on avait imposé aux labou- « reurs et aux pâtres l’obligation d’a-

• voir chez eux un fusil. On comptait huit « mille hommes en Flandre et six mille à « Milan. Le total des troupes à la solde « d’une si vaste monarchie ne passait « pas vingt mille hommes , et ses forces « maritimes consistaient seulement en « treize galères : on en payait six à Gé- « nés au duc de Tursis , et une à Étienne « Doria. C’est à un état si déplorable « que les princes autrichiens avaient ré- « duit les forces de l’Espagne. »

La garnison de Cadix ne montait pas à trois cents hommes, et le marquis de Villadarias, chargé de la défense de l’Andalousie, ne pouvait disposer que de cent cinquante hommes d'infanterie, de trente cavaliers , et des paysans qui consentiraient à prendre les armes. Au contraire, les flottes combinées de Hollande etd’Angleterres’élevaientàcent soixante voiles. Elles portaient douze mille hommes de débarquement. Malgré cette immense disproportion entre les forces de l’attaque et celles de la défense, les Anglais échouèrent dans leur entreprise. Ils avaient espéré qu’à leur approche une partie de l’Andalousie embrasserait le parti de l’archiduc. Dès qu’ils furent arrivés danslabaiedeCadix, ils essayèrent,

f»ar leurs promesses, de déterminer les wbitants à se soulever en faveur de Charles d’Autriche; mais ces tentatives de séduction étant restées sans effet, les

coalisés mirent à terre un grand nombre de troupes. Ils s’emparèrentde Rota, que le gouverneur leur rendit sans essayer de se défendre. Ils prirent ensuite Port -Sainte-Marie , qu’ils saccagèrent de la plus horrible manière. Enfin ils commencèrent le siège du fort de Matagorda , qui défend l'entrée du port de Cadix; mais ils rencontrèrent une résistance énergique. Le marquis de Villadarias, à la tête des milices qu’il avait réunies, attaquait chaque nuit et détruisait leurs tranchées. Enfin, après avoir essuyé des pertes assez considérables, iis furent obligés de se rembarquer. Le gouverneur de Rota avait été le seul Espagnol qui eût embrassé le parti de Charles d’Autriche, et il expia bientôt sa trahison. Après le départ des ennemis, il tomba entre les mains de Villadarias, qui le fit pendre.

Les coalisés se dédommagèrent de l'échec qu’ils venaient d’éprouver, en frappant le commerce espagnol d’un terrible désastre. Les galions d’Amérique revenaient en Europe, escortés par une escadre française de vingt-trois vaisseaux.

L’amiralde Château-Renaud, quila commandait, ayant appris que les flottes coalisées croisaient devant Cadix, avait proposé de conduire les galions dans un port de France, où ils auraient été en sûreté; mais les Espagnols protestèrent contre cette résolution. Ils exigèrent qu’on entrât dans un port de la Galice, et ils forcèrent l’amiral de choisir celui de Vigo. La flotte anglaise était encore éloignée. On aurait eu le temps de débarquer les marchandises dont les galions étaient chargés et de les mettre en sûreté; mais une de ces stupides rivalités de villes et de provinces , qui ont toujours été et qui malheureusement seront encore longtemps une des plaies de l’Espagne, fut cause de la perte de toutes ces richesses. Les commerçants de Cadix prétendirent qu’aux termes de leurs privilèges les marchandises venant de l’Inde ne pouvaient être débarquées autre part que daus leur port : ils demandèrent au conseildes Indes, à Madrid, que ces bâtiments restassent en séquestre , avec leurs cargaisons, jusqu’à ce que les ennemis de la nation se fussent éloignés de leurs côtes. Avant que le conseil des Indes eût rendu sa décision , les Anglais

L’UNIVERS

se présentèrent, le 22 octobre 1702. Ils entrèrent dans la rade de Vigo, qui n'était défendue par aucune fortification.

M. de Château-Renaud combattit avec courage ; mais ses forces étaient de beaucoup inférieures à celles des ennemis; et, pour que ses vaisseaux ne tombassent pas entre leurs mains , il fut forcé d'y mettre lui-méme le feu. L’or et l’argent dont était chargée la Hotte, et quelques marchandises seulement, avaient été portes à terre. Tout le reste périt dans les flammes, ou devint la pruie des Anglais, qui firent un immense butin.

Ces fâcheuses nouvelles forcèrent Philippe à repasser en Espagne, et son retour ne put empêcher les inlriguesourdies par les partisans de la maison d’Autriclie. L'amirauté don Thomas Enriuuez de Cabreras, qui descendait des anciens rois de Castille, s’était montré sous Charles II un des adversaires les plus ardents de la maison de Bourbon. L avènement de Philippe V l’avait rendu plus circonspect dans l’expression de ses sentiments: mais il ne les avait pas changés. Nommé ambassadeur auprès de Louis XIV, au lieu de se rendre en France, il se réfugia à la cour de Portugal', qui devint un foyer permanent de conspirations et un rendez-vous pour tous les mécontents.

Enfin, le roi de Portugal , tenté par l’espoir d’agrandir son rovaume aux dépens de l'Estrémadure et de la Galice, embrassa le parti de l'archiduc d’Autriche et signa, le 16 mai 1703, un traité avec l’Angleterre , la Hollande et l'empereur. A la même époque, le duc Victor-A médée déserta la cause de son gendre. L'espoir d’ajouter à son duché le Montferrat et une partie du Milanais, lui lit abandonner la cause de la maison de Bourbon. Il signa, le 23 octobre, le traité par lequel il se déclara pour l'archiduc. Pendant que la diplomatie préparait ces défections, on sc battait en Italie et en Allemagne. La guerre n’avait pas encore désolé l’Espagne ; mais eile ne devait pas tarder à y porter ses ravages. Au commencement de 1704, une ilotte puissante de vaisseaux anglais et hollandais amena l’archiduc Charles à Lisbonne. Ce prince s’était flatté que les Espagnols, en apprenant son arrivée, s’empresseraient de venir reconnaître son autorité par pure affection pour la

maison d'Autriche. L’événement ne répondit pas ii son attente. Il trouva seulement à Lisbonne l’amirante, le comte de la Corzanaet quelques autres mécontents. L’amirante lui présenta ausSi quelques prisonniers espagnols qu’on avait laits en Galice, afin qu'il reçût ce premier hommage de ses sujets. La crainte obligea ces malheureux à baiser la main du prince; mais un enfant de dix ans qui était avec eux refusa obstinément de lui rendre cet honneur. « Celui-là, dit-il, « n’est pas le roi, et, dilt-on me tuer, on ne « me forcera pas à baiser la main d'un au- « trequedu roi légitimequi est à Madrid. » Les Anglaisavaientdebarqué avec l'Archiduc huit mille hommes de bonnes troupes. Malgré ce renfort, l’armée portugaise était encore inférieure à celle de Philippe, qui avait reçu un secours de troupes françaises, commandées parle maréchal de Berwick. L’auuée fut heureuse pour les Espagnols; ils prirentàux Portugais Salvatierra, Segura Pena-Garcia, Idana, Montesanto, Portalègre, Castel-Blauco, et plusieurs autres places. Dans presque toutes les rencontres , le roi paya de sa personne et s’exposa, comme s’il n’edt été qu’un simple officier. On le vit souvent rester dans la tranchée , où il dîna debout; ce fut un tambour qui lui servitde table.D’un autre côté,leinarquisde Villadarias, qui commandait une secondedivision del’armée, pénétra au cœur du Portugal , où il mit tout à feu et à sang. Il prit d'assaut Castel-David ; il s’empara de Marvan et soumit tout le pays voisin. Quelques rencontres où les troupes portugaises abandonnèrent la victoire aux Espagnols complétèrent la gloire decette campagne, qui dura seulement trois mois. L'exees des chaleurs força de suspendre les hostilités. Philippe V étant retourné à Madrid , le roi de Portugal et l'Archiduc voulurent profiter de son absence pour pénétrer dans le royaumede Léon, du côté de Ciudad-Rodrigo; mais ils ne purent obtenir aucun avantage; et le maréchal de Berwick , qui n'avait en ce moment à leur opposer que des forces inférieures , ayant marché a leur rencontre, ils n’osèrent pas l'attend rect se retirèrent honteusement. Cependant un événement funeste vint empoisonner la joie de ces succès. Les fortifications de Gibraltar étaient dans l’état le plus délabré. Lagar-

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nison, commandée par Diégo de Satinas, se composait uniquement de quatrevingts fantassins et de trente cavaliers. La Botte anglaise , après avoir fait une tentative inutile pour s’emparer de Barcelone, se présenta devant Gilbraltar, le 1er août 1704, et fit à l'instant au gouverneur sommation de se rendre. Sur son refus, la place fut attaquée. Le lendemain , l’artillerie des vaisseaux ayant ruiné toutes les fortifications du mole, les Anglais s’en emparèrent, et la arnison fut obligée de capituler. Le duc e Darmstadt, qui commandait pour l’empereur et pour l’Archiduc, voulut arborer aussitôt sur les remparts l’étendard im- -périal; mais les Anglais s’y opposèreut. Ils y elevèrent leur propre drapeau-, et prirent possession de la ville au nom de la reine d’Angleterre. Venus comme alliés d'un préteudantalacouronned’Espagne, ils commencèrent par s'approprier cette position importante que depuis ils ont conservée. Les Espagnols cherchèrent en vain à la recouvrer. Villadarias en fit le siège ; mais il ne put empêcher que la place fût secourue. Possesseurs de Gibraltar, les Anglais tentèrent aussi de se rendre maîtres de l’autre côté du détroit. Ils allèrent attaquer Ceuta ; mais, comme les Maures tenaient cette ville bloquée depuis beaucoup d’années, elle était à l ’abri d’un coup de main. Us essayèrentde séduire lemarquis de Gironela , qui en était gouverneur. Ce brave capitaine repoussa les offres brillantes qu’on lui faisait au nom de l'Archiduc, et sa généreuse résistance contraignit les ennemis a abandonner cette entreprise. Ils remirent à la voile , et rentrèrent dans la Mediterranée. Ils y furent attaqués , près de Malaga , par la Butte française, que commandait le comte de Toulouse. Après treize heures de combat, la nuit et le changement de ventséparèrentles deux armees, sans que la victoire se fût déclarée pour aucun des deux partis. Tels sont les principaux événements arrivés en Espagne , dans le courant de l’année 1704. En Italie, M. de Vendôme battit en plusieurs rencontres les troupes du duc de Savoie. Il s’empara des villes de Verceil, de Suze, et commença le siège de Verua. Mais, en Allemagne, la fortune se dedara pour les Impériaux ; et l'armée française, com-

mandée parles maréchaux de Tallard et de Marsin, fut défaite par Marlborough dans les plaines d’Hochstet. L’année 1705 fut encore plus favorable aux ennemis de Philippe V. La nécessité d’employer une partie de ses forces au siège de Gibraltar ne lui permit pas d’avoir sur la frontière du Portugal une armée aussi nombreuse que celle des coalisés. Les généraux Galloway , Fagel et le marquis das Minas, qui commandaient les troupes d 'Angleterre , de Hollande et de Portugal, reprirent la ville de Salvatierra. Ils assiégèrent aussi Valeneia de Alcantara. Le gouverneur de cette place était le marquis deVillafuerte , qui sedéfendit avec courage; il soutintciuq assauts sur la breche, et ne se rendit que lorsque les blessures qu’il avait reçues l'eurent mis dans l’impossibilité de combattre. La garnison, réduite à cent douze hommes, fut obligée de se rendre prisonnière de guerre; eton la fit partir pour Lisbonne, sous la conduite d une escorte de trente chevaux. Dansla route , les Espagnols se voyant gardés avec négligence , attaquèrent à l’improviste les Portugais, pendant ue ceux-ci prenaient leur repas ; ils les ésarmèrent , leur lièrent les pieds et les poings, et se sauvèrent sur leurs chevaux.

Les coalisés, après s’être rendus maîtres de Vaiencia de Alcantara , allèrent assiéger Albuquerque. Cette ville ne résista pas plus de sept jours. Us auraient pu s’avancer ensuite dans la Galice ou dans l’Estrémadure; mais le défaut d'accord entre les généraux mit obstacle à leurs progrès. Déjà les Portugais commençaientà se repentir d’avoir embrassé le parti de l’Arcniduc; la conduite des Anglais à Gibraltar avait fait comprendre à don Pédro que cette guerre se faisait bien moins dans l'intérêt de Charles d’Autriche que dans celui de l'Angleterre. Aussi, les Portugais s’efforcèrent-ils d’entraver, par leur inertie, toutes les opérations ae la campagne. On ne s’entendait pas sur le plan qu’on devait suivre. Le prince de Darmstadt entretenait des intelligences en Catalogne, où il avait étégouverneur; par conséquent , il voulait que l'Archiduc commençât par débarquer à Barcelone ; il promettait que bientôt il aurait soulevé la principauté tout euticre en sa faveur.

L’UNIVERS

L’amirante, au contraire, voulait que Charles d’Autriche entrôt en Castille par l’Andalousie , ou par l’Estrémadure. Jamais, disait-il, les Castillans ne consentiront à se soumettre à un roi qui aura d'abord été proclamé en Catalogne ou en Aragon. Cette opinion était peut-être la plus raisonnable; mais elle ne prévalut nas. Pour accommoder tout le monde, on convint de tenter à la fois les deux entreprises. L’Archiduc s’embarqua sur la flotte anglaise avec le prince de Darmstadt, le comte de Péterborough et de nouvelles troupes que la reine d’Angleterre venait de lui envoyer. Les autres forces auxiliaires et les Portugais devaient continuer la guerre en Estrémadure. L’amirante se rendit à Estrémos, où l’armée se rassemblait. Mais désespéré d’exercer si peu d’influence dans les conseils d'un prince pour lequel il avait sacrifié sa fortune et son honneur, il ne put résister à son chagrin; il fut frappé d’une attaque d’apoplexie, et il mourut le 29 juin. Le siège de Badajoz fut entrepris par les troupes coalisées ; mais, pendant tous ces conseils et toutes ces tergiversations, la ville avait été mise en état de faire une vigoureuse défense , etle maréchal de 'Fessé étant venu la secourir à la têtedefi.OOO Français, les assiégeants furent obligés de se retirer précipitamment et de jeter dans la Guadiana une partie de leur artillerie.

S’il existait peu d’accord dans les conseils de Charles d’Autriche, il faut avouer que la division s’était également glissée à la cour de Philippe V. Ce prince n’avait pas entièrement persévéré dans la sage résolution qu’il avait prise , en montant sur le trône, de ne s'entourer que d’Espagnols. On avait donné la surintendance de la maison de la reine à une dame française, à Marie-Anne de la Trimouille, veuve du prince des Ursins. Les seigneurs espagnols se plaignaient de ce qu’elle n’usait qu’en faveur des Français de l’influence que lui donnait sa place de C amer er a -ma y or. Afin de rétablir lesfinances que Charles U avait laissées dans le plus grand désordre, on avait aussi eu recours à un Français , à M. Orry, homme d un caractère intègre, qui portait jusqu'à la rudesse et jusqu’à la dureté l’esprit d’or-

dre et d’économie. Les réformes tentées par ce ministre blessèrent beaucoup d’intérêts. Pour faire face aux frais de la guerre, auxquels les ressources ordinaires ne pouvaient suffire, il voulut établir un nouvel impôt; il essaya d’mtroduire en Espagne la capitation.

Cette tentative rencontra tant de résistance, qu’il fallut y renoncer; mais ces exigences fiscales, aussi bien que les intrigues de la cour, répandaient le mécontentement dans les esprits. Chez bien des gens, déjà l’aigreur avait pris la place des sentiments d’affection une le caractère de Philippe V avait d abord inspirés. C’est dans ces circonstances que la flotte de Charles d’Autriche se présenta sur les côtes de la Méditerranée. A Alicante elle fut reçue à coups de canon ; mais à Dénia elle obtint plus de succès. On mit à terre un Valencien, nommé Basset, que l’Archiduc revêtitdu titre de vice-roi. Cet homme, en promettant la suppression de tous les impôts, parvint bientôt à faire soulever la populace de Dénia et de Vico. Ces commencements de sédition eussent été facilement réprimés, si deux mille Anglais qu’on débarqua ne fussent venus se joindre aux rebelles. Rendue plus hardie par ce secours , la révolte ne tarda pas à envahir une grande partie du royaume de Valence. Pendant que de ce côté la rébellion faisait des progrès rapides, l’Archiduc sc rendit en Catalogue, et sa flotte alla jeter l’ancre devant Barcelone. Les habitants étaient divisés en deux factions; l’une voulait rester fidèle au roi que la nation avait reconnu; l’autre était dévouée aux princes autrichiens. Cette dernière, composée de la partie la plus nombreuse et la plus turbulente de la population, ne répugnait à aucun moyen pour faciliter à l’Archiduc l’accès de la ville. A peine la flotte se futelle présentée devant le port que cette faction se déclara hautement. Elle lit venir aux portes de Barcelone une multitude de bandits qui bloquèrent la ville, de manière à n’y laisser entrer ni vivres ni aucune espèce de secours. Les autres partisans de l’Archiduc se répandirentdans la province, poursouiever les populations par des promesses exagérées; et l’insurrection se répandit de proche en proche avec une célérité efîravaute.

Bientôt , la capitale de la principauté se trouva réduite à la situation la plus déplorable. Elle manquait d’armes, de vivres , de munitions. La garnison n’était pas assez nombreuse pour contenir en même temps les ennemis du dedans et pour faire face à ceux du dehors.

Aussi, les troupes de i’Archiducdébarquèrent sans rencontrer la moindre résistance, et elles commencèrent le siège de Barcelone. Elles tentèrent de s’emparer par surprise du fort de Mont-Joui ; mais cette entreprise échoua; et le prince de Darmstadt, qui la dirigeait, y perdit la vie. Cependant cette citadelle ne résista pas longtemps. Trois jours plus tard , une bombe étant tombée sur un magasin à poudre, l’explosion détruisit une partie des fortifications. Le gouverneur, plusieurs officiers et plus de cinquante soldats furent écrases sous les décombres. La garnison n’eut d’autre ressource que de se rendre. Elle était réduite à trois cents hommes, qui fùrent faits prisonniers de guerre. La prise de Mont-Joui devait accélérer celle de Barcelone. Le siège fut pressé avec activité; et le 3 octobre, la brèche était praticable. Cependant don Velasco, gouverneur de la province, déterminé à se défendre jusqu’à la dernière extrémité, avait fait construire des retranchements en arrière de la brèche ; mais la fermentation était si grande dans la ville, et même parmi les troupes de la garnison, qu’il avait à craindre une révolte générale, et qu’il fut forcé de capituler. Le traité fat signé le 9 octobre. La garnison obtint les honneurs de la guerre.

Les personnes qui voulurent rester fidèles à Philippe V eurent la liberté de quitter Barcelone et d’emporter tous leurs biens. Un grand nombre des plus nobles familles de la Catalogne profitèrent de cette permission et se retirèrent à Madrid. Tarragone ne tarda pas à suivre l’exemple de Barcelone. Quant aux villes deGirone, deTortose, de Figuières et de Lcrida, elles se rendirent sans combattre. En peu de temps, toute la principauté , à l'exception de Rosas et de Cervera, eut proclamé Charles d’Autriche pour roi. La révolte ne s’arrêta pas en Catalogne; elle passa en Aragon; efiey fit des progrès rapides, et bientôt il n'y resta plus à Philippe que la

villede Jaca. Ce prince, attaqué virement du côté de l'Estrémadure par le marquis das Minas et par Galloway, dépouillédestrois provinces de Valence, de Catalogne , d’Aragon , et voyant que le mécontentement et lesmurmuresavaient remplacé l’enthousiasme et les acclamations avec lesquels il avait été reçu , prit le seul parti qui pût sauver sa couronne i il se mit lui-méme à la tête de son armée; il s’avança pour reconquérir les provinces qu’on lui avait enlevées; et dans les premiers jours du mois d’avril 1706, il commença le siège de Barcelone, où l’Archiduc s’était renfermé.

Une flotte française de vingt-sept vaisseaux privait les assiégés des communications qu’ils auraient pu avoir du côté de la mer. Malgré la résistance acharnée des partisansde l’Archiduc, Philippe s'empara de Mont-Joui et réduisit la ville aux dernières extrémités. Les défenseurs de Barcelone, vivement pressés par terre et par mer, menacés de l’assaut et désespérant d’étre secourus, tentaient en vain quelque sorties et se précipitaient en furieux dans le camp des assiégeants, pour y chercher la mort ou la victoire ; mais ils étaient constamment repoussés. Prèsque toutes les défenses delà place étaient ruinées, et l’on s’attendait à chaque instant à la voir capituler. L’Archiduc s’y était enfermé ; et, s’il fût tombéentre les mains de Philippe, c’eût été le terme des maux qui déchiraient l’Espagne; mais uneescadre anglaise vintsecourir la ville. La flotte française, moins forte et moins nombreuse, fut obligée de se retirer. Cet abandon changea totalement la position des parties. L’armée de Philippe se vit dans la nécessité de lever le siège et de se retirer en Roussillon. Elle fut harcelée, pendant toute la route, jusqu’à la frontière de France, par les paysans insurgés et par les miquelets. Dé là Philippe V retourna à Madrid; et l’Archiduc, encouragé par cette heureuse délivrance , sortit de Barcelone , pénétra en Aragon, s’empara de Saragosse, qui était presque sans défense. A la faveur de cette diversion , les Portugais, réunis aux troupes de Hollande et d’Angleterre, pénétrèrent en Castille. Déjà maîtres d’AJcantara , de Ciudad-Rocfrigo et de Salamanque, ils marchaient sur Madrid, sans rien trouver qui pût les retenir.

L'UNIVERS

Philippe se voyait eft danger d’être cerne dans sa capitale par l’armée portugaise qui s’approchait en traversant l’Estrémadure et le royaume de Léon , tandis que l’Archiduc s'avancait du côté de l' Etire. Il transporta le siège du gouvernementà üurgos. La reineet tous les tribunaux se rendirent en rette ville; et le roi se tint à Sopetran. où se trouvait campée la plus grande partie de ses trou-

Iies. A peine fut-il sorti de Madrid que es Portugais arrivèrent devant cette ville. L’archiduc Charles y fut proclamé roi. Les confédérés pensaient quel’uceu-

f talion de Madrid suffisait pour assurer a couronne à l'Archiduc. Ils se conduisirent avec autant d'imprudence et de légèreté que si la lutte edt été entièrement achevée. Il n’en était rien cependant. Les Castillans se disaient que, si Charles d’Autriche parvenait à s’affermir sur le trône, toute l'influence serait assurée aux Portugais, qu’ils méprisaient, et aux Anglais, qu’ils détestaient. La haine que ces étrangers inspiraient était générale, et les courtisanes elles-mêmes se signalèrent en cette circonstance par un dévouement digne de leur infâme métier. Toutes celles qui se sentaient atteintes du venin, fruit de la débauche, se rendirent au camp des alliés, sur les bords du Maçanarès. En peu de jours les hôpitaux furent remplis de soldats malades, et il en périt plus de six mille.

Néanmoins , la position de Philippe était excessivement critique, il n’avait que peu de troupes , et les secours qu’il attendait de France tardaient à arriver.

Aussi , conseillait-on à ce prince de repasser les Pyrénées, ou bien de se réfuier à Mexico, en transportant dans cette ernière ville le siège de la monarchie espagnole. Philippe repoussa ces conseils pusillanimes. Il répondit qu'il n’abandonnerait jamais les sujets qui lui avaient donné tant de marques de dévouement; et il promit, sur sa parole royale, de mourir à la tête du dernier escadron qui lui resterait. Ces généreuses résolutions ranimèrent le courage de ses partisans. Les lenteurs et l’inaction des alliés lui laissèrent le temps de réorganiser son armée. On lui ramena de France les troupes qui avaient fait le siège de Barcelone. Il put rentrer à Madrid et y rappeler sa cour, tandis que

les confédérés, dans l'impossibilité de se maintenir au milieu de populations qui se montraient si hostiles , furent obligés de se retirer vers le royaume de Valence. C’est alors que le comte de Péterborough, désespérant de la cause de l’Archiduc, écrivit à Londres, que l’Europe entière, conjurée contre le duc d’Anjou, ne parviendrait pasa le dépouiller de la couronne d’Espagne. La fortune commençait à redevenir favorable à Philippe V. Les Navarrais repoussèrent les irruptions des Aragonais, qui soutenaient le parti de l’Archiduc. Les habitants de Salamanque résistèrent à une seconde invasion des Portugais et les contraignirent à se retirer avec beaucoup de perte. Les Canaries ne se montrèrent pas moins Gdéles ; elles repoussèrent courageusement une escadre anglaise qui se présenta devant Ténériffe et qui somma inutilemeutcetteiledese rendre, li n’en fut pas de même à Mayorque.

Les habitants se soulevèrent contre le comte de Cerbellon, qui était vice-roi : iis le forcèrent à se rendre; et bientôt les Anglais furent maîtres de toutes les Baléares.

Les disgrâces qui, pendant le commencement de cette année 1706, avaient accablé en Espagne le parti de Philippe V, s’étaient également éteudues à l’Italie et aux Pays-Bas. En Flandre, les Impériaux gagnèrent la célèbre bataille de Ramillies, et se rendirent maîtres de Bruxelles, de Louvain.de Bruges, de Gand, d’Oslende , en un mot , de tout ce que la France et l’Espagne y possédaient. F.n Italie, le maréchal de Vendôme mit en déroule les Allemands, auprès de Calcinato; il força le prince Eugène à se retirer dans le Trentin, pour y attendre des secours; mais ce maréchal ayant été remplacé par le duc d’Orleans, les Français lurent défaits devant Turin. Les bagages, les munitions, la caisse militaire tombèrent au pouvoir des ennemis, qui se rendirent maîtres de tout le Piémont, du Milanais et plus tard de l’État de Modène, du Mantouan, même du royaume de Naples; et la glorieuse victoire que l’Espagne et la France remportèrent à Castillon ne les dédommagea pas de toutes ces pertes.

Cependant , la fortune qui , à la fia de

cette année , avait commencé à se montrer favorable aux armes de Philippe V conserva le même caractère pendant toute l'année 1707. L’armée des confédérés qui , depuis sa retraite , se tenait cantonnée dans les villages de la Manche, limitrophes du royaume de Valence et de Murcie, informée que Louis XIV envoyait à son petit-lils des secours considérables, résolut de forcer le maréchal de Berwick à une action décisive avant l’arrivé de ces renforts. Les armées se rencontrèrent auprès de la ville d’Almanza , dans le royaume de Murcie : elles s'attaquèrent avec courage.

Après une lutte sanglante et acharnée, les Espagnols restèrent maître de la victoire. Des bataillons entiers de Portugais, d’Anglais et de Hollandais se virent forces a rendre les armes. La perte des confédérés , suivant les relations contemporaines, s’éleva à environ dix-huit mille hommes lues, blessés ou pris. Toute l'artillerie , les munitions, les bagages et un grand nombre de fourgons, chargés de vivres, restèrent au pouvoir du vainqueur. C’est à cette victoire que Philippe V dut sa couronne; et ce prince le reconnut lui-tndme , eu élevant une pyramide sur le champ de bataille d’Almanza. Cet heureux événement entraîna la réduction de Requena, de Valeuce, d’Alcira, d’AIcoy. Au contraire, Jativa, se fiant à ses remparts, voulut se défendre ; mais la ville tut emportée de vive force; et les vainqueurs, irrités, la livrèrent aux flammes et au pillage. Apres la soumission du royaume de Valence, l’armée victorieuse passa dans l’Aragon, qui ne tarda pas à rentrer entièrement sous l’obéissance de Philippe V. Enfin elle pénétra en Catalogne et soumit, dans le courant de 1708, les villes importantes de Tortose, de Lérida, de Puiyeerda et toute la Cerdague. A la même époque, les Espagnols remportèrent sur les Portugais, dans les environs d'Évora, la bataille de Gudina, et ils leur enlevèrent Moura, Serpa, Ciudail-Rodrigo. Les affaires des confédérés étaient aans l’état le plus déplorable. Leurs forces étaient réduites à cinq ou six mille hommes. Il ne paraissait pas possible qu’ils résistassent longtemps aux armes victorieuses de Philippe. Mais, l’an-

née suivante, en 1709, les affaires châtièrent encore de face. L’Archiduc reçut e puissants renforts. Li recouvra Tortose, et les triomphes des coalisés dans les Pays-Bas réduisirent l'Espagne à lu situation la plus critique.

Le prince Eugène , profitant du peu d’accord qui existait entre les généraux français , les vainquit près d'Oudenarde.

11 remporta ensuite la victoire de Mal pluquet; et il semblait que rien ne pouvait plus l’arrêter jusqu’à Paris. Douay, Béthune, Saint-Venant, Aire, toutes les barrieresde la France tombaient les unes après les autres au pouvoir des alliés. Louis XIV se vit dans la nécessité de retirer d’Espagne, pour la défense de ses propres États, les troupes auxiliaires qu’il y avait envoyées. Au contraire, Staremberg, qui commandait l'armée de Charles d’Autriche , reçut d’Angleterre de puissants renforts', attaqua Philippe V auprès d’Almenara , et le mit en déroute. Ce prince fut forcé de se retirer à Lérida avec les débris de son armée; mais, ne pouvant se maintenir dans cette position, faute de vivres, il se replia sur l’Aragoo. Cette retraite, ou plutôt cette fuite, augmenta le découragement de l’armée. On y disait hautement que Louis XIV, accablé par ses disgrâces , cessait de soutenir son petitfils; que ce prince lui-même n’atiendait u’une occasion favorable pour abauonner un trône qu’il ne pouvait plus conserver. La désertion se mit parmi scs troupes; enfin le roi, ne voyant d’autre moyen pour faire taire ces bruits et pour arrêter les progrès de l’Archiduc, prit la résolution de livrer bataille. Il attendit l’ennemi auprès de Saragosse ; mais son armée , démoralisée, marcha au combat sans avoir foi ni en son courage, ni en sa fortune : elle fut complètement battue. La victoire fut peu sanglante; car le nombre de morts ne s’éleva pas à quatre cents; mais on Ut beaucoup de prisonniers. A près que la bataille fut perdue , le roi se retira a Madrid; et, ne s’y trouvant pas encore en sûreté, il abandonna, pour la seconde fois, cette capitale. H transporta la couretles tribunaux à Valladolid; et lui-même il se mit à la tête des restes de son armée, dortt le. maréchal de Vendôme vint prendre le commandement. En ces tristes circons-

L’UNIVERS

tances le roi reçut de ses sujets les plus grandes preuves de constance et de de'vouement. Les provinces qui étaient restées fidèles firent des efforts incroyables pour le soutenir sur le trône. Celle de Soria entretint seule, pendant plusieurs mois, les débris de son armée.

L’arrivée du maréchal de Vendôme rendit le courage à ses partisans; et ses forces, qui avaient été dissipées plutôt que détruites, se réorganisèrentpromptement.

Cependant, l'Archiduc, après avoir saccagé une partie de la Nouvelle-Castille, entra en triomphateur à Madrid; mais il trouva les rues de cette ville désertes. Toutes les fenêtres restèrent fermées sur son passage. Les seules acclamations qui l’accueillirent furent celles de quelques enfants, ou de quelques individus de la plus infime populace dont on avait salarié les manifestations. Charles put rester persuadé que ni les écrits qu’il faisait publier, ni la force des armes, ne parviendraient à fâire aimer par les Castillans la domination autrichienne. Il fut forcé de comprendre que, s’il était maître de la ville , le cœur des habitants appartenait à Philippe V. Les villages voisins refusaient de fournir des vivres aux alliés, et donnaient, à chaque instant, les preuves les moins équivoques de l'impatience avec laquelle ils supportaient leur présence. La population tout entière était soulevée contre les étrangers, non-seulement par l’amour qu’elle portait à Philippe V , mais encore par le fanatisme religieux. Les Castillans n’i-

fpioraient pas les impiétés commises par es Anglais. Ils avaient horreur de ces hérétiques; et, pour augmenter encore chez le peuple l’exagération de ces sentiments, on avait inventé des miracles.

On disait qu’à Taitanedo les hosties, profanées par les Anglais, avaient taché de sang le linge dans lequel elles étaient enveloppées. On ne négligeait aucun moyen d’exciter la fureur du peuple contre les étrangers.

L’armée confédérée , campée aux portes de Madrid, s'abandonnait à l'ivresse, à la débauche et aux autres vices inséparables de l’oisiveté. Les hôpitaux furent bientôt remplis de malades; et l’Archiduc y perdit plus de soldats qu’il n'en avait laissé sur le champ de bataille.

Enfin, la subsistance de ses troupes n’était point assurée. Ses convois étaient arrêtés oudétruits parles lieutenants de Philippe qui, mattres de tops les passages , venaient enlever des chariots de vivres aux portes mêmes de Madrid.

Ainsi harcelé de tous les côtés, au cœur d'un pays qui ne lui offrait aucune ressource, l’Archiduc reçut encore la nouvelleque le duc de Noailles se disposait à pénétrer en Catalogne, à la tête de uinze mille Français , de manière à lui 1er toute possibilité de retraite. Cela était à craindre; car une grande partie des passages était déjà occupée par les

f ;arnisons espagnoles que Philippe avait aissées dans ce pays. Il se détermina donc à quitter Madrid, le 9 octobre 1710. A peine la ville fut-elle délivrée des étrangers, que Philippe V y fut de nouveau proclamé; et les démonstrations de joie furent si bruyantes , que de son camp l’Archiduc entendait le son des cloches et des acclamations. A la tête de huit cents cavaliers, il prit la route de Barcelone, tandis que son armée se portait sur Tolède, dans le but d’y attendre une division portugaise. Mais le maréchal do Vendôme avait occupé les ponts d’Almaraz, d’Alcantara et de l’Archevêque, sur le Tage. En s'emparant de ces positions , il avait déconcerté les plans de Staremberg , et l’avait privé de toute communication avec le Portugal. Staremberg feignit de s’établir à Tolède, dans l'espoir que le maréchal de Vendôme ferait quelques mouvements; mais, le voyant inébranlable , et n’avant pas de vivres pour subsister sur les bords du Tage, il se détermina à se replier sur l’Aragon. Les confédérés, pour rendre leur mouvement plus facile, avaient divisé leur armée en deux corps. Celui qui marchait,gn avant était composé d’Allemands et de Portugais; Staremberg le commandait en personne. L’autre, qui suivait à quelque distance, était formé d’Anglais et de Hollandais; il avait pour chef le général Stnnhope.

Cettç division s’étant arrêtée à Bribuega, ville située sur la rive droite du Ta- Juna, le maréchal de Vendôme lit occuper Torija, pour couper la retraite à Stanhope, et il se plaça de manière à l’isoler de Staremberg. II fit ensuite attaquer Bribuega, où les ennemis s’étaient

retranchas. Cette affaire fut une des plus sanglantes de cette guerre , et le combat dura jusqu'à deux heures du matin. Les Anglais défendirent le terrain pied à pied. Néanmoins , ii fallut qu’ils cédassent; et cinq mille hommes, avec leur général Stanhope, furentobli-

§és de se rendre prisonniers ( 9 décemre 1710).

Staremberg, ne croyant pas qu’en un seul jour il fût possible de forcer un corps de plus de six mille hommes retranché dans une ville, revint sur ses pas pour secourir Stanhope. U n’était plus qu’à quelques lieues , quand les Anglais furent forcés de capituler. Le lendemain, Staremberg continua à s’avancer, en tirant de temps en temps des coups de canon, pour prévenir, s’il en était encore temps , les A nglais de son approche. Le maréchal de Vendôme l’attendit dans les plaines de Villaviciosa.

Staremberg, en arrivant, trouva l'armée de Philippe V rangée en bataille. En voyant 1 etendue que présentait le front des Espagnols, il aurait voulu se retirer ; mais on ne lui en laissa pas la liberté. Il fut bientôt attaqué; ses deux ailes furent enfoncées' par la cavalerie espagnole. Au centre, le combat dura jusqu’à la nuit ; enfin, il parvint à fuir a la faveur de l’obscurité, en abandonnant son artillerie et tousses bagages. Après cette bataille, son armée se trouva réduite à six mille hommes; le reste avait péri ou était tombé entre les mains des vainqueurs. Philippe V, qui, depuis trois jours, ne s’était pas déshabillé, passa la nuit sur le champ de bataille. On raconte qu’après cette journée, le roi ne sachant où se coucher, le maréchal de Vendôme lui dit : « Je vais vous faire donner le • plus beau lit sur lequel jamais roi ait « dormi; » et il fit faire un matelas des étendards et des drapeaux pris sur les vaincus. Le marquis de Saint-Philippe, auteur contemporain, dit seulement que le roi coucha sur le champ de bataille ; n’ayant pour abri que son carrosse.

Le général allemand prit la route de j’ Aragon avec les débris de son armée ; il publiait partout, sur son chemin, qu’il avait remporté une victoire complètesur les troupes de Philippe, et qu’il avait entièrement soumis la Castille; mais ces nouvelles paraissaient peu en harmonie

avec la précipitation et avec le désordre de sa marche. Néanmoins, elles produisirent l'effet qu’il en attendait : elles empêchèrent qu’on ne l’arrêtât dans sa route : on lui laissa le passage libre ; c’était ce qu’il désirait.

Philippe poursuivit de près l’armée vaincue. II entra en triomphateur dans Saragosse. Il régla l'organisation des tribunaux de l’Aragon, ue même qu'il l’avait fait antérieurement pour les tribunaux de Valence; il les assujettit aux lois de Castille; et, pourpunir la province de sa rébellion , il abolit le peu qui restait de ses anciens privilèges.

Staremberg fut forcé de se retirer en Catalogne; et, comme ses forces étaient trop réduites pour qu’il osât les compromettre par quelque entreprise importante, il resta tranquille spectateur des progrès du duc de Noailles, qui, entré dans cette province à la tête de quinze mille Français, s’empara de vive force, au cœur de l'hiver, de la ville de Girone, pénétra dans les plaines de Vique, de Venasque et dans la vallée d'Aran. Bientôt Philippe fut maître de presque toute la Catalogne; et il ne resta plus, pour ainsi dire, à l’archiduc Charles nue Barcelone et Tarragone. Les confédérés ne pouvaient espérer de rétablir leurs affaires en Espagne : ils pouvaient encore moins espérer d'arracher à Philippe une couronne qu’ il défendait avec tant découragé et avec tant de gloire. Ils commencèrent à se dégoûter de la guerre, et In mort de l’empereur Joseph Ier ( 17 avril 1711 ) acheva de déconcerter la ligue. Il ne laissait pas d’enfant et tous ses droits passèrent à l'archiduc Charles, son frère, qui fut bientôt élu empereur. L’Angleterre et la Hollande, en se coalisant contre Philippe, avaient eu pour but d’empêcher que la maison de Bourbon ne réunit à la couronne de France celle d'Espagne , d’Amérique, de Lombardie, de Naples et de Sicile. Mais que devenait l’équilibre européen , pour le quel orr combattait depuis tant d’années, si tous ces États se trouvaient joints, avec l’empire d’Allemagne, entre les mains du même prince? Il est évident qu'on eût de cette manière reconstitué la puissance de Charles V, qui avait inspiré de si justes défiances à l'Europe tout entière. Il était nécessaire

L’UNIVERS

de changer de système et de mettre un terme aux calamités qui désolaient l' Europe, en conciliant, autant que possible, par une paix équitable, les intérêts et la sécurité desdifiérentespuissances. L’Angleterre fut la première à entrer dans des voies de conciliation. Les négociations durèrent assez longtemps. Enfin, parcinq traités séparés, signésà Utrecht, le 11 avril 1713, Louis XIV fit la paix avec l’Angleterre, le duc de Savoie, le roi de Portugal, le roi de Prusse et les États généraux des Provinces-Unies. Il fut expressément stipulé par ces traités que les couronnes de France et d'Espagne ne pourraient jamais être réunies sur la même tête; qu’aucune province des Pays-Bas espagnolsne pourrait jamais, à aucun titre, être cédée ni transportée à la France; enfin, la Gueldre espagnole fut abandonnée au roi de Prusse. La paix entre l’Espagne et l'Angleterre présentait plus de difficultés. Il fallut quelques mois de plus pour la conclure : elle fut également signée à Utrecht ; mais seulement le 13 juillet 1713. La principale clause de ce traité est quejamais les courronnes de France et d Espagne ne pourront être réunies. Ensuite l’Espagne abandonna à l’Angleterre l'île de Minorue et la ville de Gibraltar. « Mais, est-il it dans le traité, afin de prévenir les abus et les fraudes qui se pourraient commettre par le transport des marchandises, le roi catholique veut et entend que ladite propriété soit cédée à la Grande-Bretagne, sans aucune juridiction territoriale et sans aucune communication ouverte par terre avec les pays d’alentour... La garnison peut seulement tirer par terre des provisions des villes voisines; mais ces provisions ne peuvent être achetées qu’argent comptant ; et, au ras qu’on transportât des marchandises de Gibraltar, soit pour faire un échange avec lesdites provisions , soit sous quelque autre prétexte, elles seront confisquées... » Enfin, par l'art. 12 du même traité, l’Angleterre, qui n’était pas, comme aujourd’hui, animée de sentiments négrophiles , se réservait, pendant trente années, le droit exclusif de fournir les esclaves noirs dont auraient besoin les colonies espagnoles.

Far le même acte, l’Espagne céda au duc de Savoie le royaume de Sicile; mais

elle se réservait le droit de retour sur ce royaume à défaut d’héritier mâle de la maison de Savoie.

Les Portugais furent compris dans la paix générale; mais le seul avantage qu’ils en obtinrent fut la restitution des places qui leur avaient été enlevées.

L'empereur seul n’avait pas adhéré à toutes ces conventions; mais il fut contraint par les succès de Villars à demander la paix. Elle fut signée à Bade l’année suivante (le 7 septembre 1714), mais seulement entre la France et l’empereur. Par ce traité les Pays-Bas espagnols, à l’exception de la Gueldre, déjà cédée au roi de Prusse, furent abandonnés à l’empereur. Le roi de France s’engagea à ne point troubler Pempereur dans la possession du royaume de Naples, du duché de Milan et de l’île de Sardaigne. De son côté, l’empereur s’obligea a respecter la neutralité de tous les princes d'Italie. Il est à remarquer que l’empereur, ne voulant pas se dépouiller d’un titre que les princes de la maison d’Autriche portaient depuis si longtemps, prit encore dans ce traité la qualité de roi de Castille, de Léon et d’Aragon ; « Mais, est-il dit dans un article séparé, comme quelques-uns des titres que Sa Majesté impériale emploie ne peuvent être reconnus par Sa Majesté très-chrétienne, il a été convenu, par cet article, signé avant le traité, que ces titres ne seront jamais censés donner aucun droit, ou porter aucun préjudice à l’une ou à l’autre des parties contractantes. »

Il n’intervint pas de traité entre le roi d’Espagne et I empereur Charles VI; mais l’empereur, tout en refusant d’adhérer aux traitésd’Utrecht, ou de renoncer à ses prétentions sur la couronne d’Espagne, avait retiré presque toutes ses troupes de la Péninsule. Philippe, pour rester tranquille possesseur de ses États, n’avait plus à recouvrer que celles des îles Baléares qui n’avaient pas été cédées aux Anglais, et la Catalogne. II est vrai que cette dernière province , quoique réduite à ses propres forces , persistait dans sa rébellion. Les exhortations du roi, qui aurait voulu épargner le sang de ses sujets , ne purent calmer les Catalans. Abandonnes par l’empereur, ils s’érigèrent en république inaé-

pendante , et ils poussèrent la folie jusqu’à réclamer le secours de la Turquie. Les refus qui accueillirent leurs propositions ne les empêchèrent pas de persévérer dans une résistance insensée.

Enfin, l’armée castillane pénétra en Catalogne; Solsone, Manresa, llostalrich tombèrent en son pouvoir. Les autres villes du principat se virent , en peu de temps , contraintes à reconnaître l’autorité de Philippe V. Barcelone refusa seule de se rendre. Cette capitale fut blouée par terre et par mer. Le maréchal e Berwick , envoyé par Louis XIV avec une armée de 15,000 Français, fit ouvrir la tranchée , le 15 mai 1714. Les assiégés se défendirent pendant quatre mois avec opiniâtreté. Quand la brèche fut praticable(le 1 1 septembre 1714), ils soutinrent l’assaut , avec un courage digne d’une meilleure cause. Chassés des remparts, ils se retranchèrent dans les rues et s’y battirent , pendant trente heures encore, après que la brèche eut été emportée. Enfin, forcés de reconnaître l’impuissance de leurs efforts, ils se rendirent à discrétion. Philippe traita les vaincus avec clémence. Il accorda un pardon général. Quelques-uns des chefs de la rébellion pavèrent seulement, par la perte de leur liberté, l’obstination de leur défense. Cependant le roi, pour punir la Catalogne de son obstination, abolit ses antiques privilèges, comme il avaitabolieeux desroyaurnesde Valence et d’Aragon. L’année suivante, 1715, le roi recouvra les Iles de Mayorque , d’Iviça et de Forinentera, les seules qui ne se fussent nas encore soumises.

Rétabli de cette manière dans la possession de l’Espagne entière, Philippe mit tous ses soins à faire le bonheur de ses sujets et à réparer les maux que la guerre avait cau-és. Cependant, son excessive déférence pour la princesse des Ursins, Cnmerera Maxtor de la reine, l’influence que cette femme ambitieuse était parvenue à exercer sur les affaires de l'État , eût sans doute fait avorter toutes ces bonnes dispositions, si un accident imprévu n était venu mettre un terme à ses intrigues et à sa domination. La reine Marie- Louise-Gabrielle était paorte, le 11 février 1714. Philippe, encore jeune et d'une santé vigoureuse , voulut chercher

dans une seconde union un lien dont la douceur l’aidât à supporter le poids de la couronne. Parmi les différentes princesses qui lui avaient été proposées par Louis XIV, il choisit Isabelle Farnèse, fille du due de Parme et de Plaisance. Ce mariage fut préparé , diton, par les intrigues et par l’adresse d’Albéroni , prélat italien , que le duc de Vendôme avait amené en Espagne, et qui était resté dans ce pays en qualité d’agent du duc de Parme. Au reste, la princesse Isabelle était une des femmes les plus accomplies de son époque. Elle ne tarda pas à donner des preuves de l’énergie de son caractère et de sa présence d'esprit. Elle avait été avertie de l’influence qu’exerçait la princesse des Ursins et de la nécessité qu’il y avait de l’éloigner de la cour. Aussi, la favorite, qui était venue à sa rencontre jusqu’à Xadraque, à quinze lieues environ de Madrid, lui ayant adressé quelques observations peu convenables, la jeune reine ordonna, à haute voix , au commandant des gardes du corps , qui l’escortait, de faire retirer cette folle , de la mettre dans un carrosse et de la conduire hors des terres d’Espagne. On lui obéit sur-le-champ; et la princessedesUrsinsfut conduite comme une prisonnière à la frontièred’Espagne.

L’arrivée de la reine, et plus encore le départ de la princesse des Ursins, remplirent la cour de joie. On éloigna des affaires toutes les créatures de la favorite; et Albéroni, soutenu par la nouvelle reine, fut bientôt élevé au ministère. Cet homme avait toute la capacité nécessaire pour rétablir l’ordre dans les finances et dans l’administration ; mais , au lieu de se borner à ces utiles travaux, il voulut ôter à l’empereur ce que les traités d’Utrecht et de Bade lui assuraient; et sa turbulente ambition ne tarda pas à rallumer la guerre.

LES ESPAGNOLS ENVAHISSENT L» SARDAIGNE. — DESCENTE EN SICILE. — TRAITÉ DR LONDRES. — CONSPIRATION DE CELLAMARE. — GCERHE AVEC LA FRANCE. — CULTE d’aI.IIÉRONI. — PIM- LIPPE V ADHÈRE AL TRAITÉ DE LONDRFS. — CON- GRÈS DE CAMBRAI. — ABDICATION DE PHI- LIPPE V EN FAVEUR DE SON FILS DON LIT S. — MORT DF. DON LUIS — PHILIPPE V REMONTKSUIl LE TRÔNE. — NÉGOCIATION, MINISTÈRE ET DIS-

L’UNIVERS

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