‹ EspagneChapitre 7 sur 153 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

A peine les traités d’Utrecht et de Bade eurent-ils pacifié l’Europe, que Louis XIV fut enlevé à la France ( Ie' septembre 1715) avant d’avoir pu réparer les maux qui avaient désolé les dernières années de son règne. « Soulagez vos peuples le plus tôt que vous le pourrez , et faites ce que j’ai eu le mallieur de ne pouvoir pas faire, » avait-il dit, avant de mourir, à son successeur.

Le prince à qui ces recommandations étaient adressées , n’avait encore que cinq ans , lorsqu’il monta sur le trône. La régence fut déférée au duc d’Orléans, qui se trouvait le premier princedu sang , au moyen des renonciations faites par Philippe V, lorsqu’il avait reçu la couronne d’Espagne, renonciations qu’il venait de renouveler à l’occasion des traités d’Utrecht. Néanmoins, Philippe V prétendit que la possession d’un sceptre étranger nedevait pas le priver en France d’un droit qu’il tenait de sa naissance. U se plaignit amèrement de ce que la régence ne lui eûtpas été confiée. Albéroni s’appliqua encore à fomenter ce mécontentement. Toutefois, ce prélat ambitieux se parda bien, dans le principe, de laisser apercevoir ses dispositions turbulentes. Il désirait, avant tout, obtenir le chapeau de cardinal. Il eût craint que ses projets sur l’Italie n’alarmassent le pape. Il s'appliqua à gagner les bonnes grâces du saint-père, en lui promettant le secours de l’Espagne pour repousser les Turcs qui menaçaientles Etatspontificaux.il envoya, en effet, une flotte dont l’approche contraignit à la retraite les musulmans, qui assiégeaient Corfou, en sorte que Clément XI, séduit par ces apparences, éleva, en 1717, Albéroni à la dignité de cardinal. Tout le monde, il est vrai, n’avait pas la môme sécurité que le pape , relativement aux intentions de l’Espagne; et pour se prémunir contre les projets qu’elle cachait encore, une triple alliance fut conclue, le 4 janvier 1717, entre la France, l’Angleterre et la Hol-

lande. Par ce traité, ces trois puissances se rendirent garantes de l’exécution des traités d’Utrecht : cette démonstration n’ arrêta pas Albéroni. A peine eutil obtenu l’objet de ses désirs qu’une puissante escadre, équipée dans les ports de la Péninsule, et portant une armée de plus de 8,000 hommes, aborda en Sardaigne. En moins de deux mois Philippe eut reconquis cette portion de ses Etats , dont l’empereur avait été mis en possession.

Le succès de cette première entreprise engagea le ministre espagnol à mettre à exécution la seconde partie de son plan. Il essaya de s'emparer de la Sicile, sous le prétexte que le duc de Savoie étaitsur le point de céder cette île à la maison d’Autriche, mojennant une indemnité qui lui serait donnée en Lombardie, ce qui détruisait l’équilibre bien ou mal établi par les traités d’Utrecht. En cette circonstance, Albéroni fit connaître à l’Europe les prodigieuses ressources de la monarchie espagnole. Quand tout le monde, après une guerre aussi longue et aussi ruineuse, la croyait épuisée, anéantie, incapable du moindre effort, on fut surpris de voir sortir de ses ports une expédition de trente vaisseaux parfaitement équipés. Cet armement répandit l’alarme parmi les puissances garantes des traités d’Utrecht; mais, ni leurs représentations ni leurs menaces ne purent arrêter l’Espagne. Une armée de trente mille hommes débarqua en Sicile, le 1er juillet 1718. Cette agression détermina la France, l’Angleterre et l’empereur à conclure une nouvelle alliance. Parce traité, signéà Londres, le 2 août, la maison d’Autriche renonce à ses droits sur l'Espagne, à condition que, de son côté, Philippe renoncera à toutes ses prétentions sur les provinces d’Italie et dep’landre, qui avaient appartenu à la monarchie espagnole. Le cabinet de Madrid repoussa ces conditions avec hauteur. Ses troupesj étaient déjà maîtresses de Païenne et d'une grande partie de la Sicile, et sans doute elles auraient fait des progrès encore plus rapides, si une flotte anglaise n’eilt attaqué et détruit l’escadre espagnole.

Albéroni s’était flatté que le regent ne se déterminerait jamais à prendre

parti contre un petit-fils de I.ouis XIV ; que la guerre une fois allumée, la France se laisserait entraîner malgré elle, et qu'elle soutiendrait la cause de l’Espagne. Mais il eût fallu pour cela violer ouvertement les engagements pris par les traités d’Utrechl et de Bade Je sais bien que beaucoup d’écrivains ont blâmé le régent de ne l’avoic pas fait ; cependant, sa conduite, en cette circonstance , a été à la fois prudente et loyale. Eût-il fallu, avec des finances épuisées , avec une dette de deux milliaÿls six cents raillions, laissée par Louis XIV, qu’il recommençât la guerre désastreuse de la succession ? Quand il l'eût voulu , est-ce que les conventions exista nies n’étaient pas la pour l’arrêter ? Est-ce qu'il n’y a pas pour les peuples, de même que pour les honnêtes gens , une bonne toi qui défend de manquer à la parole donnée? Le régent s'unit donc avec l’Angleterre et avec l’empereur pour assurer l’exécution des traités signés par Iaïuis XIV. Atbéroni, pour s'en venger, conçut l’idée de le dépouiller de la r^tence et de la faire remettre à Philippe V. Il régnait déjà beaucoup d'agitation en Bretagne, et Albéroni y faisait filer des troupes déguisées en fauxsauniers. Une conspiration, ourdie à Paris par le prince deCellainare, ambassadeur d’Espagne, était au moment d'éclater. Les conjurés avaient le projet d’enlever le régent et de le conduire dans une citadelle d'Espagne ; ils devaient ensuite assembler les états généraux, faire casser l’arrêt du parlement qui lui avait déféré larégenceet la transférer au roi d’Espagne. Par ce moyen , Albéroni, autrefois simpleclerc sonneur à la cathédrale de Plaisance, devenait le premier ministre de France et d'Espagne, et se flattait de régler les destinées de l’Europe entière. Des papiers dérobés par une courtisane , dans un lieu dedfébauche, à l’abbé Porto-Carrero, l'un des conjurés, firent connaître les détails de ce complot. Le prince de Celiamare et les principaux conjurés furent arrêtés; ce qui fit avorter cette entreprise.

Ce n’était pas seulement l’Italie et la France que le ministre espagnol voulait bouleverser; il prétendait renverser le roi d’Angleterre et soutenait le parti

7e Livraison. (Espagne.)

du prétendant Jacques III, qui était connu sous le nom du chevalier de Saint-Georges. Il négociait en même temps avec le czar Pierre le Grand et avec le roi de Suède, Charles XII. Il voulait rallumer la guerre dans le nord de l’Europe, afin que l’empereur, occupé à défendre ses États d’Allemagne , lui présentât moins de résistance en Sicile et en Italie. Charles XII avait accepté avec empressement l'alliance que lui avait offerte Albéroni; niais, dans la nuit du II au 12 décembre 1718, ce prince fut tué d’un coup de fauconneau, au moment où il inspectait les travaux du siège de Frédérichsliall, en Norvège. Celte mort inattendue vint déranger les combinaisons d’Albéroni, sans que ce ministre abandonnât cependant aucun de ses projets. Il continua par ses libelles et par ses intrigues à exciter la mésintelligence entre la France et l'Espagne. Enfin le regent se détermina à déclarer la guerre. Les Français, sous les ordres du maréchal de Berwick, pénétrèrent en Navarre, s’emparèrent de Foularabie, de Saint Sébastien ; et ils auraient pu se rendre maîtres de la Biscayeet de toute la Navarre, s’ils n'avaient pas préféré porter leurs armes du coté de la Catalogne.

Une flotte espagnole, armée pour opérer unedesceute en Écosse, fut dissipée et détruite par la tempête. Les Anglais, au contraire, iusmtèrent les côtes de Galice; une de leurs escadres s’empara du port de Vigo. En Sicile, les affaires n’etaient pas plus prospères.

Quoique les Espagnols eussent vaincu les Impériaux en plusieurs rencontres, Charles VI, qui était maître du délroilde Messine, tai -ait continuellement passer des secours en Sicile et il inondait ce royaume de scs troupes . tandis que les Espagnols, prives de leur flolteet n ayant presque pas de communication avec, leur patrie, devaient nécessairement finir par succomber. A la vue d’un semblable résultat, le cardinal Albéroni, regardé d'abord comme un génie bienfaisant, qui avait su réveiller l'Espagne de sa léthargie, ne parut plus qu'un imprudent et qu'un brouillon. Le roi, regrettant d’avoir cédé à ses conseils, lui ôta le pouvoir et lui enjoignit de sortir de Madrid dans huit jours, et des terres d’Espagne

L’UNIVERS

dans trois semaines (5 décembre 1719).

Aussitôt qu’Albéroni fut renversé, les négociations pour la paix eommeneèrent; et, par une convention, signée à la Haye le 17 février 1720, Philippe V accepta le traité de Londres. Il restitua la Sardaigne. qui fut donnée au duc de Savoie, en échange de la Sicile. Cette dernière île fut attribuée à la maison d’Autriche; et la succession aux duchés de Parme et de Plaisance fut assurée à l'infant don Carlos, qui était né à Philippe de son second mariage.

Depuis l'adhésion du roi d’Espagne au traité de Londres, et l'évacuation de la Sardaigne et de la Sicile, on edt pu croire qu’il ne manquait plus rien ù la paix. Cependant, lorsqu’on voulut exécuter les clauses de ce traité, on rencontra une foule de diflicultes qu'on n’avait pas

F révues. L’empereur refusa longtemps à infant d’Espagne l'investiture des duchés de Parme et de Plaisance ; et lorsque plus tard il se détermina à la donner, il le lit en de tels ternies, qu’elle ne put être acceptée par Philippe V . L’empereur prétendait que, lorsque la succession serait ouverte, l’infant se rendît à Vienne, et lui prêtât serment de fidélité comme son feudataire. Cela était contraire à l’article 5 du traité de Londres. Philippe réclama avec vivacité auprès des cours qui s’étaient engagées à l’exécution de cette transaction. Pour aplanir ce différend, on ouvrit un congrès à Cambrai, mais les négociations traînèrent en longueuretl’on ne conclut rien. Cependant îeducd’Orléans profita decesdiscussions pour unir plus étroitement les cours de Versailles et de .Madrid. Il fit proposer un triple mariage. Le fils aîné de Philippe V, le prince des Asturies, don Luis, épousa mademoiselle de Montpensier, fille aînéedu duc d’Orléans. Sa quatrième fille, mademoiselle de Beaujolais, fut envoyée en Espagne et fiancée ddonCarlps, infant d’Espagne, que Philippe avait eu de son mariage avec Élisabeth Farnèse. Enfin l’infante doua Marie-Anne, âgée seulement de quatre ans, fut demandée en mariage pour Louis XV, uni n'avait alors que onze ans. Elle lut conduite en France, pour y être élevée, en attendant l’époque où cette union pourrait se réaliser. Ces arrangements de famille inspirèrent de la méfiance

aux autres cabinets qui voyaient avec crainte l’intimité se rétablir entre les deux branches de la maison de Bourbon.

Ils craignaient que, si elles étaient unies, elles ne lissent pencher la balance de leur côté et ne rompissent l’équilibre qu’on avait voulu établir en Europe:

aussi montra-t-on beaucoup de mauvaise volonté en ce qui touchait l’affaire du duché de Parme. Les débats du congrès de Cambrai continuèrent sans aboutir à rien. Il y avait trois ans que ces négociations duraient, lorsque Philippe V étonna l’Europe par une résolution à laquelle on était loin de s’attendre. Quoique jeune encore, car il n’avait que trente-neuf ans, et la reine n’en avait que trente et un , le 14 janvier 1724, il renonça à tous ses États, en faveur de don Luis, son fils, prince des Asturies; et il se retira avec la reine au palais de Saint-Ildephonse, ne se réservant, pour son entretien, qu'une pension de six cent mille ducats. Les heureuses qualités du nouveau roi promettaient à l’Espagne un règne fortuné; mais, avant la fin de l'année, le 31 août 1724, don Luis mourut de la peiite vérole; et Philippe V, pressé par la reine , par la noblesse , par la nation entière, consentit à quitter sa paisible retraite et à reprendre les rênes du gouvernement.

A cette époque, le roi de France était majeur depuis une année ; le duc d'Orléans était mort à la fin de l’année 1723, et le duc de Bourbon, qui lui avait succédé dans la place de premier ministre, n'hésita pas à prendre une résolution dont le roi d'Espagneful profondément blessé.

Il prétendait que l’infante était beaucoup trop jeune pour Louis XV , puisqu’il eill fallu attendre encore dix années pour que le mariage projeté pût s’effectuer. Aussi, le 5 avril 1725, sans prévenir Philippe V, sans adoucir la dureté d’une telle démarche par la plus légère excuse, il fit partir l'infante pour l'Espagne. On chargea seulement l’abbé de Livri-Sanguin de faire connaître au roi et à la reine d’Espagne cette détermination. Philippe V éprouva un juste ressentiment et , par représailles, il renvoya en France les deux filles du duc d’Orléans : la première était veuve du roi don Luis; l’autre, mademoiselle de

Beaujolais, était fiancée à don Carlos.

Au congrès de Cambrai, la France et l’Angleterre s'étaient posées comme médiatrices entre l’empereur et le roi d’Espagne. Mais, après ce qui venait de se passer, il répugnait à ce dernier souverain de s'en' rapporter à la médiation de la France, dont il venait de recevoir uneinjure. Il rappela les plénipotentiaires et envoya secrètement un négociateur à Vienne; ce fut le Hollandais Guillaume Kiperda. Ce diplomate, après avoir résidéquelque temps en Espagne en qualité d'ambassadeur des États-Généraux, avait été rendre compte de sa mission, et était revenu en Espagne où il avait embrassé la religion catholique et où il s’était marié. Comme c’était un homme fort intelligent , on lui avait donné la direction des manufactures. Sous le prétexte d’aller choisir en Allemagne de bons ouvriers pour la fabrication des draps, il s’était rendu à Vienne, sansque les ministres des autres puissances pussent deviner le but véritable de ses démarches. Il parvint à faire conclure entre Philippe V et Charles VI un traité qui avait celui de Londres pour base; cependant il en différait en quelques points. A son retour, Kiperda, considéré comme un dieu tutélaire qui avait su mettr^fin à une inimitié de vingtcinq années, fut comblé d’honneurs, créé duc et grand d’Espagne. Il futchargé, en qualité de premier ministre, de toutes les affaires de la marine, de la guerre et des finances. Sou aptitude particulière pour la direction des fabriques et des manufactures lui fit également confier l’inspection de toutes les branches de l’industrie nationale. Les progrès, les améliorations qu’on y remarqua bientôt firent présager que l’époque u’était pas loin où l’Espagne sortirait de la dépendance où la tenaient les fabriques étrangères.

Il est à croire qu’un pronostic si flat- .teur se fûtréatisé, si Kiperda eut pu conserver longtemps le pouvoir; mais la faveur dont il jouissait, lui attira de nombreux et de puissants ennemis qui surent profiter des occasions de lediseréditeraupresdu roi et auprès du public. D’un autre côté, il faut avouer que sa capacité n’était pas à la hauteur d’une administration aussi vaste, et que, peu instruit

du caractère national , des règles du gouvernement espagnol et de ses relations politiques , il était impossible qu’il ne fît pas quelques fautes capables d'entraîner de graves conséquences. Il fut renvoyé des affaires , éloigné de la cour et emprisonné dans l’alcazar de Ségovie.

Comme sa conduite ne présentait rieu d’assez grave pour qu’on lui fit son procès, il y resta quelque temps détenu jusqu’à ce qu'une jeune Espagnole parvint à le faire évader. Il passa avec elle en Portugal, et de là en Angleterre. Ensuite il se retira en Hollande; mais, ne s’y trouvant nas en sûreté, parce que l'Espagne le réclamait comme criminel d’Etat, il sollicita un asile en Russie. Sur ces entrefaites, l’ambassadeur deMaroc, résidant à la Haye, lui offrit un établissement en Afrique. Riperda .voyant que l’Europe ne lui présentait pas'une retraite sûre, passa dans la régence ; et, après une foule d’aventures qui ne figureraient pas mal dans un roman , il mourut à Tétuan, accablé de chagrins et d’infortunes.

L’arrangement conclu à Vienne, si ra-

fiidement et avec tant de secret , surprit es cours médiatrices. En voyant deux puissances si longtemps eunemies se rapprocher tout à coup , elles craignirent que cette conciliation ne cachât quelque projet menaçant pour la tranquillité des autres nations. Afin de contre-balancer l’effet produit par l’étroite union qui se manifestait entre les cours de Madrid et de Vienne, la France et l’Angleterre firen t u n t rai té d'a 1 1 i a nce défens i ve a vec la Hollande et la Prusse. Presque à la même époque une (lotte anglaise alla bloquer Porto-Bello. Les Espagnols, de leur côté, entreprirent le siège de Gibraltar. En un mot, l'Europe se voyait menacée de nouvelles calamités. La sagesse et le caractère pacifique du cardinal Fleury , qui avait remplacé auprès de Louis XV le prince de Bourbon dans les fonctions de premier ministre, sut arrêter la guerre quand elle paraissait le plus inévitable. Enfin, par un traité conclu à Séville, en 1729 , il parvint à rétablir la bonne harmonie entre l’Espagne , la France et l’Angleterre.

Par cette convention on-accordait au roi catholique la faculté d’introduire six mille hommes de troupes espagnoles

ïôo L'cmrvEJis.

dans les villes de Livourne, de Porto- Ferrajo, de Parme et de Plaisance , pour assurer les droits à venir de l’infant don Carlos sur ces États.

La Hollande accéda sans difficulté à ce traité. L'empereur, au contraire, se refusa ouvertement à l’introduction des six mille Espagnols dans les États de Parme et de Toscane; et, pour empêcher qu’elle n’eût lieu , il fit passer eu Italie plus de quatre-vingt mille hommes; il renforça ses garnisons et se prépara trèsactivement à soutenir ses prétentions.

La mort d’Antoine Farnèse, dernier prince de cette maison , vint mettre un terme à ces contestations. Le duc don Antoine n’avait pas d’enfants; mais, pensant qu’il laissait enceinte la duchesse sa femme , il avait , par son testament , désigné pour son héritierson fils posthume, et à défaut de celui ci, l’infant don Carlos , fils de sa niece Élisabeth Farnèse, reine d'Espagne. Charles VI séquestra aussitôt la succession, déclarant qu’il la restituerait à l’infant don Carlos, si la grossesse de la duchesse ne se vérifiait pas. Bientôt il fut avéré que la duchesse n’était pas enceinte; et, en vertu d’une convention , conclue à Vienne, au mois de septembre 1731 , l’infant don Carlos s’embarqua, à Barcelone, su ries escadres combinées d’Espagne et d’Angleterre, qui leconduisirent a Livourne, le mirent en possession du duché de Parme, et le firent reconnaître comme devant succéder au duc de Toscane.

A près t an t de secousses , l’ Europe commençait à peine à goûter les bienfaits de la paix , quand un événement imprévu vint de nouveau ranimer la discorde. Le roi de Pologne, Frédéric-Auguste, mourut en 1733. Les Polonais élurent pour lui succéder Stanislas Leczinski. En 1704, ce prince avait déjà porté cette couronne; mais il en avait été dépouillé par la Russie. Un seul électeur refusa sa voix au souverain que ses compatriotes venaient de nommer. Il se retira de l’assemblée avec ses troupes , et fit , de son côté , proclamer roi le fils de Frédéric- Auguste. Ce jeune prince fut apptivé par les Russes et par l’empereur Charles VI. Le roi de France, au contraire, était gendre de Stanislas; et , quelque ami de la paix que fût le cardinal Fleury, il ne put se dispenser de prendre parti pour

le père delà reine. Cependant, les sécourt qu’il lui envoya furent impuissants pour le maintenir sur le trône. Mais ce ne fut

fas seulement au bord de la Vistule que élection du roi de Pologne fit éclater la guerre. La France, la Sardaigne et l’Espagne attaquèrent ensemble Charles VI, et elles lui firent expier le stérile honneur d’avoir imposé un roi à la Pologne.

Trente mille Espagnols entrèrent en Italie , sous la conduite du duc de Montemar et de l’infant don Carlos, duc de Parme, que son père avait nommé généralissime de cette armée. Ils s’emparèrent, sans rencontrer de résistance, de presque tout le royaume de Naples. Cependant sept mille Allemands étaient réunis dans la terre de Bari. Ils devaient , disait-on , y être rejoints bientôt par six mille Croates. Montemar ne crut pas devoir laisser opérer cette jonction. A la tête de quinze mille hommes, il courut vers eux; il les trouva retranchés auprès de Bitonto, les attaqua avec intrépidité, et resta maître du champ de bataille après une lutte qui coûta deux mille hommes aux impériaux. I,es drapeaux , les bagages , l’artillerie, les munitions, tout resta au pouvoir des vainqueurs ; et ceux des Allemands qui ne turent pas faits prisonniers ne durent leur salut qu’à la fuite. Cette victoire fut suivie de la soumission des villes de Gaële , de Cortone , de Capoue, les seules qui restassent à conquérir. Don Carlos lut accueilli partout avec le plus vif enthousiasme ; et la joie des Napolitains s'accrut encore quand ils reçurent, quelques jours plus tard , un décret par lequel Philippe V renonçait, en faveur de don Carlos, à tous lès droits qui appartenaient à l’Espagne sur le royaume des Deux-Siciles, et par lequel il l’autorisait à prendre la couronne et à se constituer monarque indépendant. Il y avait près de 230 ans ue le royaume de Naples en était réuit à ne plus former qu'une province , soumise à une puissance étrangère. Il était abandonné au caprice des vice-rois; aussi, les Napolitains reçurent-ils avec des témoignages de reconnaissance et d’allégresse l'indépendance nouvelle qui leur était octroyée.

La conquête de la Sicile présenta en-

core moins de difficultés. Une flotte espagnole, qui portait vingt mille hommes de débarquement, se présenta devant Palerme Cette ville , qui était sans défense, proclama immédiatement don Carlos pour roi. Messine suivit l’exemple de Palerme, et l’anuéesuivante ( 1735), a peine restait-il un seul Allemand dans toute la Sicile.

La Hollande et l’Angleterre, qui jusque-là étaient restées neutres, commencèrent à s’alarmer, en voyant l'accroissement de la maison de Isourbon.

Elles menacèrent de prendre la défense de l’empereur, si la guerre continuait.

L’Espagne n’était pas disposée à écouter des propositions pacifiques. Elle eût voulu chasser entièrement l’empereur d’Italie; et déjà le duc de Montemar était à la tête d'un corps de vingt mille hommes, et sur le point d'entrer en Lgmbardie; mais les négociations coinrdencèrent entre les cabinets de Vienne et de Versailles. Il intervint un traite, auquel la cour de Madrid fut forcée d’acquiescer, pour ne pas rester seule et exposée au ressentiment des autres puissances. Par cet arrangement, il fut convenu que Stanislas renoncerait une seconde fois au trône de Pologne, mais qu’il conserverait le titre de roi , avec les honneurs de la souveraineté; qu’il recevrait comme indemnité les duchés de Bar et de Lorraine , et qu’après sa mort ces États seraient dévolus à la couronne de France; que le duc de Lorraine recevrait en échangé le duché de Toscane, mais seulement après la mort du grand-duc JeantGaston, oui en était en possession, et que, jusqu'à la mort de ce prince, la France lui payerait une pension annuelle de trois millions cinq cent mille livres. Au reste, cette pension ne fut servie que pendant peu de temps ; car le duc Gaston mourut le 9 juillet 1737. Ce traité ne fut pas moins avantageux à l’Espagne. Naples et la Sicile turent abandonnés à don Carlos, à la charge par lui de renoncer à ses droits sur la Toscane et le Parmesan.

Le dernier de ces États et le duché de Plaisance furent rendus à la maison d’Autriche. Enfin, le roi de Sardaigne prit aussi une part dans les dépouilles du vaincu.

On eût dit que Philippe V était des-

tiné à vivre dans un état continuel de guerre. A peine ses contestations avec l’Empire furent-elles terminées que des difficultés s’élevèrent entre l’Espagne et l’Angleterre. On se rappelle qu’aux termes du traité d’Utrecht les Anglais s’étaient réservé la fourniture exclusive des nègres dans les colonies espagnoles, à raison de trente-trois piastres par tête. Pour l’exécution de celte convention, la compagnie anglaise du Sud, qui avait été chargée d’exécuter le marché, et qui avait reçu le nom de compagnie del asiento de los negros (du contrat des nègres), jouissait du privilège d’envoyer, chaque année, au Mexique, un navire du port de cinq cents tonneaux, avec des marchandises à bord. Plus tard et de l’aveu des Espagnols, le tonnage de ce bâtiment fut augmenté; puis, sous le prétexte de fournir des rafraîchissements à ce navire , on lui en adjoignit un second qui allait et venait sans cesse des colonies britanniques au navire de permission, dans lequel il transbordait de nouvelles marchandises anglaises, de sorte que le vaisseau était toujours plein et faisait toute l’année un trafic excessivement préjudiciable au commerce espagnol et aux droits du fisc. Les plaintes adressées à l’Angleterre étant restées inutiles , les gardes-côtes espagnols reçurent l’ordre de repousser par la force les contrebandiers anglais. Des collisions eurent lieu. Les négociants de la Jamaïque firent parvenir au parlement anglais le récit des tortures que leurs marins avaient éprouvées dans les ports espagnols. Un patron de bâtiment, nommé Jenkins , se présenta devant la chambre des communes, le nez fendu et les oreilles coupées. Interrogé sur ce qu’il faisait, quand il s’était trouvé entre les mains des barbares qui l’avaient ainsi mutilé , il répondit : « Je recommandais mon Ame à Dieu, et ma vengeance à mon pays. » La guerre fut déclarée par l’Angleterre à l’Espagne.

L’amiral Vernon, à la tête d’une flotte puissante, désola les côtes de l'Amérique et se rendit maître de Porto-Bello.

Il essaya de s'emparer aussi de Carthagène des Indes; mais la garnison espagnole , commandée par don Sébastien de Eslaba, repoussa ses attaques avec intrépidité, et le contraignit à aban-

L’UNIVERS

donner' cette entreprise. I.es Anglais n’eurent pas une meilleure réussite dans Elle de Cuba. Ils furent forcés de se rembarquer précipitamment, après avoir fait des perles considérables. Une autre escadre anglaise, qui se présenta devant la Guaira et devant Porto-Cabello, dans la province de Venezuela, fut également obligée de se retirer avec désavantage.

Cette" guerre maritime entre l’Espagne et l’Angleterre durait encore, lorsque la mort de l’empereur vint mettre toute l’Europe en feu (20octobre 17 10). Charles VI ne laissait pas de descendant mâle. Mais par un édit qu’il avait rendu en 1735, lors de la paix de Vienne, il avait réglé sa- succession et désigné Marie-Thérèse, sa fille, pour son héritière. Quoique cet acte eût été, lors de sa promulgation, approuvé par presque tous les cabinets, dès que l’empereur fut mort, de nombreux compétiteurs se présentèrent pour lui succéder. L’electeur de Bavière et celui de Saxe prétendirent également avoir droit à la couronne. Le roi d’Espagne, Philippe V, qui descendait d’Anne d’Autriche, quatrième femme de Philippe II, et fille de l'empereur Maximilien, pouvait aussi revendiquer tout l’héritage de Charles VI. Mais l’Europe eût été justement alarmée en voyant un Bourbon en possession de tout ce qui avait appartenu à la maison d'Autriche. Cette considération le détermina à modérer ses prétentions. Il se borna à réclamer les provinces que l’empereur possédait en Lombardie, afin d’y établir l’infant don Philippe, second fils qu’il avait eu de son mariage avec Élisabeth Farnèse, de même qu’il avait établi l'aîné, don Carlos, sur le trône des Deux-Siciles.

A la fin de Tanné 1741 , il envoya en ltaiiequinzemille Espagnols, souslesordres de Montemar, qui, depuis la bataille remportée par lui sur les Impériaux, dans la terre de Bari , avait reçu le titre de duc de Bitonto. Ils furent joints à Orbitello par un nombre égal de troupes auxiliaires qu’envoyait le roi de Naples. On avait compté sur l'alliance du roi de Sardaigne, qui réclamait lui-même une partie du Milanais, mais ce prince, qui d'abord s’était montré favorable aux projets de l’Espagne, changea soudaine-

ment de politique. Il voyait avec envie don Carlos sur le trône de Sicile. Il aurait craint de se donner un voisin trop

finissant en établissant l’infant don Phtippe dans le Parmesan et le Milanais.

Il jugea qu’il lui serait plus avantageux de se rapprocher de Marie-Thérèse. Il joignit ses troupes à celles de cette princesse; et Montemar ne put empêcher les Austro-Sardes d’occuper les duchés de Modène et de Reggio. On attribua ce mauvais succès au général espagnol : sa conduite fut défigurée par l’envie; et on lui ôta le commandement de l’armée.

L’infant don Philippe*ne fut pas plus heureux. Il devait pénétrer en Italie par la Savoie, que le roi de Sardaigne avait abandonnée pour couvrir des points plus importants; mais il fallut qu’il se bornât a passer l’hiver dans la capitale de ce duché. Quant au roi de Naples, il avait la prétention de rester neutre; et, quoiqu’il eût envoyé un corps de troupes auxiliaires à farinée de son père, il n’avait pas pensé que cet acte dût le faire considérer comme puissance belligérante. Néanmoins les Anglais, qui étaient en guerre avec l’Espagne , et qui s’étaient déclarés pour Marie-Thérèse, se présentèrent devant Naples. Leur escadre menaça de bomharder la ville, si le roi n’ordonnait pasà ses troupes de quitter l’armée espagnole. Ils ne lui laissèrent qu’une heure pour se décider. Don Carlos, nui n’était pas préparé à se dé- ’fendre , fut forcé de céder à la aécessité. Il signa la promesse de rappeler ses soldats.

En 1 743, le comte de Gages, successeur de Montemar, lranchit leTannro, dans l’intention d’attaquer l’armée austrosarde, et de faciliter, parcettc diversion, l’entrée du Piémont à l’infant don Philippe. Les ennemis, prévenus de ce mouvement, attendirent les Espagnols au lieu nommé Campo-Santo. La bataille fut sanglante, et les deux partis s’attribuèrent également la victoire. Mais il est certain que les Espagnols retournèrent à Bologne avec leurs rangs considérablement éclaircis. Leurs compagnies manquaient d’officiers; leurs chars étaient chargés de blessés; leurs équipages étaient en désordre; tout attestait combien le combat avait été désastreux.

Le comte de Gages, affaibli par cette ac-

tion, par la retraite des troupes napolitaines, par la désertion et par les maladies, ne pouvait lutter avec avantage contre un ennemi qui recevait chaque jour de nouveaux renforts. Il batailla, pendant une année entière, se retirant, s'arrêtant , disputant pied à pied le Bolonais , le pays de Ferrare et la Marche d'Ancône, jusqu'à cequ'enfin le général Lobkowitz, à la tête de trente mille hommes, l’edt pressé au point de le forcer à se réfugier dans le royaume de Naples. Le général espagnol exposa à don Carlos la nécessité qui l’avait contraint à violer la neutralité de ses Etats. La position de ce souverain était fort embarrassante , il hésita pendant quelque temps sur le parti qu’il aurait à prendre. Enfin convaincu , par les mouvements de l’armée autrichienne, que l’intention de Marie-Thérèse était d’envahir le royaume de Naples, il résolut de la prévenir et de conduire lui-méine ses troupes au secours des Espagnols.

A cette époque, il y avait à Toulon seize vaisseaux espagnols, destinés à porter des vivres et des munitions à l'armée de l'infant don Philippe. Mais ils ne pouvaient quitter le port : ils en étaient empêchés par la flotte anglaise, qui était maltresse de la Méditerranée.

Les équipages espagnols étaient peu instruits. On les exerça pendant quatre mois dans le port de Toulon ; et , quand ils eurent acquis assez d’habileté, on fit sortir la flotte. Elle n’etait que de douze vaisseaux, les Espagnols -n’ayant pas assez de monde pour armer lés quatre derniers. Elle fut renforcée par quatorze vaisseaux , quatre frégates et trois brûlots français. Les forces des Anglais étaient de moitié plus nombreuses :

ils comptaient quarante-cinq vaisseaux et cinq frégates. Les deux armées navales se rencontrèrent le 22 février 1744; on combattit pendant toute la journée; et, malgré la disproportion des forces, la victoire resta indécise. Cependant, en réalité, l’avantage fut du côté des Espagnols et des Français, puisque l’amiral anglais fut momentanément contraint de s’éloigner, et que les navires espagnols purent porter à l’armée de l’infant don Philippe les munitions dont elle avait le plus grand besoin. Cette bataille fut à la fois glorieuse et profitable

pour les armes espagnoles. On ne peut également donner que des éloges à la conduite du roi de Naples. Il réunit ses troupes aux débris de l'armée qu’avait ainence le comte de Gages ; voulant éviter que son pays ne devînt le théâtre de la guerre, il entra dans les Etats pontificaux et s’y établit, afin de barrer aux Impériaux le chemin du royaume de Naples. Dans ce but, il concentra tout son monde dans les environs de Yellétri, et il établit son quartier général dans cette ville , située sur une éminence , à six lieues de Rome.

Lobkowitz se dirigea également de ce côté, avec l'intention d’en déloger le prince; mais, eu voyant combien sa position était avantageusement choisie, il n’osa pas l’attaquer dans ses retranchements : il se contenta de camper en vue de l’armée espagnole dont il resta séparé par une vallée profonde. Il y eut entre les deux armées de fréquentes escarmouches; et, quoiqu'elles n’eussent rien de décisif, l'avantage était en réalité pour don Carlos , puisqu'il fermait aux ennemis l’accès de. tout le pays qu’il avait derrière lui. Les choses restèrent assez longtemps dans cette position, jusqu’à ce que Lobkowitz essaya de surprendre Vellétri de même que le prince Eugène avait surpris Crémone. Le 11 août 1744, au point du jour, six mille Autrichiens, conduits par le général Brown , attaquèrent Yelletri de différents côtés. Les sentinelles furent égoraees. Tous ceux qui tentèrent de se défendre fuient passes au fil de l’épée. Les troupes allemandes inondaient les rues de la ville, et, si leur entreprise, eût été achevée aussi heureusement qu’elle était commencée, la guerre eût été terminée; car i s se fussent rendus maîtres en même temps du royaume de Naples et de son souverain. Mais don Carlos, plus heureux que ne l’avait été Villeroi a Crémone, parvint à s’échapper; il gagna son camp.

Les Allemands, au lieu de poursuivre les fuyards etde s’établir dans les postes importants, se mirent à piller. Les Espagnols et les Napolitains -en profitèrent pour se rallier. Ils tombèrent avec intrépidité sur les agresseurs. En un in-tant ils semèrent les rues de cadavres , culbuteront les ennemis et recouvrèrent

L’UMY ERS.

la ville. Pendant ce temps Lobkowitz attaqua les retranchements des Espagnols; niais l'alarme était donnée. Les Autrichiens furent reçus par un feu meurtrier qui les contraignit bientôt 3 se retirer. Les pertes qu- firent les deux partis dans celte circonstance furent assez considérables ; mais elles ne changèrent en aucune manière leur position respective, t es deux armées restèrent (tendant plus de d ux mois en présence l'une de l’autre en s'observant réciproquement sans rien entreprendre d’important Enfin, Lobkowitz, convaincu qu'il ne lui serait pas passible de pénétrer dans le royaume de Naples, comme il s'en était (latte , se détermina à lever son camp. Don Carlos ne le laissa pas effectuer tranquillement sa retraite : il le poursuivit jusqu’à ce qu’il fût parvenu à le faire sortir des États pontificaux.

Pendant ce temps, l’infant don Philippe. que le roi de Sardaigne avait chassé de la Savoie, s’était de nouveau trouvé à même de prendre l’offensive.

Soutenu par vingt mille Français que commandait le prince de Conti , il avait passé le Var, et soumis le comté de Nice; mais pour avancer davantage il fallait forcer des retranchements élevés dans les Alpes. Le prince de Conti se présenta au pas de Villefranche haut de près de deux cents toises et l’une des meilleures barrières du Piémont. Ce poste était défendu par les Piéinontais et pardes Anglais que l'amiral Mathews avait débarqués. Cette position, réputée inaccessible, fut en un instant couverte de Français et d'Espagnols. L'amiral anglais et ses matelots furent sur le point d’être faits prisonniers. L'armée enleva aussi en plein jour des retrait ehements élèves au sommet d’un roc escarpé. En vain le roi de Sardaigne luimême, placé derrière ces fortifications, encourageait ses troupes; ni ses efforts ni In puissante artillerie dont ces remparts étaient carnis ne purent arrêter l’impétuosité âes Français; et ce qui est à peine croyable, ce fut par les embrasures mêmes du canon ennemi que les grenadiers entrèrent dans les retranchements. Ils saisissaient pour passer le moment où les pièces, après avoir tiré, reculaient par leur propre mouvement.

Le comte de Gages, témoin de leur intrépidité, écrivit au marquis de la Mina : « Il se présentera quelques occasions où nous ferons aussi bien que les Français; car il n’est pas possible de faire mieux. »

On tourna ensuite les barricades élevées dans la vallée de la Stura. On prit Châ'eau- Dauphin et la forteresse de Démont; alors l’armée, maîtresse du passage des Alpes, put librement s’étendre da s les plaines du Piémont. Elle commença le siège de Coui. La garnison tenta plusieurs sorties; mais elle fut toujours forcée de se réfugier promptement derrière ses remparts. Le roi de Sardaigne vint attaquer dans leurs ligues les Français et les Espagnols; son armée était plus nombreuse que celle des assiégeants : cependant il fut vaincu, et il laissa cinq mille hommes sur le champ de bataille. Malgré cette déroute, la ville continua à se défendre. La saison était trop avancée; et le mauvais temps contraignit l'armée de l’infant à lever le siège et à repasser les Alpes.

L’année suivante, la campagne s'ouvrit d'une manière encore plus heureuse. Gênes , qui jusqu'à cette époque avait gardé une stricte neutralité, se vit forcée, pour conserver son indépendance, d'embrasser le parti des Espagnols. Elle leur ouvrit l’entrée de la Lombardie, et l’armée de l'infant don Philippe, commandée par M. le maréchal de Maillebois et par le comte de Gages, attaqua le roi de Sardaigne sur les bords du Tanaro, le battit, et le força à reculer jusque sous les murs de Casai en Piémont.

Vers la fin de l’année, l’infant don Philippe se trouva maître du Montferrat, de l'Alexandrin, du Tortonais, du Pavesan, de Parme, de Plaisance, de Milan et de presque tout le Milanais.

La campagne suivante ne fut pas aussi heureuse. Le roi de Prusse ayant conclu à Dresde la paix avec Marie- Thérèse, cette princesse put faire passer en Italie un grand nombre de troupes qui ne lui étaient plus indispensables en Allemagne. Leur arrivée fut cause d'un revirement defortune. L’arméecoinbinée de France etd’Espagne était étendue outre mesure pour couvrir un territoire trop vaste et tout à fait en disproportion avec ses forces. Le maréchal

de Maillebois écrivit au mois de décem* sins étaient vides , les arsenaux étaient bre 1745 : « Je prédis une destruction épuisés; on manquait de matériaux de

« totale, si on s'obstinp à rester dans le construction, d’objets d’équipement; on

«Milanais.» Ces prudents avertisse- avait perdu jusqu’à l’art de construire méats furent négligés Les troupes du les vaisseaux. Philippe V créa une maroi de Sardaigne et celles de Marie- rine aussi redoutable que l’avait été celle Thérèse inondèrent la Lombardie. Il du plus puissant de ses prédécesseurs, fallut évacuer précipitamment Milan, Malgré les luttes dont il rut continuelle- Parme, Guastalla, et tout ce que l’in- ment occupé en Europe, il trouva le fantdon Philippe avait conquis pendant moyen de porter la guerre en Afrique, la campagne précédente , au prix de et d recouvra Oran que les Maures tant de dépenses et de tant de sang. La avaient enlevé à l’Espagne. L’adminismalheureuse bataille de Plaisance vint tration de la justice attira également son mettre le comble à ces disgrâces. Le attention. Les décrets qui avaient prescomte de Maillebois n’était pas d’avis crit aux juges de ne pas faire attendre qu’on attaquât l’armée impériale; mais leurs déci-ions n’étaient pas exécutés ; le comte de Gages montra des ordres pré- tous les proi es traînaient en longueur, cis de la cour de Madrid . La bataille fut Philippe V réforma les tribunaux et tint désastreuse. Les Espagnols et les Kran- la main à ce qu’ils instruisissent prompçais, apres avoir perdu huit mille hom- tement les affaires. Il s’efforça de faire mes, furent forcés de chercher un asile prospérer le commerce et les mauufacsous les murs de Plaisance. L’infant don tures; enfin il accorda aux lettres la pro- Philippe et les débris de son armée se tection au’elles méritent; il fonda l'acatrou valent resserrés entre le Pô, la Tré- démie de l’histoire, l’academie espabie et le Tidone. Ils étaient cernés par gnole et la bibliothèque de Madrid. Poulies Autrichiens et par les Sardes; il fal- quoi donc, malgré ses généreux efforts, lait qu’ils restassent prisonniers ou ne parvint-il pas à rendre à ce pays qu’ils s'ouvrissent un passage l’épée à la toute son ancienne splendeur? C’est main. Ce fut ce dernier parti ou’ils pré- qu’il n’existait plus de constitution en férèrent. Ils traversèrent le Tidone. Les Espagne; et quand un peuple manque mesures étaient si bien prises que le de ces institutions qui font la vie des roi de Sardaigne et les Autrichiens ne Etats, tout le bon vouloir, tout le talent, purent les attaquer que lorsqu’ils furent tout le génie de celui qui gouverne est en état de se défendre. Ils combattirent insuffisant à les suppléer. Le prince peut pendant toute la journée sans se laisser bien encore personnellement faire ou entamer, et se retirèrent par Tortone, provoquer de grandes choses; mais le abandonnant tout le pays à l’ennemi, bien qu’il fait n'est que passager. Pour C’est au milieu de ces désastres que l'in- que le bien soit durable, il faut qu’il réfant reçut la nouvelle de la mort de son suite non des talents du prince, car ces père. Philippe V fut frappé d’une atta- talents peuvent venir à manquer, non que d’apoplexie entre les bras de la de sa bonne volonté, car la volonté des reine, le fl juillet 1746. La mort de hommes est changeante ; il faut que le ce roi fut pour les Espagnols un sujet bien résulte de (a forçe même de la de larmes. Ce prince fut regretté, et constitution qui ne change pas. Je ne il mériterait de l’être; car, malgré les puis ici m’empêcher de répéter ce pasfautes qu’il a commises, on ne peut s’em- sage du rapport adressé a Louis XIV pêcher de reconnaître qu’il a fait de par le comte de Rébenac, son ambassagrandes choses. A la mortde Charles II, deur : « Si on examine de près le gouil n'y avait plus d’armée dans la Pénin- « vernement de cette monarchie, on suie'. Philippe V ranima la vertu guer- « trouvera que le désordre y est excesrière des Espagnols, il rétablit la disci- « sif ,maisquedans l'étatoù’sont leschopjine, et ses soldats se montrèrent les « ses, on ne peut y apporter de changedigues successeurs des guerriers d’Al- « mentsanss’exposeràdesinconvénients

tihoDse le Magnanime et de Ferdinand « plus à craindre que le mal même, e Catholique. A son avènement la ma- « et il faudrait une révolution entière rine espagnole n’existait plus; les rnaga- « avant d’établir un ordre parfait dans

L’UNIVERS

« cet' État. Cette révolution ne peut se « trouver qu’en changeant Informe du « gouvernement , et les gens éclairés « conviennent que celui de la maison « d’Autriche les conduit inévitablement « à une ruine entière ‘. »

Eh bien ' cette formede gouvernement que l'ambassadeur de Louis XIV. que les Espagnols éclairés déclaraient incompatible avec la prospérité de l’Espagne,on ne l’a pas changée. Philippe V, au lieu de donner a ses sujets des institutions en harmonie avec le caractère du pays, au lieu de faire revivre celles des libertés de la nation qui pouvaient se concilier avec un pouvoir ferme , avec une administration régulière, s'est simplement substitué au despotisme de la maison d’Autriche. Sous Philippe V, il est vrai, et sous ses lils, l’Espagne s’est en partie relevée de l’état de prostration où elle était tombée sous Charles 11 ; mais cela était dû au mérite personnel de ces princes, et chacun d’eux, avant de descendre du trône, aurait pu répéter ce qu'Alberoni avait dit en sortant du ministère : » L’Espagne est un cadavre « que j’avais réveillé ; mais, à mon dé- « part, il s’est recouchédanssa tombe. » En effet, le pays qui n’est animé que par le génie du prince ne jouit que d’une vie factice; le peuple qui n’a ni constitution ni libertés , n’est qu’un corps sans âme.

RtC NE PF. FERDINAND Tl. — PAIX D'aIX-LA- CH AP ELLE.

Ferdinand VI, fils aîné de Philippe V , monta sans contestation sur le trône de son père. Ce souverain, naturellement porté à la paix, et persuadé que le repos était nécessaire a l’Espagne, mit tous ses soins à procurer ce bienfait au pays. Cependant il ne put l’obtenir tout de suite. La guerre continuait en Italie , et le marquis de la Mina, qui avait pris le commandement à la place du comte de Gages, pensant que l’armée de l’infant don Philippe ne pouvait se maintenir en Italie sans être entièrement détruite, se retira successivement dans les États de Gènes, dans le comté de Nice, et enfin

‘ Mémoires du comte de Ht benne sur son ambassade du 20 mai I6R9. Mauuscrils françuta de la Bibliothèque du roi, supplûmeut frauçals, n* G3, V 224.

en Provence. Il ne put faire cette marche rétrograde sans laisser à découvert la république de Gênes, qui avait soutenu fidèlement le parti de la maison de Bourbon. Le roi de Sardaigne envahit aussitôt ses frontières, et les Autrichiens s’avancèrent à grands pas vers la capitale. Les Génois, consternés, se virent dans la nécessité d’implorer la miséricorde du vainqueur, et de se soumettre aux conditions les plus cruelles. Les Impériaux, orgueilleux de leurssuccès, abusèrent avec une rigueur excessive des droits de la victoire. Leur générai botta Adorno imposa aux habitants une énorme contribution de guerre. Voulant faire servir l’artillerie qui garnissait les remparts de la ville au siège d’Antibes, il prétendit forcer les Génois à traîner eux-mêmes les canons jusqu'au port où ils devaient être embarqués. Le peuple, exaspéré par ces vexations, attaqua les Autrichiens avec tout le courage que donne le désespoir. La multitude furieuse, conduite par le prinre Doria, chassa les vainqueurs , leur fit quatre mille prisonniers, et les contraignit à repasser avec précipitation les défilés des Apennins. Le soulèvement de Gênes ne fut pas sans influencesur laguerre qui se faisait en Provence. Les Autrichiens furent forcés d’abandonner tout le pays qu’ils avaient envahi et de repasser le Var. Ils se jetèrent de nouveau dans l'État de Gênes sous le commandement du général Schullembourg et vinrent faire le siège de cette capitale. Mais les Génois ayant reçu des secours du roi de Naples, sê défendirent avec succès, et forcèrent les assaillants à se retirer en Piémont.

Enfin, toutes les uations européennes, fatiguées d’une guerre où elles avaient inutilement versé tant de sang et dépensé tant de trésors , convinrent de réunir un congrès à Aix-la-Chapelle.

On y régla les conventions de la paix.

Marie-Thérèse fut reconnue impératrice d’Allemagne. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla furent abandonnés à l’infant don Philippe. Quant aux difficultés qui existaient entre l’Espagne et l’Angleterre relativement à la fourniture des nègres , elles ne furent pas définitivement tranchées ; et l’asiento de los negros ne fut continué que pour quatre ans.

Aussitôt que l'Espagne fut délivrée des calamités de la guerre, Ferdinand VI mit tous ses soins à rétablir le commerce, à augmenter la marine, à étendre la navigation, à protéger les manufactures, à percer des chemins publics , à creuser des canaux et à faire fleurir les arts. Il était occupé tout entier de ces utiles travaux, lorsque la guerre se ralluma, en 1756, entre la France et l'Angleterre; mais Ferdinand, persévérant dans son système pacifique, ne voulut pas y prendre part, et il n’employa ses escadres qu’à protéger son commerce.

L’Espagne doit à ee prince le concordat obtenu, en 1753, de la cour de Rome. Ce traité aplanit les difficultés qui existaient entre la couronne et le saint-siège relativementàlacollationdes prébendes et bénéfices ecclésiastiques. Il établit aussi l’Académie royale de Saint- Ferdinand, destinée à entretenir le culte des beaux-arts. Tels étaient les soins de ce monarque, lorsque, le 27 août 1758, il perdit la reineson épouse. Il y avait vingtneufans qu'il était marié à l’infante Maria- Barbara, de Portugal. La douleur qu’il éprouva de la mort de cette princesse fut si vive, qu’il en contracta une maladie dont il mourut le 10 août 1759.

RÈGNE DE OURLES lit. — CHARLES REND AUX , CATALANS UNE PARTIE DE LEURS ANCIENS

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