CHAPITRE III
DE INORGANISATION DU POUVOIR FÉODAI..
Nous avons vu nue, depuis la chute de l’empire romain , la Corse, abandonnée pour ainsi dire à elle-même, avait cessé d’étre administrée et avait été exposée aux envahissements des Barbares; que les Vandales, lesGoths , les Lombards , les Grecs , les Sarrasins , les Francs, et en dernier lieu les Italiens, y avaient porté leurs armes dans des intérêts divers. Bien que tous ces peuples n’aient fait que passer sur cette terre, néanmoins il est à présumer, en raison du séjour que chacun d’eux y fit, qu’ils y laissèrent des traces de leur passage, et que plusieurs d'entre eux s’y fixèrent, en s’agglomérant aux habitants. Ceci est d’autant plus probable que l'on trouve aujourd'hui en Corse des usages qui sont particuliers à ce pays et ui n’ont aucune analogie avec ceux e l’Italie; des noms de villages étranges, et dont la signification pourrait eut-être se trouver dans les langues u Nord; des traditions, enfin, qui, pour être fabuleuses, n’en ont pas moins une donnée historique. L’on doit admettre, selon nous, que les établissements les plus considérables en ce genre durent se faire du septième au neuvième siècle, et principalement à l’époquedesinvasions sarrasines. On conçoit, en effet, que Charlemagne et Pépin, le pape et le comte Boniface, ayant besoin de secours
pour aller combattre les Sarrasins, durent offrir des récompenses à ceux qui se disposaient à les seconder : car le motif religieux n’aurait pas suffi pour déterminer ces guerriers a quitter leur patrie et leur famille pour une entreprise aussi périlleuse. Or, les réebm-
f>enses en ces temps-là consistaient dans es donations temporaires de fiefs, avec les titres qui s’y rattachaient.
Ce fut donc à cette époque que dut se. former la féodalité de guerriers de nations diverses, qui s’attachèrent au sol, soit^ qu’ils eussent reçu des terres de leurs’ chefs, soit qu’ils les eussent occupées par la violence, soit, enfin, qu’ils les eussent achetées. Mais cette féodalité ne fut pas l’œuvre d’un jour ; elle dut se former insensiblement et comme paralluvion. Si nous inclinons à croire qu’elle s’établit surtout du septième au neuvième siècle , c’est que dans cette période d’anarchie européenne, aucun souverain sérieux ne régit la Corse, et que la terre y fut abandonnée pour ainsi dire au premier occupant. C’est de cette époque que date l’origine de certaines familles féodales qui s’opposèrent, pendant les siècles suivants, aux empiétements des souverains étrangers que les vicissitudes des temps appelèrent en Corse. C’est aussi à celte époque que l’on fait remonter l’arrivee en Corse de Hugues Colonna, le plus considérable des seigneurs féodaux. Nous n’entrerons pas ici dans les discussions historiques qu’a soulevées la tradition existante encore sur ce guerrier. M. Grégori a très-bien prouvé (I) que Hugues Colonna et ses descendants ont pu coexister avec les seigneurs qui ont eu le titre de comtes de Corse. Que le marquis de Toscane ait reçu mission du roi de France de défendre la Corse contre les invasions des Sarrasins, qu’il ait pris le litre de Tulor Corsicæ, cela est lions de. doute; mais que lui ou ses descendants aient exerce une souveraineté réelle sur tout le pays, c’est là une chose fort problcniatique. La Corse n'était, en effet , pour les marquis de Toscane qu'une possession secondaire; rien n’indique qu’ils y aient jamais habité, ou du moins qu'ils
(I) Filippini, lihtria rli Contai, I. H, p. v de l'Appendice , édit, de Plse 1B27.
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CORSE
y aient fait un long séjour. Cette absence presque continuelle laissa aux seigneurs qui les avaient précédés et à ceux qui arrivèrent avec eux dans le pays la facilité de s'établir sans contrôle supérieur. 11 se forma, en dehors de leur action et de leur volonté, une puissance féodale à l’établissement de laquelle ils ne purent ni contribuer ni s'opposer : c'est celte puissance qui s'est trouvée tout organisée et très-forte au dixième siècle. Quaut à Hugues Colonna , la tradition conservée dans le pays et rapportée par Filippini fixe >on arrivée à l’expédition laite sous Charlemagne contre les Sarrasins. Alcuin nous a conservé à cesujet un passage fort intéressant , que nous transcrivons ici : « Parmi les premiers « et plus intrépides capitaines de Char- « lemague se trouvait le Romain 11m- « gués Colonna, qui, quoique âgé à peine « de vingt ans, était fort estimé, à cause « de son courage, de la majesté de sa « personne et de sa prudence bien con- «< nue. 11 commandait quatre mille ca- « valiers lorsque, se précipitant au plus « fort de la mêlée , il saisit dans ses « bras vigoureux le chef des Bavarois, « et alla le déposer en courant sous la « tente de Charlemagne , qui lui en fit « de grands éloges. A cause de ce fait « et d’autres services, rendus h ce « grand empereur, il en obtint pour lui « et ses successeurs l’ile de Corse (1). »
A quelles conditions Hugues Colonna obtint-il la Corse? c’est ce que nous ignorons. Filippini rapporte qu’il en chassa les Sarrasins; qu'il fut maître de tout le pays, et que ses enfants furent la souche des seigneurs connus sous le nom de Cinarchesi , que nous verrons plus tard jouer un rôle fort important dans les annales du pays.
La féodalité s’établit en Corse sur
(I) h te ni ni in 1er proeeres et stnnuos duces Caroli , U go Columnœ Roman us , tane quant an rtorum viginti circiter, vb suant fortüudinem, carporis majestatem , et non ig notant prude ntiam , semptr vénéra tus fuit ; quatuor millia equilum cum esset conduetor , infra cotluvicm
rvsiliil , Oucem Bava ru m inter validissimis
rachtis accepisset, ce tenter curre ns sub Un • torio Caroli cum magna lande présentât U; quapropter quidem aliisque servit iis eidem AJ. ïmperatori prœstitis , insulam Cgrni pro se et suis successoribus obtinuit.
Alcuin, rapporté par Duchcsoe dans scs Histnriæ Francorum scri ploies coetanci , 3 v. lu- P3 ;
divers points. Il y eut des seigneurs dans l'intérieur du pays , il y en eut dans le Cap-Corse , à l’orient et à l’occident de l’ile; mais la partie principale dans laquelle ils s'établirent fut le delà des monts (1). Ce pays, plus montagneux que le reste de file, et d'un ac- ' cès difficile, leur offrait des positions naturellement inexpugnables , sur lesquelles ils bâtissaient leurs châteaux ; et l'on peut voir par ce qui reste encore de ces manoirs avec quel soin ils cherchaient les endroits isolés où la nature les mettait à l’abri d'un coup de main.
Quant à ce qui est des lois auxquelles obéissaient ces seigneurs, il serait assez difficile de pouvoir les indiquer. Il est à présumer qu’ils suivaient certaines règles de convention qui établirent tant bien que mal une justice. Car on ne saurait admettre qu’à cette époque de convulsion générale, alors que sur le continent les lois n’existaient pas, ou se trouvaient varier à chaque localité, il y eût une exception pour la Corse.
Si une législation devait dominer dans la généralité de ce pays, ce devait être la législation romaine, surtout celle du Bas-Empire, à cause des anciennes traditions du pays, et surtout du long séjour qu’y avaient fait en dernier lieu les Grecs.
Ce que nous venons de dire sur les seigneurs féodaux était nécessaire pour l’interprétation de ce qui va suivre. L’absence de documents historiques ( absence qui n’est pas à déplorer uniquement pour la Corse) du sixième au neuvième siecie, laisse régner sur cette, longue période une obscurité profonde, et peut donner matière à plus d’une
(!) Depuis l'établissement du régime féodal jusqu’au temps ou la compagnie de Saint- Georges eut abattu les puissantes familles de Leca et délia Rocca, tout le pays du delà des monts fut soumis aux seigueurs féodaux. Il y eut même un temps ou uue seule famille, celfe du comte de Cinarca, fut seule maîtresse souveraiue de tout ce pays. Puis, celle famille, se divisant en plusieurs brandies , créa pour ses membres divers fiefs , dont les plus importants furent ceux de Leca, délia Rocca, d’islria, d’Ornano et de Boai. Les seigneurs de ces fiefs, appelés aussi Cinarchesi, appartenaient tous a la famille Colonna, dont iis n’ont point cessé de porter le nom -.
En deçà des monts . les familles da Mare et de Cenlili possédaient les deux tiers du Cap- Corse , ainsi que l’ile de Caproja.
conjecture. Nous n’avons voulu, quant a nous , admettre que les choses probables et nous tenir, autant que possible, dans les données historiques qui concordent avec l'histoire générale du reste de l'Europe.