LES CAPORAUX. — LES SEI- G MEURS
L’essai infructueux que venait de faire Alphonse de sa souveraineté convainquit le comte Vincentello qu'il ne pouvait faire de fondement sérieux sur cette puissance, et le porta à organiser la sienne avec des éléments nationaux.
Les caporaux , comme nous l'avons vu, jouaient un rôle important en deçà des monts dans la Terre de Commune (1). Il
(I) Les caporaux ont Joué an rôle très-important dans les vicissitudes politiques de la Corse, et l'on peut dire que leur esprit inquiet et turbulent, leur désir d’acquérir des richesses et de l'influence, n'ont pas peu contribué à faire naître ou à entretenir les troubles qui agitèrent le pays pendant plusieurs siècles.
crut opportuu de s’en faire des partisans, et pour cela il leur attribua des
Nous avons rapporté leur création à l’époque de l'émancipation des communes , sous Sambucuccio. Cependant nous de\ons avouer
Îu’il n'existe aucun texte précis a cet égard.
outefois, comme on les voitdéia très* Influents vers le milieu du onzième siecle, on doit présumer que leur création était antérieure à cette époque, et remontait aux premières années du siècle, c'est-à-dire a l’émancipation sous Sambucuccio .
Nous allons donner ici la traduction de deux passages qui font connaître dans quel but les caporaux furent institués et comment ils s’éloignèrent bientôt de l'esprit de leur inslitutiou. a t)n appelle caporaux, dit Ceccaldi, « en Corse et hors de Corse, ceux qui à la « guerre sont chefs de milices. Mais en Corse « on donna ce nom à ceux qui prenaient ia dé- « fense des pauvres. Lorsqu’il élait fait vio- « leucc ou injustice* à quelque pau\re homme, « ou à quelque pauvre femme, il allait au- « près du caporal, lui racontait ses raisons et « lui demandait son appui , et le caporal vc- « nait à son aide. Par la suite des temps et des « révolutions qui eurent lieu dans le pays , quin conque embrassait la cause du peuple ou se « déclarait en sa faveur et lui donnait assis- « tance , était appelé caporal, et chacun le te- « nailen grand respect, et les caporaux étaient o tellement estimes et honorés qu’ils étaient « presque considérés comme seigneurs de « vassaux. » Filippini, t. III, p. 48 de l’Appendice.
Giustiniani. dans son dialogue manuscrit sur la Corse, cité par M. Gregori, s’exprime ainsi :
« Nous avons en Corse une classe d’hommes « appelés caporaux, lesquels seglorilientd’étre « gentilshommes, ce qui n’est point vrai; car,
« quand bien mémo une partie d’entre eux des- « rendrait de quelque race deseigneursou gen- « tilshommes, néanmoins la plupart appartien- « Dent au populaire. Ils furent institués pour « défendre le» pauvres hommes et les oppri- « més contre les tyrans. Cependant, quand les « peuples prirent les armes pour l'extinction « de ces tyrans, les caporaux restèrent sim- « pies spectateurs et ne voulurent se mêler de « rien. Quelques-uns d’en Ire eux , c’est-à-dire « treize familles, furent pensionnés par le sei- « gneur Vincentello d’Istria, qui fut tyran de « Vile, et par ia suite des temps, de défenseurs « qu’ils étaient ils sontdemius les oppres- « setirs de* pauvres hommes; et leur méchan- « celé est devenue si grande, que chacun dit « publiquement qu'ils sont la cause des maux « qui affligent notre Ile. On les accuse de sou- « tenir les meurtriers et le» autres malfaiteurs,
« de donner de mauvais conseils, de semer « partout la discorde et de chercher a tenir les < peuples dans la division et CobéilMRCf. Parti tout ils usurpent les bénéfices ecclésiastt- « unes, et quand ils les ont possédés une fols, m II semble qu’ils se soient maries avec eux,
« et ils veulent les posséder perpétuellement,
« per /as et ne/as . » Et plus bas Giustiniani ajoute : « La seigneurie de Gènes devrait np- « porter ses soins à corriger et a punir l’ar- « rogance, les prétentions, les maux et les « assassinats dont se rendent coupables beau- « coup de caporaux ; car il est généralement
L’UNIVF.RS.
pensions sur le trésor national. Mais cette largesse ne put les attacher à sa cause. Les caporaux sentaient parfaitement qu’ils avaient beaucoup plus à gagner avec les Génois qu’avec lui , car les Génois avaient intérêt à ménagerleur influence , seul appui qu’ils eussent alors dans le pays-, et de cette position ils attendaient de grands avantages.
Loin de se joindre a Vincentello, ils agirent dans des intérêts entièrement opposés, et firent entrer dans leurs vues quelques barons ultramontains, qui, comme Rinuccio de Leca et Polo délia Rocca , étaient ennemis naturels de Vincentello. Simon da Mare, le plus puissant des seigneurs du Cap-Corse, nommé chef de la ligue, se mit aussitôt en campagne, et marcha surBiguglia, où se trouvait Vincentello. Celui-ci, instruit du mouvement qui se préparait contre lui, et craignantpour sa province de Cinarca, confia la défense de Biguglia à Pierre de Bozzi, celle de Bastia à j ean d’istria, et se porta immédiatement au delà des monts. Simon da Mare ne tarda pas à paraître devant Biguglia, qu'il tint assiégée pendant plusieurs mois. Cependant, voyant qu’il ne pou-
« reconnu qu'ils sont la cause de tous les dé- « sordres qui naissent dans Plie : elle devrait « leur enjoindre de rester chez eux à s’occuper « de leurs aflaires , et leur défendre d'aller « comme ils le font tous les Jours à Baslia, « juller, par leurs petits présents et leurs men- « sonscs , le bon voufoir du gouverneur et des « autres olîiciers. »
I .es caporaux furent chargés dans le principe d'élire le# nobles-douze. On comprend que, pour faire cette élection, ils devaient élrc assez nombreux; rependant, lorsque le comte Vincentello crut de ses Intérêts de stipendier les caporaux, ils ne devaient guère être plus de vingt , car le comte, en donnant des pensions à treize d’entre eux, avait dit s'assurer parce nombre la majorité. Ces treize familles, dont les noms nous ont été conservés par Kilippini, étaient les familles da Casla, da Campocasso, dalla Corbara, da Chialra, da Matra, dalla Pastoreccia , dalla Casablanca, dal Pruno, dal Pelricügglo, clair Ortale, dalla Pancaraccia, da Omrasa etda Luco. Plus tard , les anciennes familles de Cortinchl délia Rebbia. délia Campana, délia Cmciccbia, del piê d'Albertlno, delé Olmo, délia Brocca, ni Piobelta, del Izipio, et quelques autres encore, furent considérées comme des familles de caporaux, et concoururent à la nomination des Douze.
II est lion d’observer que l'institution des caporaux ne fui appliquée qu’au deçà des monts, et spécialement ii la Terre de Commune, et que Jamais il n'v eut de caporaux daus la partie ullramonluine.
vait la réduire, il entra en pourparler avec Vincentello, et il fut conclu entre eux uu traité par lequel le comte accordait probablement aux seigneurs ligués contre lui une partie de ce qu’ils réclamaient. Ce traité mit fin momentanément aux hostilités.
Simon da Mare avait levé le siégede Biguglia et les confédérés s’étaient séparés, sans toutefois rompre la ligue qui les unissait, mais ajournant* Te moment d’agir à la première occasion favorable.
Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Le comte Vincentello, désireux de se maintenir toujours dans les bonnes grâces du roi d'Aragon, résolut d’aller lui présenter ses hommages’ dans l’ile d’ischia, où il se trouvait en ce moment. Pour paraître convenablement, il fit construire trois galères aux frais du pays, sur lequel il leva arbitrairement un double impôt, sans consulter au préalable les caporaux , mandataires du peuple. Cette conduite indisposa vivement contre lui les esprits. Une dernière faute acheva de porter à son comble l’iritation générale. Vincentello enleva de force une jeune fuie appartenant à une famille respectable de Biguglia. Les parents coururent aux armes; les caporaux et les seigneurs de la ligue se remirent de nouveau en campagne sous les ordres de Simon (la Mare. En quelques jours, Biguglia tomba au pouvoir des confédérés.
Encouragé par ce succès, Simon da Mare envoya son fils, Charles da Mare, avec un corps nombreux de troupes, dans le delà des monts, où l’appelaient les seigneurs mécontents, et lui-même alla mettre le siège devant Bastia. A peine Charles da Mare était-il arrivé au lieu de sa destination , qu’il vit venir à lui une grande partie des seigneurs, qui reconnurent son autorité et profitèrent de sa présence pour reprendre leurs fiefs res|tectifs. La fortune commençait évidemment à se détourner du comte Vincentello. Il comprit qu’il ne pouvait en ce moment, réduit à la seule province de Cinarca, lutteravec ses nombreux ennemis, et il songea plus que jamais à aller trouver Alphonse d’Aragon.
Après avoir réglé ses affaires et laissé ses instructions à son fils Barthélemy, il
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fit voile vers la Sicile avec deux galères bien armées. Comme il naviguait dans la mer de Sardaigne, une affreuse tempête sépara les deux bâtiments et en Ot tomber un entre les mains de Colomban da Mare. La galère que montait le comte put se réfugier dans le port de Torre en Sardaigne. Là se trouvaient deux nobles corses , Jean d’Istria et son fils Vincentello, que la conduite du comte avait obligés à abandonner leur pays.
L’arrivée de Vincentello éveilla chez eux des sentiments de haine, et ils eurent ensemble une vive altercation. Cependant, le comte ayant promis de rendre à Jean d'Istria le commandement de Bastia, la paix se rétablit entre eux, et, au lieu d'aller en Sicile , Vincentello fit voile vers Bastia pour remettre Jean d'Istria en son poste. Comme il était dans’ le port, attendant la réponse du capitaine de la place, survint tout à coup une galère génoise, commandée par Zacharie Spinola, qui attaqua la galère du comte avant qu’il pdt se mettre en défense , le fit prisonnier et l’emmena à Gênes. A peine fut-il arrivé dans cette ville qu’on le traduisit devant le conseil des Huit , et il fut condamné, comme rebelle, à avoir la tête tranchée (1435).