CIO DE LL A ROCCA
Mathieu daFieseo, gouverneur envoyé par la compagnie de Saint-Georges, iie
tarda pas à débarquer dans Pile. Son premier soin fut de renouveler alliance avec Jean-Paul, et de reconnaître, les seigneurs ultramontains comme indépendants dans leurs (iefs(1485). Il reprit sans trop de peine les places qu’avait occupées le comte Gherardo, et en peu de temps le pays se trouva jouir de quelque repos. Klâis les intrigues de Janus vinrent bientôt troubler la tranquillité, qui semblait devoir être durable. Mécontent d’avoir cédé la Corse à la eompagniede Saint-Georges, il écrivit à Jean- Paul de se soulever contre elle; J ean-Paul ne manqua pas de prétextes pour colorer sa défection. Les gouverneurs de Saint- Georges, soupçonnant à juste titre Janus d’être l’auteur ue cette levée de boucliers, se plaignirent au doge de sa conduite.
Janus protesta de son innocence , et assura la compagnie de son dévouement. Cependant ses lettres furent interceptées; on y trouva la preuve manifeste de sa félonie. Le doge , indigné d’une telle conduite, le livra aux directeurs de la compagnie de Saint-Georges, qui le firent jeter en prison. Quant à Jean-Paul, comme il avait commencé les hostilités , le triste sort de Janus ne l'empêcha pas de les poursuivre ; mais, trahi ou abandonné par une grande partie des seigneurs qui marchaient avec lui, et qu’avait su gagner le gouverneur énois, il lutta inutilement pendant près edeux ans contre les forces supérieures de la compagnie de Saint-Georges réunies à celles des seigneurs ses ennemis ; et, cédant enfin à la fortune contraire , il capitula, abandonnant ses châteaux et ses domaines, à la condition de pouvoir se retirer en Sardaigne avec sa famille et quelques amis dévoués (1487).
La retraite de Jean-Paul, en détruisant le plus grand obstacle qu’eût rencontré jusque-là la compagnie, la mit à même de pouvoir reprendre l’idée qu’elle avait toujours nourrie de frapper les seigneurs féodaux et de détruire à jamais leur puissance. Rinuccio de Leca, parent de Jean-Paul, mais qui avait constamment combattu pour les Génois, fut le premier à s’apercevoir des mauvaises intentions de la compagnie à son égard ; il ne voulut pas attendre de se voir attaqué dans ses domaines, et, ayant pris les armes, il invita Jean-Paul à venir combattre avec
CORSE
lui. Jean-Paul revint en effet. La lutte que cesdeux seigneurs soutinrent contre la compagnie de Saint-Georges ne fut pas longue , mais elle fut pleine d’atrocité de la part du gouverneur génois.
Rinuccio, fait prisonnier par la noire trahison d'un ancien ami, Filippino da Fiesco, alla mourir dans les prisons de Gênes, et Jean-Paul, privé d’un si puissant appui, fut obligé de s’expatrier une seconde fois (1489).
Ce ne fut que dix ans plus tard que Jean-Paul retourna de nouveauen Corse pour opérer un soulèvement. Cette fois, il fut vivement secondé, non-seulement par les populations de Vico etde Cinarca, qui lui étaient entièrement dévouées , mais aussi par celles de Niolo et par une partie de la Terre de Commune.
L’insurrection prit un caractère tellement grave que la compagnie de Saint- Georges crut devoir envoyer dans l’ile le général de Negri , qui y avait déjà commandé, et qui passait pour un général habile. De Negri sut attirer a lui une partie des caporaux et quelques seigneurs ultramontains , parmi lesquels figurait en première ligne Rinuccio délia Rocca. Il sut également éviter une rencontre avec Jean-Paul tant que celui-ci eut une armée considérable ; mais dès qu’il vit que la plupart de ceux qui s’étaient ralliés au seigneur de Leca l’avaient abandonné, soit pour retourner à leurs affaires, soit pour tout autre motif, alors il le harcela , le vainquit dans de petits combats, et l’obligea entin à quitter la Corse une dernière fois.
De Negri, ayant ainsi triomphé de Jean-Paul, retourna tout glorieux à Gênes , et la compagnie de Saint-Georges, reconnaissante, lui éleva une statue (1501).
Cependant le départ de Jean-Paul n’amena point une soumission complète.
Rinuccio délia Rocca , qui avait si activement secondé le général de Negri contre Jean-Paul , se vit obligé, à cause des injustices dont il était la victime, de prendre les armes contre la compagnie.
Mais il ne put lutter longtemps. Vaincu en différentes rencontres, il dut céder ses domaines de la Rocca à la compagnie, qui lui donna en échange une pension égale a ses revenus, et l’obligea u aller vivre à Gênes.
Cette humiliation exaspéra Rinuccio, quf préféra courir les chances d'une nouvelle guerre avec la compagnie (1503).
Toutefois , avant de retourner en Corse, il alla en Sardaigne trouver Jean- Paul, qu’il supplia de se joindre à lui. Jean-Paul refusa de prêter son appui à un homme qui avait été la cause de sa ruine. Alors Rinuccio tenta seul l’entreprise. Il débarqua en Corse avec peu de ressources, mais il sut bientôt s’en créer. Pendant trois ans , il lutta avec des chances diverses contre les généraux de la compagnie, puis il fut obligé de céder et ae se retirer une seconde fois (1506). Quelque temps après, profitant du mécontentement qu’avait soulevé l’administration génoise , il revintde nouveau dans l’île, livra plusieurs combats et péritglorieusement les armes à la main (15l!)(l).
L’exil de Jean-Paul, la mort de Rinuccio de Leca et de Rinuccio délia Rocca furent comme le signal de la chute lente, mais certaine, (les maisons
(l) On peut se faire une Idée de la sévérité avec laquelle les gouverneurs de la compagnie de Saint-Georges gouvernaient la Corse par lu fait suivant :
Vers 1607, Nicolas Doria, gouverneur pour la compagnie de Saint-Georges, ayant obligé Rinuccio à traiter avec lui, voulut châtier la population du Nioloqui s’élait toujours montrée dévouée aux seigneurs Cinarchesl.II convoqua les habitants de cette piéve, se lit remettre soixante otages pris parmi les principaux du pays, puis Il signilia qu'ils eussent à sc procurer d’autres demeures que celles du Niolo, qui a l’avenir ne pourrait plus être habité ni cultivé, et ceci pour les punir d’avoir prêté du secours aux seigneurs. Les Niolini se jetant aux pieds do Doria le prièrent de leur faire grâce; « mais l’implacable capitaine, ajoute Filippini, les engagea â se contenter de leur sort, leur disant que cette mesure était dans l’intérêt de tous, parce que. en changeant de pays, Ils changeraient sans doute d’habitudes de telle sorte qui1 les Génois seraient débarrassés de toute inquiétude , et eux-mêmes, en habitant d'autres lieux, mèneraient une vie plus tranquille. Doria ayant ainsi manifesté sa résolution inébranlable, les Niolini, pleurant leur malheur, prirent leurs femmes, leurs enfants et ce qu'ils parent des choses les plus nécessaires , puis Ils abandonnèrent le pays où ils étaient nés et altèrent se lixeren Corse, qui d’un coté, qui de l’autre; quelques-uns passèrent en Sardaigne, d’autres dans les maremmes de Rome et de Sienne, et même en d’autres lieux, selon que le destin les poussait. Apres ce triste départ ( et selon les ordres de Doria), les paysans voi • sins du Niolo démolirent toutes les maisons, abattirent les arbres et détruisirent tout ce qu’il pouvait y avoir. » Filipp.. L lit , liv. v, p. 160 et suiv.
44 L UNIVERS
seigneuriales du delà des monts. Aucun homme remarquable ne surgit plus pour les relever. La compagnie de Saint- Georges eut toujours I œil ouvert sur cette puissance, qui lui avait été si redoutable et avait failli lui devenir si funeste. Les mesures répressives et violentes qu’elle employa, aussi bien que l’esprit de rivalitéqui régnait toujours entre les seigneurs féodaux, contribuèrent beaucoup à amortir l’humeur guerrière de la jeunesse et à lui faire accepter comme irrémédiable l’ordre de choses que la compagnie avait préparéde longue main.
A partir de cette époque jusqu’à l’arrivée des Français, en 1553, il ne se passa dans les affaires intérieures de la Corse aucun événementdegrande importance.
La compagnie de Saint-Georges, ne rencontrant plus d’obstacle à sa marche, gouverna le pays d’abord avec sagesse, puis d’une manière tout à faitarbitraire, au gré des gouverneurs qu’elle y envoyait.
Puisque nous voilà arrivés au seizième siècle, et presque au moment de la lutte de Sampiero d'Ornano avec les Génois, il est necessaire de dire deux mots de la législation que les Génois appliquèrent à la Corse , et dont la violation fut la source de tant de maux.