G AZUL
ROMANCE MORESQUE
A l’astre de Cythérée Le soleil cède à son tour,
Et la rivale du jour
Etend sa gaze azurée.
Comme un lion des forêts, Un Maure, plein de vaillance.
De Médine1 alors s’élance Dans la plaine de Xerez :
Où par la mer d’Ibérie Le Guadalète attiré,
Se rattache au nom sacré Du Port de Sainte Marie.
C’est un amant furieux ,
Près de perdre sa maîtresse ;
•N ayant, hélas ! pour richesse Que son bras et ses aïeux.
1 Medina Sidonia.
ROMANCES
Et ce soir, beauté servile ,
Elle doit orner la cour De l’alcaide de la tour Et du palais de Séville (1).
Il exhale amèrement Le dépit de son outrage ,
Et l’écho rend au rivage Ces plaintes du triste amant :
« Z aida, fille cruelle ,
Plus dure que n’est ce roc,
Pareille aux flots dont le choc I3i áse la faible nacelle !
» Quand tu m’as donné ta foi ,
Peux-tu permettre , barbare ,
Qu’une indigne main s’empare De trésors qui sont à moi ?
» Que de tes fleurs se couronne Le faîte d’un sombre ormeau ,
Laissant ton jeune rameau S’effeuiller avant l’automne?
» Riche était ma pauvreté ,
Et pauvre est votre opulence :
Mon bien tient à mon essence -,
L’autre peut vous être ôté.
GENRE NATIONAL
» Un Ben-Saïd, dont le zèle Date de si peu de jours,
Efface un siècle d’amours ,
Et Gazul, noble et fidèle!
» Fasse Allah que ce vainqueur Te haïsse et que tu l’aimes :
Que de mes douleurs extrêmes Quelqu’une atteigne ton cœur !
n Compagne d’un chef farouche , Ah ! puisse-tu voir en lui ,
A sa table, de l’ennui.
Et du dégoût dans sa couche !
” Qu’il se plaise à t’offenser ; Qu’il t’empêche de paraître Un instant à ta fenêtre,
Même pour le voir passer.
» Qu’en vain tu le sollicites A porter dans le tournoi L ’ almaizar brodé par toi ,
Ou tes couleurs favorites.
» Mais ses chiffres expressifs Diront qu’une autre le charme.
Au retour de chaque alarme ,
Qu’il lui donne ses captifs !
ROMANCES
» Ou bien qu’il t’aime , et qu’il meure , Dans les combats des chrétiens !
A moins qu’au milieu des tiens,
Il ne tombe , tout à l’heure.
» Mais , si tu dois le hair ,
Qu’ Allah prolonge sa vie !
Ainsi quiconque se fie Maudira qui peut trahir. »
Minuit sonnait quand le More ,
Dedans Xerez1 pénétrant,
Voit la ville se livrant A la fête qu’il abhorre.
Partout des torches , des jeux ,
Et la devise fatale :
Le palais au loin l’étale ,
Eclairé de mille feux.
Il voit honorer la fête Par des groupes à cheval ,
Et son fortuné rival Resplendissant à leur tête.
Sur ses étriers dressé ,
Gazul devant lui s’avance :
Xerez , patrie de Zaïda , dépendant de l’alcaidat de Séville.
106 GENRE NATIONAL
Il 1 u i porte un coup de lance ; •
D’outre en outre il l a percé.
On frémit, la troupe unie L’assaillit : le fer en main ,
Gazul , s’ouvrant un chemin ,
S’en retourne à Sidoine.
(1) L/historien des guerres civiles de Grenade , (nues Ferez ele Hita, en général peu scrupuleux , a cru devoir faire observer que le romancier avait commis une erreur en qualifiant le rival de Gazul d alcaide de Séville; ou bien que ce titre ne devait être entendu que comme honorifique , ne pouvant appartenir qu’à un aïeul d \Aben-Said , investi de la charge dont il s’agit au temps de la conquête ; mais 1 anachronisme continue pendant toute la composition, si Ion doit en rapporter l’action à la dernière époque du règne des Musulmans dans l’Andalousie.
ROMANCES