VI! EC 1 S
L< piince de Ja Paix voulut recommencer le comte de Florida-Blanca. En 1797, il partagea le gouvernement avec des hommes renommés par leurs qualités et leurs lumières. Il donne les finances à Saavedra , envoie Cabarrus à 1 ambassade de Paris, et appelle au ministère des grâces et de la justice Jovellanos, à qui il écrivait : «Venez faire partie du Directoire espagnol. » Il n a pas , enfin , tenu à lui que nous n ayons vu , de son temps, M. Mazarredo à la tete de la marine , et M. O’Farrill au département de la guerre , peu de temps auparavant occupé par M. Azanza : une main plus puissante que la sienne effaça leurs deux noms qu’il avait compris dans son tableau , guidé par un sentiment généreux \
1 Mazarredo ! OTarrill î Azanza ! noms révérés par la nation espagnole. Le sort, dans ses jeux, les destinait à paraître , un jour, hostiles à la masse , et à figurer en première ligne dans les proscriptions. Toutefois les prononcer sera , en tout temps, exprimer le plus rare assemblage de talens et de vertus. L’hommage que
Alors résonnèrent de nouveau les concerts des Muses. Melendez publie ses nouvelles poésies, retenues pendant la tourmente. Arriaza et Quintana se font connaître. Moratin le fils développe son talent.
Mais , chef du ministère qu’il venait de composer , le prince de la Paix ne tarda pas à sentir que lui-même était une anomalie ; et ses collègues voyaient, en même temps , qu’ils ne pouvaient se fondre avec cet élément extraordinaire. De là , des conflits, et une retraite du favori , qui défia une disgrâce réelle. Les incertitudes furent terminées par son retour au ti~
nous aimons à rendre aux hautes qualités de ces grands citoyens est d’autant plus pur, qu’il ne tend a reconnaître aucune faveur d’anciens dépositaires du pouvoir. Il ne nous appartient pas de justifier leur patriotisme dans la direction politique qu’ils crurent devoir suivre : ce soin a été couronné du plus brillant succès par le courage et l’éloquence de leur digne collègue le marquis d’ Almenara.
PRECIS
mon des affaires plus puissant que jamais, aigri contre les hommes éclairés , et rétablissant le système de haine au savoir. Le successeur de Saavedra 1 tomba dans les fers ; Jovel-
I)on Francisco de Saavedra, homme probe, éclairé, chargé du premier ministère, depuis la démission du prince de la Paix, ami de Cabarrus et de Jovellanos, n’avait pu tenir long- temps après le renvoi de celui-ci : mais les bons mots andaloux sauvèrent Saavedra d’une chute désastreuse : on lui permit d’aller à Séville rétablir sa santé. Son département étant demeuré quelques jours sans ministre , Don Mariano Louis deürquijo, premier commis faisant les fonctions de secrétaire général , enleva le poste par une manœuvre hardie: il monta avec le portefeuille chez LL. MM . Le chevalier d’Urquijo était
jeune et bel homme; il plut, mais il négligea les moyens de plaire long-temps, et sa fierté, un peu vaniteuse, l’aveugla sur la force d’un adversaire plus adroit que lui. Don Mariano Louis de Urquijo eut de l’esprit, des connaissances, une raison élevée, un caractère ferme et les meilleures vues pour le bien de l’État. Il fut très-aimé du roi Charles IV, qui ne se décida à le sacrifier que sur l’accusation de jansénisme. Il est mort à Paris, proscrit comme joséphien.
Janos , déjà éloigné de la cour, est relégué à Majorque et suivi d un ordre d’emprisonnement. Melendez , naguère investi d’une haute charge dans la magistrature, envoyé d’abord en exil, reçoit définitivement sa destitution.
Demeuré seul à la tete d une nation , froissée de 1 y voir, le prince de la Paix n’eut jamais pu compter sur elle pour se soulever ( comme il en montra et en abandonna bien vite le dessein) contre le colosse qui pesait sur elle et sur lui. Des lors, s étant efforcé en vain de conjurer l’orage, il ne lui resta plus qu’à y céder, lorsque son affidé à Paris vint , à franc étrier , transmettre à la cour le conseil de quitter la Castille. La révolution d’Aranjuez , dont les résultats furent tout-à-fait contraires aux vues de 1 invasion projetée , amena l’emploi des moyens les plus violen s.
On sait quelles furent les résistances. On a vu l’esprit qui domine la masse telle que les institutions 1 ont faite , ennemi de la première invasion , auxiliaire de la seconde , et tou-
FRECIS.
jours le même, rendre deux fois à la nation sa décadence douloureuse. C’est en pure perte pour les lettres, comme pour la monarchie, que des hommes d’état éclairés figurent au ministère dans tous ces temps h La domination étrangère , le régime démocratique et le gouvernement absolu , également mal assis , n’ont point d appui a donner. Les lettres n’en réclament même point : partout les soins personnels occupent suffisamment.
Quels ont pu être, depuis vingt ans, les succès des muses de l’Ibérie? Quel a même été
1 Parmi les chances d’un meilleur ordre de choses qua offertes, pendant ces vicissitudes, la composition du ministère espagnol , on peut remarquer la gestion simultanee de M. Pizarro et M. Garay. Certes beaucoup de bien eut été fait alors , si la chose avait été possible au talent et au patriotisme , luttant de zèle dans les deux premiers départemens de l’administration. La chute de ces ministres , triomphe de la Camarilla de 1818 , sembla dire à la nation malade qu’elle n’avait plus rien à espérer de Madrid , et les esprits impatiens, se tournèrent du coté de Pile de Léon.
leur séjour ? Dispersés comme les feuilles par les ouragans de 1 automne , les hommes de lettres, ainsi que les hommes d’état espagnols, ne se sont rattaches à rien. Un silence universel , à l’exception de quelques publications de circonstances , a laissé sans vestiges l’existence même de vingt rivaux qui promettaient les plus nobles chants. La tribune, illustrée par de beaux talens, est redevenue muette. Notre Espagne souffre, dans toutes les parties de son organisation, et n’attend de secours que du temps. Mais celui-là , du moins, est infaillible. Il replacera à la hauteur relative que la nature lui a assignée, un pays où elle dépose constamment , avec profusion, les germes de toutes les gloires.
DIX -HUITIÈME SIÈCLE
PREMIÈRE DIVISION
LUZAN. - CADALSO. - YRIARTE.
LUZAN.
Don Ignacio de Luzan, Clarmunt de Suelves, né à Barcelone en 1702, mort à Madrid l’année 1 754 , fut le dernier desenfans de Don Antonio de Luzan , seigneur de Gastillozuelo , et gouverneur de l’ Aragon, et de Dona Léonor Clarmunt de Suelves. On a commis , dans les collections modernes des poésies castillanes, un acte d’injustice autant que d’ingratitude envers cet écrivain , frappé d’une exclusion absolue. Ses compositions poétiques , sans être du premier ordre pour la verve , le sont pour la diction , et c’est bien quelque chose quand il s’agit de modèles offerts aux Espagnols.
LUZ AN
C était plutôt nous qui aurions pu nous taire sur un écrivain dont la qualité essentielle échappe à la traduction. A la vérité, nous n’offrons de lui qu’une pièce peu considérable , mais elle fournit du moins l’occasion de rendre hommage au restaurateur de notre littérature.
Reste orphelin dans son enfance , et ayant passé jeune en Italie , sous la protection , d’abord d’un oncle établi à Palerme, et ensuite de son frère aîné, le comte de Luzan , gouverneur du château de Saint-Elme à Naples ^ le poëte élégant et pur , le législateur futur du parnasse espagnol , a commencé par oublier le castillan : peut-être par ceia même a-t-il mieux connu sa langue maternelle que ceux qui, l’ayant toujours parlée, ne l’ont jamais apprise.’
L Académie de Palerme, créée en 1 731 , avait admis dans son sein notre jeune Espagnol, sous le nom d’Egidio Menalipo , et avait reçu plus d un tribut de sa muse sicilienne. On aime à le tiouvei ensuite en Espagne partout où il fut question de son temps d’amélioration et de
LU Z A N
progrès des arts et de la littérature. Il travailla avec le ministre Carvajal à l’organisation de l’académie de San Fernando. Nous avons dit qu’il fut l’âme de la société littéraire qui se forma chez la comtesse de Lemos, depuis marquise de Sarria. Il appartint à l’académie de l’histoire et de la langue , ainsi qu’à celle des arts , et fit remarquer , dans toutes , ses utiles travaux. Nous estimons glorieux pour les lettres, qu’à côté de leurs hauts bienfaiteurs , on puisse distinguer un particulier qui les a cultivées.
Versé à fond dans toutes les littératures étrangères , ainsi que dans les classiques , Luzan y puisa les élémens de sa poétique, dont le mérite demeure toujours éminent, abstraction faite de son opportunité. Par elle furent réduits au silence les tristes rimeurs qui se traînaient sur les ridicules erremens de l’ancienne école. Bientôt on ne parla plus de Gérard Lobo, ni de la none du Mexique, ni du curé de Fruime; et Moratin, Montiano, Cadalso écrivirent d’après Luzan. Il travaillait à un traité sur l’art de la déclama-
LUZAN.
tion , après avoir porté sa sollicitude sur le théâtre par le moyen de quelques traductions françaises. Luzan avait résidé à Paris, en qualité de secrétaire d’ambassade sous le duc de Huesca. Il écrivit un excellent traité sur la politique. Comme critique , on peut encore citer de lui des réflexions sur Crébillon , sur Fontenelle , ainsi qu’une autre poétique , d’un genre gracieux , sur la conversation.
Comme poète, outre la Canción que nous donnons , une autre à laquelle celle-ci a fait suite , et un poème assez étendu , intitulé : Le N ouveau jugement de Páris , Luzan offre de remarquable, un petit poème burlesque, dirigé contre la maniere des prédicateurs de son temps; car son goût et son zèle travaillèrent à introduire la réforme partout.
Il existe des rapprochemens entre Luzan et Boscan : tous deux Barcelonais , tous deux zélés reformateurs , et chacun d’eux s étant acquis une plus grande réputation littéraire par ses œuvres que par ses ouvrages. Mais
LUZAN.
Luzan est , sous tous les rapports , supéne u i j et, îevenant a son talent poétique , et au poëme sérieux que nous venons de citer , nous croyons que le discours quil met dans la bouche de l’Amour ne déparerait aucune épopée moderne.
La composition lyrique qui suit fut écrite à l’occasion d’une tentative infructueuse des Maures contre la ville d’Oran. Cette conquête du cardinal Ximenez , perdue pendant la guerre de la succession , venait d’être ressaisie par le duc de Montemar, dont Luzan chanta d’abord le triomphe : grand capitaine , fameux surtout par sa brillante victoire de Bitonto , qui lui ouvrit Gaëte , Cortone et Capoue, et soumit les Deux - Siciles à l’Infant Don Carlos , depuis roi des Espagnes.