‹ Espagne poetiqueChapitre 55 sur 112 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

LU Z A N

CANCION.

Euterpe , que ta lyre , une seconde fois.

Résonne dans ma main pour de nouveaux exploits. Le guerrier espagnol sur la numide arène A, de nouveau, cueilli la moisson des guerriers : Honorons de nos chants sa palme et ses lauriers , O noble nymphe d’Hippocrcne.

Toi, dont le feu divin, dont les sons éclatans Défendent de l’oubli les héros que dévore Le gouffre insondable du Temps,

Assiste-moi , Deesse ! à bon droit je t’implore.

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Tel que le roi des airs , cet aigle impérieux ,

Dont la serre saisit un serpent furieux ,

Qui se débat sanglant, siffle et dresse la tête;

Mais le bec recourbé, rougi du sang impur ,

Plus fortement l’étreint et dans le va^ue azur Monte l’oiseau de la tempête ;

Telle retient sa proie, ainsi rive les fers Du farouche Africain , la jeunesse du Tage ,

Ou , l’immolant dans ses déserts ,

Jonche de ses débris les champs où fut Carthage.

LU ZAN

Les cnfans d’Ismaël ont-ils pu concevoir ,

Sur d’anciens souvenirs , un chimérique espoir ? Du fatal Roderic , digne de son salaire ,

Les coupables erreurs jamais ne reviendront :

Au nom de Mauregate on peut voir notre front Rougir de honte et de colère.

Assez éclate en vous cette antique vertu ,

Ibères, ce courage arbitre des batailles,

Que l’on voit , jamais abattu ,

De vos corps obstinés remplacer vos murailles.

O vallons du Cantabre , héroïque fierté !

Sagonte ! et toi, Numance, immortelle cité!

JNos titres sont écrits sur le sol de ta cendre.

Du brave naît le brave : aux plaines du Bétis ,

Au coursier le coursier d’âge en âge a transmis Cette ardeur qui frémit d’attendre.

Des dignes descendans de héros glorieux Descendent les vainqueurs qui subjuguent le More , Et leurs enfans victorieux Par les fils de leurs fils triompheront encore.

Mais, ô muse ! cessons : je ne puis , je le sens ,

Aux hauteurs où j’aspire élever mes accens.

En eux j’eusse voulu de ma chère patrie

244 LUZAN.

Faire écouter la gloire à cent peuples divers; Que pour elle un jour l’univers Partageât mon idolâtrie :

Notre vol fut d’Icare , évitons ses revers.

LUZAN.

CANCION.

Dame segunda vez , Euterpe amiga, Bien templada la lira y nuevo aliento , Que alcance á referir nuevas hazañas.

Ya de Orán y de Ceuta las campañas Ofrecen otra vez alto argumento ,

Que á renovar aplausos nos obliga.

El Africa enemiga Ya produce otras palmas y laureles Para adornar del Español la frente.

Tu , divina Piéride , consiente

Que del furor sagrado , con que sueles

Grandes heroes cantar y sus renombres ,

Y á pesar del olvido entre los hombres Inmortales hacer, pida hoy no poco;

Es justa la razón por que te invoco.

Como la generosa águila altiva.

Sobre las vagas aves hecha reyna ,

Y que sirve al tonante el pronto rayo ,

Si de su arrojo en el primer esayo Culebra arrebató que escamas peyna ,

Y erguida la cerviz su furia aviva ,

En vano ya cautiva De la garra feroz, silva y forceja :

Que el ave , uñas y pico ensangrentada ,

No suelta mas la presa, y remontada Por la région suprema el vuelo aleja , lítista que al monstruo el fiero orgullo abate Y destrozado en desigual combate,

Palpitando algún miembro en tierra yace,

Lo demás en el ay re su hambre pace :

Asi la osada juventud de España

Contra el Moro obstinado ahora defiende

Las conquistas debidas á su brío.

En vano el ya perdido señorío

La descendencia de Ismael pretende

Recobrar con la fuerza ó con la maña.

Y erase la campaña

De marruecos de Argel y Terudante

De púrpura teñida y rios rojos.

Revolcarán los bárbaros despojos

Al mar de mediodía y al de Atlante ,

Destinados juguete al Euro y Noto,

Quando después surcare algún piloto

Las playas, hasta donde fué Cartago

Conocerá en los huesos el estrado.

Es difícil empresa al enemigo La firmeza vencer de tales pechos,

Que honra solo , valor y fé respiran.

Ya vulgares egemplos no se admiran :

LU Z A N

Y a ciel brazo Español no salen hechos,

Sin conducir la heroycidacl consigo.

Del infeliz Rodrigo No dura mas el ocio y muelle trato :

Entre noble vergüenza y rabia lucha Q ualquíera de nosotros quando escucha El nombre pronunciar de Mauregato.

Ya en defender circunvalado muro.

Con varia muerte es del Ibero duro Propio, inato el tesón, del qual arguyo Que seria obstinado, á no ser suyo.

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i O Cantabria feroz ¡ O de Sagunto Inflexible valor! ¡ O gran Numaiicia,

Cuyas pérdidas hoy son nuestra gloria!

Siempre que se renueva la memoria De vuestra heroyca indómita constancia ,

Falta voz á la Fama en tal asunto.

Quando el estremo punto Llegó del hado, el fiero Numantino Al fuego se arrojó de rogos varios,

Dejando admiración á los contrarios :

Trofeos no, que el vencedor latino,

Cuyo valor no en vano se eterniza.

Solo pudo triunfar de su ceniza.

No haga otra gente de constancia alarde,

Que á esto no llegó nunca , ó llegó tarde.

Nace del fuerte el fuerte , y de la interna V irtud del padre toma el bercerrillo ,

Que en las dehesas de Xarama pace.

¿ Acaso alguno vio jamas que nace Del águila feroz triste cuclillo.

Nocturno buho, 6 palomita tierna ?

Como en cadena eterna Se eslabona el valor, y la prudencia Se infunde al Español de sus pasados.

De aquellos descendientes celebrados Esta nació valiente descendencia.

De quien ahora tiembla el Mauritano :

Después vendrán ( y no Jo espero en vano ) Emulándose en glorias y en efetos ,

Los hijos de los hijos, y los nietos.

Canción , si yo pudiese , bien querría Hacer de modo que tu voz oyese La zona ardiente , là templada y fria ,*

Y que en tus alas fuese La fama de mi patria y sus trofeos A los pueblos del Indo , á los Sabeos ,

A los de Araueo , Tauro, Eda , Erimanto ; Pero non son tus alas para tanto.

CADALSO.

Le colonel Don José Cadalso, chevalier de l’ordre de Saint - Jacques , le second poëte

guerrier dont nous parlons depuis Garcilaso \

mourut comme lui de la mort des braves. Cadalso avait quarante et un ans, lorsqu’il fut atteint d’un éclat de grenade , à la tranchée devant Gibraltar. Il était né à Cadix, l’an 1741 , d’une famille illustre, originaire de la Biscaye.

1 Si ces volumes eussent compris tous les genres, il y aurait déjà été nécessairement question de notre épique Ercilla , chantre de ses propres combats. Nous aurions aussi introduit plus loin un jeune fils des ducs de Rivas qui a récemment embouché la trompette et chaussé le cothurne ; il combattit dans la guerre nationale, et, percé de plusieurs blessures, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille des Arapiles. 11 est vivant et proscrit.

CADALSO.

Spirituel, fécond en bons mots, rempli d'instruction et de goût, passionné pour les lettres, zélé pour le bien de sa patrie , Cadalso était bien piopic a continuer avec succès l'oeuvre de la réforme du Parnasse espagnol. Il avait été élevé à Paris , et possédait , outre le français et les langues classiques , l’allemand , l’italien et 1 anglais. Il se (it remarquer, dès son entrée au Serv^ce ? au retour de ses voyages. Le fameux comte d’Aranda , général en chef de l’armée qui marcha contre le Portugal en I 7G2, s’attacha Cadalso , en qualité d’aide-de-camp : il lui montra constamment une bienveillance toute particulière. Plus tard Cadalso fut également distingué par Ricardos , et plus tard

par le comte de Colomera au blocus fatal où il perdit ]a vie.

Nous verrons notre jeune officier exercer à son tour une bienveillance protectrice , lorsqu’il eut acquis , comme écrivain , une prépondérance reconnue. Il visite les premières universités du royaume : il apprécie et développe

CADALSO. 251

Jovellanos à Aléala , et Melendez 1 à Salamanque. On le voit ami d’Yriarte 2 , lié avec Yglesias\ avec Moratin 4, avec Huerta 5, avec Gonzales 6 , avec tous ses rivaux , les vanter, les exciter et leur servir de guide.

1,2,3 Ces trois noms sont l’objet de notices spéciales.

4 Don Nicolas de Moratin , père du poëte comique , grand coopérateur à la restauration de notre littérature, se distingue par sa vigueur et par l’abondance de sa veine poétique, autant que par sa diction nombreuse comme correcte. Ces qualités brillent dans ses deux tragédies Hormesinda et Guzman 3 dont le style par cela même, convient plus à l’epopée qu’au drame. Paila même tendance de son talent les poésies lyriques de Don Nicolas de Moratin sont inférieures à un beau chant épique dont Cortès est le héros.

5 Don Vicente Garcia de la Huerta, auteur de la tragédie de la Juive de Tolède, prise dans un chant épique de Bon Louis de Ulloa, d’une traduction de Zaïre , et de quelques poésies lyriques. Ses amis et ses ennemis eurent bien de la peine à arrêter en lui un nouveau Gongora.

6 Le père Diègue Gonzales , de l’Ordre de saint. Augustin, homme excellent, savant d’un grand mérite et poëte faible.

CA L) A LSO.

Il s’attacha surtout h Melendez , ayant deviné

le grand poète à travers le mauvais genre adopté

par les premiers essais du jeune versificateur.

Cadalso le logea chez lui, pour travailler avec plus de suite au succès qu’il obtint enfin,

quand il proclama son élève son vainqueur. On a dit qu’en effet Melendez fut le meilleur ouvrage de Cadalso.

Quoi qu’il en soit, piquant et enjoué, le lieutenant et successeur de Luzan dans la guerre entreprise contre l’ignorance, égaya les combats

plus que son prédécesseur. Dans ses Érudits à

lajleur d' orange , l’esprit de l’auteur, sa grâce, son ironie attique purent s’exercer librement sur un sujet littéraire. Mais ses Lettres maro quaises embrassaient un plan trop désavantageux pour un écrivain espagnol. Quand même 1 imitateur des Lettres persanes aurait eu Je génie qui fit parler Usbek , son frondeur musulman, tout en ayant beaucoup plus à dire , n’aurait hasardé que peu de choses.

Cadalso nous rendit la poésie anacréontique,

CADALSO.

perdue depuis Villegas; sa muse aimable a produit abondamment de ces vers faciles que tout le monde retient. Dans les genres plus élevés , on a de lui une pièce intéressante par le sujet et agréable par l’exécution. Florinde dénonce à son père, le comte Don Julien, l’attentat du roi des Gotbs. Disons ici que ce point de fait se trouve établi, dans la croyance espagnole, de manière à braver toutes les preuves que veut maintenant lui opposer l’histoire. Gomment renoncer à un exemple national qui fait honneur à l’amour de la chute d’un empire? Ajoutons , pour surcroît d’intérêt , la singularité de l’accident qui, d’après la tradition, décida la passion de Roderik : il s’enflamma par la vue furtive de beautés que la jeune camériste ne croyait exposer qu’aux yeux de ses compagnes.

Le talent de Cadalso comme poète et comme prosateur , ses qualités comme guerrier , ses grâces et ses vertus sociales lui acquirent la plus belle réputation , et une estime univer-

selle. L’armée entière déplora sa mort, dont on accusait son courage. Il avait vu venir le globe meurtrier , mais il ne se dérangea pas , présumant qne le jet dépassait sa tète. Le gouverneur de Gibraltar , et un grand nombre doiïiciers anglais qui l’avaient connu , se réunirent pour honorer de leur côté , par une fête funèbre, le célèbre officier ennemi.

CADALSO.

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