ALLANT JUSQU’A NOS JOURS MELENDEZ
TGLES1AS. - NORONA. - CIEN FUEGOS.
MORATIN. - QUINTANA. - ARRIAZA.
MELENDEZ
Le docteur Don Juan Melendez Valdès, naquit au bourg de Fresno, évêché de Badajoz, l’an 1754, issu d’une famille distinguée. On ne saurait ignorer à quelle université furent faites les études qui lui acquirent sa dignité doctorale. Les riches bords du Tormes, le vallon d’Otea , les rives fleuries du Zurguen sourient souvent aux lecteurs dans les productions de sa jeune muse. Ce fut en 1785 qu’un premier volume , dont la préface annonçait des publications subséquentes , fit connaître à l’Espagne
284 MELENDEZ
une poésie délicieuse, sans exemple parmi nous, et nouvelle aussi au Parnasse. Melendez a cultivé le genre d’Anacréon, comme La Fontaine
a fait des fables d’après ou après Esope et Phèdre. Et, si l’on peut dire que les premiers fabulistes se feraient honneur des narrations du
Français, on peut croire aussi que le chantre de Théos ne désavouerait point les accords du Castillan. Quel naturel ! quelle grâce ! quels sons enchanteurs î Melendez apparut parlant une langue à lui. La finesse et la douceur se succèdent on s’allient, ou se fondent ensemble d’une manière toujours parfaite. Ou bien ce ne sont plus des modulations arabes ni latines, résonnant sur le sol de l’Ibèrie ; on diroit les aceens de la
molle Sybaris renvoyés par les échos d’Eden.
Notre poëte a créé plutôt qu’il n’a décrit ces champs aimés des Dieux , où sa magie nous enlève sans effort. Voici comment a caractérisé la poésie érotique de ce chantre aimable, un critique espagnol que nous aurons bientôt à combattre au sujet du même auteur : « Les odes
M ELENDE Z.
» d’Anacréon sont presque toutes de petits » poemes , qui , comme l’épopée et le drame , )> embrassent une action complète... Melendez » raconte moins qu’il ne dessine et colorie... » Entouré de bergers heureux et de gentilles » bergères, l’âme en repos, satisfaite de son » partage, le poete, assis auprès de son amie, » s’abandonne aux douces impressions que font » sur lui les scènes d’une nature riante ; et il » chante ce qu’il éprouve.... Il n’excite en nous » ni agitations violentes , ni sentimens passion- » nés; mais le lecteur cède à un voluptueux » entraînement, qui, semblable aux délices de » l’ile de Chypre décrites par Fénélon , est » d’autant plus irrésistible qu’il agit sans re- » muer. »
M. Melendez crut devoir excuser le premier volume de ses poésies en promettant un autre genre pour les suivans. Ils parurent long-temps après, et, en effet, montrèrent un nouveau poète. Une saine philosophie , des images toujours nobles , de superbes descriptions des grands
MELENDEZ
phénomènes de la nature, une belle ordonnance , beaucoup d’autres qualités analogues à l’élévation des sujets, recommandèrent ses nouveaux chants. « La bonté de Dieu , » disait-il dans sa préface , « sa providence, l’ordre et l’harmonie » de l’univers, l’immense variété des êtres qui » le peuplent et l’embellissent, nous obligent à )> la contemplation, et nous font apprécier la » dignité de notre être , ainsi que le charme )> de la vertu. Pénétré de ces grandes pensées, » j’ai tâché de les énoncer avec la pompe de » notre langue, m’appliquant en même temps » à être clair et à éviter l’enflure. »
M. Melendez eut donc la satisfaction de se montrer dans les hautes régions de la poésie , et la gloire , encore , d’introduire un genre inconnu à l’ancien Parnasse espagnol .Néanmoins le poète dont nous nous faisons gloire , le véritable Melendez est celui de 1785. Pourquoi? C’est qu’original dans ses chants faciles , il a été imitateur dans ses travaux mûris ; e’est que sa diction , dans laquelle consiste sa grande
MELENDEZ. 287
magie , perdit beaucoup de ses enchantemens. La langue , dont il tira un si grand parti dans les sujets quelle avait accoutumés, ne s’est point prêtée à son gré, comme il s’en plaint lui-même, à des conceptions pour lesquelles elle ne se trouvait pas façonnée encore; finalement , une versification plus exigeante ne lui a pas obéi comme ses premiers rhytbmes, et n’a pas eu autant à se louer de lui. Sa muse bocagère a mieux su s'élever aux hautes conceptions qui semblaient au-dessus de sa portée, que satisfaire aux mélodies des compositions supérieures.
Imitateur de Pope, de Young, de Voltaire, de Saint-Lambert, de Thompson, Don Juan Melendez a voulu aussi enlever à Milton un fleuron de sa couronne d’airain. Il eût fallu que, se décidant à flatter moins l’oreille , l’Espagnol se fût contenté du rhythme de l’anglais : tandis que Milton vole sur les ailes du vers libre , Melendez se débat à la gêne dans l’octave compliquée.
Ce ne furent plus ce nombre, ces cadences,
MELEND E Z.
cette phrase élégante et facile, enfin cette verve d’expression de ses riantes odes et de ses riches romances.
Combien nous regrettons de ne pouvoir faire apprécier le talent de notre poëte moderne dans cet ancien genre national, qu’il a rajeuni de toute la fraîcheur de son excellent coloris! Le coucher du Soleil ; Rosarme aux Feux de Joie. Oh! surtout. Rosarme aux Feux de Joie. Comment la traduction peutelle se mesurer avec des productions dont tous les mots sont bons à conserver ? Et , en supposant qu’elle soit assez heureuse pour n’en sacrifier qu’un petit nombre, et la combinaison entre eux , comment la reproduire ? Et la période poétique ? et l’expression passionnée d’un naturel presque inculte, rendant les sons les plus harmonieux ? Donnez un poëte qui vive d’images, de pensées, de sentimens; mais qu’il soit étranger aux magies de l’art ; qu’il soit rocailleux, qu’il soit barbare : voilà une bonne fortune pour le traducteur.
MELE ND E Z. 289
On va trouver néanmoins , à la suite cle cet
article, une pièce intitulée Rosarme aux Feux de Joie\ mais on n’y verra qu’une copie décolorée. Notre auteur aurait cruellement tourmenté l’amour-propre de son traducteur si celui-ci n’eût espéré du dédommagement dans la grande ode qu’il donnera de lui.
Melendez, ainsi que nous l’avons indiqué dans l’article sur Yriarte , a encore cultivé avec succès l’églogue : il a rendu son véritable ton à cette poésie, qui était tout-à-fait dans la corde de son talent.
Devons-nous aujourd’hui, répétant les reproches qui lui furent adressés dans le temps , blâmer encore Melendez pour les arcaïsmes que son goût osa hasarder? Différens de toute autre chose d’usage habituel , les mots vieillissent à ne pas servir : mais ne peuvent-ils pas ( que l’on nous passe l’expression) être remis à neuf par un emploi mesuré ? Multa renas centur a dit Horace : en profitant de la permission , Melendez ne nous paraît pas en avoir abusé. D’un autre