TOME II
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côté, notre poete supérieur a été encore attaqué comme corrupteur de sa langue par l’admission de tournures nouvelles. Quand cessera-t-on de vouloir que les langues demeurent stationnaires, non plus qu’aucun autre objet cultivé par l’esprit de l’homme? Pour prétendre qu’elles soient toujours ce quelles ont été , il faudrait qu’elles eussent toujours été ce quelles sont: à combien d’innovations dont ils ne se plaignent point , les puristes de tous les pays ne doivent-
ils pas le statu cjuo qu’ils défendent?
C’est en général la triste médiocrité qui s’établit sur ce champ de bataille pour s’escrimer contre le talent; mais il en est autrement dans le cas particulier qui nous occupe : le critique qui a vu de la corruption dans le langage de Melendez, le même dont nous venons de citer un premier jugement sur notre poete, est le meme écrivain, si peu ordinaire, dont il a été question dans l’article relatif à Quévédo.
Attendu que pour les sujets philosophiques M. Melendez a tâché défaire suivre à sa phrase
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la marche la plus conforme à l’ordre des idées, on a crié au gallicisme ! La clarté soutenue sent trop son français. Il faut qu’aujourd hui un auteur espagnol s’écarte par système de la manière de cette langue contagieuse. A ces fins, il mettra a la torture la prose même, dans des inversions à la Gongora. Mais il n’aura même pas une pureté assez pure s’il ne repousse le castillan des salons de Madrid , pour celui des auberges d’Onrubia ou de Temblèque.
Et voilà comment, par un langage affecté, bizarrement et trivialement indigène, Don José Marchena est parvenu à défigurer le morceau de critique littéraire, d ailleurs le mieux fait, peut-être, le plus nourri, le plus vigoureux qui ait jamais été publié1.
Discours préliminaire à la collection "imprimée à Boi deaux , en 1820 , sous le titre de Lecciones de Filosofía moral y Elocuencia . Une autre collection espagnole, plus complète, et d’un meilleur choix, a été faite aussi à Bordeaux, par MM. Mendibil et Silvela, littérateurs pleins de savoir et de talent.
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Don Juan Melendez . qui a eu la gloire de se placer à la tête de notre siècle poétique, eut le bonheur d’arriver dans le bon temps: son talent marqua, comme on a pu le voir, h cette époque où, préparé par l’expulsion du mauvais goût, régna l’amour des arts et des lettres.
Nuiles circonstances ne furent plus favorables au développement d’un talent dans sa fleur.
Les premiers essais de Melendez , étudiant à Salamanque, sont accueillis par la bienveillance de Cadalso, qui le met sur la bonne voie. Il se trouve entouré de professeurs et de condisciples célèbres : Candamo 1 , Zamora 2 , Condado 3 ,
1 Professeur de la langue hébraïque , homme d’un grand mérite, qui demeura toujours étroitement lié avec Melendez.
2 Auteur d’une excellente grammaire grecque , savant plus recommandable encore par l’indépendance de son âme que par les richesses de son esprit.
3 Professeur du droit public : sa chaire était un écueil bien glissant pour un esprit plus étendu et une ame non moins indépendante que l’helléniste ci-dessus.
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Gonzales , Yglesias , qui tous écoutent ses vers , le conseillent et l’aiguillonnent. Jovel- Janos a beau n’étre pas sur les lieux, il s’empresse d’étayer la jeune plante, dont ses amis de Salamanque lui font connaître les heureuses prémices , et il commence , par une correspondance de lettres , ses premiers rapports avec Melendez. Par lui dans peu de temps le cercle des amis du poete s’est agrandi des premiers noms de la capitale. Un Tavira 1 ,
Ii n’échappa que par une prompte fuite , à un emprisonnement dont les suites n’étaient pas calculables. Les personnes qui ont eu l’avantage de connaître M. Condado en France, en Angleterre et en Italie, où il a fini ses jours, ne se lassaient point de l’entendre, meme dans une langue étrangère. Ses amis ont aimé tendrement en lui le plus aimant des hommes.
1 Membre du collège de Saint-Jacques, académicien, mort évêque de Salamanque. Ce fut lui qui , dans la séance de l’académie pour l’adjudication du prix de l’églogue balancé entre Yriarte et Melendez , trouva dans les vers du dernier Je parfum des champs.
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un Campomanès, un Roda \ un Llaguno1 2, un Cabarrus , tous élevés déjà ( ou qui le furent depuis) aux premières dignités de la monarchie par leur mérite personnel, offrent à Melendez tout ce que peut faire désirer à un écrivain la noble ambition de réussir. Notre poète compose dans la retraite , et vient à Madrid recevoir des éloges et des avis de cçtte élite d’hommes d état littérateurs.
Melendez avait quitté le professorat des humanités, à son université de Salamanque, pour des magistratures plus sévères. L’enfant gâté , comme on l’a appelé , de la société et des muses, le doux Bathylle, amoureux de la Fleur du Zurgucn , devait un jour, procureur du roi à la première cour criminelle du royaume , foudroyer de son éloquence une femme coupable, que des protections puissantes voulaient soustraire à la conviction. Il remplissait depuis long-
temps une place de conseiller à la cour de Sar-
1 Ministre des grâces et de la justice, sous Charles III.
2 Ministre du meme département , sous Charles IV
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ragoce, lorsque l’élévation de Jovellanos au ministère lui fraya le chemin vers cette magistrature de la capitale. C’est l’époque où il fît paraître les autres volumes de ses vers, annoncés avec le premier, douze années auparavant.
Quelque soit le mérite relatif des poëmes imprimés en 1 785 , et des additions publiées en 1 797, l’ensemble de ses productions a mis Melendez hors de ligne parmi nos poètes modernes , et lui a donné une place distinguée dans la littérature européenne. Il se pourrait même que la majorité
de nos lecteurs élevât le chantre des Etoiles audessus des lyriques espagnols de tous les temps. On a imprimé ses œuvres à Paris et à Parme; elles ont fourni à plusieurs imitations en italien, en français et en anglais. M. Sismonde de Sismondi , dans sa littérature du midi de l’Europe , et M. Bouterwek de Gottingue , dans son histoire de la poésie et de l’éloquence, ont fait de Melendez des éloges dont il a dit , dans une dernière préface, qu’il rougirait d’en répéter les expressions.
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Ainsi , du moins heureux poëte , Melendez, de qui le talent fut tellement encouragé , a eu aussi la consolation de jouir de sa renommée. Arrivons au douloureux dénoûment de son histoire, et, pour ainsi dire, de la nôtre.
On a pu voir ailleurs, comment, lors de la rentrée du prince de la Paix au pouvoir, le magistrat , ami de Jovellanos , fut exilé et dépossédé.
Après la révolution d’Aranjuez, Melendez, ({u un nouveau règne, toujours réparateur, avait rappelé à Madrid, s’y trouve dans la position critique où l’absence du nouveau roi laisse les employés supérieurs, les hommes marquans et la nation entière. La douceur de caractère qui avait fait tant d’amis à notre poëte , le rendait peu susceptible de voir le salut de la patrie dans les résolutions désespérées. Il accepte une mission de paix du lieutenant général du royaume.
Il part pour Oviédo : une accusation capitale et le titre de traître vendu à l’étranger y accueillent 1 homme pur, loyal, rempli de vertus
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privées et publiques , et surtout espagnol dans chaque atome de son être. Il est conduit en prison avec son collègue , le comte del Pinar , ensuite relâché , puis incarcéré de nouveau , puis relâché encore; mais , à l’instant de se mettre en route , le peuple brise la voiture et va les fusiller. Melendez répète en vain un de ses romances, bien fait pour désarmer la fureur populaire , si rien d’humain pouvait la désarmer : son supplice n’est suspendu que par la question de savoir si on le tuera par devant ou par derrière. Mais la discussion a donné du temps , et l’on voit arriver la croix, dite delà Victoire. Les furieux, agenouillés, laissent enlever leur proie. Un jugement, dans les formes, acquitte les accusés qui, cette fois, regagnent Madrid. Napoléon y trouva Melendez.
La célébrité du poète-magistrat ne pouvait échapper à un emploi supérieur ; car , il faut le dire , ce n’est qu’à la nullité ou à la médiocrité qu’il fut loisible d’attendre l’événement. L’élite de la nation a figuré dans les deux camps qui se
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formèrent , l’un sous le canon impérial , l’autre derrière les murailles de Cadix : tous deux ont eu le même sort. En attendant , les succès des armées combinées reculèrent jusqu’au territoire français l’abri de ceux qu’avait compromis 1 ascendant de la France. Avant de quitter le sol de sa chère Espagne, Melendez, tx genoux, baisa plusieurs fois la terre : « Je ne te foulerai plus, » s’écria-t-il, en se relevant, et la Bidassoa recevait ses larmes.
Comme le grand lyrique français, notre brillant lyrique, long-temps digne d’envie, et longtemps digne de pitié, a terminé dans l’exil des jours glorieux pour sa patrie.
Don Juan Melendez est mort à Montpellier > le 24 mai 1 81 7.
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