‹ Espagne poetiqueChapitre 88 sur 112 · OUI PORTA LA VACCINE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

OUI PORTA LA VACCINE EN AMÉRIQUE

Vierge aimable du monde , Amérique innocente , Qui brilles des attraits de la beauté naissante , Relevés par l’éclat des plus riches atours :

Toi , dont la terre au loin se pare ,

Et qui du ciel, depuis envers toi si barbare, Parais avoir été les premières amours =

Écoute : tu le peux. Si jamais tes annales Ont fixé mon regard , sans l’obscurcir de pleurs , Si je n’ai pas gémi, rougi de tes malheurs.

Que, pareil aux pervers dont les fureurs rivales Lu ttèrent pour te ravager ,

Moi-même à la vertu je devienne étranger.

Au livre de mémoire accusant ma patrie ,

Ta plainte , en traits de sang , y grava nos excès , Et repousse de son accès Une gloire qu’ils ont flétrie.

Ali ! n’oublîras-tu point ? Trois siècles révolus , Pleins de nos châtimens, seront-ils superflus ?

QUINTANA.

Courbés, asservis que nous sommes,

Dans tes souverains absolus,

JYon , ne vois plus les mêmes bommes.

Non : nulle part l’essor qui des ondes d’Atlas Intrépide cherchait la barrière inconnue Ni l’audace, cruelle, hclas!

Qui te chargea de fers sanglante et demi-nue.

« Les hommes ne sont plus, les maux me sont restés. Si j’ai de mes vainqueurs maudit les cruautés ,

Je puis vous pardonner : leur âpre barbarie Appartient à leur siècle et non à ta patrie.

IVIais , faut-il qu au poids de mes fers , Qu’aux outrages que j’ai soufferts Une contagion, par vos flottes portée,

Joigne encore aujourd’hui ses ravages hideux ! Regarde : mais d’horreur tu détournes les yeux.

Tel que de sa langue irritée Lance Y affreux serpent les rapides poisons.

Tel qu’abat vos épis l’instrument des moissons.

Tel frappe ce fléau. Tremblante , épouvantée ,

Sans secours, sans vigueur, en vain je me défends : Sa rage , par milliers, dévore mes enfans. »

« Prenez pitié de moi , vous qui de l’Amérique ^ous prétendez les souverains. »

QUINTANA.

Comme en ces mots plaintifs s’exhalaient ses chagrins , Voilà qu’au centre heureux du monde britannique La Nature livrait l’antidote puissant Qui devait au venin dérober notre sang.

Du farouche taureau compagne pacifique,

Tu gardais ce bienfait des cieux Aux sources d’où jaillit ton nectar précieux.

Jenner, qui tarit tant de larmes,

Révélait ce trésor aux peuples étonnés Dès lors les mères , sans alarmes ,

Caressèrent leurs nouveaux-nés ;

Sans crainte de les voir fanés ,

La vierge orna les lis répandus sur ses charmes.

Et, consacrant le nom du bienfaisant mortel Dont un si grand trophée a couronné l’étude, L’Europe , dans sa gratitude ,

Au-dessus des héros lui décerne un autel.

Un Espagnol, jaloux de cet excès de gloire, Voulut en partager la noble ambition :

« Ah! » dit-il , « que ma nation w De ses grandes vertus reprenne la mémoire.

» Le sort donne l’invention :

» Anglais, jouis de ta victoire.

» Mais l’Espagne, appelée à l’emploi le plus beau ,

quintana

» Portera le bienfait sur ces mornes rivages » Que du fléau cruel dépeuplent les ravages.

» J’irai , j’irai moi-même : un céleste flambeau ,

» Une voix du ciel m’y convie :

» Transplantons au milieu des ombres du tombeau » Ce nouvel arbre de la vie. »

Ainsi parla Balmis : le port obéissant ,

Bientôt à son zèle pressant A présenté la nef, où s’agite la voile.

Il part. Noble argonaute, observe ton étoile.

Flots de l’Océan , retenez ,

Devant le saint depot , vos bonds désordonnés.

Des générations c’est l’espoir tutélaire :

Craignez de l’assaillir. Gardez votre colère ,

Réserve tes fureurs , aquilon des hivers ,

Pour les jours , où , du fond de ces rades lointaines .

Reviendront les flottes hautaines ,

Où l’or navigue empreint des maux de l’univers.

La nef touche le bord : la souffrante Amérique A salué son bienfaiteur ,

Et reçoit de sa main le levain électrique , Miraculeux épurateur.

Mais, suivant de nouveau son astre inspirateur, Balmis tourne la proue : il va voguer encore

QUINTANA.

Au sein d’un immense horizon.

Sur l’océan austral le vaisseau d’Épidaure Se montre aux terres de l’aurore ,

Aux royaumes du Gange, aux rives de Luzon. On dit que, des confins que son ombre surveille, Le grand Confucius consacre une merveille,

Digne de sa haute raison.

T ii fis , noble Espagnol , briller un dernier reste De cette lumière céleste ,

Que des jours plus heureux versaient sur nos climats.

Sera-t-elle à jamais perdue ?

JNe reviens pas, Balmis ; la palme qui t’est due , L’Europe ne la produit pas.

Reste où la sainte indépendance Doit trouver un asile et toi ta récompense;

Où les hommes , un jour innombrables par toi , En des chants de reconnaissance,

D’éterniser ton nom s’imposeront la loi.

S’il faut qu’aux temps marqués la tombe te refuse D’entendre ces accens d’un touchant souvenir , Prête aujourd’hui l’oreille aux accords de ma muse : Par eux a préludé l’hymne de l’avenir.

Page 1