A LA BEAUTÉ
A lors que dans la fleur de mes jeunes années, Tu fixas mes regards, Beauté, présent des dieux . Ah ! eombicn me ravit ton éclat radieux !
J’aimai : je t’adorai : tu fis mes destinées.
Idole du poëte, ainsi que des amans,
Par toi je soutenais l’essor de mon génie,
Pour toi j’interrogeais le dieu de l’harmonie ,
Et je chantai ta gloire, ou plutôt mes tourmens. Aujourd’hui nul désir, nul espoir ne m’abuse , Nul lien n’engage ma foi :
Mon hommage plus libre est plus digne de toi ; Puisses-tu l’acueillir et sourire à ma muse !
Heureux , si du moins je t’offrais De tes charmes brillans la fidèle peinture !
Oh î qui me donnera tout ce que la Nature Trouve dans sa palette et de pur et de frais!
Des champs brillent ainsi les trésors tributaires , Ainsi rougit l’œillet au sein de nos parterres ;
Et tel , dans l’azur parfumé ,
Le svelte peuplier s’élance,
Et des vagues zéphirs le souffle le balance. Humide des larmes de Mai.
QU í NT A N A.
Tu nais, et Ja Nature a tressailli de joie :
On dirait un printemps nouveau , Ramene par les fleurs qui parent ton berceau : Tels sont, quand la nuit se déploie,
Et qu’aux cieux Phébé reparaît ,
Les doux tressaillemens de la sombre foret Aux nouvelles clartés que son disque renvoie.
L Amour s’agite ! en quel dessein ?
« De moi seul , désormais , l’univers va dependía 11 dit, et s apprête à répandre Son éclat sur ton front, ses ardeurs dans ton sein
Poursuis , et que du jour la pourpre matinale Nuance de ta peau la teinte virginale 5 Que 1 astre du midi resplendisse en tes yeux ■ Que la pudeur timide en modère les feux.
Que 1 essence des fleurs compose ton haleine ;
Que 1 œil ne découvre qu’à peine L’albâtre de ton sein sous l’or de tes cheveux. Que tes bras à l’Amour, tes pas à Terpsichore Doivent le don charmant de t’embellir encore
Leve un iront glorieux, brillante déité,
Contemple quel pouvoir exerce la beauté :
Tu charmes l’homme austère, et triomphes du sage. Tes flammes, réchauffant les cœurs glacés par l’âge,
(VI UNTA NA.
Font exhaler ccs cris : « O printemps fortunes ,
» Do uces illusions , jours d’amours, revenez ! » Cependant que bouillante , éperdue, en délire.
Sur tes pas la jeunesse à grands flots accourant. Dans le culte qu elle te rend ,
A'insi que ses désirs proclame ton empire.
Mais ton cœur! Nul encens ne flatte son orgueil.
Farouche, ivre aussi de tes charmes, Sans daigner à tes pieds abaisser un coup d’œil ,
Tu marches sur des fleurs qu’arrosèrent nos larmes. Arrête un seul moment ton char victorieux :
Vois ces dépouilles que tu traînes ;
Ces captifs qu’asservit ton joug impérieux.
Ecoute -les bénir la source de leurs peines,
Et les chanter au bruit de leurs pesantes chaînes.
Heureux qui tendrement soupire à tes cotés :
Qui t’ose demander d’adoucir son martyre.
Et voit alors ta bouche entr ouverte au sourire , Et tes yeux attendris, et ses vœux écoutés !
Amour , viens d’une aile rapide ,
Ah ! viens couronner ses transports :
Il a dévoré les trésors
Dont son cœur enflammé si long-temps fut avide. O délice ! ô triomphe ! Il s’avance en vainqueur;
QUINTAN A.
Mais son sein , que l’excès de son bonheur oppresse ,
Semble ne plus suffire à contenir ce cœur ,
Qu’enflent l’émotion et l’orgueil et l’ivresse.
Eh quoi! tant de bonheur peut se perdre en un jour.
Quoi ! la beauté volage , infidèle à l’amour.
Dans son timide sein cacherait l’imposture !
Le Dieu que tu trahis embellit tes appas ,
Ingrate ! et de plaisirs environnant tes pas ,
Unit ses dons aux dons que t’a faits la Nature.
Que dis-je? à ce dieu seul , bienfaiteur des mortels ,
Le monde , en t’adorant , crut offrir des autels.
Etouffe ton flambeau , développe tes ailes ,
Fuis dans les airs, fils de Vénus,
Fuis: mais du sentiment les sources éternelles,
Promptes à se tarir dans les cœurs infidèles ,
Vengeront tes droits méconnus.
Et, quelle est, cependant, la beauté qui, soumise, •
Offre l’exemple à l’univers D’un sentiment vainqueur du temps et des revers?
Ah! je te reconnais, malheureuse Héloïse.
Tu pleures! tu gémis! quel pouvoir inhumain Dans ces noires prisons a plongé tant de charmes?
Hélas ! elle répond : «C’est l’amour.» — Quelle main
Rouvre et nourrit toujours la source de tes larmes.
QUINTANA.
— « C’est l’amour. » — Quoi ! faut-il entendre tes sari Sans fin retentissans sous ces voûtes funèbres; Et dès l’aube du jour, et du sein des ténèbres.
Que le nom d’Abélard afflige les échos?
glots-
— « J’obéis à l’amour. En vain les Destinées » Amassèrent sur moi de si longues années;
» Leurs traces ont flétri les roses de mon teint » Mais ce feu dévorant ne s’est jamais éteint.
» Mon amant ne vit plus , mon amour vit encore.
” ^Ue nePuls-jc, au tombeau par mes pleurs arrosé » Aux froides cendres que j’honore » Imprimer la chaleur de mon souffle embrasé !
» Laisse-moi le seul bien permis à mes misères :
•• Laisse-moi me noyer dans mes larmes amères;
» Laisse-moi ma douleur. Au terme de mon sort ,
» Que j’invoque Abélard de ma voix expirante :
Que dans mes yeux mon âme errante » Redemande Abélard aux ombres de la mort. »
Ainsi transmet sa voix ses peines d’âge en âge ; L’amour y compatit, la pitié les partage.
Des myrtes pour sa tombe et des roses; des pleurs. Des pleurs surtout pour ses douleurs ;
Par son ombre attendu , ce tribut les soulage.
° droits d’un coeur sensible, attrait mystérieux!
QUINTANA. 407
Femmes , vous lui devez le pouvoir de vos yeux Si ce charme infini d’un sexe qu’on adore Commande au sentiment, c’est par lui qu’il renaît ;
La beauté sans amour est la fleur inodore ,
Vaine idole de l’œil , le cœur la méconnaît.