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CHAPITRE VII

De Barcelone à Madrid par Saragosse. — Montserrat. — Son histoire et sa légende. — Lérida. — Saragosse. — Notre-Dame del Pilar. — L'Alfajeria. — Galatayud . — Piedra. — Atéca. — Alhama d'Aragon. — La Sierra de Muedo. — Medinaceli. — De la hauteur à laquelle atteignent les différents chemins de fer, en Europe. — Guadalajara. — Al cala de Hénarès. — La patrie de Cervantes Saavedra.

C'est bientôt dit de quitter Madrid pour tout à fait, mais il arrive aussi qu'où y revienne et qu'alors on choisisse une autre route que celle qui nous y a conduit une première fois. C'est ce que j'ai fait et vous allez me suivre encore de Barcelone à Madrid par Saragosse. C'est plus court et moins intéressant cela va sans dire, mais enfin tout chemin mène... à Madrid.

La première station obligatoire à faire, par ce nouvel itinéraire, c'est le Montserrat. Pour y aller on s'arrête à la gare de Monistrol, à moins de vouloir faire l'expédition complète qui dure trois jours

en passant alors par M artorell, et en montant de là aux grottes de Collbato ou Ton couche. Le lendemain on fait l'ascension du San Geronimo et on vient coucher au Monastère ; puis le troisième jour, après avoir vu lever le soleil et visité la grotte de la Vierge, celle de Juan Garin, les rochers et les ermitages, on redescend à Monistrol pour reprendre la ligne de Saragosse à Barcelone. Pour cela il faut du temps, ce qui, en voyage est souvent plus rare que de Targent.

Prenons donc par la voie la plus courte, c'est-àdire montons dans une tartane qui attend les voyageurs à la gare de Monistrol pour les conduire par la ville de ce nom, au sommet de la montagne. Pour y arriver, il faut quelques provisions et beaucoup de patience. La tartane est en effet un véhicule étrange, un ommibus sur deux roues, traînée par des mules nombreuses qui marchent bien, quand elles veulent marcher, et auxquelles le conducteur parle sans cesse, les appelant par leur nom, leur disant des douceurs ou les injuriant suivant la circonstance. Il y a de quoi étourdir un sourd. Souvenez-vous de la diligence de Ronda. En trois heures ou à peu près, on arrive au sommet de la montagne par une fort belle route, très bien

tracée. Au nord, les eaux du Llobrégat caressent, en passant, ses assises de pierre et la voie ferrée de Barcelone à Lérida se développe à ses pieds, dans la vallée du fleuve : la ligne de Martorell à Igualada la contourne au sud, entre Gélida et CoUbato. Elle mesure environ quinze cents mètres de hauteur; et sa superficie couvre plus de quatre lieues de circonférence. On la croirait inaccessible tant elle paraît escarpée ; mais on y peut monter par des routes carrossables venant de Monistrol et de CoUbato et par des chemins, praticables aux chevaux, partant de Collbalo et de Casa-Massana ; il existe aussi une foule de sentiers, que le pied de Thomme, toujours porté à raccourcir les distances, a tracés sur ses flancs. Elle est coupée par de profondes ravines, affreuses déchirures, hérissées de rochers qui ne tiennent debout qu'à la faveur d'une merveille d'équilibre, et des bouquets de buis, des touffes de romarins, des plants de yeuses, des tiges de mûriers, mêlent leur incompréhensible végétation à la sécheresse de ces blocs amoncelés dans un désordre vertigineux.

Cette singulière montagne était connue des Chaldéens sous le nom de Cells^ entassement : les Romains la désignaient sous celui de Carraf, dont

Tétymologie est ignorée. Après la mort du divin Rédempteur on l 'appela Mons Estorcily la montagne des Douleurs ; elle reçut des Maures la dénomination de Gib Taufi, les roches vigilantes; et Charlemagne lui donna le nom qu'elle porte aujourd'hui, Mons Serratus^ mont scié, en langue catalane Montserrat.

Un cirque d'effondrement, gigantesque crevasse pénétrant jusqu'au cœur du colosse de granit, partage la montagne en deux cimes à peu près égales qui dominent, à la naissance du torrent de Vall- Mal, ime terrasse sur laquelle est posé un vaste monastère. Des chapelles récemment restaurées, apparaissent çà et là, perdues au milieu des anfractuosités ; des ermitages en ruines se montrent accrochés aux parois, retenus par les saillies, incrustés dans le roc; et des sources jaillissantes, des grottes superposées ajoutent encore aux surprises que cette masse tourmentée étale sur ses arêtes, ou cache dans ses replis aux teintes brunes, grises, rouges et orangées.

Mais ce qui fait surtout la célébrité du Montserrat, c'est la statue miraculeuse de la Vierge Marie, modelée par Tévangéliste saint Luc et apportée en Espagne par l'apôtre saint Pierre, quand il vint débarquer à Barcimus^ sur les côtes de la Tarragon-

naise. Le Prince des apôtres avait laissé ce précieux dépôt entre les mains du premier évèque de Barcelone, saint Etérius ; et, dès le quatrième siècle de Tare chrétienne, saint Pacien l'exposait à la vénération des fidèles sur le maître-autel de son église épiscopale placée sous l'invocation de saint Just et de saint Pasteur, qui existe encore dans la vieille ville, auprès du palais de la municipalité. Lorsque les Maures, appelés en Espagne par la trahison du comte Julien, s'avançaient victorieux jusqu'au pied des Pyrénées, Barcelone investie soutint vaillamment un siège de trois ans ; mais l'heure approchait où elle allait tomber aux mains des infidèles dont le fanatisme n'avait d'égal que la cruauté ! Il fallait mettre la sainte image à l'abri de leurs profanations. Dans une nuit du mois d'avril de l'année 718, Vévêque Pierre et le gouverneur Erigoin, trompant la vigilance des mécréants, sortaient de la ville pour aller cacher la vierge de Jérusalem dans une grotte du Mons Estorcil, la confiant aux soins de quelques religieux de l'ordre de Saint-Benoit qui vivaient pieusement dans les ermitages de Saint-Michel, de Saint-Acisclo, de Saint-Pierre et de Saint-Martin.

Cent soixante-deux ans s'étaient écoulés : en ces

temps agités, les ermites, à Theure de la mort, n'ayaient pas pu transmettre à des successeurs leur précieux dépôt : la montagne était déserte et d'épaisses broussailles couvraient complètement la grotte et ses accès.

Battus en Catalogne par les guerriers francs que guidait Charlemagne, les Maures avaient été refoulés au delà de TÈbre et Wilfrid le Velu était comte régnant de Barcelone.

Des bergers d'Olesa, gardant leurs troupeaux sur les rives du Llobrégat, aperçurent un soir, des lueurs mystérieuses du côté de la Foradada; et, s'étant approchés, ils entendirent de sublimes accords qui semblaient sortir des profondeurs d'une grotte ignorée. Ces phénomènes lumineux, ces harmonies célestes se reproduisaient de semaine en semaine, toujours le samedi. Le clergé d'Olesa en fut bientôt instruit et il se rendit sur la montagne pour contrôler l'exactitude du dire des pasteurs. Convaincu lui-même que c'était une manifestation surnaturelle, le clergé en fit part àl'évêque deManresa et de Vich. Accompagné du seigneur de Riusech et de ses vassaux, le prélat alla reconnaître les événements dont on lui avait rendu compte : sur son ordre, on dégagea avec des faulx, des haches

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et des pics, les abords du sentier que Ton avait suivi depuis le château d'Otger et, soudain, une grotte fut découverte. Cette grotte renfermait la statue de la Vierge de saint Luc, brillante et parfumée.

L'invention de la sainte image fut célébrée par des chants d'allégresse et des cantiques d'action de grâces et, obéissant à une inspiration divine, Tévêque Gottomar renonça au projet qu'il avait formé de transporter àManresa,laMadone de Jérusalem ; il fit vœu d'élever à cette même place un temple véritablement digne du culte de la Mère de Dieu. On déposa provisoirement la statue retrouvée, dans ce qui restait encore de Termitage de Saint- Acisclo et la garde en fut donnée à un moine bénédictin.

Originaire de Valence et Goth de nationalité, ce moine, Joan Gari, se distinguait par sa piété et son amour de la retraite : c'était pour lui le comble du bonheur de vivre dans la solitudç du Montserrat pour se consacrer au service de la Vierge Marie. Sa réputation de sainteté se répandit rapidement dans toute la Catalogne et il menait depuis dix ans cette vertueuse existence, lorsque survinrent des événements que la légende raconte comme suit (1) :

i . Cette notice sur Montserrat est de M. Paul Laborde, un des Français qui connaît le plus et le mieux l'Espagne et qui, outre

« —Vers l'année 888, Riqiiilde,la fille unique de Wilfrid le Velu, comte de Barcelone, devint possédée du démon. Lorsqu'on Texorcisa, le malin esprit déclara qu'il ne délivrerait la jeune comtesse que sur l'ordre de Joan Gari, ajoutant que tôt ou tard, il saurait la reprendre quand elle serait loin de l'ermite du Montserrat.

« Wilfridle Velu se rendit avec sa fille, à Fermitage de Saint- Acisclo, où les prières de Joan Gari ne tardèrent pas à obtenir pour Riquilde, la paix de l'âme; et le comte de Barcelone, sous Timpression de la menace faite par le démon, insista pour laisser cette enfant de son cœur auprès du saint anachorète qui essaya vainement de s'opposer à pareille résolution. Riquilde resta seule avec lui : Satan arrivait ainsi à ses fins. Bientôt le malheu reux Joan Gari n'était plus qu'un grand coupable devant'Dieu; et, vaincu par la puissance infernale, range de pureté qui veillait auprès de Riquilde était tristement remonté vers les cieux. Pour cacher sa faute, et croyant se soustraire ainsi aux remords dont il était assailli^ Joan Gari eût recours à Tas-

mon double itinéraire, m'a donné encore des rensei^rnements nombreux, qu'il trouvera consignés au cours de cet ouvrage.

(Note de l'Auteur )

sassinat : puis, il ensevelit le corps de sa victime dans une des grottes de la montagne. Mais le désespoir était là, suivant de près le crime et devançant le repentir : la vie devint à charge à Joan Gari, il voulut mettre fin à ses jours. Déjà il se balançai! au bord du précipice dans lequel il allait se jeter^ quand son regard se fixa une dernière fois sur Termitage dont la vue lui rappelait tant d'années d^ béatitude : son âme fut touchée par la grâce ; la Vierge clémente dont il avait été le fidèle gardien le sauva de Téternelle damnation et, les yeux noyés de pleurs, il courut s'agenouiller aux pieds de la Madone, confessant son péché, puisant dans l'intercession de celle qui est aussi le Refuge des pécheurs, la force de repenlance, Tespérance du pardon. Semant sur le chemin ses larmes, ses souffrances, Joan Gari alla, pieds nus, jusqu'à Rom-e où le vicaire de Jésus-Christ, qui seul peut délier certains cas réservés, lerelevade ses iniquités sous la condition qu'il retournerait au Montserrat pour y vivre à l'état de bête, rampant sur les genoux et sur les mains, sans autre consolation que la prière mentale, en attendant que la miséricorde de Dieu se manifestât par une éclatante révélation.

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innommés. Jamais on n'avait vu quelque chose qui pût se comparer à la proie dont la meute allait faire curée ; il fallait la prendre viv^ante. Repoussant de Tépieu et du fouet les chiens qui aboyaient furieusement, les chasseurs se saisirent de l'animal inconnu et, après Tavoir garrotté, ils remmenèrent avec eux pour en faire le plus bel ornement des basses-fosses du palais de Barcelone.

« Enfermé dans une cage de fer, Joan Gari occupait depuis plus d'un an sa place dans la rangée des bêtes curieuses que le comte Wilfrid le Velu faisait admirer à ses hôtes, lorsqu'à la fin d'un banquet donné à Toccasion du baptême de Ranulfe, l'héritier longtemps attendu que la comtesse Guinilde venait de mettre au monde, on imagina pour amuser les convives de faire monter dans la salle du festin le monstre du Montserrat. L'enfant reposait sur les genoux de sa mère dans cette admirable attitude dont le pinceau ne peut pas reproduire la sublime expression : dès que l'animal fut entré le nouveau-né se soulevant au milieu de ses langes prononça distinctement, en langue catalane, les mots dont la traduction est celle-ci : « Lève-toi, Joan Gari, Dieu t'a pardonné! y>

« Tous les assistants étaient frappés de stupeur;

et Wilfridie Velu crut d'abord que c'était là encore quelque œuvre du démon. Cependant Joan Gari

se leva, puis écartant de son front l'épaisse crinière sous laquelle ses traits humains étaient restés cachés, il avoua son crime et dit aussi les tortures de son expiation. Alors, le comte de Barcelone, s'inclinant devant la volonté deDieu dont la miséricorde venait d'être miraculeusement interprétée, accorda lui aussi son pardon à l'assassin. Il décida qu'on partirait le lendemain au point du jour pour aller chercher au Montserrat les restes de sa fille infortunée. Joan Gari, dépouillé de sa toison et revêtu de nouveau du froc monacal, les accompagna sur la montagne et désigna la grotte dans laquelle il avait enseveli sa victime. A peine la pierre qui en fermait l'entrée eut-elle été écartée, que Riquilde, s'éveillant d'un tranquille sommeil> sortit du tombeau radieuse de beauté. Suspendue au cou de son père ivre du bonheur de la retrouver vivante, elle le suppliait, au nom de la Vierge très pure, d'oublier le passé et de permettre qu'elle consacrât ses jours à la Madone qui l'avait sauvée des flammes de l'enfer en Tarrachant aux étreintes de la mort.

« Le comte W^ilfrid, malgré tout ce qu'il en coù-

tait à sa tendresse, se rendit aux prières de sa fille bien-aimée et il retourna seul àBareelone, laissant Riquilde avec ses dames et une escorte de chevaliers, sur la montagne de Montserrat.

« Le vœu de Tévêque Gottomar allait être réalisé : Fédification du Monastère fut aussitôt commencée et les travaux, activement poussés, menèrent promptement Toeuvre à bonne fin. Wilfrid le Yelu y installa des religieuses bénédictines de Saint-Pierredes -Puelles deBarcelone et leur donna pour abbesse sa fille Riquilde.

« Quant à JoanGari,il s'était retiré dans la grotte qui l'avait abrité sous ses dehors de bête sauvage et il se livrait aux exercices de la plus rigide pénitence . Plus tard il se donna au monastère, suivant un pieux usage des chrétiens des premiers siècles, et la communauté lui confia le soin de la sacristie et de tout ce qui concernait l'accueil à faire aux pèlerins. Enfin, dans le courant de Tannée 898, Dieu rappela à lui cette âme repentante dont les expiations avaient lavé les souillures et qui montait au ciel avec Tauréole de ses grandes vertus.

« De tout ce que la piété de Wilfrid le Velu, comte de Barcelone et celle de ses successeurs Miron,

Sunyer, Séniofrid, Borrell, Raymond, Berenger et autres, avaient élçvé sur le Montserrat en l'honneur de la Vierge brune de Jérusalem, il ne reste plus qu'un portail byzantin et un tronçon do cloître gothique, quelques colonnes soutenant des arcades ogivales. Les constructions que Ton voit aujourd'hui remontent aux dernières années du seizième siècle et elles n'ont subi que les restaurations rendues nécessaires par les injures du temps et surtout par les dégradations majeures, résultant des guerres dont la Principauté de Catalogne a été si souvent le théâtre.

€ Le monastère posé au bord du précipice, est un édifice grandiose, de pierre rougeâtre, élevé de neuf étages au-dessus du sol : il présente une série de salles froides et nues, de longs couloirs et des cellules uniformes dont les étroites fenêtres, garnies de balcons de fer dans les rangées supérieures, percent, comme des meurtrières, ses sévères façades. Des religieux bénédictins vivent là, sous la direction d'un abbé mitre et une trentaine d'écoliers les secondent pour la célébration journalière des offices de la sainte Vierge Marie. L'église se trouve resserrée entre le monastère et les parois presque verticales de la montagne : un cloître la

précède et sa façade de granit est percée d'une large porte qu'abrite une double corniche soutenue par des colonnes d'ordre corinthien. Les Rois Catholiques, Isabelle deCastilleet Ferdinand d'Aragon, avaient fait poser la première pierre de cette église dans le courant de Tannée 1489, mais les vicissitudes des temps ne permirent pas de continuer alors les travaux, qui restèrent suspendus pendant plus de soixante ans.

« En Tannée 1S13, un pauvre laboureur des environs de Balaguer offrait au monastère son fils, un enfant de sept ans, qu'il avait fait vœu de consacrer au service de la vierge du M ontserrat : cet enfant se distingua bientôt, entre tous les écoliers ses camarades, par son intelligence, sa docilité et son application. Ses études terminées, il prononça ses vœux et, en Tannée 1559, il était élevé à la dignité abbatiale dans le couvent qui l'avait accueilli. Dom Garriga fit reprendre aussitôt l'œuvre interrompue et il put, avec Taide de Dieu, la parachever. Le 2 février 1592, Tévêque de Vich consacrait ce temple à la Vierge, patronne de la Catalogne. Une nef, mesurant soixante mètres de longueur sur vingt de largeur et vingt-deux d'élévation, compose le vaisseau, et douze chapelles latérales,

enchâssées dans les naLurs,sont rangées, six de chaque côté, sous l'invocation de saint Louis, roi de France, de saint Ignace de Loyola, de Tlmniaculée Conception, de saint Bernard, de sainte Scolastique, de saint Joseph, de sainte Gertrude, de la sainte Famille, de saint Sébastien, de la Yierge des Douleurs, de saint Benoît et de sainte Anne : c'est dans cette dernière chapelle qu'on garde la réserve et qu'on donne la sainte communion. Le maître-autel se détache, dans sa forme sévère, au milieu de l'abside arrondie : le chœur qui l'entoure est orné de boiseries finement ciselées. C'est derrière le maître-autel qu'est placée la niche renfermant la statue miraculeuse de la Madone de Montserrat : cette statue est faite en bois de cèdre du Liban, d'une teinte noirâtre, et elle porte encore la trace de dorures orientales. La Vierge couronnée est représentée assise sur une chaise curule, avec l'enfant Jésus posé sur ses genoux : sa main gauche est appuyée sur l'épaule de son divin fils et sa main droite soutient le globe du monde, qu'elle montre à celui qui devait en être le Rédempteur : l'expression du visage de la mère sans tache, est admirable de douceur, d'inspiration, de majesté ; on comprend que c'est bien là une œuvre extraordinaire,

modelée par un saint qui avait vu de ses yeux la Reine des Apôtres. La niche est contiguë au Camarin ou cabinet où Ton garde les débris des richesses incalculables disparues à Fépoque de l'invasion napoléonienne et sous le semblant de règne de Joseph Bonaparte. On peut aller de la sacristie au Camarin et à la niche, par un escalier tournant qui permet aux fidèles de s'agenouiller aux pieds mêmes de la statue et de toucher de leurs lèvres les bords de son manteau.

€ Plus de cent mille pèlerins visitent chaque année le monastère du Montserrat mais Taffluence est surtout grande le 8 septembre, jour consacré plus particulièrement au culte de la Madone de Jérusalem, aussi bien sur la montagne déchiquetée de Catalogne que dans d'autres églises du monde chrétien, notamment à Barcelone, à Cervera, à Vich, à Manresa, à Lérida, à Madrid, à Lisbonne, à Vienne, à Prague, à Rome, à Naples, à Palerme^ à Paris, à Rouen, à Lyon, à Toulouse, en Sardaigne, au Mexique, au Chili, au Pérou et jusqu'en Australie.

« Les armes de la communauté portent une montagne dentelée, surmontée d'une scie engagée dans une de ses cimes. Sur les médailles commémora-

tives, on voit d'un côté l'image de la Vierge et de Vautre Teffigie de saint Benoît : la Vierge est assise au-devant de la montagne, ayant un petit ermitage à gauche et la scie armorialè à droite ; saint Benoît est debout, une croix dans la main gauche posée sur un écu où sont gravées les lettres initiales d'un exorcisme et d'une invocation.

« Autour du monastère se groupent les bâtiments spécialement afiectés au logement des visiteurs : une hôtellerie, des restaurants, des auberges, dont les prix sont tarifés. Des remises, des écuries sont ouvertes à tous ceux qui ont un véhicule à placer à couvert, des bêtes de trait ou de somme à mettre à l'abri. De plus, le monastère offre gratuitement aux pèlerins des centaines de chambres meublées, une série d'appartements complets, des cuisines, des réfectoires, tout cela pour un séjour de trois fois vingt-quatreheures au maximum, les visiteurs, s'ils le veulent et si leurs moyens le leur permettent, restant libres de répondre à cette généreuse hospitalité par une aumône dont le produit est exclusivement destiné à Tentretien et à Tamélioration de ce caravansérail chrétien.

« Un grand jardin est attenant aux constructions diverses dont le couvent est formé : dans la mu-

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raille de roche qui rentoiire,on a ménagé une large ouverture, le Balcon des Moines, d'où Ton découvre de vastes horizons.

« Cinq chapelles éparses , dans la plupart desquelles on célèbre chaque jour les saints mystères^ sont ouvertes à la dévotion des pèlerins : c'est d'abord, auprès du monastère, sur la rive droite du torrent de Vall-Mal, la chapelle de la Vierge, qui recouvre la grotte dans laquelle la statue miraculeuse resta cachée pendant plus d'un siècle et demi; cette chapelle, reconstruite par les soins et aux frais de la pieuse marquise deTamarit, vers le milieu du dix-septième siècle, eut beaucoup à souffrir pendant la guerre de l'Indépendance, et il y a à peine une vingtaine d'années qu'elle a été rendue au culte après avoir été complètement restaurée. On voit un peu plus loin, sur le chemin de Collbato, dans un état piteux de délabrement, la chapelle de Saint-Michel, construite dès le troisième siècle de l'ère chrétienne, sur les ruines d'un temple de Vénus. Vis-à-vis de cette chapelle, au delà du torrent, on aperçoit, à petite distance l'une de l'autre, la chapelle de Saint- Acisclo et celle des Apôtres: c'est dans la première que la statue de la Vierge de Jérusalem, retrouvée sur les indications des bergers d'Olesa,

avait été déposée provisoirement par Tévêque Gottomar et confiée à la garde du moine Joan Gari : la seconde, date du seizième siècle et n'a été rendue au culte qu'il y a une trentaine d'années. La chapelle de Sainte Cécile, située à environ une heure de marche du monastère, à droite du chemin de Casa-Massana, est un bel édifice de style byzantin: elle fut fondée par Charlemagne en commémoration de la victoire qu'il avait remportée près de là, sur les Maures, au château de Mas Marro, le 22 novembre de l'année 797 ; et, après avoir subi de nombreuses modifications durant le cours des siècles, elle fut mise, il y a vingt ans, dans l'état ou elle est aujourd'hui.

€ On ne trouve sur le Montserrat ni cours d'eau permanent, ni cascades écumantes; mais on y rencontre à chaque pas, surtout auprès du Rocher des Fleurs, des sources qui se montrent un instant pour disparaître bientôt dans des fissures que l'on désigne en langue catalane sous le nom de Pohetons, les Petits-Puits. Il y a aussi un grand nombre de fontaines aux eaux pures, abondantes et d'exquise fraîcheur : les principales sont celles du Portail, du Raco, de Sainte-Cécile, de l'Olivier, de la Lumière, des Grottes, du Naps de Dalt, de la Gadi-

reta, des Coloms, de Sainte-Marie, des Moines, du Releixde Mungros, de la Cajoleta, de la Massanera,et du Coll de Port. On voit enfin, au-dessus de la route de Casa-Massana, dans une grande cuvette de granit, un réservoir alimenté par une pluie de gouttelettes que distille une voûte rocheuse : ce sont les Dégotalls^ les Gouttières, que les guides ne manquent par de signaler à l'attention des visiteurs.

« Les produits minéralogiques de la montagne, s'ils existent, ne sont pas connus : on se borne à exploiter deux belles carrières de marbre blanc, situées. Tune aux abords du chemin de Casa-Massana, l'autre au pied de la Foradada sur les rives du Llobrégat. Par contre, la flore est des plus riches et le catalogue, qu'on peut consulter à la Bibliothèque du monastère, désigne près de cinq cents plantes médicinales dont les noms y figurent en latin, en espagnol et en catalan.

« La descente dans les grottes est des plus intéressantes ; mais le sentier qui y mène en partant du monastère, est âpre et difficile quoique corrigé sur certains points par des échelles de bois et des escaliers de briques : un groupe de rochers couverts de plantes aromatiques cache

l'entrée des grottes, clôturée par une grille de fer.

« La première grotte, T Amphithéâtre, est surchargée de cristallisations. Un bloc énorme, suspendu à la voûte et qui semble toujours sur le point de se détacher, la coupe en diagonale à mihauteur. Un couloir naturel , à gauche de ce bloc, donne accès à la deuxième grotte, la Grande, véritable fouillis de pierres et de fossiles confondant leurs capricieuses configurations : à Textrémité de cette grotte, à gauche et à une dizaine de mètres de hauteur, se trouve une excavation que Ton atteint au moyen d une échelle ; c'était la retraite du célèbre Mansueto, l'un des plus fameux Guerrilleros catalans de la guerre de l'Indépendance, qui, servant plus tard la cause du roi légitime Charles VI, mourut fusillé par les Isabellistes, dans une ferme, aux portes de Bacarrisas.

« On va de la deuxième grotte à la troisième, par une galerie, dite des Papillons à cause delà quantité de ces lépidoptères qui voltigent dans l'ombre de ces lieux.Au bout de la galerie, il faut passer en rampant sous un arceau, pour aller admirer les chefs-d'œuvre de la nature que contient la troisième grotte, à laquelle on a donné le nom de Cathédrale, parce qu'elle reproduit en miniature la

Mosquée de Cordoue. Une autre galerie, partant de la grotte de la Cathédrale, aboutît à la quatrième, le Temple Gothique, ainsi désignée en raison de son style ogival, de son porche, de sa nef et de son chevet : cette grotte est sans issue. Il faut revenir sur ses pas et bien veiller à ne pas se laisser tom- • ber dans le Puits du Diable : on descend, par un escalier à pans coupés d'une soixantaine de marches, au milieu d'un épouvantable chaos de rochers : une série de cavités, réunies l'une à l'autre par des échelons, conduit à un couloir qui va s'élargissant et au fond duquel se trouve la cinquième grotte, le Montserrat, où une agglomération calcaire retrace la parfaite image de la montagne sciée. On monte ensuite, par un escalier de treize marches, à la sixième grotte, le Camariiriy qui est hérissée d'incomparables stalactites et dans laquelle la cristallisation des eaux a formé, entre autres fantaisies, une palme ouverte, délicieusement découpée, sous une voûte où les suintements ont tracé de riches arabesques. On se heurte, dans la galerie suivante, à un grand bloc figurant exactement un éléphant au repos, la trompe baissée, et portant sur le dos une tour quadrangulaire. De là, on passe à la septième grotte,

les Cascades, dont Télévation est prodigieuse ; ce sont des nappes pétrifiées qu'on dirait être autant de chutes d'eau suspendues en franges de glaçons : paysage des côtes Scandinaves au plus fort de Thiver.

« Un passage dangereux, les Barricades, donne accès à la huitième grotte, le Salon des Colonnes, qui sert d'antichambre à la neuvième et dernière grotte, le Pavillon de la Vierge, aux stalactites rougeset blanches, épanouies comme des corbeilles de fleurs sous un plafond de pendentifs étincelants: les infiltrations ont formé là un petit réservoir dont le trop-plein s'écoule dans des profondeurs inconnues. Le sol est glissant, le passage périlleux ; mais, chose digne de remarque, à si grande distance de Fair libre, aucun miasme ne se produit, on respire à Taise et les torches brûlent sans difficulté.

«L'exploration des grottes n'a pas encore été poussée plus avant; mais, d'après toutes les apparences, les cavités se ramifient certainement d'une extrémité à l'autre de la montagne. Il faut donc, pour le moment, revenir du Pavillon de la Vierge au Puits du Diable, à travers les mêmes dédales, pour regagner les galeries supérieures et revoir enfin la lumière du jour.

— — » -jm -

« La visite des Ermitages et une ascension jus^ qu'au point culminant, sont le complément obligé de toute excursion au Montserrat. On part du monastère, en remontant la gorge de Trenca-Barrals, et on arrive d'abord à TErmitage de Sainte-Anne, où les anachorètes avaient coutume . de se réunir pour célébrer en commun les fêtes de TÉglise, présidées par leur Supérieur qui avait là sa résidence. L'Ermitage de Saint-Antoine s'abrite plus loin sous le rocher en pyramide de Caball-Bernat : on descend ensuite dans le cirque où sont groupés les Ermitages de Saint-Sauveur, de la Très-Sainte- Trinité, de Saint-Dimas le Bon Larron, de la Sainte-Croix et de Saint-Benoît. Traversant, près de là, le torrent de Vall-Mal, on rencontre, au milieu des rochers de Saint-Jaume, les Ermitages de Saint-Jacques, de Saint-Jean, de Saint-Onofre, de Sainte-Magdeleine, et de Sainte- Catherine. L'Ermitage de Saint-Jérôme est situé à trois mille mètres environ du monastère, dans la partie la plus élevée de la montagne : un écho remarquable s'y fait entendre, reproduisant trois fois les mots que l'on prononce en mettant la bouche contre terre : d'abord c'est un ton parfaitement identique à l'émission ; la seconde fois, la note est plus faible

et, à la troisième, l'onde sonore reprend l'intensité première, si elle ne la surpasse pas : après cela, ce n'est plus qu'un murmure qui se perd au fond du précipice.

« De l'Ermitage de Saint-Jérôme, on gagne en quelques pas, le dernier sommet que couronne la Gloriette, élégante coupole posée sur de larges arcades, l'un des plus beaux observatoires que Ton puisse imaginer. Le regard embrasse, aux quatre vents, des horizons infinis : on a sous les pieds, comme Ta dit un poète espagnol, un bouquet de montagnes, une montagne de bouquets.

« L'ombre du Montserrat couvre les Bains de la Puda, Olesa, CoUbatô et le vieux Monistrol : on domine Manresa, Calaf, Cervera, Igualada, Tarrasa, Sabadell, Barcelone, Arenys et Matarô : on plonge dans les vallées, coupées et traversées parles voies ferrées deGranoUers à Vich, de Barcelone àLérida, de Martorell à Tarragone, de Reus à Vimbodi, et qu'arrosent le Ter, la Tordera, le Bésos, le Mariés, la Gavarresa, le Calders, le Llobrégat, la Noya et le Francoli : on reconnaît distinctement les riches plaines du Panades et les plateaux calcinés de Llusanés : on voit, plus loin, les Llanos d'Urgel baignés par la Sègre, la Conca de Tremp, sillonnée

par la Noguera; Pallaresa, les Monegros d'Aragon que TEbre délimite et les terres fertiles du Maeztrazgo, entre Gandesa et Vinaroz : on passe en revue es monts de la Catalogne, San Llorens del Munt, Tibi-Dabo, Montsény, Roca Corba, Puig de Calm, Munt Tdg, Muiit Sant, et Puig de Munt agut ; la chaîne des Pyrénées, avec le Canigou, forme au nord un rideau de neiges éternelles et la Méditerranée, sur laquelle se dessinent, comme trois nuées,les lignes vaporeuses des Iles Baléares, étend à rOrient la nappe de ses flots, dont le bleu se confond avec l'azur du ciel. »

Rien de bien intéressante citer de Monistrol à Manresa. ATentrée de la ville j'ai cru voir se dresser l'ombre de saint Ignace. Un pont romain, dont l'arche centrale est très élevée, traverse le Cardoner, L'église collégiale, sur le point culminant de la ville, est un beau monument semi-gothique surmonté d'une tour carrée.

Nous montons toujours et, à San Guim, nous atteignons le point le plus élevé de la ligne, sept cent trente-cinq mètres d'altitude. Il fait naturellement très froid, ainsi que cela arrive toujours dans les pays chauds. Ceci n'est point un paradoxe hélas ! On ne saurait porter des vêtements trop

épais partout où Ton croit naïvement devoir utiliser Tombrelle blanche. Qui a beaucoup voyagé dira si j'ai tort.

Nous voici à Lérida ! Ici j'entends les m'olons français. Déjà, au xvu® siècle, on plaisantait comme on le fit plus tard, en criant : A Berlin ! Il fallut lever le siège sans violons, et on célèbrp cette déli vran ce , à Lérida , le j our de la Sainte-Cécile. Nos troupes prirent leur revanche le 1 2 octobre 1 707 et le 13 mai 1310. Partout, en Espagne, on trouve la trace laissée par nos divers drapeaux. A quel degré de gloire et de puissance serions-nous arrivés si nous n'en avions pas changé !

Du haut de la tour de la vieille cathédrale on jouit d'une vue splendide. Une belle vallée, de soixante-douze kilomètres du nord au sud, sur douze de Test àrouest,est couverte d'oliviers et d'arbres à fruits; de nombreux villagesapparaissent, contre la coutume ordinaire en Espagne, et la Maladetta détachant sa cime, de la chaîne des Pyrénées, vient couronner ce vaste panorama. Cette vieille cathédrale abandonnée est un magnifique reste de Tarchitecture byzantine-gothique mélangé d'arabe ; le cloître en est encore fort beau. Dans la cathédrale nouvelle on a la prétention de conserver un

saint lange qui aurait enveloppé Fenfant Jésus dans l'étable de Bethléem.

Dans les annales de cette église, on trouve qu'elle revendique Alphonse de Borgia, devenu pape en 1454 sous le nom de Calixte III ; que saint Vincent Ferrier y prêcha, avec titre de prédicateur et place au chœur; Flnfant DonSanche, fils du roi don Jacques le conquérant, en fut chanoine et administrateur sacristain ; Don Pedro, frère du même roi don Jacques, en fut également chanoine. L'évêque et cardinal Jean Portieuse a aussi des titres dans les archives de cette même cathédrale.

Il faut encore voir Téglise de SanLorenzo, construction massive, avec ses chapiteaux en pierres brutes ; puis il ne reste plus au voyageur qu'à reprendre le train pour Saragosse.

AMonzon, se réunissaient les Cortès d'Aragon et de Catalogne : le château qui domine la ville avait été cédé aux Templiers, en H43, par le comte Raymond Bérenger. De ses créneaux on voit soixante villages dans les deux vallées du Cinca et du Sosa. Le Cinca transporte les bois de charpente,, abattus dans les Pyrénées et que Ton expédie aujourd'hui, de Monzon par le chemin de fer.

Nous débarquons^ â VArrabal, faubourg d'Altabas d'où Ton arrive à Saragosse, la siempre héroica, par un beau pont de pierre.

Saragosse remonte à une très haute antiquité et se nommait Salduba lorsque, en l'an 728 de la fondation de Rome, Auguste vint en Espagne, Térigea en colonie romaine sous le nom de Cesarea Augusta et en fit « la plus brillante des villes intérieures de l'Espagne tarragonaise », comme le dit Pompilius Mêla. Les Goths en firent Cesaragosta ; puis vinrent Tarif et Musa et la ville arabe de Saracusta devint la rivale de Ciordoue et de Tolède, le chef-lieu de Tune des cinq provinces de Tempire des Maures. Menacée par Charlemagne avant la sanglante retraite de Roncevaux, elle resta au pouvoir des kalifes jusqu'au moment où les chrétiens, envahissant peu à peu la Navarre et TAragon, firent de Saragosse la capitale de ce nouveau royaume.

Il reste peu de traces de ces époques dans la ville actuelle, dont on peut cependant reconstituer les diverses enceintes si on la contemple ainsi que ses environs, du Salon^ la promenade à la mode. Le Corso, vaste boulevard circulaire, marque l'enceinte primitive de la Cœsarœ Augiis ta àesRojXiains.

C'est là que se trouve le plus grand nombre des vieux palais, dont les plus remarquables appartenaient aux comtes deSastago,aujourd'huiauxmarquis de Monistrol, et aux Torellas. Les patios sont admirables et il faut voir surtout celui de la Casa de la /n/«n/«, toujours sur le Corso. Les petites rues sombres et tortueuses regorgent de vieux palais abandonnés, aux fines sculptures, aux élégants portiques, sous lesquels on remise aujourd'hui de mauvaises tartanes et qu'occupent des familles de mendiants. C'est un peu comme cela, du reste, dans toute l'Espagne.

Parmi les édifices publics, il faut admirer l'intérieur delà Lon/a, Bourse, et la TorreNueva, on Tour penchée qui vous ramène à Pise, avec cette différence que la tour de Saragosse a quatre-vingtquatre mètres de hauteur sur douze mètres soixante de largeur à la base, fille penche au sudouest et surplombe sa base de deux mètres cinquante. Elle est octogone, construite en briques, et rappelle dans son ornementation les styles gothique et arabe. Elle a été élevée en 1504 par les Jurats de Saragosse, pour porter l'horloge de la ville. Elle a immortalisé son architecte Gabriel Gamboa.

Ent,rons dans la cathédrale de San Savaldor, plus connue sous le nom de la Seo qui est adopté en Espagne, comme en Portugal, pour désigner le siège épiscopal de la ville. Seo est, paraît-il, une expression de Fidiome limousin, Seo ou Seii^ siège. La tour, très belle, et la façade ne rappellent nullement son origine romaine. L'intérieur est très curieux, avec ses cinq nefs séparées par de beaux piliers gothiques; une vaste coupole en forme de tiare s'élève au-dessus de la Capilla mayor qui fut reconstruite par le Pape Benoit XIII, Aragonais de l'illustre maison de Luna dont le palais existe encore sur le Corso. Il y a une profusion d'ornements dans cette église et il faudrait être un vrai Guide du voyageur pour les décrire. Je me bornerai à dire que la Seo doit être visitée et qu'il faut voir surtout, dans les trésors de cette cathédrale, la croix gothique sur laquelle les rois juraient d'observer les fueros d'Aragon, ainsi que plusieurs ornements fort curieux.

Il faut encore visiter la paroisse souterraine de Santas Moras où sont déposés les restes des nombreux martyrs des premiers siècles de l'Eglise, et Santiago^ dont le retable représente l'apparition

de la Vierge, remettant la sainte image à l'apôtre saint Jacques.

Mais ce que Ton vient voir surtout à Saragosse, c'est Téglise de Nuestra Sehora del Pilar. C'est là que fut déposée il y a dix-neuf siècles, parle grand apôtre, patron des pèlerins, l'image de la Vierge qui lui avait désigné le lieu où il devait lui élever une chapelle. Ce modeste oratoire eut, dans le principe, huit pieds de large sur seize de long; il fut agrandi toutes les fois qu'il fut renversé. Vers la fin du xvii*' siècle, ce célèbre sanctuaire, occupait le centre d'un cloître entouré de chapelles et ce n'est qu'en 1681 quel'ou commença l'immense basilique qui existe aujourd'hui, grâce aux dons sans nombre qui sont faits depuis longtemps et dont on ne réserva, pour le trésor du sanctuaire, que les plus merveilleux et les plus rares. La chapelle actuelle forme un petit temple dans le grand, et l'image vénérée, sur son pilier de marbre, disparait sous les riches ornements dont elle est couverte. De belles colonnes de marbre supportent la voûte formée de quatre coquilles gigantesques et, du haut, pendent de vieux étendards pris sur les Maures, peut-être à cette fameuse bataille de Ciavijo où la légende veut que saint Jacques soit

apparu, chargeant l'ennemi et contribuant à le mettre en déroute.

De véritables richesses sont accumulées dans cette petite enceinte où de nombreuses lampes brûlent sans cesse, et où la foule des pèlerins se presse sans discontinuer.

C'est Lourdes, c'est Notre-Dame de Fourvières, c'est Notre-Dame de la Garde, c^esl tout cela pour les pieuses populations du nord de l'Espagne. Avant de quitter la cité de Nuestra Sehora del Pilar il faut visiter VAlfajeria qui est à une faible distance de la ville. L'ancien palais des rois maures, habité par les Rois Catholiques qui l'avaient magnifiquement restauré, a été un couvent et est devenu une caserne. Voilà la marche constante de notre civilisation : tout se résume dans le gendarme !

Des rois maures, il reste dans VAlfajeria^ une petite pièce octogone que l'on dirait enlevée tout entière à l'Alhambra.

Des Rois Catholiques, on retrouve une suite de magnifiques plafonds, surtout c^lmàe La Alcoba^ la chambre où naquit, en 1271, la fille de Don Pedro III et de Constance de Sicile qui fut reine de Portugal et canonisée sous le nom de sainte Isabelle.

Nous avions vu dans un des vieux quartiers de la ville, la mai son qu^habita Emani ; c'est daps VAlfajena que se passe une partie de Faction du Trovatore et elle se continue dans le château de Castejar que Ton aperçoit sur les pentes de la sierra voisine.

Jen'écris pas l'histoire de Saragosse mais, rappelant la vaillance de ses habitants, je Tai saluée, en y entrant, du nom bien acquis à^ siempre heroica. On sait que rien, dans l'histoire moderne, n'a ressemblé au siège qu'elle a soutenu en 1808, et que Numance ou Sagonte peuvent seules, dans l'antiquité, rappeler de pareils exploits ; aussi le drapeau de la milice de la \ille a-t-il été justement décoré du collier de l'ordre de Saint-F erdinan d.

Il est temps de partir pour Madrid. Nous ne sommes qu'à deux cent soixante-quatorez mètres d'altitude, il fait un froid terrible et nous allons faire une rude ascension ! En Espagne, je l'ai dit déjà, peu de choses sont faites pour le voyageur ; les express ne circulent généralement que la nuit; àpeineya-t-il pendant le jour un correa marchant à vingt kilomètres à l'heure et faisant toutes les stations. Heureux quand on n'est pas réduit à un mixto^ c'est-à-dire un train de marchands

dises, marchant... aussi vite que lescorreos mais s'arrêtant beaucoup plus longtemps et partout. Il faudra cependant que Ton se décide à changer tout cela, à avoir des hôtels un peu propres et à ne plus mettre de Tail partout.

En attendant... partons pour Madrid, si nous voulons y arriver. Nous allons rejoindre la voie ferrée à la station de la porte del Carmen, nous repassons devant V Alfajeria et nous remontons le cours du Jalon que Ton a appelé le « Nil aragonais », je ne sais trop pourquoi.

A Rueda, qui fut le Rota des rois maures, on commence à voir quelques habitationspercées dans les rochers formés par des bancs de craie. Elles sont plus nombreuses àEpila, à Salillas, Riclaet Galatayud. Dans cette dernière ville, le quartier souterrain qui la domine et qui est habité par les pauvres gens, existait déjà du temps des Maures : on le nomme encore la Moreria.

La route est très curieuse, les travaux d'art y sont nombreux, la vallée est riante et fertile, ses fruits sont renommés. Calatayud est la seconde ville de r Aragon; ses fortifications datent de la domination arabe. Nous sommes en pleine Sierra de Nicor, mais seulement à cinq cent vingt-cinq

mètres, et nous n'avons pas terminé notre ascension.

Si vous êtes un voyageur vraiment digne de ce nom, vous vou^ arrêterez à Catalayud où l'on trouve des moyens de transport pour se faire conduire au vieux couvent de Piedra, à vingt-cinq kilomètres de la station. Il fut fondé au xiii® siècle par des moines de Citeaux. C'est moins les richesses sculpturales de plusieurs époques qui y sont entassées, qui attirent les rares touristes, que la rivière des cascades a.yec ses propriétés pétrifiantes extraoi'dinaires. Les plus remarquables des dix-huit cascades sont celles du Trôné, de la Queue de cheval, au dessous de laquelle on admire une grotte, véritable cathédrale gothique ; la Gracieuse, la Trinité. etc., etc.

Avec ces cascades, il y a aussi des grottes merveilleuses et le voyageur ami des spectacles étranges, ne regrettera pas d'avoir interrompu son voyage.

Nous arrivons à Ateca dont le sol de l'église a la propriété de conserver les corps. La vieille tour arabe, qui est tout à côté, appartenait au château d'où le Cid expulsa les Maures en H73.

De ponts en tunnels, côtoyant toujours le Jalon,

nous faisons halte à Alhama d'Aragon dont le nom arabe ^ signifie bains. Des sources très considérables attirent plus de trois mille malades par an, dans cette petite localité fort pittoresque. Bon pour les névralgies et les rhumatismes !

Ariza est la dernière station de TAragon et, vers Monréal, nous entrons dans la Nouvelle-Castille, c'est-à-dire que nous rencontrons d'immenses plaines aux teintes jaunes et désolées. A Arcos de Medinaceli nous sommes à huit cent vingtcinq mètres et nous gravissons des rampes de quatorze millimètres, pour aborder les premiers contreforts de la Sierra de Muedo.

Medinaceli a donné son nom à Tune des plus illustres familles d'Espagne. Le Guide dit que les hivers y sont froids et neigeux et le Guide dit bien, car si nous montons toujours depuis Saragosse, si nous atteignons ici,* mille treize mètres d'altitude, le baromètre, lui, descend toujours et nous ne sommes pas en haut, mais nous y arrivons au tunnel d'Horna sous lequel se trouve le point culminant de la voie, à une altitude de onze cent dix-neuf mètres et à la ligne de partage des deux bassins : le Jalon qui se jette dans l'Ebre et le Hénarés qui se jette dans le Manzanarez

lequel se jette mais n'en disons pas de mal et

voyons plutôt quels sont les points plus élevés que traversent les voies ferrées en Europe.

En première ligne il faut placer le tunnel de la Cafiada, sur la route de Madrid à Hendaye, à 1 .360mètres. Le Brenner , entre Inn sbruck et l'Italie, à 1.306 mètres, le dispute de bien peu àPAarlberg, d'Innsbruck en Suisse, qui atteint 1.302 mètres à Saint-Anton, à la sortie du tunnel. Vient ensuite le tunnel de la Perruca, au point culminant de la ligne des Asturies, à 1.283 mètres, et le Mont- Cenis qui atteint 1.238 mètres à Bardonèche ; enfin Airolo, à l'entrée sud du tunnel du Saint- Gothard, avec ses 1.144 mètres. Nous sommes ici h 1.119, puis, bien plus bas que nous, vient le Semmering à 888. Pito, dans la Basilicate à 782, Delnice, entre Fiume et Agram à 738 ; et il ne vaut pas la peine de parler des Apennins ; àPracchia, le point le plus élevé n'est qu'à 617 mètres.

Continuons donc notre route, en faisant une courte halte à Siguenza^ bâtie en amphithéâtre sur une colline au haut de laquelle se dresse le vieil Alcazar, devenu le Palais épiscopal. C'est une véritable forteresse entourée de murailles et flanquée de tours. Deux tours de quarante mètres dominent

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la cathédrale au-dessus de laquelle on voit un médaillon représentant la Vierge qui remet la sainte chasuble à saint Ildefonse. C'est à Tolède que nous avons vu l'endroit où le miracle a eu lieu. Dans une des chapelles, propriété du marquis de Bedmar, se trouvent les tombeaux de cette famille, comme ceux des Medinaceli sont • dans la cathédrale de la ville dont ils portent le nom.

La route devient très pittoresque, sauvage même, jusqu'à Baides. A Jadraque, les ruines du vieux château appartiennent au duc d'Osuna, ainsi qu'une grande forêt dechêne8,fortgiboyeuse,dit-on.

Voici Guadalajara, jadis grande ville, avec des couvents transformés en casernes et surtout ce qui reste du fameux palais du duc de l'Infantado, commencé en 1461 par le marquis Don Diego Hurtadode Mendoza.

La façade gothique de ce palais, surchargée d'ornements, est ornée d'un grand écusson supporté par des satyres, qui couronne la porte d'entrée- Le patio est splendide et dans l'intérieur on remarque surtout la salle des Linages — ou généalogies — dont le plafond en bois sculpté est couvert de dorures ; elle est transformée, aujourd'hui, en dépôt de marchandises.

La sépulture de la famiUe Mendoza est dans la chapelle de San Francisco qui domine la ville ; c'est un caveau bâti sur le modèle de celui de TEscorial qui rivalise avec celui des Médicis, à Florence.

Dans Téglise de Santa Maria de la Fuente, les fidèles vénèrent une image de la Vierge des Batailles, celle que portait dit-on, à Tarçon de sa selle, le roi Alphonse lorsqu'il combattait les Maures. A Séville, dans la chapelle royale, nous avions vu la statuette d'ivoire que le roi saint Ferdinand portait dans les mêmes circonstances et de la même manière ; elle est placée sur un autel du caveau où reposait jadis le libérateur de Grenade, avant que son tombeau n'ait été transporté dans la Capilla reaL

Nous voici à Alcalà de Hénarés^ Alcalâ « la Docte », comme on l'appelait au temps où fleurissait sa fameuse université. Sentinelle avancée de la capitale, elle semble aujourd'hui une ville morte, privée qu'elle est de cette fameuse université qui comptait plus de onze mille étudiants au temps où François P% captif de Charles-Quint, y vint passer trois jours. La chapelle du Collège renferme le tombeau du cardinal Jimenès de

Çisneros, son fondateur, le plus magnifique monu- ♦nent de ce genre que l'Espagne ait conservé. La grille de bronze qui entoure la chapelle, est presque aussi remarquable que le monument luimême. Il y a encore à voir, à Alcala, le palais des archevêques de Tolède et TEglise Magistrale^ la seule qui porte en Espagne ce titre qui lui a été concédé par le pape Léon X.

Alcala a vu naître l'immortel Cervantes de Saavedra, qui fut baptisé le 9 octobre 1547, dans l'église de Santa Maria la Mayor ; c'est dans une petite rue, aboutissant dans la campagne, que se trouve la maison où naquit l'auteur du Chevalier de la MancTie ; sur une porte murée, ou peut lire cette inscription du poète Quintana, dont voici la traduction :

Ici est né

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