‹ Espagne: souvenirs et impressions de voyageChapitre 9 sur 23 · arrobes. L'arrobe = 14 kilog. 688 gr · texte numérisé non relu

arrobes. L'arrobe = 14 kilog. 688 gr

l'Espagne. Sortons par le cloître ; aussi bien on a besoin de prendre Tair après un spectacle aussi éblouissant, et disons qu'il est digne de la cathédrale, qu'il complète.

Nous avons déjà signalé, au cours de notre promenade dans Tolède, les ruines de trois Alcazars ; restait le quatrième, celui qui valait, à lui seul, une visite de la vieille cité. Depuis 1887 c'est une ruine lui-même et, une fois encore, le feu a dévoré toute cette magnifique restauration. Détruit dans toutes les guerres, relevé pendant toutes les trêves, ce splendide monument qui rappelle par sa masse imposante, certaines parties du château d'Heidelberg, fut construit par Charles-Quint Aux quatre angles s'élèvent des tours carrées, la cour est superbe, Tescalier était une des plus belles œuvres de ce genre, tout est ruiné... et pour toujours, car on ne bâtit plus de monuments aujourd'hui, en dehors de ceux que la foi élève encore. Des fabriques, des gares de chemin de fer, des palais en carton-pierre pour les expositions qui ruinent le commerce ou l'industrie de ceux qui les entreprennent, voilà ce qu'on construit de nos jours. Le temps des alcazars est passé, il ne reviendra plus.

Nous sommes sur la, place de Zocodover^ avec

ses galeries et son petit jardin, le Salon des Tolédains : on se croirait à Sienne ^nie au microscope, mais c'est bien ce qu'il faut à une vieille cité comme celle où nous sommes.

Si vous n'êtes pas mort de fatigue ou de faim, malgré la grande habitude que l'on peut avoir de posadas^ plus mauvaises ici qu'ailleurs — si c'est possible — voyez encore le palais de Don Diego qui fut habité par Henri de Iranstamarre et donné à Du Guesclin ; et aussi : le Taller del Moro avec ses salles ornées d'une profusion de sculptures et ses plafonds lambrissés^puis redescendez à la gare en passant encore une fois à côté de la Puerta del Sol que l'on ne se lasse pas d'admirer.

J'ai parlé deGalîana: le moyen de quitter Tolède sans prononcer au moins le nom de la belle Florinde, la fille du comte Julien qui se baignait au BaTio de la Cava dont on montre encore les ruines. Elle fut aperçue par lelroi Roderic qui en devint amoureux et la séduisit ; son père trahit son pays pour Venger l'outrage et appela les Maures en Espagne. Voilà l'origine de la conquête et de la domination des Arabes ; je ne vous la conterai pas, car le trajet de Tolède à Madrid est trop court pour cela.

Tachez de ne pas être obligé d'aller à V Escortai pendant la mauvaise saison. Ce Saint-Denis des rois espagnols estàneuf cent vingt-sept mètres au-dessus du niveau de la mer et on gèle dans cet immense monument. C'est encore une excursion qu'il convient de faire de Madrid, quand rien ne vous oblige à vous y arrêter à six heures du matin, en arrivant de France, ou bien encore à quitter Madrid à huit heures pour prendre l'express à son passage, à neuf heures et demie du soir. C'est pour cela que je classe YEscorial, résidence royale du reste, au nombre des excursions à faire aux environs de Madrid.

Cet immense palais a été bâti par le sombre Philippe II, dans le site le plus désolé qui soit en Espagne. Le pays offre l'image du chaos, avec d'immenses blocs de pierres qui se dressent partout. Pas un arbre, de maigres pâturages dans lesquels paissent en liberté des troupeaux de taureaux sauvages qui viendront se faire abattre un jour dans les nombreux cirques que possèdent toutes les villes qui prétendent à ce nom en Espagne. On est déjà rempli de je ne sais quelle sombre tristesse en arrivant à la fonda où on fera bien de déjeuner avant d'entreprendre l'interminable visite de ce monu-

ment que les Espagnols appelle la huitième merveille artistique du monde et qui ne peut être comparé à rien de ce que Ton a pu voir déjà. Couvent, tombes des rois, résidence royale, collège, église, bibliothèque, il y a de tout dans cette gigantesque construction et j'ajoute qu'il faut tout voir.

« C'est assurément,après les pyramides d'Egypte, dit Théophile Gautier, dans son fantaisiste et pittoresque Ira los Mo?ites,\e plus grand tas de granit qui existe sur la terre. » Puis il ajoute, avec beaucoup de raison : « Je conseille aux gens qui ont la fatuité de prétendre qu'ils s'ennuient, d'aller passer trois ou quatre jours à VEscoriaL Ils apprendront là ce que c'est que le véritable ennui et ils s'amuseront tout le reste de leur vie en pensant qu ils pourraient être à Y Escortai et qu'il n'y sont pas. >

Il règne dans ce pays désolé, des vents terribles et qui sont plus célèbres encore que notre fameux mistral ; le marquis de Custine prétend quelque part que, parfois, ils ont enlevé des hommes; seulement il néglige de dire où ils les ont déposés

Le village de l'Escorial tire son nom des scories de fer, restes d'une grande exploitation qui couvrent le sol aux alentours. Philippe II fit construire e monument gigantesque que nous allons visiter,

en commémoration de la prise de Saint-Quentin dont Téglise de Saint-Laurent avait souffert de grands dommages pendant lesiègeetpourTaccomplissement d'un vœu fait à cette époque. Jean-Baptiste de Tolède en posa la première pierre le 15 avril 1563. Le roi voulut donner au monument nouveau la formé du gril sur lequel le saint avait souffert le martyre.Le manche est figuré par l'habitation royale et les quatre tours de cinquante-cinq mètres de haut qui sont aux angles du monument représentent les pieds du gril qui forme un carré de deux cents mètres sur cent cinquante-six. Le tout est uniquement construit en granit sombre et les détails disparaissent dans l'immensité du monument. L'impression physique causée par ces longues voûtes où le soleil ne pénètre jamais et par cet amas de pierres gigantesques, vous accompagnera pendant toute la longue visite de cet édifice, unique dans son genre.

La façade principale présente trois portails immenses et se termine naturellement par deux des quatre tours dont j'ai parlé. Au dessus de la grande porte on voit une statue de saint Laurent qui a quatre mètres de hauteur; le saint tient uii énorme gril

de bronze doré dans sa main droite. Un vestibule,

au-dessus duquel se trouvent la bibliothèque, conduit dans une première cour — des Rois — entourée de constructions à cinq étages, au fond d« laquelle s'élève la façade de l'église. Des statues colossales couronnent les colonnes gigantesques qui précèdent le portique. L'église, d'une majestueuse nudité, est partagée en trois nefs par quatre piliers monstrueux et a une coupole superbe qui se termine par une lanterne, un lanternon et une pyramide qui supporte une boule en bronze au-dessus de laquelle s'élève une croix dont le sommet est à quatre-vingt-quinze mètres du sol.

Je n'entreprendrai pas la description des quarante-trois chapelles, des autels et des tableaux de maîtres qui ornent cette église et je me borne à en signaler la Capilla mayor avec ses marbres précieux, et ses monuments royaux, ses fresques et ses statues en bronze doré. Dans la sacristie, il faut également tout voir ; depuis le buffet formé de bois précieux, les reliquaires, la croix, et les miroirs en cristal, don de la reine Anne d'Autriche, jusqu'à l'autel delà Santa Forma, la sainte hostie, avec ses bas-reliefs en marbre qui représentent la sainte hostie foulée aux pieds par des hérétiques, recueillie par Rodolphe II, empereur d'Allemagne, et

envoyée au roi Philippe IL Un grand tableau, dont les figures sont autant de portraits historiques^ représente aussi la procession qui eut lieu dans cette même sacristie, pour la réception de la sainte hostie.

Il faut encore voir le chœur avec ses cent vingtquatre stalles en bois précieux et sa bibliothèque composée de deux cent dix-huit livres de chant, de un mètre de haut, en parchemin et admirablement écrits.

Sous la Capilla mayor est placé le Panthéon qui est la sépulture des rois d'Espagne. Avant d'y arriver et an bas du premier palier, on trouve le premier caveau — lepudridero — où la mort complète son œuvre, le corps y séjournant jusqu'à ce qu'il puisse être mis à sa place définitive. Ici ce n'est pas comme jadis à Saint-Denis, où le dernier roi remplaçait son prédécesseur sur la pierre de l'attente et n'était descendu dans le caveau royal que lorsque lui-même était remplacé par son successeur. Le Panthéon des rois et des reines ^yant laissé succession, est une pièce octogone revêtue de marbre et prodigieusement ornée. Le caveau des Infants et des autres reines .est relative- Dient simple d'ornementation. Quels noms on lit sur les vingt-six tombes de la première salle ! Charles-

Quint, Philippe II, III et I V,Charles III. Quand on pense que Ton pourrait aussi graver ici cette courte inscription de la tombe du cardinal Portocarrero, à Tentrée de la sacristie de la cathédrale de Tolède :

Hic jacetpulviSy cinis et nihiL

Ce qui repose hVEscorialy ce rien est bien grand, car c'est Fhistoire du monde pendant des siècles de gloire ; c'est l'apogée de la grandeur humaine, mais tout cela est redevenu poussière !

Nous traversons le cloître. Quelle tristesse et quelle différence avec ces ravissantes constructions de San Juan de los Reyes à Tolède, d'où nous venons, de Belem, à Lisbonne, où nous allons et surtout de Montréal, près de Paler me où nous avons été Les moines de Fiî^cona/devaient être tous peints par Velasquez ou Ribera, tandis que les autres avaient plus de gaîté dans la figure après leur promenade sous ces voûtes aux mille arabesques et donnant sur de merveilleux paysages. Nous gagnons le grand escalier à triple rampe, r œuvre capitale de ce grand monument. Dans la frise, Luca Giordano a peint la bataille, le siège et la reddition de Saint- Quentin. Sur le quatrième côté est représentée la fondation de VEscoriaL Tout est à admirer dans

la Bibliothèque, deipuis certains volumes très rares, jusqu^aux fresques de Carducci qui la décorent.

Une grande sphère du système de Ptolémée et d'autres globes terrestres et célestes sont disséminés dans toute sa longueur. La Bibliothèque des manuscrits est au-dessus, elle renferme des documents hébreux, grecs, arabes et latins ; des bibles dans toute les langues; de vieux codes dont un, arabe, écrit en 1049 ; un Coran, pris, dit-on, à la bataille de Lépante,etc.,etc. Je dis : etc, parce que personne ne voudra ni ne pourra voir de ses yeux de si incompréhensibles merveilles.

Nous ne visiterons ni le collège ni le séminaire et nous traverserons rapidement les appartements du palais qui forme, vous vous en souvenez, le manche du gril, en se détachant à angle droit, du milieu de la façade nord de Timmense monument. C'est une succession de pièces sans intérêt, en dehors des fort belles tapisseries espagnoles et flamandes qui en décorent les murailles. Dans l'appartement du roi il faut voir la chambre de maderas/inas, un bijou d'incrustation des bois lés plus rares et les plus précieux et où la serrurerie est à la hauteur des admirables incrustations. De grandes fresques ornent la salle des Batailles ; c'est

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de là que Ton descend à la partie la plus curieuse, pour ne pas dire la plus solennelle de VEscorial, Tappartement où mourut Philippe II après une longue et douloureuse maladie. Une salle blanchie à la chaux, sans meubles, éclairée par une fenêtre donnant sur des jardins qui ressemblent à des cimetières. Deux portes s'ouvrent sur des alcôves également nues ;, dans Tune était le lit du roi, dans Tautre, son cabinet de travail et son oratoire, car en ouvrant un volet il pouvait assister à l'office qui se célébrait à la Capilla mayor. On conserve une table avec un casier, un fauteuil et deux chaises. Voici où a vécu et où est mort Philippe II le fondateur de VEscorial !

Il faut avoir vu VEscorial^ je le répète ; quand on l'a visité on ne se consolerait pas de ne pas connaître cette merveille, mais ce n'est point un endroitoù Ton voudrait revenir souvent.

Vous rentrerez dix fois en Espagne pour passer quelques jours à Grenade ou quelques nuits à Se ville, mais vous ne franchirez jamais la frontière, je le crois du moins, pour revoir VEscorial, et cependant il est vrai que l'on ne voit bien que ce que l'on a vu deux ou plusieurs fois ; il est vrai que Ton aime à repasser là où en est venu déjà.

V Escortai est peut-être trop grand, trop mystérieux, pour ne pas dire mystique, trop incompréhensible... pour moi, ou bien je ne Tai pas encore assez vu... mais partons !

Si vous tenez à visiter toutes les résidences royales, il faut encore aller au Pardo, à douze kilomètres de Madrid, sur la rive droite du Manzanarès, cette pauvre rivière que Ton a tant plaisantée et qu'un ambassadeur allemand préférait à toutes les autres parce que, disait-il, elle était navigable à pied, à cheval et en voiture.

Le palais est un ancien rendez-vous de chasse, bâti par Henri III, réédifié par Charles-Quint, puis agrandi et embelli par ses successeurs. On y admire une grande quantité de tapisseries faites à Madrid sur des modèles de Goya et de Teniers, Le parc est immense et les murs de clôture ont de soixante-quinze à quatre-vingts kilomètres de développement. Chambord n'en a que trente-deux et,pour un beau parc ! . . . comme dirait quelqu'un de ma connaissance ! — Je n'ajoute, pas le reste ! Cette immense enceinte renferme deux autres propriétés royales, la Zarzuela y entonrée de beaux jardins et la Quinta.

La Granja est beaucoup plus éloignée de

Madrid et fut reconstruite par Phi lippe V qui avait la nostalgie de Versailles. Au palais de Valsain, entouré de bois de sapins, qu'aimait Philippe II et qui fut incendié, Philipe V fit succéder la Granja, bâtie sur remplacement d'une métairie, comme Versailles avait succédé au fameux moulin à vent — ne pas confondre avec celui de Pôstdam qui existe encore grâce aux juges qui... vivaient jadis à Berlin. — C'est à la Granjaque s'était retiré Philippe V après son abdication. C'est encore ici — et c'est surtout pour cela que je parle de la Granja — que Ferdinand VU avant déclaré son frère Don Carlos, « héritier de la couronne aux termes de la loi promulguée par Philippe V» et au détriment de ses filles, fut circonvenu par Marie Christine, à Taide de laquelle llnfante Luisa Carlota, sa sœur, élait accourue. Le faible monarque révoqua son décret et reconnut les droits immédiats de sa fille, qui fui la reine Isabelle et à défaut, ceux de sa sœur, actuellement la duchesse de Montpensier! Quelle occasion, si je n'étais pas mort à la politique, de nous asseoir à Tombre des grands arbres ol> toul en n>ulant un nombre incalculable de oiîiareiios, de vous parler des « mariages espa- K«ols>. du traité dT'trecht, des droits de succès-

sion au trône, en Espagne, de la première guerre carliste de 1836 et de la seconde levée de boucliers eu 1872... mais rassurez- vous, je suis mort et, de plus, je n'ai nulle envie de ressusciter.

Parcourons donc la Granja! Le palais est baroque, l'église est étrange ; on y remarque le tombeau élevé par Ferdinand VI à la mémoire de son père qui n'avait pas voulu reposer à YEscorial, près des princes de la maison d'Autriche. Le corps de la femme de Philippe V, Isabelle Farnèse, fut placé en 1776, sous la même pierre. Les appartements du palais sont richement meublés. Les eaux fort abondantes , sont le principal ornement de la Granja . C'est Versailles en petit, avec la Fontaine d'Eole, le Char de Neptune, le serpent Python frappé par Apollon et vomissant des torrents d'eau. Voyez encore le Labyrinthe, les Jardins réservés et rentrez à Madrid pour n'en plus sortir qu'en chemin de fer et pour tout à fait.

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