‹ Espagne: souvenirs et impressions de voyageChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cerbère. — La voie des chemins de fer espagnols. — Les douaniers en gants blancs. — Les Hôtels. — La Principiutéde Catalogne. — De Cerbère à Barcelone. — Figu^ras. — Gérona. — Barcelone. — De Barcelone âTarragone.

. — Le Llobrégat. — Martorell. — La marche des trains, en Espagne. — Les hôtels ou auberges. — La tour des Scipions. — Tarragone. — Tortosa. — Le général Cabrera. — Le royaume de Valence. — Le Grao. — Valence. — La Huerta et ses irrigations. — Le lac d'Albuféra. — Alcira. — Carcagente. — Jativa. — La Encina. — Route d'Alicante. — Alicante. — d'Alicante à Murcie. — Elche. — Orihuela. — La Huerta de Murcie et ses irrigations.

Je ne dirai rien de la route de Paris à Barcelone. Une voiture de première classe conduit sans changement, de Paris à Cerbère, c'est-à-dire àPort-Bou où tout le monde est transbordé dans les trains espagnols dont la voie, comme en Russie, n'est pas la même que la nôtre.

Elle est plus large. Quand la voie est plus large.

l'assise est meilleure et Ton pourrait aller plus vite : chose absurde et déplorable, on marche néanmoins plus lentement ici que partout ailleurs. Sn outre, les produits de FEspagne à Texportation, comme les marchandises qui y entrent, sont grevés par ce fait, de frais supplémentaires de manutention.

En venant de France par le chemin de fer qui passe à Narbonne, à Perpignan et à Port- Vendras, on franchit la frontière sous le tunnel des Balistres, entre Cerbère, dernière station française, et Port- Bou, première station espagnole. S'il fallait juger de la France et de TEspagne par Cerbère et Port- Bou, on se ferait une idée bien triste de l'un et de l'autre pays ; et ce n'est pas le cas de dire ici, que la façade est en rapport avec le monument. Comme à Notre-Dame des Fleurs à Florence et àl'Annunziata de Gênes, les richesses et la beauté se trouvent au dedans.

A Port-Bou,la douane est accommodante et le buffet est bon. Les douaniers espagnols fouillent les bagages sans trop déranger les effets, sans les salir surtout, car les règlements exigent que les préposés, chargés de la visite, soient gantés. Le gant de fil ou de coton blanc est obligatoire et le voya-

geur est en droit de s'opposer à ce que la main nue d'un douanier touche à ses effets. C'est une mesure générale en Espagne que Ton peut attribuer aussi bien à un excès de délicatesse, qu'à la nécessité de garantir le linge et les effets des voyageurs contre la contagion des maladies cutanées assez fréquentes au delà des monts.

Entre Port-Bou et Barcelone on passe à Figuéras, l'ancienne Ficaris, située à l'extrémité d'une plaine marécageuse et dominée par des hauteurs que couronne l'immense citadelle de San- Fernando, prise, en 1794, par le général français Pérignon, rendue à la paix, enlevée en 1803 par le général Duchesne, et reprise en 1811 : bientôt après, le général Baraguay d'Hilliers battit les Espagnols sous ses murs et Figuères subit cinq mois de siège avant de capituler entre les mains de Mac Donald.

Girone, Gerona, chef-lieu de la province du même uom, est l'une des quatres provinces que forme la Principauté de Catalogne : Le Gerunda des anciens, est le siège d'un érêché. — Le cent quatre-vingt-quatrième évêque de Girone, Don Juan Miguel Tayerneo y Rubi, lors de la rébellion des Catalans contre Philippe V, duc d'Anjou, en faveur

de Tarchiduc d'Autriche qu'ils avaient proclamé sous le nom de Charles V, aima mieux se priver de ses revenus que de manquer à son serment de fidélité à Philippe V et se retira en France. La Catalogne avait été prise, en 1285, par Philippe III le Hardi, qui commandait la campagne en personne ; c'est alors, au dire deshistoriens espagnols, que se produisit le miracle des mouches sortant du tombeau de saint Narcisse, onzième évêque et patron de la ville de Girone, qui firent beaucoup de malà Farmée française. Prise en 1694 par le maréchal deNoailles, rendue aux Espagnols en 1697 par la paix de Ryswick, reprise en 1711 par le duc de Noailles pour Philippe V, telle fut la destinée de Girone. L'histoire religieuse a conservé le souvenir du Concile présidé, l'an 517, par Jeaa de Tarragone où fut établie l'obligation des doubles litanies ou Rogations. La ville est située sur le Ter et sur la rivière Ofia qui la divise en deux quartiers. Son climat est froid et humide.

A trente kilomètres au-dessous de Girone, la voie bifurque à la station de El Empalme^ l'Embranchement, pour rejoindre Barcelone, Time par le littoral, l'autre par l'intérieur. La route du littoral est en grande partie établie sur la plage même,

entre les maisous et la mer, bordée de cactus et d'aloès: celle de Tintérieur passe ^ Granollers où s'amorce la ligne de RipoU à San Juan de las Abadesas, riche bassin houiller.

On arrive, par Tune ou Tautre de ces voies, en gare de Barcelone, où des omnibus vous attendent pour vous conduire aux différents hôtels.

A Barcelone, comme dans tout eTEspagne, la coutume des hôteliers est de vous prendre en pension.

En arrivant, vous faites votre prix qui comprend la chambre, le service, les bougies, parfois le chocolat du matin, le thé ou le café au lait, le déjeuner et le dîner. Vous pouvez manger ailleurs si vous le voulez, mais vous payez le prix entier de votre pension. Tout dépend, cependant, des arrangements que vous prenez.

Un mot, d'abord, sur la Catalogne :

La Principauté de Catalogne est située au Nord- Est de TEspagne et confine, du Nord, aux départements français des Pyrénées-Orientales, deTAriège et même de la Haute-Garonne, ainsi qu'au territoire libre d'Andorre; de TOuest, au royaume d'Aragon ; du Sud, au royaume d'Aragon et au royaume de Valence ; de l'Est, à la mer Méditerranée, sur une étendue d'environ cinquante lieues

de côtes. Elle se divise aujourd'hui en quatre provinces d'Espagne : la province de Barcelone, cheflieu Barcelone; la province de Tarragone, cheflieu Tarrago ne; la province de Girone, chef-lieu Girone; et la province de Lérida, chef-lieu Lérida.

Lérida Tlmprenable a vu Condé obligé d'en lever le siège, comme Henri de Lorraine avant lui. Mais le mot impossible n'est pas français! Un Français devait tôt ou tard entrer en vainqueur dans Lérida. Philippe d'Orléans s'en empara, pour Philippe V, le 11 novenbre 1707. N'oublions pas le Concile de Lérida qui a été tenu en 514, sous le règne de Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie et tuteur d'Amalaric, roi des Wisigoths d'Espagne.

Barcelone, Bapxivwv, Barcimus, BarcinOy Barcinona, Barcelona, construite par Amilcar Barca, trois cents ans avant l'ère chrétienne, devint la Colonia Faventia Julia Augusta Barcino des Romains; elle fut soumise aux Wisigoths, auv* siècle de notre ère; au viii* siècle, aux Sarrassins , et, en 801 , à Charlemagne, qui en donna le gouvernement à Bera avec le titre de comte de Barcelone. Wilfrid le Velu en fut le premier comte indépendant

SOUS le règne de Charles le Gros et mourut en 912 : il eut pour successeurs Miron, Siniofred, Sunier Borrel qui chassa les Sarrassins en 985, Raymond, Raymond-Béranger qui établit les franchises de la Catalogne en 1068, Raymond- Béranger II, assassiné par son frère en 1082, Raymond-Béranger III, et Raymond-Béranger IV qui est regardé comme le fondateur de la seconde race des rois d'Aragon. En 1395, Barcelone se sépara de l'Aragon, se gouverna quelque temps en république et appela les princes de la maison d'Anjou par une ambassade envoyée auprès de René, roi de Naples. En 1470,1e comté deBarcelone se soumit de nouveau à l'Aragon. Le roi de France Louis XI en hérita, en 1481, par testament du comte de Maine Charles, fils du roi de Naples René . Par le traité de Crépy, en 1544, le roi François P' renonça à ses droits en faveur de Charles-Quint.

En 1640, les Catalans secouent le joug de l'Espagne et appellent les Français qui restent maîtres de Barcelone jusqu'en 1652^ époque à laquelle Barcelone fut reprise par les Espagnols. Vendôme s'en empare en 1677 ; et le traité de Ryswick la rend à l'Espagne, en 1697.

Barcelone avait prêté serment à Philippe V, duc

d'Anjou, petit-fils de Louis XIV; mais, en 1705, elle se donna àrarchiduc, proclamé roi d'Espagne sous le nom de Charles V. Elle fut assiégée par Philippe V qui s'empara de la citadelle, mais qui fut repoussé le 12 mai 1701 par les Hottes étrangères.

Le traité d'Utrecht, 1713, rendit la Catalogne à Philippe V ; mais Barcelone résista. Elle souffrit un blocus d'un an, et un bombardement terrible. Le maréchal de Berwick Tenleva d'assaut, le 11 septembre 1714. La Catalogue perdit alors ses privilèges.

Trois Conciles ont été tenus à Barcelone : en 340, en 603 sous Récarède contre les Simoniaques, et en

Les Catalans, qui sont fiers de Barcelone, leur cîtpitale, disent d'elle dans leur idiome :

Barcelona Barcelone

Villa bona Ville bonne

Si la boisa sona Si la bourse sonne

Sona non sona Qu'elle sonne ou non sonne

Barcelona Barcelone

Siempre bona. Toujours bonne.

En Catalogne la langue officielle est l'espagnol : mais, dans toutes les classes de la société, on parle presque toujours le catalan, qui n'a rien de gracieux, surtout dans l'intonation.

Barcelone est une belle ville, de 300.000 âmes,

qui est en train de doubler parce que la nouvelle ville, magnifiquement tracée, aura trois fois l'étendue de l'ancienne et qu'elle absorbera Gracia, Pueblo-Nuevo et les différents villages qui lui servent aujourd'hui de faubourgs.

Barcelone est la ville la plus commerçante et la plus industrielle d'Espagne ; son port est fort beau et sa Bourse, Casa Lonja, est superbe. Cette dernière est construite avecbeaucoup de luxe et ornée de statues, de marbres, de peintures et de fontaines. Le salon des Contrataciones, des marchés, est de style gothique et très remarquable ; on y donnait jadis des bals masqués.

Si Barcelone est une ville de commerce elle est habitée aussi par la plus haute aristocratie de la Catalogne. On y voit de fort beaux palais, d'un luxe sérieux et du meilleur goût. Mon ami le marquis de S... et toute sa famille nous ont appris ce qu'était l'hospitalité catalane. Je n'en puis dire davantage sans sortir du sujet que je vous ai promis de traiter et dans lequel je veux uniquement me renfermer.

Cette grande ville qui fut la cour des premiers rois goths, est administrée par un Alcalde constitiicional nommé par la Couronne, onze adjoints,

Tenientes de Alcalde et vingt-huit RegidoreSj élus par la population. La corporation municipale a droit au titre d'Excellence et chacun de ses membres en particulier, à celui de Seigneurie.

L'Hôtel de Ville, Co^a Comw/orfVz/, d'ordre gothique, occupe l'un des côtés de la place de la Consti- /t/aon faisant face au Palais de laDéputation, d'ordre corinthien.

LesGiHDEs vous énuméreront tous les nombreux établissements de bienfaisance qui abondent ici. Quant à Tinstruction, elle est fort répandue, parce qu'elle n'est pas obligatoire sans doute : je me bornerai à citer l'Université, magnifique établissement tout neuf, admirablement construit^ avec des salles superbes, décorées de peintures fort bonnes. Il aurait peut-être gagné à voir son entrée un peu surélevée car elle est de plain-pied avec la rue.

Je ne vous parle pas des Colonnes romaines de la Calle del Paradiso qui sont le plus ancien monument de Barcelone, perdu aujourd'hui au milieu de constructions modernes, d'escaliers et de chambres humides. Le théâtre du Liceo passe pour le plus vaste du monde : je ne vous en donne pas les dimension exactes mais j'affirme qu'il est plus

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grand que San-Carlo à Naples et que s'il a deux ou trois mètres de moins long que la Scala de Milan, il est assurément plus large. Ajoutez à cela une fort belle décoration, et un éclairage qui ne laisse rien à désirer. Il y a plusieurs autres théâtres, mais on ne parle que de celui-ci. Un cercle existe dans le théâtre même, avec une entrée particulière pour les memhres,comme à Palerme : c'est tout ce qu'il y a de plus confortable, si, en pareille matière on peut se servir de cette expression empruntée aux Anglais.

Le bijou de Barcelone, qui mériterait seul une visite dans cette belle ville, c'est la Cathédrale qui date des premiers siècles de TËglise. Elevée sur les ruines d'un temple païen, elle est de style gothique mélangé de roman, et flanquée de deux tours élancées qui encadrent sa façade sur la place à laquelle elle donne son nom. Un riche banquier vient d'of&ir au Chapitre de construire à ses frais toute la façade qui manquait. L^intérieur est gran" diose ; la nef principale est soutenue par des piliers d'une hardiesse surprenante ; les verrières sont de toute beauté .Le maître-autel est entourrée d'un Coro orné de boiseries délicieusement fouillées : au-dessous une chapelle souterraine renfermant le tombeau

esi au DOIS peim ei. un peu pencne sur uu c on prétend qu'il se trouvait sur un navire e à la bataille de Lépante et qu'il s'inclina ainsi pour éviter un boulet de canon qui l'aurait frappé au cœur. A la voûte de cette dernière chapelle est suspendu le modèle de la galère sur la quelle Don Juan d'Autriche combattit les Turcs.

Le cloître est superbe : on ne se lasse pas d'admirer ses colonnes et les fines sculptures dont elles sont couvertes.

Sonia Maria det Mar, San Pedro de lasPuellas et SanPabh del C«m^o s'imposent aussi à l'attention, chacune d'elles présentant un caractère distinct et toutes trois renfermant des œuvres artistiques et des richesses vraiment dignes de remarque.

La vieille basilique de San Justo y San Pastor, la plus ancienne église de Barcelone, date de la première moitiédu seizième siècle : elle fat reconstruite à cette époque lointaine, sur les ruines de celle dont l'apôtre saint Jacques le Majeur avait, dit-on, posé les fondements.

Il faut visiter encora une église, la Concepcion,

récemment transportée de l'ancienne ville dans la , cité nouvelle ; toutes les pierres en avaient été numérotées.

L'église gothique et le couvent de la Visitacion sont également dignes d'attention.

A la Sainte Famille, on construit une immense basilique dont une partie de la crypte seulement est faite; c'est une œuvre vraiment apostolique, car on a commencé sans un sou et cela coûtera des millions.

Restent enfin les cimetières, et surtout, de l'autre côté de Monjuich, dont le fort peut contenir une garnison de neuf à dix mille hommes, la nouvelle Nécropole, sur la montagne, étagée dans des rocailles : c'est une disposition que l'on ne rencontre pas ailleurs. Ce sont les Capucins de Palerme en plein air.

En voilà assez, j'espère, pour vous donner l'envie de venir à Barcelone.

Avant de quitter cette ville, il faut donner aux voyageurs une indication utile. En Espagne, dans les gares de départ, têtes de lignes, on n'a pas le droit de marquer sa place en y déposant un objet quelconque : il faut l'occuper soi-même, ou la faire occuperpar quelqu'unjusqu'au moment du

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départ : «BEtpement tout autre voyageur a droit de Iftppendre. Ceci a pour but d'empêcher de marquer trop de places dans un compartiment, comme cela se tait un peu partout. En revanche, une fois le train en marche, la place est bien et dûment gardée par un objet quelconque, elle devient la propriété du voyageur et elle est respectée par les nouveaux arrivants comme par les personnes qui se trouvent dans le même compartiment. Je dois ajouter encore que nul n'est admis, par faveur, à aller sur les quais de la gare pour accompagner ou attendre un voyageur. Mais tout le monde peut le faire, sans distinction, en prenant au guichet un Billet de quai, Billete de anden, dont le coût est de vingt-cinq centimes, et dont le produit est versé, moitié dans la caisse de secours des employés de la compagnie et moitié aux œuvres de bienfaisance. Ce billet doit être rendu à la sortie,après le départ ou Tarrivée du train pour lequel il a été pris. Par ce moyen bien simple, on donne à tous les mêmes droits. Ce système devrait être appliqué en France,le pays où Ton parle le plus d'égalité et où Ton aime surtout à se distinguer des autres au moyen d'entrées de faveur, et de facilités qui ne sont pas à la portée de tous.

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Nous partons pour Tarragone en contournant, à peu près dans son entier, la ville de Barcelone : nous laissons le fort de Monjuich à notre gauche et nous traversons lentement la magnifique pliiae qu arrose leLlobregat, oe torrent qui coule au pied du massif du Montserrat et qui fait marcher, à luiseulyun bon tiers des fabriques de la Catalogne, notamment entre Berga et Sellent, en amont du confluent du Cardoner, et entre Martorell et la mer. Des ruines de châteaux forts couronnent les sommets de montagnes arides et on arrive à Martorell. Un pont monumental conduit à cette petite ville de cinq mille habitants d'où l'on peut aller au Montserrat en visitant les grottes de Collbato : ce Pont du Diable est formé d'une grande arche ogivale et,comme le célèbre Pont de Géret dans le département des Pyrénées-Orientales, il est très étroit et de pentes fort raides : un arc de triomphe la coupe par le milieu et une porte crénelée en défend les abords : sa construction est attribuée à Ânnibalet Tarcde triomphe aurait, dit-on, été élevé par lui, à la mémoire d'Amilcar.

Sur cette vieille terre d'Espagne, il faut voyager l'histoire romaine à la main, y rêver des Scipions, puis y vivre avec les Maures qui ont laissé

ici leurs plus splendides chefs-d'œuvre, leur magnifique système, d'irrigation, et la trace ineffaçable, dans le sang et dans les mœurs, d'une occupation de près de huit siècles. De même, les Rois Catholiques, ces héros des deux mondes^ ont profondément gravé, à leur tour, les grandes étapes de leur glorieux passage, dans les annales de l'histoire et sur les monuments.

J'ai dit tout à l'heure que nous marchions lentement. C'est à peine exact car, vingt à vingt-cinq kilomètres à l'heure, est-ce marcher Je sais bien que les Correo5, les express, vont jusqu'à 30 ! Vous voyez d'ici où cela vous conduit ; douze heures de Lyon à Marseille en express, 362 kil. ; et plus de vingt heures de Lyon à Paris en train de voyageurs, 512 kil. Ajoutez à cela qu'il est difficile de ne pas voyager la nuit. Ah ! il y a beaucoup à faire encore pour attirer les touristes en Espagne, mais il faut reconnaître qu'on ne tient pas beaucoup à les voir arriver.

Partout, cependant, on trouve aujourd'hui des hôtels au moins passables et les grandes villes en comptent quelques-uns de bons. Le temps est passé où la Fonda prétendait au rang d'hôtellerie régulière parce qu'on y trouvait le gîte et la

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nourriture. Quant à la Posada^ elle vous abritait^ mais il fallait tout y apporter, comme dans les caravansérails de TOrient. ElMeson était laposada des arrieros^ muletiers, et elle était plus sale que les autres. Et quant à la Venta^ c'était Fauberge des vieux romans espagnols, grande maison composée d une écurie, d'une cuisine et de quelques chambres : comme elle était presque toujours isolée et sur des chemins détournés, on pouvait sans grands efforts d'imagination, au temps jadis, confondre ce dernier abri avec un coupe-gorge. Les chemins de fer ont mis ordre à tout cela et aujourd'hui, il n'y a pas plus de brigands en Espagne qu'en Sicile, ces messieurs s'étant tous retirés dans les grandes villes et quelques-uns d'entre eux occupant même des emplois lucratifs dans certains gouvernements révolutionnaires de notre connaissance.

Mais voici une tour en ruines : la Torre de los Scipiones. La tradition prétend que ce monument renferme les restes des Scipions !

Aussi bien nous arrivons à Tarragone, autrefois l'une des capitales de la domination romaine en Espagne, aujourd'hui chef-lieu de l'une des quatre provinces de l'ancienne Principauté de Catalo-

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gne et le siège d'un archevêché. Les murs, que Ton démolit trop, font encore presque le tour de la ville et trois vieilles portes datent de cette époque reculée. La place de la Constitucion occupe remplacement du vieux cirque romain ; et, du haut de la ville, on voit les restes fort bien conservés d'un magnifique aqueduc datant aussi du temps des Romains.

Il faut s'arrêter à Tarragone pour y admirer sa cathédrale,run des plus beaux monuments de l'art gothique en Espagne,dont la construction remonte à la fin du xi* et au commencement du xii*" siècle. Un immense portail, flanqué de deux piliers massifs, s'ouvre en recul dans la façade : il est entouré de statues en grand nombre et recouvert d^ornements de fer d'un travail exquis. L'intérieur de cette cathédrale est de style roman : quoique un peu écrasé il ne manque pas de majesté, les marbres les plus riches lui donnant un aspect à la fois sévère et imposant : les croisées du transept sont magnifiques; et les vieilles tapisseries, dont les parois et les piliers sont revêtus, n'ont rien d'égal dans les églises d'Espagne que nous avons visitées. Le Coro^ que nous retrouverons partout, est le chœur des chanoines : les stalles sont fort bien

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sculptées,mais cesSillerias gâtent toutes leséglises, qu'elles divisent» par le fait, en trois parties transversales et auxquelles elles enlèvent le coup d'œil imposant des cathédrales de France et d'Allemagne.

Le cloître, qui touche à Téglise, est fort beau, en très bon état, vaste, avec une profusion de colonnes admirablement sculptées.

Le lendemain, nous traversons le Campo de Tarroffona pour aller à Tortosa, ville forte, bien située sur l'Èbre, près de l'embouchure.

C'est là où la mère de Cabrera, Maria Griûo, fut fusillée pendant la première guerre carliste, par ordre du brigadier commandant en chef le Bas- Aragon^ DonAgustin Nogueras, avec l'approbation du capitaine général de rAragon,IegénéralSerrano. Maria Griûo fut mise à mort en représailles, disait-on, des exécutions ordonnées par Cabrera à l'époque où la guerre se faisait sans quartier: Cabrera s'attaquait à des hommes en armes, et les Isabellistes se vengeaient sur une femme ! Comparez.

Un peu avant Yinaroz,nous quittons la Catalogne 6t nous entrons dans le royaume de Valence. La seule ville un peu importante que nous traversons

est Castellon de la Plana, avec sa belle cathédrale et son énorme tour de quarante-six mètres de haut, séparée de TEglise sur laquelle elle semble veiller. Puis vient Mi^rviedro, bâti sur les ruines de l'antique Sagon te — relisez toujours votre histoire romaine — et le Grao,port de Valence, où Ton arrive avant de passer le Turia, autrement dit Guadalaviar, torrent rapide à Tépoque des pluies et sur lequel on a construit trop de ponts. C'est facile, car le lit de la rivière est presque toujours à sec. Le Grao est comme un faubourg de Valence : un tramway y conduit facilement et agr éabl ement .

Quand on a commencé jeune la vie des voyages, cette habitude devient comme une seconde nature et il faut toujours aller, voir, apprendre, revoir, visiter et courir encore ; on ne peut guérir cette maladie,dangereuse seulement pour la bourse, que par ce que Ton appelle une infusion de kilomètres qu'il faut nécessairement absorber de temps à autre. Mais, à force d'avoir vu et d'avoir retenu, le niveau de l'enthousiasme baisse et l'on n'admire plus de commande ou sur les indications de son guide. En vieillissant, est-ce la vue qui baisse? je l'ignore; mais les montagnes semblent moîn$ hautes et les précipices moins profonds. On ne

trouve pas partout, il est vrai, des masses aussi imposantes que les Pyramides d'Egypte; des rochers aussi à pic que ceux de la Styrie, ou du pays des Dolomites ; des colosses comme le Mont-Blanc ; des fleuves comme le Rhin et le Danube ; des vues comme celles de Constantinople, d'Alger ou de Naples. Puis^ l'imagination un peu lassée ne rêve plus comme aux temps dorés de la jeunesse!... Tout cela pour dire que Valence n'est pas pour moi la ville que j'avais imaginée ! Elle est fort intéressante cependant et mérite que Ton s'y arrête .

Ses rues sont étroites et tortueuses ; mais, pendant l'été, on y est abrité des rayons ardents du soleil, et l'été y est long, car à Valence la neige est chose inconnue.

De beaux palais se rencontrent un peu partout et surtout dans la Calle de los Caballeros^ avec leur énorme portail carré, presque aussi large que haut. L'entrée sert de remise aux voitures, un escalier monte aux étages supérieurs. De nouvelles et magnifiques constructions s'élèvent un peu dans tous les quartiers. Il faut citer le palais du marquis de Las Dos Aguas, avec une façade tout en marbre et une vierge magnifique placée sur la porte

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d'entrée principale ; détail singulier : quand le propriétaire est absent, un rideau s'abaisse et cache la statue.

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Les places ne sont pas grandes, mais elles sont nombreuses. Il y a beaucoup à voir dans Valence, à commencer par la cathédrale qui date de 1262. Sa grande tour se nomme ElMiguelete, du nom de la grande cloche baptisée sous le vocable de saint Michel. La tour octogone a quarante-cinq mètres d'élévation et mesure en circonférence l'équivalent de sa hauteur. Il faut gravir ses deux cent quatre marches pour jouir du magnifique panorama de la plaine de Valence. De grandes fenêtres superposées, sont percées dans la coupole : cette disposition est unique dans son genre, je crois. Il faut tout voir dans les chapelles et surtout le trésor, les vieux ornements et les très curieuses affiches.

Saint-Vincent-Ferrier, San Vicente Ferrer, est le patron de Valence ; la maison où il est né existe encore ; les comtes de Robres, dont le brillant baron de Sangarren est aujourd'hui l'aîné, s^honorent de compter parmi leurs illustres ancêtres le saint protecteur de la ville du Cid. Toutes les autres églises méritent d'être visitées ; quelques^ unes sont du style baroque.

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Les portes de la ville sont des monuments impo» sants qui attestent Fancienne splendeur de la vieille cité. C'est par celle de Los Serranos qu'est entré le maréchal Suchet, qui fut fait duc d'Albu* fera. Sur la rive gauche du Turia s'étend la belle promenade de VAlameda où tout Valencien ayant voiture, coupé ou omnibus, ne manque pas de se montrer, de quatre à six heures, surtout le dimanche. Je dis : omnibus^ parce que la moitié au moins des équipages de Valence sont ainsi faits, et à travers les larges vitres du véhicule on voit toutes les familles entassées sur des coussins plus moelleux que ceux des tartanas maudites.

Les couvents sont nombreux ; les établissements de bienfaisance répondent à tous les besoins ; on rencontre peu de pauvres.

J'oubliais la jolie promenade de la Glorieta, près de l'ancienne douane qui est devenue la fabrique de tabacs.

La végétation est superbe dans la Hiierta de Valence. Le riz qui en provient est le meilleur du monde. Les fruits sont beaux mais un peu fades. Les melons et autres légumes de Valence, semés dans les environs de Saragosse, s'y améliorent, et deviennent exquis.

Le système d'irrigation est parfait. On a conservé une vieille coutume qui date des Maures. L'eau étant, avec le soleil, ce qu'il y a de plus précieux dans ce pays, il existe une Junte des Eaux composée de propriétaires de la plaine, nommés par les intéressés. Tous les dimanches^ cette Junte se réunit sous le porche de la cathédrale : on vient plaider devant elle et faire valoir ses réclamations et elle juge immédiatement, sans appel et sans frais. On ne doit jamais entraver, ni même entourer d'un obstacle quelconque, le cours des canaux et on cite à ce sujet, le fait d'un riche banquier qui voulait se clore et avoir de l'eau chez lui. Il fit réunir les matériaux nécessaires ; puis, un soir, il convoqua tous les maçons de Valence. Dans la nuit son mur fut élevé. Le lendemain matin on vit le canal d'irrigation entouré d'un barrage en amont : on se plaignit à la Junte, mais le banquier rappella les termes de la loi qui voulait que l'on eût fait une observation pendant les travaux et que, si rien n'avait été dit, on ne pût les faire détruire. Or ils étaient terminés et on n'avait pas protesté ; il profita du subterfuge.

Le Musée provincial mérite également une visite. Puis on n'a plus qu'à reprendre le chemin de

fer, ce qui offre certaines difficultés. Les omnibus des hôtels, je parle de ceux qui en ont, ne portent les bagages, ni à Taller ni au retour. Il faut abandonner ses colis à des commissionnaires qui les déchargent à la gare. On ne dit pas, cependant, que cet étrange système amène trop d'inconvénients;

Il faut calculer beaucoup, pour ne pas voyager toujours la nuit. Il n'y a pas encore, dans ce pays peu fréquenté par les touristes, de trains combinés peureux.

Nous quittons Valence à deux heures aprèsmidi, en traversant cette plaine magnifique qui produit, comme à Catarroga par exemple et dans les parties irriguées, jusqu'à soixante pour un. La station de Silla qui vient après, touche au lac d'Albuféra qui a une circonférence de près de quarante kilomètres et qui communique avec la mer par un large canal. Quelles chasses, quelles pêches on doit faire là ! Ce lac, ancien duché du maréchal Suchet, produit le revenu d'un capital de plus de dix millions de francs.

On traverse ensuite Alcira, le jardin de la campagne de Valence. Puis vient Carcagente d'où Ton va à Gandia et à Dénia, en traversant une forêt

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de mûriers et d'orangers. Les palmiers sont partout de la plus belle venue et le système d'irrigation est complet.

Jativa est entourée de la même végétation ; la ville semble endormie au pied d'une colline autour de laquelle serpente une vieille muraille et que couronnent les ruines d'une antique forteresse. Nous sommes ici à quatre-vingt-dix mètres d'altitude et la voie gravit, sur un parcours de quarantequatre kilomètres, une forte rampe qui atteint six cent quarante et un mètres à la station de la Encina ou Ton arrive à la nuit close, après avoir vu sur la route, les ruines, imposantes encore, de vieux châteaux, celui de Montesa en particulier, auprès de la station de Mogente. Le manoir de Montesa donna son nom à Fun des quatre grands ordres militaires d'Espagne.

A la Encina, ily aunbufTet assez convenable, mais pas le moindre gîte. Or il faut attendre huit heures, le train express venant de Madrid à Alicante et qui passe à deux heures du matin, ou bien encore le Correo qui n'arrive qu'à sept heures. Douze heures sur une chaise, quand on veut voyager le jour, c'est long ! On nous assura qu'il y avait dans le voisinage une Casa dehuespedes où nous serions très

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bien pour une peseta, c'est-à-dire pour un franc, et Ton nous y conduisit avec une lanterne. Nous nous arrêtons à la porte d'une petite maison dans laquelle deux ou trois personnes soupaient ; deux autres se chauffaient. Une femme se leva, alluma une lampe et, sans mot dire, nous précéda sur un petit escalier qui donnait accès au seul étage dont se composait la maison ; elle poussa une porte, déposa la lumière et redescendit. La chambre avait dix mètres carrés, deux lits, une table ; pas de fenêtre, mais un volet; une porte, mais pas de serrure. Et voilà!

Le lendemain matin nous reprenions le train, en bénissant le ciel de l'heureuse inspiration qui nous avait fait coucher à la Encina,car la route qui descend à Alicante est vraiment très pittoresque . Le sol, crevassé de profondes ravines et parfois hérissé d'énormes rochers, est cependant de la plus grande fertilité; à droite et à gauche, tantôt près, tantôt loin, des villes, des villages penchés sur les sommets des collines qui sont presque des montagnes, ou couchés sur leurs flancs, comme à l'abri d'une forteresse.

Yoici Caudete, à une lieue de la station qui porte son nom; puis Villena, où se trouve l'embranchement, el empalme^ d'Alcoy, et dont le grand Châ-

teau, dominant le Cerro de San-Cristobal^ attire l'attention par son importance et sa situation : un autre château, couronnant dans le lointain un véritable cône, semble défier encore, comme il le faisait autrefois, son rival de Villena. Partout des forteresses maures ou les ruines de quelque alcazar. La ville de Sax vient après : on la dirait bâtie sur le cou d'un éléphant, tant le rocher qui la domine rappelle la tête de ce pachyderme; ensuite c'est Pétrel, qui n'a de commun que le nom, avec l'oiseau des tempêtes. Nous passons à Elda, située au pied d'une montagne de roche avive arête, dans une huerta ravissante et dont les fruits, d'une abondance extraordinaire, sont aussi renommés de nos jours que l'étaient du temps des Maures les simples d'où ils tiraient les sucs les plus bienfaisants. Voilà des monts couverts de sparte, cette plante d'un si grand usage en Espagne surtout ; et,dans la plaine, de belles vignes donnant d'excellents produits : nous sommes à Monovar; vient ensuite Novelda dont les eaux thermales ne manquent pas d'efficacité ; nous courons sous des bois de palmiers et d'orangers, et nous arrivons à Alicante.

Alicante est peuplée de 35.000 habitants: son port est assez fréquenté bien que la rade soit par

trop découverte, et l'exportation du sparte constitue aujourd'hui son principal commerce ; il est venu s'ajouter au chargement des vins et au débarquement des charbons anglais destinés à l'usage des chemins de fer de tout le réseau de Test et du centre de l'Espagne, ainsi qu'à la consommation de Madrid. La ville s'étend au pied d'une montagne rocheuse qui ressemble quelque peu à celle qui abrite Cette : il n'y a pas, du reste, d'autre comparaison à établir entre l'aspect propre et riant d'Alicante et celui de Cette qui n'est ni l'un ni l'autre. La montagne est couronnée par une citadelle, Santa Barbara^ovL en septembre 1875, après la capitulation de la Seo d'Urgel, que la garnison carliste privée d'eau ne pouvait plus défendre, le gouvernement alphonsiste se donna la ridicule satisfaction et ne recula pas devant l'odieuse mesure d'enfermer et de retenir comme prisonnier de guerre le princeévêque d'Urgel, Monseigneur Caixal. Une autre forteresse, San Fernando^ couronne au loin le mont Tosal. Les rues sont bien percées : il y a de jolies promenades, des alamedas dont la plus belle sera certainement, quand ses palmiers auront grandi, celle qui longe le port, comme le boulevard de la Croisette, à Cannes. Deux églises, San Nicolas et

mais nous ne nous doutions guère qu'il y avait deux gares différentes, dans Tune desquelles — celle de Madrid — nous avions laissé tous nos bagages en dépôt, alors que nous devions partir par l'autre — celle de Murcie. — Je dis cela pour éviter à ceux qui me suivront^ le désagrément de ma surprise.

Nous partons enfin et nous traversons, de jour encore, la station d'Elche. C'est la plus belle et la plus curieuse qui soit en Europe, assurément. Imaginez-vous une de ces splendides forêts des bords du Nil à travers laquelle on aurait fait passer la voie ferrée. C'est Elche! Elche, Vlllice des Romains, renferme 20.000 habitants ; elle est coupée en deux par une grande crevasse au fond de la« quelle coule avec fracas le Vinalopo, quand les irrigations cpi'il alimente lui ont laissé un peu d'eau : on franchit le ravin sur un pont magnifique. Son aspect est tout à fait mauresque : il ne manque que quelques minarets pour que la ressemblance soit complète avec l'une des villes des Etats barbaresques. La ville est entourée d'une épaisse forêt de palmiers qui s'étend jusqu'à la mer : l'exploitation de cette forêt constitue la richesse du pays \ c'est du reste ici où se fait, de la manière la plus parfaite que je connaisse^ la fécondation artifi^

cielle de ces arbres, que les Maures pratiquaient déjà et que les Espagnols ont appris d'eux. Les palmes blanchies, après être restées quelque temps entourées de liens, sont expédiés dans toute FEspagne et même en Italie, pour le Dimanche des Rameaux; les dattes vont en Angleterre où ce fruit est très estimé.

Partout, sur la route, on plante des palmiers mêlés à d'immenses champs d'orangers nouveaux et de grenadiers qui remplacent peu à peu les oliviers, moins productifs. I^es amateurs de couleur orientale devraient passer un jour au moins à Elche.

Nous sommes à Orihuela ; il fait nuit : je n'en dirai rien puisque nous y reviendrons de Murcie, en traversant cette plaine magnifique, la mieux cultivée de toute TEspagne et qui mérite seule le nom de Huerta^ c'est-à-dire de jardin, qu'on lui donne avec tant de raison. C'est le Segura qui arrose ces soixante ou quatre-vingt mille hectares : il vient des Sierras de Segura, haute chaîne de montagne et n'a pas suffi seul à inonder dernièrementtout cebeau pays. Il a fallu une trombe marine, qui a transporté sur les montagnes des masses considérables d'eau, pour couvrir de deux à quatre mètres cette plaine immense de soixante kilométrée

de longueur sur quinze de largeur au moins. Il n'y a pas de jardin, en France, Je le répète, cultivé comme ce pays.

Les irrigations, créées par les Maures, ont été soigneusement conservées jusqu'à nos jours et c'est par carrés de deux ou trois mètres que les canaux viennent arroser le sol ; aussi on y fait jusqu'à quatre récoltes par an et on y a tout ce que l'on peut désirer.

La^w^r^«deMurcie est la chose la plus curieuse que Ton puisse voir au monde.

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