CHAPITRE II
Murcie. — La messe des Canaris. — Fuen-Santa. — Coutumes pieuses. — Les Serenos, — Les mariages. — Do Murcie à Carthagène. — La station de Riquelme et le marquis de Corbera.— Carthagène. — De Murcie à Chinchilla. — Alcazar de San Juan. — Argamasilla de Alba, patrie de Don Quichotte. — Cervantes. — Valdepefias. — La Sierra Morena. — Cordbue. — La Mosquée.
Murcie! Nous y retrouvons M. C, propriétaire d'une grande et importante filature de soie, qui nous a servi de guide pendant tout notre séjour et grâce auquel nous avons visité tout et bien. On ne peut plus agréable pendant les mois d'hiver, le climat de Murcie est torride en été, aussi les rues un peu larges sont-elles couvertes de toiles comme à Constantine et dans certaines villes d'Orient.
La cathédrale à elle seule, vaudrait le voyage de Murcie. Le couronnement de son portail admirablement ouvragé, est tellement élevé qu'il cache en entier le monument et l'on prête à un roi
d'Espagne ce mot : € Où donc eslTéglise qui a une si belle porte? » Elle est là cependant, avec sa Portada de los Apostoles et sa Puerta de las Lagrimas^ ses nefs gothiques et son Coro merveilleux. On y voit un magnifique tombeau dans lequel sont déposés le cœur et les entrailles du roi de Castille Alphonse le Sage, et d'autres à la suite, qui contiennent les ossements de saint Fulgenee et de sainte Florentine. La Sacristia May or, la Capilla de San José, la Capilla de los Vêlez qï la Capilla del Sagrario, renferment des richesses de peinture et de sculpture qu'on ne se lasse pas de contempler. On voit encore dans cette église le tombeau de Don Pedro Faxardo avec Tépitaphe suivante :
Cristiano caballero, habil politico. ésimio escritoi\ nacido en Aljeçarez lo 6 Mayo 1584, muerto ea Madrid lo 24 Agosto 1648.
La tour, qui a près de 1 50 mètres de hauteur et qui est formée de plusieurs tronçons de plus en plus étroits à mesure qu'ils s'élèvent, comme la Lanteima de Gènes, ou mieux encore comme les tubes d'une longue vue marine, fui érigée vers le milieu du xvi* siècle, par les soins du Cardinal Bondateo de Langa. On y monte sans la moindre fatigue, par des marches commodes : la vue que
Ton découvre du sommet ne saurait être trop vantée. Si vous le voulez bien, c'est du haut de ce splendide belvédère que nous visiterons la ville.
Voici d'abord le Palais de TEvêque de Murcie et de Carthagène, formant un des côtés de la place semi-triangulaire qui s'étend devant Tentrée principale de la cathédrale. C'est un bel édifice dont l'escalier surtout est une véritable œuvre d'art.
Du côté opposé, un théâtre moderne, assez vaste et bien décoré.
Regardez les clochers des nombreuses églises et couvents de la ville, San Fulgencio, San hi- 4orOy San Leandro^ l'Hôpital de San Juan de Bios ; l'église del Carmen au bout du Paseo de la Florida B lança ^ la promenade d'été des Murciens qui vont chercher, pendant l'hiver, du soleil au Mahcon^ sur la digue qui, en 1879, a empêché Murcie d'être enlevée par le Segura qui dévasta toutes les campagnes. C'est dans cette église que le jour de la fête de l'Ascension, on dit la messe des Canaris. Tout ce qui possède, à Murcie, un oiseau de cette espèce, l'apporte, dans de jolies cages dorées ; et ces maîtres chanteurs, excités par le bruit des orgues, font un sabbat dont rien n'approche. On en lâche quelques-uns dans l'église, puis ils reçoivent
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la bénédiction et toutes les cages repartent ensemble. Voici le fait, asseai inconnu je crois : si jamais vous passez ici à votre tour, vous tâcherez de connaître Torigine de cette coutume.
Vous voyez ce couvent adossé à la montagne, au sud de la ville : c'est le célèbre sanctuaire de Ftien Santa^ la Fontaine Sainte.
Malgré l'admirable système d'irrigation qui rend si productive cette plaine sans pareille, il arrive parfois des sécheresses terribles et on a grand besoin de la pluie. Le conseil municipal de Murcie se réunit alors, prend une délibération et envoie chercher la Sainte Vierge de Fuen Santa que l'on incar^ cère dans la cathédrale de Murcie jusqu'à ce que vienne la pluie tant désirée. Aux premières gouttes, tous les habitants de la plaine, cent mille âmes au moins, arrivent en ville : on reconduit processionnellèment la statue dans son sanctuaire ; puis tout le monde danse devant l'église, comme David devant l'arche.
Puisque nous en sommes aux processions, un mot de celles de la Fête-Dieu, qui sont superbes. On y porte, entre autres objets de piété, des groupes énormes, en bois sculpté, représentant toutes les scènes de la Passion en sujets de grandeur natu-
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relie. On peut les voir et les admirer dans une petite chapelle de Murcie, la Eremita de Jésus*
Autre pieuse coutume, mais qui n'est pas uniquement particulière à cette contrée. Quand on porte le bon Dieu à un malade, un homme pré* cède en faisant entendre une petite cloche. A ce son, tout le monde s'arrête : on se met à genoux, puis on suit le cortège qui va toujours grandissant. On m'a cité les faits suivants : dans une filature on entend la cloche, tout travail cesse, l'atelier tout entier tombe à genoux, puis se relève et se remet à l'ouvrage. On passait une revue, la musique jouait pendant le défilé, le général commande : Genou terre ; la musique joue l'hymne royal ; le saint Sacrement passe et la revue continue. Voici quelque chose de plus fort : au théâtre, le traître reçoit un coup de poignard : il tombe mort !.. La cloche se fait entendre : tout le monde se lève, les acteurs, y compris le mort, se mettent à genoux ; puis le mort remeurt et la représentation continue.
Voici encore une scène religieuse des plus caractérisées, dans la nuit du samedi au dimanche . une corporation de pénitents parcourt la ville en «hantant et en réclamant des prières pour les
âmes du purgatoire ettout le monde de répondre 9? cette pieuse invitation.
- A ce propos, vous ne connaissez pas, j'en suis sûr, Torigine ou Tétymologie du nom de Serenos que Ton donne en Espagne, à tous les veilleurs de nuit. De dix heures du soir à six heures du matin, ils se promènent et veillent sur le repos des habitants ; ils préviennent les intéressés et le service des pompes, en cas d'incendie ; ils vont chercher le médecin ou la sage-femme; ils vous réveillent, si vous les en chargez, en venantfrapper à votre porte et ils vous accompagnent au besoin, à la gare. Mais surtout, comme en Suisse par exemple, ils crient les heures et disent le temps qu'il fait. Ils commencent par une invocation à la sainte Vierge, Ave Maria Purisima ! Puis ils disent Theure qui vient de sonner et,ils ajoutent presque invariablement : Sereno^ puisqu'il fait toujours beau dans ce bienheureux pays : d'où le'nom de Sereno qui leur est resté. Je dois ajouter, pour être dans la vérité absolue, que vous avons eu de la pluie ou des nuages pendant deux jours, à Murcie, et qu'au lieu: de Sereno^ j'ai entendu le mot: Afa/o, après l'indication de l'heure. Ici, comme dans toute l'Espagne du reste, la coutume veut que les parents ne s'occupent qu'in-
directement du mariage de leurs enfants : c'est à ces derniers qu'est laissé généralement le choix qui doit assurer leur bonheur. Il n'y a pas de salons^ pas de réunions privées ; mais il y a la promenade où Ton se voit, le théâtre où Ton se lorgne et où on se visite, et les miradoresj balcons vitrés ; où Ton se parle à travers les grilles. Le jeune homme est dans la rue, la jeune fille à sa fenêtre où il manque toujours un carreau, et on tâche de s'as« surer ainsi de ses sentiments réciproques. Quand on se croit suffisamment fixé de part et d'autre, le prétendant peut obtenir l'entrée de lamaison ; mais, de même que toutes les conversations de la rue ne tirent à aucune conséquence, la chose devient grave lorsque l'on a été reçu dans la maison, et c'est alors une ofïense que de ne pas conclure. Il arrive parfois, cependant, que non seulement on n'est pas reçu, mais qu'un refus catégorique est prononcé par les parents. Alors la scène change ; et, .avec la complicité obligatoire de la demoiselle, on l'enlève simplement un beau soir, et on la conduit. . . Où Ta conduit-on? Allons, vous ne trouveriez pas. On la conduit chez l'alcalde, à l'honneur duquel jon confie la Dulcinée. Trois jours aprèîs, on fait dire à la famille que la demoiselle va épouser Thi-
(lalgo en question; et... la famille donne son consentement. Ceci remplace les actes soi-disant respectueux, avec moins de papier timbré et plus de couleur locale.
Mais en voici assez sur Murcie, je crois : descendons de notre observatoire et prenons le chemin de fer qui nous conduira à Carthagène.
Le chemin de fer, en quittant Murcie, décrit *à gauche une immense courbe, dont la ville reste le centre. Le nom de la première station rappelle les Maures d'Espagne : Beniajan est situé au milieu d'un immense jardin d'orangers ; et, puisque j'y pense, que je vous cite un proverbe à propos de ces fruits merveilleux : Le matin, r orange est cTor ; à midi elle est chargent ; et le soir elle est de plomb. Consultez votre estomac, pour vérifier la justesse du proverbe.
A la Casa-Blanca nous sommes à la limite de la Huerta, c'est-à-dire que les terres ne sont plus arrosées et que Taspect du pays change subitement. Plus de culture, c'est un chaos de roches grises : la voie s'élève péniblement jusqu'à San Pedro où une échancrure permet le passage du faite de ces sites désolés ; de l'autre côté, on entre dans une immense campagne qui s'étend jusqu'à la mer.
La station de Kiquelme a cela de particulier qu'elle forme un cul>âe-sac à deux cents mètres environ de la ligne sur laquelle il faut revenir machine en arrière, pour reprendre la voie de Carthagène. Il n'y a au milieu de ces champs déserts, qu'une maison, qui aurait pu être construite également à Tendroit où la ligne bifurque, mais cette station est placée sur les propriétés du marquis de Corbera, un enfant de Murcie qui fui ministre des travaux publics du gouvernement de la reine Isabelle dans ce long ministère qui dura... six ans, sous la présidence deDonLéopoldo 0' Donnell.
Le marquis de Corbera fit refaire, ou pour mieux dire^ fit faire toutes les routes de sa province, qui étaient dans un état par trop primitif; et on a voulu éterniser la mémoire de ce bienfait en favorisant ainsi ses intérêts, sans tenir aucun compte de ceux du public. Seulement, Je lésais et vous aussi, tandis que tous les autres voyageurs pestent et n'y comprennent rien.
Après la station de Basilicas on aperçoit, sur la gauche un lac immense, sorte d'Albuféra, séparé de la mer par une langue de sable de cinq cents mètres de largeur environ. C'est la MarMenor, de plus de quinze kilomètres de long sur près de huit
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de large, qu'entourent des villas, des jardins et des bois d'orangers. Elle fournit un excellent poisson, à chair très blanche, que Ton nomme VEmperador, Au delà des stations de Pacheco et de La Palma, des nopals, des aloès, quelques champs de vignes et la station de Carthagène qui est située à gauche de la ville, au pied des remparts.
Fondée par les Carthaginois, qui avaient trouvé là, le plus beau port naturel de l'Espagne après celui de Vigo, la ville est défendue par un château dont Tenceinte est flanquée de solides bastions. C'est l'un des trois grands arsenaux maritimes de l'Espagne et ses installations sont à la hauteur de tous les progrès modernes dans Tart des constructions navales. Des quais magnifiques, des bassins à flot, des casernes, des hôpitaux, des ateliers divers, une école de mousses, rien ne manque : tout cela est bien aménagé, bien outillé ; est-ce aussi bien administré ?
Voyez le vieil Alcazar d'Alphonse Le Sage ; la Cathédrale où l'on remarque la chapelle des ducs de Veraguas ; TEglise de Santa Maria de Gracia, et la Plaza de la Merced. Songez que vous n'êtes qu'à huit heures d'Oran par bateau à vapeur et que c'est ici la véritable étape des communications rapides entre la France et l'Algérie. Les mines qui
abondent dans toute la province, sont appelées à un grand avenir industriel. Pour le moment on n'exploite encore que les résidus des fouilles faites par les Carthaginois et les Romains, les scories que Ton trouve surtout dans les décombres, las escombreras.
Après avoir visité ensuite l'Arsenal et le Parc d'artillerie, il ne reste plus rien à voir dans cette ville qui ressemble à tous les petits ports de la Méditerranée ; rues tortueuses, pas très propres. Il faut remarquer cependant le carrefour des Quatre^ Saints : quatre maisons avec quatre statues représentant les saints protecteurs de la ville.
Nous regagnons Murcie, d'où nous prenons le chemin de Madrid. Nous laissons à droite, au milieu de la plaine, la masse imposante du Monte Agudo ; nous traversons la Huer ta splendide, en saluant, à droite, Tancien couvent des Hyéronimites que Ton a donné aux Jésuites et où ils ont établi un noviciat. La voie s'élève rapidement, en suivant le cours du Segura. On traverse successivement A Icantarilla, Cotillas, Alguazas, Lorqui et on laisse, à cinq kilomètres sur la gauche, Archena, l'établissement de bains le plus important et le plus fréquenté de toute l'Espagne. Imaginez- vous, si vous le pouvez,
Vichy ou Aix avec une centaine de logements non meublés,dans lesquels vous vous installez en apportant vos meubles, votre batterie de cuisine, etc., tout ce que vous pouvez désirer. Ni hôtelSy ni table d'hôte, ni café, ni lieu de réunion,rien. Aussi la saison n'y dure-t-elle que dix jours. Ce sont des bains de malades : les bien portants en sont bannis.
Nous arrivons à Cieza, toujours dans la vallée du Segura qui entoure cette ville, située à près de trois cents mètres d'altitude, en attendant d'arriver à Hellin qui a également dix mille habitants, à plus de cinq cents mètres de hauteur. Le passage le plus élevé de la ligne est à huit cent soixante mètres ; à Chinchilla, à peine un peu plus bas, on change de train pour prendre celui d'Alicante à Madrid.
Je ne vous parle ni d'Albacete, ni de la Roda où l'on fait flotter les bois de sapins des montagnes de Cuenca. Impossible de voir, près de Campo de Criptana, les vingt-cinq moulins qui couronnent la Sierra de los MolinoSy et que l'on dit être ceux-là mêmes contre lesquels Don Quichotte s'escrima. Le Toboso est à trente-deux kilomètres au nord d'Alcazar de San Juan où, à une heure du matin, nous devons encore changer de train, quittant celui
d'Alicante à Madrid pour prendre celui de Madrid à Se ville. Ici nous ne sommes plus qu'à six cent quarante et quelques mètres d'altitude.
La première station, sur la route de Cordoue,est Argamasilla de Alba. On voit dans le lointain, ce village où Cervantes fit vivre et mourir le célèbre héros de son livre inimitable (1) : Don Quichotte de la Manche. C'est là du reste que Cervantes fut luimême incarcéré par l'alcalde du lieu, pour s'être querellé avec quelques-uns de ses administrés ; et c'est là qu'il commença à écrire sa merveilleuse satire. 11 y a quelques années, le directeur d'un des plus grands établissements typographiques de Madrid, M. Rivadeneyra, y transporta son matériel pour faire imprimer la vie du modèle des chevaliers errants dans le village même où Cervantes l'avait fait naître : l'idée était originale et l'édition d'Arga-
1. Le livre de Cervantes : Don Quichotte^ a été édité, depuis 1605 jusqu'en 1889 ;
En espagnol 542 fois. | En polonais 8 fois
anglais 208 — roumain 7
français 196
italien 96
portugais .... 82
allemand .... 70 —
suédois 15 —
tioUandais .... 10 —
russie 10 —
serbe 8 —
latin 1
Cervantes est mort à Madrid le 23 avril 1618.
danois 6
hongrois 6
grec 4
tchèque ..... 2
catalan 2
basque 2
Ha de Alba est certainement la meilleure que lagoe possède, du chef-d'œuvre de la littéraespagnole, connu du monde entier.
Manzanarës, nouveau changement de train pour >rtugal : on aperçoit déjà les premières cimes Sim-aAfor«naquis'élèvent au-dessus de Ciudad . Puis vient Yaldepeûas, à sept cents mètres itude, renommé pour ses vins : on prétend que vignes ont été apportées de la Bourgogne me celles de Wosslan, près de Vienne. Nous mes ici sur les hauts plateaux de la Manche, et oint culminant de la ligne, à Âlmuradiel, ne 8se passept cent quatre-vingt-dix-huit mètres, ■ descendre ensuite rapidement jusqu'au tiuauivir. Cordoueestàcent quatorze mètres. Nous ïrsons, de nuit malheureusement, le délité de lellaperros avec ses tunnels et ses ponts en fer ; ipeluy d'où un embranchement conduit àJaen.
ierra Morena se dresse à droite ; on dépasse la ta de Alcoléa où la victoire du maréchal Sersur le maréchal marquis de Novaliches, le lier, insurgé contre le gouvernement de Do9a le, et le second, le défendant, eut pour conséce, la déchéance de cette souveraine intronisée a Révolution à l'âge de trois ans et renversée
trente-cinq ans plus tard par la même Révolution.
Nous voici à Cordoue. Mais, avant d'entrer dans la vieille cité arabe, un mot de cette fameuse Sierra puisque j'en ai prononcé le nom, et que nous n'aurons pas à la traverser comme on devait le faire jadis, pour aller de Cordoue à Séville. Ce mot, je l'emprunte au Voyage en Espagne du marquis de Custine, où je l'avais trouvé, il y a de longues années, à l'époque où je songeais déjà à visiter TEspagne : voyage toujours ajourné parce que j'estimais que la Péninsule était trop près de nous, que j'aurais toujours le temps d'y aller et cent autres mauvaises raisons qui vous font retourner sans cesse là où on est toujours allé, où l'on se considère presque comme chez soi, c'est-à-dire en Suisse, en Allemagne, en Italie surtout où l'on trouve, comme ici, le soleil, un admirable climat et, en plus grand nombre encore, des figures de connaissance et des amis, partout où l'on s'arrête.
Mais laissons parler l'auteur du Voyage en Espagne. D'abord, en quittant Cordoue : « Le pays « que l'on traverse fait partie de ce que Ton appelle < la Campine. Nulle terre n'a été tant arrosée du « sang des Maures et des Chrétiens. C'est là qu'ont « eu lieu les combats les plus acharnés entre les
« deux religions. La nature semble se souvenir « encore de cette lutte : elle est âpre et sauvage ; « des plaines desséchées, où la terre blanche res- « semble à du sel, ne sont coupées que par des « côtes arides. »
Voilà pour la campagne, entrons maintenant dans la Sien^a Morena, avec Fillustre voyageur : « Par son nom seul elle occupe la pensée de tout « étranger dès son entrée en Espagne. Cervantes^ « et les poètes arabes Font rendue célèbre... Les « Espagnols rappellent la Sierra par excellence.. ► <( Sa position entre la Manche, TEstramadure, la « Nouvelle-Castille et TAndalousie dont elle est ^ pour ainsi dire le rempart, les descriptions des^ « écrivains, les guerriers célèbres et jusqu'aux « héros imaginaires des romanciers, tout prête à « la Sierra Morena un intérêt que nul voyageur « ne peut s'empêcher de partager.. Son nom « vient de la quantité de plantes et d'arbustes tou- « jours verts dont les rochers de cette chaîne « sont revêtus. Elle fut défrichée et colonisée par « le fameux Don Pablo Elavides. si connu en « France, depuis ses malheurs, sous le nom de « comte de Pilos. »
Puisque nous parlons de la Sierra Morena avant d'arriver à Cordoue, n'oublions pas les Ermites qui rhabitent. Il y aune fort belle excursion à faire, de cette ville jusqu'au couvent de ce nom qui domine toute la plaine et le cours du Guadalquivir. Comme à la grande Chartreuse, la permission, délivrée par l'évêque pour visiter le couvent, n'est pas valable pour les dames. Indépendamment du grand monastère, on voit une multitude de petits c^^mo^ blanc» où habitent également des solitaires. Ceux-ci ne donnent jamais plus de deux heures de suite et, comme ils passent une grande partie de la nuit à veiller et à prier, ils se reposent aussi pendant le jour. Ils mènent une vie contemplative qui est exactement réglée sur celle des solitaires de la Thébaïde... Ils ont pris pour modèles les anciens ermites ; ils font pénitence mais ne prononcent pas de vœux. Ils ne vivent que de fruits et de légumes cuits à l'eau.
Pour jouir d'un beau panorama, il faut monter jusqu'à la pierre en forme de siège, que l'on appelle la Silla del Obispo, le fauteuil de l'évêque.
Mais il est plus que temps d'entrer à Cordoue, après un long voyage de dix-neuf heures et deux changements de train pendant la nuit.
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Assise sur la rive droite du Guadalquivir et peuplée aujourd'hui de 50.000 habitants tout au plus, cette ville, déchue de ses grandeurs passées, n'en est pas moins un charmant séjour, aussi bien à cause de la douceur de son climat pendant l'hiver, le printemps et l'automne, qu'en raison de ses délicieux environs. Cordoue fut la patrie de Lucain, des deux Sénèque dont on montre encore la maison, que Ton doit regarder avec les yeux de la foi ; d'Averroès, d'Avicenne et de beaucoup de savants arabes. Cicéron parle de plusieurs poètes natifs de' Corduba^ entre autres Sextilius Henna. Plus tard, ce fut à Cordoue que se fonda cette fameuse société de médecins qui firent faire un si grand pas aux sciences, en Europe. Ces savants, que Ton appelait philosophes ou astrologues, ont composé le recueil connu sous le nom de Œuvres (TAnicone, parce qu'il lui fut dédié.
Ici j'ouvre une parenthèse puisque je viens de parler d'astrologues. Il faut remarquer le singulier éclat des étoiles dans un ciel sans Lune. Chez nous, elles étincellent comme des diamants : en Espagne elles brillent comme des saphirs; leur éclat est absolument bleu : l'œil devine l'espace entre les étoiles et la voûte céleste.
Sous la domination des Maures, Gordoue était la ville sainte, la Médine des Arabes occidentauTC , consacrée à la vénération des musulmans par le grand nom et par les cendres des quatre Abdhérame. Des flots de pèlerins remplissaient sa mosquée, monument unique dans le monde : il en venait de toutes les contrées de r.Afrique situées en deçà de FAtlas, car ce pèlerinage était aussi méritoire que celui de la Mecque. Cela dura jusqu'en 1236, année de la prise de la ville par les Chrétiens.
Les vieilles murailles, qui datent du temps des grands khalifes, sont encore debout : elles présentent un aspect imposant avec leurs lourdes portes et leurs grosses tours. Quand on arrivait à Cordoue en malle-poste ou en diligence, on passait sur le Vieux Pont, El Puente Viejo^ défendu du c6té de la campagne par le bastion de La Cairahola^ et du côté de la ville par la porte dorique, la Puer ta del Puente Fee/o; et, aussitôt après avoir franchi cette porte, on se trouvait au milieu d'un groupe de monuments qui se disputaient l'attention, ou pourmieuxdire Tadmiration du voyageur. C'étaient, d'abord une antique forteresse surchargée d'ornements, El Triunfo^ portant sur son faîte une colonne qui sert de piédestal à la statue de saint
Raphaël, patron de Cordoue; puis, la vieille église de San Pelago; le palais épiscopal; les deux Alcazars et leurs jardins, délices des rois maures, comme a dit un poète, à moins que cette emphatique expression ne s'applique, ce qui me paraît plus probable, à ceux de TAlcazar de Séville; enfin, la mosquée des Maures, devenue la cathédrale des Chrétiens.
On vient aujourd'hui, de la gare du chemin de fer située extra muros^ par le Paseo de la Victorùf et la Puer ta de Galtegos, ce qui oblige le voyageur à se faire cahoter, dans un omnibus jaune serin, sur un pavé détestable, à travers des rues étroites et tortueuses, pour gagner la Fonda Suiza très convenablement installée au centre de la ville.
Gardons-nous de commencer notre tournée par la mosquée. Croyez-moi, une fois qu'on Ta vue on y revient toujours : on n'en peut plus sortir.
Nous irons donc visiter d'abord quelques églises, notamment Santa Marina^ le plus ancien monument gothique de Cordoue ; Los Martires, où les cendres du célèbre historiographe de Philippe II, le chanoine Ambroise Morales, auteur de pieux écrits et de savantes chroniques, reposaient avant d'être transportées dans La Colegiata de San Hipo-
lito, qui renferme aussi les tombeaux du roi Ferdinand IV et de son fils, le roi Alphonse XI, le héros d' Algeciras et de Tarifa ; San Pedro El Real où l'on admire l'une des meilleures œuvres du ciseau d'Alonzo Cano ; un Ecce Homo, saisissant d'expression. Nous verrons le palais épiscopal , avec ses ornementations très riches, quoique parfois de mauvais goût^ sa remarquable Bibliothèque, sa salle d'audience renfermant les portraits de tous les prélats qui se sont succédé sur le siège de Cordoue, et ses jardins complantés de gigantesques citronniers. Et nous verrons aussi la Piierta de la Mal Muerta à la tour octogone ; le Paseo de la Victoria et le Paseo del Gran Capitan aux allées d'orangers et de palmiers ; la Calle de la Feria où sont installés les plus beaux magasins ; les vieux palais de Don Juan Conde, du marquis de Villaseca et du comte de Aguilar, ainsi que les restes de quelques-uns des trente-cinq couvents que la piété des chrétiens avait fondés dans Tintérieur de la ville, pour la purifier de l'occupation sept fois centenaire des fanatiques musulmans.
J'ai oublié de parler du casino de Murcie qui est fort beau ; mais celui de Cordoue passe pour un des plus vastes et des mieux aménagés de toute TEspa-
gne. Dans ces pays où la vie est tout extérieure, où Ton ne reçoit pas, il faut cependant se voir et se réunir. Tout le monde se retrouve au Casino, après la promenade, et c'est là où ont lieu tous les bals, toutes les réunions. Les abonnés peuvent y manger ; il y a un café, des salles de lecture et de billard. L'air circule partout : il n'y a ni portes ni fenêtres ; et pendant Tété, on y passe presque toute la nuit. Les femmes y sont admises : c'est le grand salon de la ville. Ici, il y a deux vastes Patios y et deux étaggs, surmontés d'un belvédère d'où la vue s'étend sur les environs.
Voilàtout Cordoue ou à peu près. Tout Cordoue, moins ce qu'il faut venir voir à Cordoue : la Mezquita, comme on la nomme, la merveille des merveilles, la Mosquée, transformée en cathédrale. La religion catholique a sauvé ce monument splendide en le baptisant et a fait ici pour l'islamisme ce qu'elle avait fait à Rome, pour le panthéisme. Avant de devenir église, la Mosquée était déjà rhéritière de deux temples, celui de Janus sous les Romains et une cathédrale chrétienne sous les rois goths.
Le grand Abdérame avait voulu faire de cette Mosquée le plus magnifique temple de l'islamisme,
après celui de la Mecque, et il y a réussi. Avant de pénétrer dans Tintérieur, voyons l'espace que recouvre le monument. J'ai compté, dans Tintérieur, cent trente-quatre mètres d'un côté sur cent quatorze mètres de Vautre, ce qui représente un hectare cinquante ares trente-quatre centiares. M. Germond de Lavigne lui donne cent soixantesept mètres en longueur sur cent dix-neuf en largeur, soit un hectare quatre-vingt-dix-huit ares soixante-treize centiares. Le marquis de Gustine, plus généreux, lui attribue six cent vingt pieds de long sur quatre cent cinquante de large, soit trois hectares quatre-vingts centiares, mais je suppose qu'il compte dans cet espace, le cloître, si on peut appeler ainsi le vaste espace qui est à côté de la Mosquée, complanté d'orangers et également entouré de la même muraille crénelée. Les murs, qui ont dix mètres de haut, sont soutenus par une quarantaine de piliers. Dans les espaces qui s'étendent d'un pilier à Tautre, sont percées dix-neuf portes ayant, adroite et à gauche, des fenêtres à doubles arceaux.
Quand on entre dans cette merveille d'architecture, par la cour des Orangers, on reste véritablement frappé d'admiration et je me suis cru transporté
dans la mosquée des Mille Colonnes, au Caire, c'est-à-dire dans une forêt sculptée. Figurez-vous dix-neuf allées en longueur, mesurant les unes huit, mètres et les autres sept mètres de largeur, et trente-trois allées transversales, plus étroites, formées par des colonnes d'une pièce, au nombre de près de onze cents ; mille quatre-vingt-seize pour en donner le chifire exact ; puis, au dessus, deux rangées d'arcs superposés qui soutiennent la voûte à environ quatorze mètres de hauteur, et vous me direz si l'œil ne doit pas se perdre dans ce magnifique fouillis de marbre, de jaspe, de porphyre et d*arabesques, auquel la demi-obscurité résultant de l'enchevêtrement des piliers^ qui ne dépassent guère trois mètres de hauteur, et deux étages d'arcades entrecroisées, ajoute un charme indes- <îriptible et de mystérieuses profondeurs. Les colonnes sont loin d'être pareilles de forme et d'ornementation : elles furent apportées ici, de bien loin, par les soins d'Abdhérame, à la recherche de tout ce qui pouvait rehausser la beauté de la merveilleuse mosquée : il en était venu de la Tarragonaise en Espagne , de la Narbonaise en France, de l'Italie, de la Grèce, et même de Constantinople car l'empereur latin, Léon Y rArménien,en envoya.
dit-on, cent quarante au grand khalife musulman. Et si elles sont uniformes de hauteur, en apparence, c^est parce qu'on enfonça davantage au dessous du sol celles qui étaient trop longues et qu'on posa celles qui étaient trop courtes, sur un socle de granit de même diamètre.
La porte principale^ La Puerta del Perdon^ s'ouvre sur la cour des OreingeTSy Ei Patio de ios Naranjosy en face de la sixième allée du côté occidental. Elle décrit un arc ogival mauresque, de quatre mètrQS d'ouverture et de huit de hauteur orné d'arabesques finement ciselées et d'écussons armoriés. Elle fait face à une chapelle que l'on aperçoit à l'autre extrémité de la travée et qui occupe l'emplacement du vestibule du Mihrab, au milieu duquel se trouve un tombeau sans inscription, qui renferme les restes du comte de Europa, de la famille actuelle des ducs de Prias. Ce guerrier accompagnait le roi saint Ferdinand, qui s'empara de Cordoue le 29 juin 1236. La porte du Mihrah est en mosaïque d'or, de lapis-lazuli et d'agathe, de là plus exquise finesse et l'intérieur de Vadoratorio en est entièrement revêtu. Un bloc de marbre soutenu par seize colonnes de porphyre, forme la voûte au Mihrah. Un exemplaire du Coran,
admirable manuscrit sur parchemin, était posé à terre sur le parvis de marbre : les fidèles en faisaient sept fois le tour. A côté, on voit une autre porte, murée aujourd'hui, dont Togive est également recouverte de mosaïques. On assure que c'est par là qu'entrait le khalife lorsqu'il venait de TAlcazar, à travers des souterrains qui correspondaient av«c la Mosquée. En face du Mihrab actuel, on admire une autre chapelle délicieusement ciselée, une dentelle de marbre. C'est là qu'était Tancien Mihrab, avant qu'Abdhérame II eût fait construire le nouveau, en même temps que la seconde partie de la Mosquée qui fut faite en trois époques différentes mais toujours sur le même plan. Quand on a vu un pareil monument on comprend que la vie d'un homme n'y put suffire. Les historiens assurent que des milliers de lampes, les uns disent sept mille quatre cent vingtcinq ; d'autres, dix mille huit cent cinq, brûlaient vingt-quatre mille livres d'huile par an, dans la Mosquée. Parmi ces lampes se trouvaient les cloches de Saint- Jacques de Compostelle, conquises par les Maures : renversées, et suspendues à la voûte avec des chaînes d'argent, elles illuminaient le temple A' Allah et de son prophète ; mais elles
ont été rendues à leur culte et ont regagné depuis long-temps le célèbre sanctuaire do la Galice.
Il manque beaucoup de colonnes dans les rangées dont j'ai essayé de vous donner une idée. On en a employé un grand nombre, pour transformer la Mosquée en église ; d'autres ont été remplacées par les forts arceaux ou supports du Coro actuel, car lorsque le roi saint Ferdinand eut placé la Mèzqiiita conquise, sous le vocable de TAssomption de la Vierge, il crut devoir en modifier les dispositions intérieures pour les mieux approprier au culte catholique.
La porte de LasPalmas, des Palmes, date de cette restauration ; on éleva des cloisons sur les dernières rangées des colonnes et on éleva cinquante-deux chapelles dont plusieurs servent de tombeaux aux principales familles de la ville. En 1S23 enfin, le Chapitre voulut faire plus et mieux : il fit édifier le Coro que Théophile Gautier, dans son langage imagé et vrai, a appelé € une verrue architecturale ». Rien de beau comme ce chef-d'œuvre du style gothique flamboyant, rien de déplacé comme sa présence au milieu du chef-d'œuvre mauresque qu'il a fallu détériorer pour l'y caser. Charles-Quint, dont j'aurai k signaler avec regret,un acte aussi
répréhensible à TAlhambra de Grenade, reprocha, dit-on, au chapitre de Cordoue cette malheureuse innovation dans les termes suivants : < Vous avez « construit, ici, ce que vous ou tous autres, auraient « pu édifier partout ailleurs ; mais vous avez dé- « gradé une chose unique au monde. )»
Les stalles du chœur, la fameuse Silleria que Ton retrouve en Espagne, partout où il y a un Chapitre, sont en acajou massif, adorablement sculptées; la grande lampe, les tombeaux, les statues, les grilles, tout est magnifique et n'a que le tort de se trouver là.
Il faut enfin quitter la Mosquée, où je suis revenu six fois pendant mon séjour : ma pâle description n'en aura même pas donné un aperçu ; je ne crois pas que cela soit possible. En sortant, on ne peut s'empêcher toutefois de regarder la tour grécoromaine, de plus de quatre-vingt-dix mètres d'élév^ation, qui porte à son sommet une statue de saint Raphaël, Tétendard à la main : elle est bâtie sur Tun des côtés de la place dont j'ai parlé, et qui la sépare de la Mosquée.
Je n'en dis pas davantage, car en sortant de la merveille par excellence on ne saurait plus rien voir ni rien admirer.