CHAPITRE m
De Gordoue à Grenade . — Montilla et (lonzalve de Cordoue. — La Roda. — Bobadilla. — La Vega de Grenade. — Santa-Fé. — Grenade. — L*Albaycin. — Nuestra Senora de la Antigua. — Cathédrale et Capilla Heal. — L'Alhambra. -- Le Généralife. — Route de Malaga, — Les Gorges du Gaadalhorce. — Malaga.
Nous quittons Cordoue pour nous rendre à Grenade qui, avec Sévil le, forme la grande trilogie des Maures d'Espagne. C'est là qu'ils ont écrit l'histoire avec des pierres et que l'on retrouve leur plus splendides travaux. Nous passons à Montilla où naquit le célèbre Gonzalve de Cordoue. Le nom de son père était de Aguilar, et l'éclat que sa valeur répandit sur Cordoue, lui en fit donner le nom.
De la ville, où les ducs de Médinaceli possèdent un palais, qu'ils n'habitent guère, je suppose, on découvre une immense étendue de pays. C'est à Montilla que l'on récolte un vin blanc sec, très esti-
mé. La voie s'élève insensiblement pour traverser une première chaîne de montagnes à une hauteur de quatre cent cinquante mètres, après avoir passé La Roda qui est l'embranchement de Malaga et de Grenade, pour rejoindre la ligne de Cordoue àSéville. On redescend ensuite à Bobadilla, trois cents mètres, qui est l'embranchement de Grenade sur la route de Cordoue à Malaga; on laisse, à droite, Antequera, ville de trente mille habitants située à l'extrémité de la magnifique Vega qui porte son nom et on remonte la vallée du Guadalhorce jusqu'à une roche immense nommée la Péna de los Enamorados. A six kilomètres à droite, on voit Archidona, très ancienne ville bien adossée à la montagne ; puis, après une série de tranchées, en remontant toujours au milieu de nouvelles et très importantes plantations d'oliviers, on arrive à un nouveau partage des eaux, à une altitude de sept cent soixante-deux mètres.
Loja, le Labin des Romains, est admirablement situé dans une vallée resserrée que parcourt le Génil. Le Manzanil vient s'y jeter en formant une cascade magnifique.
Au milieu de la Vega on aperçoit la célèbre cité de Santa-Fé, où fut signée la capitulation de Gre-
nade et d'où partit Christophe Colomb pour aller s'embarquer à Palos de Moguer, à la découverte d'un monde nouveau.
Santa-Fé fut bâtie par Ferdinand IV le Catholique, en mémoire de la conquête de Grenade qui n'était pas terminée encore lorsque le village chrétien s'élevait ; il n'était qu'un poste avancé des assiégeantset s'appelait alors Los Ojos huercataAeB Yeux delà Justice : Ferdinand y passa ses troupes en revue et y établit son camp, il y éleva plusieurs fortifications et consacra une partie du terrain à la construction de ce bourg coupé en croix par ses rues au cordeau et auquel quatre grandes portes donnent accès.
Pour en défendre l'approche, le Roi catholique fit élever^ en charpente, un simulacre de rempart couvert de toiles peintes, recommandant aux ouvriers de leur donner une teinte noirâtre, emblème de la vétusté. Cette fortification factice faisait illusion ; on l'eût prise de loin pour une muraille véritable. hérissée de créneaux et flanquée détours. Les Grenadins voyaient avec consternation cette forteresse élevée en si peu de temps et si près de leurs murs. Le monarque l'érigea aussitôt en cité et lui donna le nom de Santa-Fé. Les privilèges dont cette ville a joui longtemps dataient de cette
glorieuse époque. L'entrée solennelle de Ferdinand IV et d'Isabelle la Catholique dans Grenade eut lieu le 12 janvier 1492. L'empire des Maures avait duré sept cent quatre-vingt-deux ans !
Mais entrons, nous aussi, à Grenade.
Grenade est délicieusement posée sur trois collines, et renferme environ quatre-vingt mille habitants.
Le Génil coule au pied de ces collines et charrie de Targent : il prend sa source dans la Sierra de la Alpujarra et va se jeter dans le Guadalquivir. Le torrent du Darro on Rio de Oro roule de For et descend entre la colline de l'Alhambra qui porte une ville jadis entourée de murailles, et TAlbaycin, la ville des Maures et des Gitanos, qui couvre une seconde colline ; le Darro se jette dans le Génil, au-dessous de Grenade.Les ToursVermeiUes^ Torres Bermejas^ dont le nom indique la brillante couleur et qui furent construites par les Romains, peut-être même par les Phéniciens, sont perchées comme des sentinelles, sur la troisième colline; la nouvelle Grenade a glissé dans la plaine et s'y est étendue.
Le quartier qui touche aux Tours Vermeilles et qui vient rejoindre la ville basse, s'appelle
VAntequeruelaydnnomà^xxne colonie d*Antequera qui était venue s'y fixer.
Grenade, qui reconnaît pour sa fondatrice une vierge, fille du roi Hispan, fut originairement bâtie dans la plaine, au pied du mont Elvira ou Illibeins et en porta le nom: Quelques années après, ses habitants construisirent la ville sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui et s'y transportèrent, en changeant son nom A'Illiberis^ d'origine Euskarienne, en celui de Granata dont Tétymologie remonterait à une jeune nymphe que l'on trouva dans une caverne, sur les bords du Darro. D'autres auteurs prétendent que cette ville emprunta son nom à la grenade, à cause du grand n6mbre de ses maisons serrées l'une contre l'autre, dont l'ensemble ressemblait aux grains de ce fruit, dans leur coque entr'ouverte. Garibay, l'auteur des Recherches historiques sur les Maures^ prétend, lui, que Grenade fut fondée par une colonie de Juifs qui abandonnèrent Jérusalem, ou qui furent exilés en Espagne sous le règne d'Adrien dans le ii" siècle. Ils donnèrent à cette ville le nom de Garnad^ qui veut dire, en hébreu, pèlerin^ errant, vagabond, pour exprimer la situation d'une colonie sans asile, sans propriétés, et
c'est de Gamad qu'on aurait fait^ par altération, Granada, Le mot deGamad est composé de deux mots hébreux : gher qui veut dire un homme établi, fixé, et nath, errant, qui n'a pas de domicile. Il semble que, ^ox Gamad, on a voulu exprimer l'asile des gens qui n'en avaient pas.
Assez d'étymologies !
Nous allons loger sur la colline de l'Alhambra et aux pieds des murailles de cette merveille, c'està-dire que nous sommes loin de la ville moderne et plus loin encore de la gare, mais c'est l'Alhambra que l'on» vient voir ici, que l'on vient revoir et encore voir.
Les deux hôtels qui se regardent à travers le Paseo du Généralife, sont à cent mètres plus haut que la ville qui est elle-même à six cent soixante dix mètres d'altitude. Aussi trouve-t-on ici, en dehors des brazeros qui sont sous toutes les tables, des cheminées que l'on allume avec plaisir pendant l'hiver. Un vrai bois d'ormeaux entremêlé de cerisiers nous sépare de la ville : il fut planté, en 1811, par les soins du duc de Wellington et remplaça les vergers et les plants d oliviers et d'orangers que ses soldats avaient, dit-on, un peu trop maltraités. Ce bois constitue une magnifique
promenade, mais il en existe plusieurs autres à Grenade, à commencer par VAlameda de hiviettio^ le cours d'hiver, qui s'étend pendant un kilomètre et demi sur les bords du Génil. A l'extrémité, c'est le Paseo de Verano ou Salon^ la place del Triunfo et la Birambla.
J'en passe et beaucoup car, en somme, à moins de rester pendant une saison entière à Grenade, on se borne à voir la Cathédrale et surtout TAlhambra.
Comme je Tai fait pour Cordoue, nous commencerons par visiter quelques églises, quelques couvents, et des édifices affectés à des œuvres hospitalières.
San Juan de Los Reyes fut la première mosquée des Maures à Grenade et on y voit, dans un superbe Betablo^ les portraits des rois catholiques Ferdinand et Isabelle. Santa Catalina montre avec un légitime orgueil une des plus belles toiles du grand peintre espagnol xAlonso Cano. San Pedro et San Pablo sont surprenantes d'ornementation : Las Angtistias et San Miguel renferment des trésors de sculpture et de précieuses reliques. Santa Ana possède une magnifique statue de saint Pantaléon et s'impose à l'attention par sa tour élancée. San
McoJasjdt San Cristobal contiennent de splendidca
richesses et, du haut de leurs clochers,on découvre l'un des plus vastes et des plus beaux panoramas du monde.
L'ancien couvent de San Jeronimo, dont on a fait malencontreusement une caserne, fut fondé par les Rois Catholiques : on y garda longtemps les cendres de Gonzalve de Cordoue, le Grand Capitaine qui, depuis, ont été transportées à Madrid; les statues du guerrier et de sa noble compagne, les représentant agenouillés auprès du^ maîtreautel, sont admirables de pose et d'exécution; on remarque aussi l'inscription latine gravée sur le sarcophage, vide aujourd'hui de la glorieusi* dépouille qu'il renfermait jadis.
La chartreuse, Cartuja, où ne résident plus les silencieux cénobites, n'en conserve pas moins des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, des marbres, des agathes, des incrustations de la plus grande beauté : Aionso Cauo, Murillo, Palomino, Mora et le moine Cotan ont laissé là des traces inestimables de leur génie et de leur foi. Dans cette ville où tout est grande les hôpitaux sont des monuments comme on en voit à Milan et à Gènes, affectés à la même destination charitable, fondés avec la même générosité. L'asile des fous^ El Hos-
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pital de los Locos^ et l'hôpital de San Juan de Dios sont des modèles de construction et d'agencement dans l'ordre des édifices consacrés an soulagement de l'humanité souffrante.
Le Zacatin, la P/aza Niieva et la Plaza del Campillo sont le centre du luxe et du mouvement : on y voit les plus beaux magasins et les plus belles toilettes. Quant à YAlcaiceria, c'est un simple bazar turc qui n'a rien d'intéressant pour quiconque connaît l'Orient ou seulement Tx-Vlgérie.
Entrons dans la Cathédrale, ce temple magnifique, rempli des souvenirs d'Isabelle la Catholique et du roi Ferdinand, que Ton désigne d^ordinaire sous le nom de Rois Catholiques.
C'est un édifice de style gréco-romain, percé sur sa façade de trois portes ornées de statues et de bas-reliefs. Des piliers, composés de quatre colonnes corinthiennes, partagent l'intérieur en cinq nefs et soutiennent la voûte peinte en blanc et or : le Cimborium^ d'une hauteur colossale, est un des plus beaux spécimens que l'on connaisse de ce genre d'ornementation et le dallage en marbre noir et blanc est du meilleur effet.
Partout des œuvres d'art destinées à rappeler les Rois Catholiques ou à garder leurs cendres;
partout des tableaux et des sculptures d'Alonso Cano, enfant de Grenade,qui fut architecte, peintre, sculpteur et chanoine de la Cathédrale et qui a laissé ici le véritable musée de ses meilleures productions : sesrestesreposentdansTenceintedu chœur. Les chapelles de Jésus Nazareno, delà Trinidad^ de la Virgen del Carmen, de San Miguel et la Sala Capitidar, la salle du Chapitre, sont couvertes de tableaux et de sculptures de ce grand artiste, dont nous avons déjà remarqué, à Cordon o, l'inimitable Ecce Homo : ici nous admirons plus particulièrement sa Vierge de la Soledad, Nous voyons dans la chapelle de la Antigua, ainsi nommée d'une ancienne image gothique qui fut trouvée dans une grotte et que le roi Ferdinand V portait comme étendard, les portraits de Ferdinand et d'Isabelle ; et dans la chapelle de Santiago, la statue équestre du patron de l'Espagne et une peinture florentine très effacée, que Ton désigne sous le nom de Niiestra Senoradel Pueblo et que l'on dit être la copie d'une œuvre sortie des pinceaux de saint Luc. Ce tableau fut donné à la reine Isabelle la Catholique par le pape Innocent VIII : chaque année, le 12 janvier, jour anniversaire de la conquête de Grenade, on le descend pour le mettre à
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la portée des fidèles qui Tiennent tueusement leurs lèTres sor les boris do c»dre.
La Capilla Real est le pantliéon des Bots Catholiques, Los Reyes, ces deox grande<^ Epires hL^toriques : Isabelle qui éleva dans sa gloire <on mari Ferdinand,et quifutau moyenâge la Marie-Th«^rê<e deTEspagne. Cette chapelle est séparée du re>te «Je Téglise par une grille, Reja^ de ter doré, chefd'œuvre d*un ouvrier de Grenade, travaillée à d«>nble, les personnages et les ornements étant reproduits des deux côtés. A l'entrée, les statues d'Isabelle et de Ferdinand ageuouillés. d'une ressemblance frappante, assurent les rieîlles chroniques ; sur les parois, une série de bas-reliefs coloriés, représentant d'un côté la reddition de rAlhambra, et de l'autre la conversion des infidèles, avec une multitude de figures historiques, les Rois Catholiques, le cardinal Mendoza,Boabdil à pied présentant les clefs de ce palais, des chevaliers, des dames, des Maures et des captifs qui reçoivent le baptême et des moines les baptisant. Et, au centre de la chapelle, deux sarcophages de marbre, ornés de statues de saints etgardés pas des sphinx et des lions : sur Tun, les statues couchées de Ferdinand et d'Isabelle avec le manteau, la couronne, le
sceptre, Fépée, les insignes de la royauté ; sur l'autre les statues également couchées de Jeanne la Folle et de son mari Philippe le Beau. Un passage étroit, une descente obscure, conduit à la crypte où sont déposés les cercueils de bois* grossier, bardés de fer, contenant les dépouilles de Ferdinand et d'Isabelle, de Jeanne et de Philippe ainsi que d'un prince, fils de ces derniers et mort en bas âge.
On peut voir dans la sacristie, Tétendard royal devant lequel tomba la puissance musulmane en Espagne, et qui fut arboré sur les murs de Grenade le 12 janvierdeTan de grâce 1492; l'épée de Ferdinand V, une croix de vermeil, et le livre d'heures d'Isabelle la Catholique enrichi d'enluminures de la plus grande délicatesse et de toute beauté. Un sombre couloir met la Capilla Real en communication avec le Sagrario qui n'est autre que l'ancienne mosquée, malheureusement en partie reconstruite en style baroque : pendant le siège de Grenade, un héros chrétien, Hernando del Pulgar, plus connu sous le nom de Pulgar de Las Hazanas^ c'est-à-dire des exploits, cloua de son poignard, sur la porte de cette mosquée, un parchemin avec Y Ave Maria^àoni il ne reste plus que le fac-similé : le défi que Pulgar
avait eu le courage audacieux de planter au cœur même de la place ennemie, ne fut pas relevé par les Maures éperdus ; et lorsque les Chrétiens entrèrent en vainqueurs dans les murs de Grenade, Y Ave Maria du vaillant chevalier espagnol était encore à sa place, sur la porte de la mosquée.
Mais c'est TAlhambra que Ton vient surtout voir à Grenade. Il faudrait un volume pour décrire cette merveille ; je ne puis lui consacrer que quelque pages !
L'Alhambra signifie « rouge » on l'a ainsi nommé , soit à cause de la terre rouge sur laquelle il est construit et que Ton retrouve dans toutes les murailles, soit parce que son fondateur portait le nom d*Alhamar, c'est-à-dire AlHamar^ le Rouge, en arabe.
En venant de la ville par la Ciiesta de los Gomares^ habitée jadis par une tribu célèbre qui portait ce nom, on pénètre dans l'enceinte de rAJhambra par la porte de Los Granados, dite aussi de Charles- Quint, une arche aux formes écrasées, construite sur l'emplacement de la Bab El Aujar des Maures. Nous sommes ici dans le bois d'ormeaux dont j'ai parlé. Trois chemins se présentent à nous : celui de droite mène à l'église de Los Mar tires située sur la colline qui domine le lit du Genil ; celui de gau-
che conduit à la Fontaine de Charles-Quint et à la Puerta de la Justicia, c'est-à-dire à l'entrée principale de TAlhambra ; et celui du milieu aboutit à la tour de Los Sietestielos et à idiAlamedaovL Paseo du Généralife qui précède la Cuesta de los MolinoSy rampe escarpée qu'il faut descendre pour arriver sur la berge du Darro.
De notre liôtel, appuyé contre l'ancienne porte de Los Siete Suelos par où sortit Boabdil, le dernier roi de Grenade, nous allons en plaine jusqu'à l'entrée de l'Alhambra, la Puerta de la Justicia^ située à la base d'une tour massive qui défendait l'un des côlés du palais incomparable des monarques musulmans. Cette porte fut édifiée, en 1348, par Yusuf-Abdul-Hagiar : elle est en forme de fer à cheval, comme toutes les arches qu'a élevées Tarchitecture arabe et elle est ornée d'une figure emblématique sur l'origine de laquelle les savants ne tombent pas d'accord : c'est une main ouverte, levée vers le ciel, que les uns prétendent être le symbole de l'hospitalité et que d'autres veulent traduire comme la marque de la justice et du pouvoir. Le fait de la trouver sculptée sur la Bab-al- Charriah^ des Maures, la porte de la Justice, nous fait incliner du côté de la seconde interprétation.
Sur un deuxième arc, à Tintérieur de la porte,on voit une clef également sculptée dans la pierre. Un romancier habile dans Tart de bien dire, a trouvé que ces hiéroglyphes, faciles à déchiffrer, donnaient au monument un aspect rébarbatif et cabalistique. La clef est un symbole en grande vénération chez les Arabes, parce que un verset du Coran commence par ces mots : € Il a ouvef*t, mais la main n'est pas là pour conjurer le mauvais csil, elle représente la Justice. » On sait du reste que la coutume générale des peuples d'Orient est de rendre la justice à la porte des villes ou du palais et que le mot « porte > chez eux, est toujours appliqué à ce qui concerne le siège du gouvernement ou le prétoire de la justice. Ne dit-on pas aujourd'hui encore : « la Porte >? Il y avait jadis un proverbe souvent répété par les Maures de Grenade : € Quand la main prendra la clef, tes Chrétiens prendront la ville. » Les Rois Catholiques se sont emparés de la cité sainte et la main est restée immobile sur son arc de pierre, ce qui n'empêche pas, dit-on, tous les Maures de l'ancienne Barbarie, reste des populations chassées d'Espagne, d'ajouter chaque vendredi aux versets du Coran, une prière pour demander à Dieu de rentrer dans Gre-
nade. « Il pense à Grenade ! » signifie chez eux, qu'un homme est affligé d'une mélancolie profonde.
Une troisième porte, complètement défigurée par d'incompréhensibles réparations, donne accès à un chemin de ronde qui conduit à la place des citernes, Plaza de los A Igibes, dont la partie de droite est occupé par le charmant portique la Puerta del Niho, qui conserve toute la fraîcheur de son enfantile dénomination. Tout à côté habite M. Contreras, Thabile architecte et le merveilleux restaurateur de la merveille que Ton nomme TAlhambra. Il a découvert le ciment stuc qu'employaient les Arabes et il a fait des travaux que Ton ne saurait trop admirer, pour sauver d'une ruine certaine cet admirable monument.
Un côté de la place de los Algibes est dominé par le massif des tours del Vino^ del Home?iage^ de la Armeria et de la Vêla, Sur la plate-forme de la Fé?/ir/, au-dessus de laquelle s'élevait une tourelle crénelée qui fut renversée en 1881 par la foudre et remplacée par une construction moderne, ou voit la grosse cloche dont les vibrations règlent encore le service des eaux d'irrigation dans la Vega de Grenade, et qui sonne les heures de nuit, toutes
les cinq minutes, sur un ton particulièrement plaintif. Le jour anniversaire de la prise de Grenade elle ne cesse de se faire entendre pendant vingt-quatre heures, et les sonneurs ne manquent pas, parce qu'une légende dit que la première jeune fille qui la met en branle ce jour-là, se mariera dans Tannée. La vue dont on jouit du haut de cette tour est vraiment féerique. Ce fut Al-Hamar qui en posa les fondements et c'est ici que furent inaugurés les travaux de construction de r Alhambra en remplacement d'un palais ruiné qui s'élevait jadis sur la montagne, au-dessus du Généralife.
De la citadelle de l'Akazaba^ édifiée à la même époque, il ne reste plus que trois tours en ruine, dont les assises reposent sur les débris d'un temple romain. Les jardins des Adarves^ ainsi nommés, d'après les bastions, adarves, sur lesquels ils sont dessinés, sont ravissants de verdure et de fleurs, malgré l'aspect un peu trop funèbre que leur donnent les grands cyprès qui se dressent comme des cierges noirs au long de ses allées. On regrette de voir l'ancienne mosquée transformée en église paroissiale pour l'usage d'une population très restreinte qui tout en habitant l'enceinte del'Alham-
bra, aurait pu être parfaitement desservie par Tune des paroisses voisines.
Et puisque nous avons commencé par les tours, visitons les toutes avant de pénétrer dans le palais proprement dit. De la tour de los Siete Suç^ los et, laissant à gauche la Torre de Las Cabezas^ la Tour des Têtes, où Ton exposait celles des chrétiens tués dans les combats, on va à la tour de El Agua^ près de Taqueduc qui amène les eaux dans Tenceinte de TÂlhambra. Dominant le ravin qui sépare la colline sur laquelle s'élève le Généralife,du plateau qui porte TAlhambra^ se trouvent successivement la tour de Las Infantas qui était, dit-on, l'habitation des filles des rois maures : la tour de la Sultana où logeait, sans doute, la favorite : la tour de la Cantiva, la Captive, qui rappelle peut-être quelque drame oublié; et la tour de Los Picos, ainsi nommée en raison des pointes, picos, que forment ses créneaux et dont le temps a respecté les angles aiguisés.
On dépasse la Puer ta deHierro, la Porte de Fer, qui ouvre sur le Paseo del Generalife ; le palais du Prince, Principe ; et les jardins de Lindaraja ; et on arrive & la tour de Los Gomares d'où Ton peut aller à la tour del Homenage, de rHommage,et à la
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tour de la Vêla, de la Lumière ou de la Vigie, pour regagner la place de Los Algibes, à moins qu'on ne revienne directement sur cette place, contiguë au palais de Charles-Quint, par le Patio de la Mezquita et l'entrée del Morisco,
Si vous m'en croyez, c'est ainsi que vous visiterez rAlhambra,et vous n'irez pas d'abord au Palais proprement dit^ où les guides ne manquent pas de vous conduire. On en sort grisé de merveilleuses splendeurs, ébloui, fasciné et c'est à peine si on regarde ces admirables tours d'où nous sortons.
Revenons main tenant dans la covlv AtLos Algibes^ où nous avons le regret de trouver un Palais que Charles-Quint avait fait commencer et qui serait magnifique partout ailleurs,mais pour la construction duquel il a renversé tout le palais d'hiver de l'ÂIhambra ; et on le regrette bien plus encore lorsque l'on voit la façade qui reste de cet édifice. Ce palais est un carré parfait, dont chaque côté à soixante-treize mètres trente-trois centimètres, et au milieu duquel, par une idée bizarre, •^n a inscrit un cercle, de sorte que les appartements n'auraient pu se trouver que dans les quatre angles. Cet horrible palais n'a été élevé que jus
qu'au premier étage : malheureusement, en le renversant aujourd'hui, on ne rétablirait pas les splendeurs qu'il a fait disparaître.
Pour entrer dans le vieux palais maure on longe cette vilaine masse. La merveilleuse résidence des rois de Grenade fut commencée, en Tannée 1248. par Ibn-El-Ahmar, et ses successeurs s'appliquèrent à la continuer jusqu'à complet achèvement, si quelque chose en ce monde peut se dire achevé. On y pénètre par <une porte sombre qui a été ajoutée depuis Toccupalion des chrétiens et qui donne accès au grand Patio de la Alberca^ de la Piscine, ou de Los Arrayanes^ des Myrtes, entouré d'arcades mauresques reposant sur des colonnes élancées; une pièce d'eau, de vastes dimensions, occupe le centre de ce Patio qu'ombragent des myrtes et des orangers touffus. On traverse, au delà, la salle de La Barca, du Bateau, et on se trouve dans le splendide salon de Los Embajadores. des Ambassadeurs, que surmonte la célèbre tour de Los Gomares. L'antichambre de cette salle est digne de sa destination : la hardiesse de ses arcades, l'enlacement de ses arabesques, les mosaïques de ses murailles, le travail de sa voûte de stuc et jusqu'à l'éclat de ses couleurs anciennes, azur, vert et
rouge, forment un ensemble d'une grande originalité. Le salon des Ambassadeurs, est un vaste carré de plus quarante mètres de côté sur douze d'élévation; son plafond en bois de cèdre, est recouvert d'arabesques aux éclatantes couleurs, entremêlées de versets du Coran et d'orgueilleuses sentences dont les rois maures aimaient à faire ostentation : il reçoit le jour par trois grandes fenêtres enchâssées dans des embrasures qui ont les dimensions d'une chambre ordinaire, dans un hôtel de Paris ; ces fenêtres donnent sur fÀlbaycin^ par dessus le ravin que traverse le Darro : c'est un coupd'œil ravissant.
Avant de continuer la description des merveilles de cette merveille de l'art, j'observerai que la photographie a été heureusement in ventéepour reproduire ce fouillis inextricable de beautés qui défient tous les peintres et tous les miniaturistes du monde ; Je passerais le meilleur de mon temps de voyage à tenter de les décrire que je n y réussirais certainement pas ; mais avec quelques photographies, et surtout des modèles pris dans l'atelier de M. Contreras, vous Jtigerez vous-mêmes de l'impossibilité oii je suis d'exprimer, avec la plume, ce que l'on doit admirer dans ce splendide monument.
Nous rentrons dans la cour des ArrayaneSy en regrettant une fois de plus ce palais d'hiver,renversé par Charles-Quint, et dont on voit encore toute la façade qui forme un des carrés de la cour où nous sommes ; puis nous entrons dans le palais d*été qui était le harem.
On arrive à la cour des Lions, El Patio de los Leones, en traversant une antichambre contiguë à une chambre à coucher mauresque parfaitement conservée. Ce Patio étincelant, d'environ cinquante mètres de long sur vingt de lapge, est entouré d'arcades soutenues par cent vingt-huit colonnes de marbre blanc, tantôt simples et tantôt capricieusement accouplées par groupes inégaux.
Ces arcades sont de véritables filigranes de pierre, dont la finesse pourrait rivaliser avec celle des ouvrages d'or et d'argent qui se vendent chez les joailliers de la Piazza Banchi^ à Gênes, ou des Procnratie^ à Venise. Deux portiques, reposant sur des colonnes non moins élégantes que celles du pourtour,s'avancent en relief dans le Patio dont le soi, pavé de marbre et Hazulejos^ est percé de robinets perdus dans les dessins du dallage qui se transforment en jets d'eau d'une ténuité extrême. Au milieu du Patio, une fontaine monumentale,
formée d'une immense vasque d'albâtre portée par douze lions. Du temps de Charles-Quint, onaajouté de petites colonnes sur le dos des Lions, pour élever la vasque qui reposait Jadis sur leur dos. Je doute que ce changement ait rien ajouté à Télégance du monument. La grande vasque, désignée sous le nom de la. Mar, la Mer, est surmontée d'une autre vasque plus petite, la r<7z«, la Tasse, d'où jaillit un jet d'eau, tandis que les Lions, de leur côté, en déversent par lu gueule de grandes quantités : on se demande comment on a pu creuser dans leur corps le conduit qui amène l'eau de leur croupe à leur gueule.
Il n'y a pas en Espagne une œuvre des Maures comparable à la Cour des Lions. « L'Alhariibra ni «l'Orient tout entier, dit M. de Custine, n'ont « rien produit de plus beau, de plus délicat, de « plus léger, de plus gracieux, de plus parfait dans «son genre. C'est fini comme une gravure «anglaise. »
Trois salles magnifiques encadrent, si je puis ni'exprimer ainsi, le Patio de Los Leones : la Sala delà Justicia au fond, celle des Abencérages d'un côté et celle de Las Dos HermanOrS de l'autre.
La salle de la Justicia tire son nom, probable-
ment, d'une des peintures de sa voûte, représentant un groupe de cadis dans T exercice de leurs fonctions de magistrats : les autres peintures représentent la cour des Lions, elle-même; des personnages qui semblent assister à une passe d'armes; des rois maures de Grenade, rassemblés ; une dame présidant au combat de deux chevaliers. Quand on sait que les Arabes ne représentaient jamais des êtres humains dans leurs tableaux, on est porté à croire que ces fresques sont l'œuvre de prisonniers chrétiens, détenus à Grenade.
Ce n'est pas dans le bassin de la cour des Lion^; que furent égorgés par les Zégries, les trentesix Abencérages, mais bien dans la salle même qui porte leur nom. Il est douteux cependant que la couleur rouge qui parait dans le bassin de cette salle soit, comme on le dit, celle de leur sang. Vous verrez, au Généralife,un cyprès gigantesque, dont le tronc est creusé, et on vous racontera la légende de la sultane qui accordait ses faveurs au chef des Abencérages : dénoncée par un commandant de la garde, elle se cacha dans le creux de cet arbre, et comme le roi maure ne put connaître le vrai coupable, il fit périr toute la tribu. Voilà la légende du massacre des Abencérages : je vous la
donne pour ce qu'elle vaut. Les murs de cette salle sont également revêtus de stucs merveilleusement ciselés.
En face, la salle de Las Dos Hermanas^ ainsi nommée d'après deux grandes dalles de marbre Macael, placées des deux côtés du bassin et que Ton dit avoir été refendues dans le même bloc. La voûte est un chef-d'œuvre d'ornementation avec ses fouillures et ses pendentifs. Les parois sont de stuc ouvragé comme une dentelle éblouissante, et sur les Azulejos qui forment la hauteur d'appui, on retrouve encore la devise célèbre : « Dieu seul est vainqueu7*!> Une porte, au fond, s'ouvre sur ce que Ton appelle le Mirador de Lindaraja^ négresse favorite de l'un des rois de Grenade : il est ornementé comme la salle de Las Dos Hermanas et ses fenêtres donnent sur un charmant jardin.
Il faut voir encore la Capilla Real où l'on trouve, pêle-mêle, les inscriptions arabes, les chiffres des rois catholiques, leurs armes, leur devise ; l'autel est d'un côté, et de l'autre, sous la tribune massive, le Mihrab attenant à Tancienne mosquée. Toute cette partie du Palais a été transformée, défigurée. On arrive par une galerie^ au Tocador de la Reyna^ soi-disant cabinet de toilette de la reine
Isabelle la Catholique, joli pavillon, élégamment ciselé, avec une pierre trouée, comme dans les bains, pour faire monter l'odeur des parfums. On a peint quelques fresques représentant les principaux combats glorieux pour TEspagne, la bataille de Lépante entre autres.
Il faut voir encore les Bains, précédés de la salle de repos ; cette partie a été complètement restaurée et repeinte sous la direction et sur les plans de Don Rafaël Contreras ; et, grâce aux intelligentes restaurations de cet homme de goût et de savoir, on peut avoir une idée de ce qu'était cette merveille, alors qu'elle brillait de tout son éclat.
Dans les archives, on admire surtout, presque uniquement, le fameux vase de TAlhambra si souvent reproduit sous toutes les formes ; mais, vous Tavouerai-je, on est las d'admirer toujours et sans cesse* Il faudrait rester un mois ici pour se reposer les yeux et l'imagination, et, le trentième jour, on trouverait encore quelque chose qui vous aurait échappé ou une merveille que l'on voudrait revoir. Le célèbre M. de Custine était un esprit difficile ; il n'a pas été entièrement satisfait, paraît-il ; et je retrouve cette note dans des papiers qui n'étaient pas destinés à voir le jour : « Il manquera tou-
« jours quelque chose aux chefs-d'œuvre de Tar- «. chitecture maure ; le joli appartient aux Arabes, « comme le beau appartenait aux Grecs, le grand « aux Romains, le sublime aux Goths c'est-à-dire « aux Chrétiens, et le gigantesque aux Égyptiens.» Je trouve, moi, que TAlhambra est splendide ! Mais il faut en sortir après avoir admiré encore le superbe panorama dont on jouit de la tour de la Vêla ; cette plaine immense, bornée par la Sierra Nevada et les monts de la Alpujarra, c'est la route de terre de Grenade à Malaga. C'est par là que Boabdil, le dernier roi maure, après avoir \ quitté TAlhambra avec toute sa cour, par la porte de los Siete Suelos, comme je Tai dit déjà, prit le chemin de l'Afrique. x\rrivé au sommet du mont Padul, d'où Ton voit, au delà du détroit de Gibraltar, Tanger, Ceuta et toute la cote de Barbarie, il jeta un dernier regard sur Grenade, la Vega^ le cours du Génil,aux bords duquel se dressaient encore les tentes de Tarmée des Rois Catholiques : à la vue de ce beau pays et des cyprès qui marquaient çà et là, les tombeaux des musulmans, Boabdil se mit à verser des larmes. La sultane Aïcha, sa mère, qui l'accompagnait dans son exil avec les grands qui composaient jadis sa cour, lui dit
alors : « Pleure maintenant, comme une femme, « un royaume que tu n'as pas su défendre et pour « lequel, homme, tu n'as pas su mourir. » Et la caravane disparut vers le Sud.
Ces monts de La Alpujana avaient reçu leur nom d'un Arabe, lieutenant de Tarick, nommé iiAamr<z, qui s'en était emparé et qui commandait lors de l'invasion de l'Espagne.
Encore quelques mots de Grenade, avant de la quitter, nous aussi.
Je n'ai pas cité, dans la ville, la A^e/'/a de Elvira, un des plus grands arcs mauresques qui existent ; en allant, de là, au Monte Sacro, il faut visiter les tanières des Gitanos et assister à leurs danses nationales. Il y a aussi des promenades ravissantes à faire aux environs de Grenade, à commencer par la Fontaine des Pins, rendue célèbre par les duels entre les Maures et les Chrétiens, celui de Malek Alabes et de Ponce de Léon, entre autres ; le Grand Maître de Calatrava y tua le valeureux Abagados et le baptisa avant qu'il n'eût rendu le dernier soupir. C'est encore là où l'histoire place la scène du duel d'Aben Hahmet et de Don Carlos, frère de Doua Blanca.
Assez de souvenirs anciens comme cela ; mais
n'oublions pas de visiter le GénéralifeyOh l'on arrive par une belle allée de cyprès. C'était la maison des fêtes de l'Alhambra, située plus haut que le palais. Elle est déshonorée par des couches de badigeon, sous lesquelles disparaissent, ou à peu près, toutes les sculptures délicates qu'on y voyait jadis. Mais ce qui fait du Généralife le comble des enchantements que la nature puisse offrir, ce sont ses jardins, ses bois; ses allées en pente avec des jets d'eau superposés : c'est la villa Palaviccini de Pegli, sous le ciel de Grenade, et avec l'antiquité en plus, medisais-je; aussi quelle ne fut pas ma surprise en apprenant que le Généralife appartient également aumarquisPalaviccini,descendant des rois maures ! Je dois citer encore, sur la colline des Torres^ Be7*mejas^ au-dessus de Los Màrtires^ une magnifique maison de campagne, toute moderne cellelà, qui appartient à mon ami Don Carlos Calderon : vue superbe, eaux abondantes, lacs, îles, végétation splendide, ombrages sans fin : il faut visiter cette magnifique demeure.
Mais il nous faut,hélas ! quitter Grenade et ce n'est pas sans regrets. Grenade est un de ces rares séjours d'où Ton peut dire, en partant, qu'on y reviendra avec plaisir. Vous avez remarqué souvent,
dans la vie des voyages, que Ton regrette la peine qu'on a prise pour voir telle chose peu digne d'intérêt, tandis qu'on est enchanté, parfois, d'avoir vu telle ville, tel pays, sans nourrir cependant l'espoir d'y revenir encore. D'autres au contraire, et Grenade est de ce nombre, veulent être revus et restent classés parmi ceux où Ton revient •en esprit,en attendant que l'on puisse faire mieux. C'est comme l'eau du Nil ! Vous connaissez le vieux proverbe : « On en boit toujours deux fois ! »
Nous reprenons la même route jusqu'à Bobadilla, admirant, en plein jour, le remarquable système d'irrigation qui régit toute la Vega et que Ton peut comparer à celui de laHuerta de Murcie.les Maures faisant partout et toujours la même chose, avec la même perfection.
Au delà de Bobadilla, on pénètre dans les défilés au fond desquels le Guadalhorce roule ses eaux. C'est une série de travaux d'art qui accusent les progrès de l'industrie moderne, remblais, tunnels, ponts et viaducs,au moyen desquels on franchit,avec des rampes de un à deux pour cent, les sites les plus • sauvages, la campagne la plus désolée. Une immense crevasse, au milieu d'épouvantables rochers, £^/^oyo, la Fosse, est traversée sur un pont
d'une hauteur vertigineuse, qui semble lui*mëine dépassé en hardiesse par celui qui relie deux tunnels entre deux montagnes à pic. Le dernier tunnnel passé, la scène change comme par enchantement : nous étions au milieu d'un décor diabolique du Freyschlitz et nous nous trouvons dans une magnifique vallée couverte d'orangers ; on dirait la Conca dCh'o de Palerme ; des palmiers dressent partout leur tètes. Je ne connais rien de comparable à ce paysage et j'en ai cependant vu beaucoup, à travers le monde. Nous arrivons àAlora; et nous ne sommes plus qu'à cent mètres au-dessus du niveau delamer. Le Guadalhorce,quiest descendu comme nous,arrose la campagne luxuriante de fruits et de moissons. Un peu plus bas c'est Pizarra, d'où Ton va aux bains de Carratraca, et aussi à Ronda.
AMalaga,je trouve à appliquer les réflexions que je faisais en quittant Grenade. Evidemment j'aurais regretté de laisser de côté ce joli port de mer, en faisant un voyage en Espagne, mais je n'y reviendrai pas. Les hôtels sont mauvais ; on y est fort exploité ; et, àpartlacathédrale et les environs de la ville, on a bien de la peine à employer utilement le jour que l'on est forcé d'y passer. Le jour ne serait rien, s'il n'y avait pas deux nuits obligatoires.
Quels lits ! quelle table d'hôte ! quels prix ! Mais enfin, puisque nous sommes à Malaga, il faut bien visiter la ville qui a une grande importance au point de vue commercial : aussi va-t-on y créer un port nouveau, pour remplacer celui qui existe. A en juger par les plans, ce sera une Joliette comme à Marseille, à côté du vieux port, avec cette différence que ce vieux port ne vaut rien et que la vieille Darse Phocéenne valait et vaut beaucoup.
Malaga compte bien près de cent vingt mille habitants : le climat y est doux et sain ; on affirme que le thermomètre reste au plus bas à 6° audessus de zéro, et qu'il ne dépasse guère 30° au plus fort de Tété. Les rues sont étroites et tortueuses, comme dans toutes les villes où les Maures ont passé ; mais, de même que Ton adopte partout l'horrible costume que les modes de Paris et de Londres imposent au bon goût du monde entier, la tendance générale, en Espagne^ comme ailleurs dans les pays chauds, est de construire de grandes rues larges et bien alignées, de manière à ce que le soleil puisse y griller à son aise les malheureux passants et que le moindre vent y soulève des tourbillons de poussière. On sera à la mode ! ceci répond à tout !
Parmi les places il faut citer celle de la Constùudon ! C'est inévitable dans un pays où Ton en change plus souvent encore qu'en France. Puis celle de Riego où l'on voit un monument consacré à la mémoire du général Torrijos, passé par les armes en 1831, par ordre du général Mor en o qui fut lui-môme assassiné à Urdax, en 1839, à la fin de la première guerre Carliste. C'est un diminutif de notre colonne de la Bastille, avec les noms des héi^os morts pour la révolution : cela fait également bien dans la patrie des Prommciamientos.
La plus belle promenade de Malaga est VAlameda, entourée de beaux arbres, éclairée au gaz, avec des bancs, des statuettes, et aux deux extrémités de laquelle s'élèvent deux jolies fontaines. Celle du bas est en marbre et une des plus curieuses qui existent en Espagne : c'est un bassin octogone surmonté d'une colonne, couverte de la base au sommet de sujets admirablement sculptés ; dos tritons, des sirènes, des faunes, des satyres et même des enfants, laissant couler l'eau un peu par tous les bouts ; c'est pire que le Manneken de Bruxelles. La Ftiente de Neptuno est située à l'extrémité de YAlameda. La calle flermosa^
qui mérite son nom, conduira au nouveau Port; et le Campo de Reding suit la plage, au pied de la forteresse. El Castillo de Gibralfaro^ ou mieux Gxbelfharo^ complète avec la Courtine du Môle, l'ensemble des promenades. Il ne faut pas oublier qu'avec la Plazà de Tof*os, les promenades sont ce qu'il faut avant tout à une ville espagnole, de quelque petite importance qu'elle soit.
La cathédrale est le seul monument de Malaga qui mérite ce nom. Elle est d'ordre corinthien, avec un portail gothique parmi les sept portes qui y donnent accès. Sa façade du nord est composée de trois arcades soutenues par de belles colonnes corinthiennes aussi. L'intérieur, divisé en trois nefs, ne manque pas d'élégance et de majesté : le maîtreautel est l'œuvre d'Alonso Cano qui y a laissé des traces précieuses de son ciseau. Il y a aussi quelques bons tableaux. Les chapelles les plus intéressantes, parmi les trente-trois quel'église renferme, sont celle de Sa?i Francisco et celle de La Concepcion. Avec ses deux tours, dont Tune s'élève k près de cent mètres de hauteur et Tautre restée inachevée, élégamment posée en face de la mer dans Taxe même du vieux port, la cathédrale de Malaga
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