CHAPITRE V
Assassinat du prince d'Orange
Suites de l'échec du congrès de Cologne. — Proscription du prince d'Orange. — Déchéance de Philippe II. — Départ de l'archiduc Mathias. — Le duc d'Anjou duc de Brabant et comte de Flandre. — La vie du Taciturne en danger. — L'assassinat. — Guillaume d'Orange dans sa lutte contre Philippe II.
Le prince d'Orange n'avait pas pris part aux conférences de Cologne, ou du moins il n'}^ était pas intervenu directement, malgré l'invitation qui lui avait été adressée de s'}^ faire représenter. Il lui répugnait de s'associer à des négociations qu'il savait ne pouvoir aboutir à un résultat satisfaisant : les propositions apportées par le duc de Terranova n'étaient, en effet, ni sérieuses ni acceptables. Tandis que les Espagnols entendaient interpréter la Pacification de Gand dans un sens étroit, les garanties qu'on y avait exigées pour assurer le rétablissement de l'ancien ordre de choses, de la paix, de la confiance ne paraissaient même plus suffisantes : sur le terrain politique comme en matière de religion, une situation nouvelle semblait justifier de nouvelles exigences. Au contraire, le roi se refusait à toute concession. Après les énormes progrès faits par l'insurrection, après les satisfactions
données aux réformés dans les provinces et les villes soumises à l'action du Taciturne, ces prétentions étaient insoutenables (i). Dès lors, la conciliation devenait impossible.
C'est ainsi que l'échec du congrès de Cologne marque une phase décisive dans la lutte engagée entre Guillaume d'Orange et Philippe II.
Maintenant que l'autorité du roi n'était plus reconnue dans le Nord, il s'agissait de savoir si on l'attribuerait officiellement à celui qui gouvernait en fait. Le prince la refusa pour lui-même. Plusieurs années auparavant, les Pays-Bas avaient été offerts à la reine d'Angleterre ; Elisabeth aussi avait refusé : malgré ses sympathies pour la cause des insurgés, elle devait craindre de provoquer la jalousie de la France et de la voir s'allier contre elle avec l'Espagne. C'est alors que les états av^aient sollicité et obtenu l'aide du duc d'Anjou. Par le traité conclu au mois d'août iSyS, ils lui avaient conféré le titre de Défenseur de la liberté des Pays-Bas contre la tyrannie des Espagnols et de leurs adhérents et s'étaient engagés, au cas où ils voudraient se donner à un nouveau prince, à le préférer à tout autre (2). Après l'insuccès des conférences de Cologne, les rapports avec le frère de Henri III prirent un caractère plus décidé. Sous l'inspiration du prince d'O-
( M « Le prince d'Orange (est d'avis) qu'il ne convenait tant s'arrêter sur la Pacification de Gand, disant que tant qu'on combattrait pour l'autorité du roi, n'y avait espoir tie paix, et, quant à la religion, convenait de changer le point selon les occurrences du temps. «Rapport d'Offef^nies, député du Hainaui, de ce qui est arriN'é à l'assemblée des étais généraux, ;.; novembre i57i'^. Bussemaker, De A/scheidi»g, 1 1, 351'). — Le prince d'Orange à labbé de Sainte-Gertrude, Anvers^ :!i) juin 1579. Correspondance de Guillaume h Taciturne, W, 15--1G.1
(2; Muileref Diegerick, Documents, L p- -^'^^-i, etsuiv., 450.
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range, les états songèrent à lui offrir la souveraineté.
F'rançois de Valois, quatrième fils de Henri II et de Catherine de Médicis, duc d'Alençon, puis, quand son frère eut succédé à Charles IX, en iSjd), duc d'Anjou, avait témoigné de l'intérêt pour les Huguenots, sans épouser leur croyance, et semblait ainsi offrir la garantie de tolérance religieuse que réclamait Guillaume d'Orange. Tandis que Philippe II était l'ennemi déclaré des états généraux, le prince français était disposé à accorder à la représentation nationale une large part dans le gouvernement, à reconnaître les droits et privilèges des provinces. Enfin, l'élection du duc d'Anjou pouvait avoir pour conséquence une intervention efficace du roi de France. Malgré la réserve à laquelle il était tenu, on était persuadé que Henri III ne désapprouvait pas son frère. Quant à sa mère, Catherine de Médicis, qui tenait en mains les fils de la politique, elle y trouvait une excellente occasion d'affaiblir l'Espagne, d'accroître l'influence française en Europe et d'assurer à son plus jeune fils une situation qui répondît aux vues ambitieuses qu'elle entretenait pour lui : elle préparait son mariage avec la reine d'Angleterre; cette union effectuée, elle comptait sur le concours d'Elisabeth pour assurer son maintien dans les Pays-Bas ; elle songeait même à le faire arriver à l'Empire (i).
Au mois d'août i58o, une ambassade, dont Marnix de Sainte-Aldegonde était le chef, partait
(1) Catherine de Méditis à l'évêque de Dax, 2 août 1571. Lettres de Cathen'iie de Médicis, IV, 62-93.
chargée d'offrir, au nom des états, la souveraineté des Pays-Bas au duc d'Anjou. Le ig septembre suivant, par le traité de Plessis-lez-Tours, ce prince acceptait les conditions qui lui étaient proposées : il s'engageait à maintenir tous les anciens privilèges des provinces et des villes; il reconnaissait aux états le droit de voter les contributions et d'intervenir dans le choix des fonctionnaires les plus importants. En matière religieuse, il n'introduirait aucune nouveauté et s'en rapporterait à la décision des états; en aucun cas, personne ne pourrait être molesté chez soi pour ses opinions.
Les appels réitérés à des princes étrangers étaient des actes de rébellion dont Philippe II devait être profondément irrité, et le cardinal de Granvelle, qui était essentiellement dans ses conseils le soutien de l'autorité royale, le pressa de s'en venger sur le Taciturne, qui les avait provoqués. Déjà lors de la première intervention active du duc d'Anjou dans les affaires des Pays-Bas, il l'avait excité à recourir à l'assassinat (i). Philippe II approuva le projet que lui soumettait Granvelle à cette fin.
Il s'agissait de lancer un ban par lequel la tête du prince d'Orange serait mise à prix. Philippe II voulut qu'on s'assurât d'abord si ce moyen était fondé en droit et s'il existait des précédents qui le justifiassent. Granvelle lui donna des raisons dont il fut
(i I l'ersuadé que le duc d'Anjou n'agissait qu'avec l'appui du roi son irère, il conseillait éqaleiTient à Philippe II de parler clair à Henri III et à sa mère, et, si cela ne sutîisait pas, d'agir vigoureusement par une attaque du côté de la frontière des Pyrénées et, par mer, du côté de la Provence .-de cette façon, on ferait retirer le duc " plus vite qu'au pas. » Gran\elle au roi, Rome, ii juin 137'S. Correspondance du cardinal de Granvelle, VII, nu.
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satisfait. Ces raisons, on les trouve exposées dans la lettre du 3o novembre 1579, minutée par le cardinal lui-même, ordonnant à Alexandre Farnèse de publier l'édit de proscription. Il y est rappelé que, du temps de l'administration du duc d'Albe, le Taciturne avait été déclaré coupable du crime de lèse-majesté ; le roi recommande de rédiger l'édit dans la même forme que celui par lequel Charles-Ouint avait mis au ban de l'Empire Jean-Frédéric de Saxe et le landgrave de Hesse, révoltés contre lui (i).
C'est dans cette forme, en effet, que, selon le vœu du roi, l'édit proscrivant le prince d'Orange fut conçu. Il porte la date du i5 mars i58o. Le prince y est qualifié de peste publique, de traître, de méchant ennemi de son maître, du pays, du genre humain; Philippe II promet, en parole de roi et comme ministre de Dieu, à celui qui le livrera vif ou mort, pour lui et ses héritiers, la somme de 2*5. 000 écus d'or ou l'équivalent en fonds de terre; s'il n'est pas noble, il sera anobli; s'il se fait assister, dans son entreprise ou dans l'exécution, par d'autres personnes, chacune d'elles sera récompensée en proportion du service rendu et également anoblie (2). A ce violent manifeste, le prince répondit par un autre dans lequel il réfutait les charges lancées contre lui, prenait à son tour le rôle d'offensé et, en termes véhéments, se faisait l'accusateur du roi d'Espagne : c'est la célèbre Apologie (3).
(1 ) Correspondance de Guillaume le Tacititnie VI, 19-23.
(2) Le prince d'Orange fit publier cet édit à la suite de son Apologie.
c:;) Elle fut présentée, le 13 décembre 1580, aux états généraux, réunis à Deift, et envoyée aux principaux souverains et princes de l'Europe. Le ton de ce document contraste parfois avec la gravité, la retenue des écrits qui portent
Une aussi éclatante rupture entraînait la déchéance définitive de Philippe II comme souverain des Pa3's-Bas : elle fut proclamée par les états généraux assemblés à La Haye, le 24 juillet i58i (i), en même temps que le prince d'Orange recevait le titre de comte de Hollande et de Zélande, où il avait jusque là exercé l'autorité au nom du roi. Le choix du remplaçant du monarque déchu était naturellement indiqué par le traité de Plessis-lez-Tours.
Dès le moment où s'était posée la question de la déchéance, l'archiduc Mathias, avait compris que son rôle était fini : il donna sa démission, que les états généraux acceptèrent. Le 29 octobre i58i, il partait, après avoir joué dans les Pa^'s-Bas un rôle des plus effacés. Chétif de corps et d'esprit, il était resté constamment à la dévotion du prince d'Orange, aussi incapable de rien faire par lui-même que de rendre quelque service par ses relations au dehors, ne pouvant même pas trouver quelque aide en Allemagne, encore moins dans sa famille, toute à la dévotion du roi d'Espagne (2). Depuis le traité de
la signature du prince d" Orange. On y trouve des accusations sans fondement, et même calomnieuses, qui lui donnent le caractère d'un pamphlet. On a attribué la rédaction de l'Apologie à Hubert Languet. Grotius prétend qu'elle est du jurisconsulte français Pierre Loyseleur, dit de Mlliers, chapelain et conseiller du prince Cette assertion parait fondée, d'après ce qu'en dit Duplessis-Mornay; tout au inoins, faudrait-il en conclure que la première rédaction peut être attribuée à \'illiers. " M. le prince d'Orange, écrit-il dans ses mémoires, nous appela, M. Languet et moi, un matin pour avoir notre avis sur cette apologie, laquelle en sa présence nous fut lue par M. Pierre Loyseleur, dit de Villiers. qui en était l'auteur. La vérité est qu'il fut conseillé par nous delà modérer, et, de fait, en ôta-t-on beaucoup d'aigreur. - lï. Chevreul, Hubert Languet, Paris, 1832, p. 165-167
( I ) La résolution fut prise conformément au.x privilèges de plusieurs provinces, en vertu desquels le prince était déchu de ses droits de souveraineté au cas où il violerait le serment prêté par lui lors de son inauguration.
(2) Mathias aux états généraux, mars 15S0. Il les prie de se rappeler qu'ils ne doivent pas indisposer la maison dWutriche. CaJendar of State Papers, Foreign