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ASSASSINAT DU PRIXCK D ORANGE

le 26 mars, à la signature d'un accord provisoire, publié, le 2 avril, à Anvers (i).

Plus difficile à conclure devait être l'accord final. De part et d'autre, on entretenait une grande défiance. Le duc d'Anjou, qui ne se cro3^ait plus en sûreté dans les Pays-Bas, humilié d'y être surveillé, se retira en France pendant que l'on travaillait au traité de réconciliation. C'est à Château-Thierry que vinrent le trouver les députés des états, chargés de lui- faire des propositions définitives : ils promettaient au duc de le réintégrer dans sa souveraineté et d'assurer l'annexion des Pays-Bas à la France si Henri III leur accordait ouvertement son aide (2). Un traité fut préparé sur cette base. Les députés des états se disposaient à retourner à Château- Thierry pour l'échange des signatures, quand la nouvelle arriva à Delft que le duc d'Anjou était mort (3).

Cet événement privait les Pays-Bas de l'appui qu'ils avaient espéré trouver du côté de la France. Guillaume d'Orange parut croire que Henri III ne les abandonnerait pas (4) ; mais quelle confiance pouvait-il avoir dans un prince qui ne se recommandait ni par la bonne foi ni par la constance dans ses résolutions? « Nous sommes trop girouettes », disait-

1 1 1 Muller et Diegerick, Documents, IV, 4Ô4. — Correspondance de Guillaume le Taciturne, V, 123-124.

i-i\ Proposition des députés des états généraux, Antoine de La'aing, S"" de la Mouillerie, et î'audiencier Jean d'Asseliers, au duc d'Anjou, lô janvier 1584. Muller et Diegerick, Documents. Y, 522

131 Ibid . 543. 332. (kSG-GSq, 713-718.

141 Le prince d'Orange au roi de France, 24 juin 1584. Groen, Archives, VIII, 406.

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il lui-même (i). C'est à son frère surtout que le mot pouvait s'appliquer. Elevé, comme lui, dans une cour corrompue, par une mère sans moralité, le duc d'Anjou, par sa conduite dans les Pays-Bas, justifia le jugement que, d'après Sull}^ le roi de Navarre, plus tard Henri IV, portait sur son caractère : « Il me trompera bien s'il ne trompe tous ceux qui se fieront en lui, et surtout s'il aime jamais ceux de la religion ni leur fait aucuns avantages, car je sais, pour lui avoir ouï dire plusieurs fois, qu'il les hait comme le diable dans son cœur; et puis, il a le cœur double et si malin, a le courage si lâche, le corps si mal bâti, et est tant inhabile à toutes sortes de vertueux exercices que je ne me saurois persuader qu'il fasse jamais rien de généreux (2). »

Son coup de main de janvier i583 donna raison au roi de Navarre.

Un autre fait témoigne de sa fausseté : les relations qu'il engagea avec Alexandre Farnèse dans le moment même où, après l'insuccès de ce que l'on a appelé la « seconde Furie d'Anvers, » il négociait sa réconciliation avec les états. Sa mère, ne comptant plus sur le mariage anglais, avait conçu le projet de lui faire épouser une fille de Philippe II et entretenait, à cet effet, des pourparlers avec Tassis, l'ambassadeur d'Espagne à Paris. Dans le même temps, le duc

(1) Dans l'été de 1382, Henri III, apprenant le départ d'Armand de Gontaud, baron de Biron, maréchal de France, pour les Pays-Bas avec une armée, écrivait à \'illeroy : « Dieu aura pitié de ce royaume, car, sans lui, je crois que nous sf)mmes trop girouettes pour nous conserver. » Lettres de Cutherijie de Médicis, VIII, 31, note.

{•1} Sully, Œconcmies royales. Peiitot, CuUcctiun de mémoires relatifs à l'histoire de France, ■2- séri'.', 1, ?io.

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d'Anjou traitait avec Farnèse pour une suspension d'armes et la restitution des places que ses troupes occupaient dans les Pays-Bas, et il semble bien établi ■ que c'était lui qui avait fait les premières ouvertures. Il poussa la duplicité plus loin : il dév(.)ila au prince d'Orange les propositions qui lui étaient faites, comme si l'initiative des pourparlers venait d'Alexandre Farnèse. iVu commencement de l'année 1584, les négociations duraient encore quand Philippe II décida qu'il n'y avait pas lieu de les poursuivre (i).

On peut conjecturer que le règne d'un pareil prince n'eût pas été une ère de réparation et de prospérité pour les provinces dont il avait été proclamé le défenseur. La mort du duc d'Anjou n'en rejetait pas moins le Taciturne dans de nouvelles incertitudes, car elle le privait du seul appui sur lequel il pût compter, celui de la France. Un plus grand malheur allait augmenter le trouble qui régnait dans les esprits et les craintes qu'on devait concevoir pour l'avenir des Pays-Bas : l'assassinat du prince d'Orange.

Bien des années avant la publication du ban qui mettait sa tète à prix, le projet avait été formé de débarrasser Philippe II d'un aussi redoutable adversaire. Dès la fin de l'administration du duc d'Albe, on voit des individus d'origine étrangère proposer

Il Strada, Be Bello Belgico, 11, iHg-iqi. — ^orneron. Histoire de Philippe IL 111, 202. — Catherine de Médicis à M. "de Longiée, ambassadeur de France en Espat^ne. Lettres de Catherine de Médicis, VllI, 139-140. — Correspondance de GuiHaume le Taciturne, V, xli-xlih, 192-195. — Kerv'vn de Lettenhove. Les Huguenots elles Gueux, \'I, 485-491.

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aux ambassadeurs espagnols à Londres et à Paris d'accomplir cette sinistre besogne, les uns tentés par l'appât du gain, les autres poussés par le désir de se faire recevoir au service du roi d'Espagne, d'autres excités par le fanatisme (i).

En 1373, le secrétaire du duc d'Albe, Albornoz, méditait de faire assassiner à la fois le prince et son frère Louis; et le secrétaire du roi, Zayas, à qui il communiquait son projet, lui écrivait : « J'ai rendu compte à Sa Majesté de ce que vous m'avez écrit sur les moyens à employer pour tuer les deux frères. Sa Majesté en est satisfaite. Ainsi il convient que vous me donniez avis par tous les courriers de ce qui en résultera, car si le succès est tel qu'on le prétend, Sa Majesté en aura une joie et un contentement tout particuliers (2). » Et, trois mois plus tard : « J'ai aussi rendu compte à Sa Majesté de ce que vous me dites touchant l'entreprise qu'on se propose d'exécuter contre l'auteur de tant de maux. Sa Majesté, qui le désire vivement, s'en est réjouie. Elle se réjouirait encore davantage si l'on purgeait la terre des deux frères. Qu'on mette la main à l'œuvre, et donnez moi avis du résultat (3). »

f I i On cite, à cette époque, notamment un écossais catholique, banni de son pays, recommandé par l'archevêque de Glasgow. Teulet. Relations politiques de la France et de l'Espagne avec l'Ecosse, V, 1 10-112. — I>a Hiiguerye mentionne le cas de deux personnages, un Espagnol et un Portugais, qui tentèrent d'empoi sonner le frère de Guillaume d'Orange en 1^72. Mémoires, publiés par de Ruble, I, \1H-\21. — En 1373 et 1574, l'agent du roi d'Espagne à Londres, Antonio de Guaras, le duc d'Albe et Requesens sont en rapport avec des individus. Anglais, Ecossais, avec un capitaine albanais, qui leur lont des offres. Kervyn de Lettenhove. Les Huguenots et les Gueux, III, 208. •:;(')4. — Id., Relations politiques, VI, 539-540, 781; VII, 171, 17;^ — Spaiiish Calendar. Elizabeth. IL 48;.i-484.

(2j Lettre du 17 juillet. Correspondance de Guillaume le Taciturne, VL 2-3.

("3) Lettre du 21 octobre. Ihid., 4.

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A son arrivée dans les Pays-Bas, Requesens lut invité, à son tour, à faire exécuter le projet par des hommes déterminés et discrets, moyennant la gratification qu'il trouverait bon de leur offrir; seulement on ne devait pas savoir que la chose se faisait par l'ordre du roi, ni même qu'il en eût connaissance(i). Le grand commandeur ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était pas facile de trouver des gens sûrs. On lui faisait bien des offres ; mais, ceux qui les faisaient étaient « des farceurs, des soutireurs d'argent, peutêtre des espions doubles (2). »

Le secrétaire de don Juan d'Autriche, Escovedo, connu pour avoir, ainsi qu'Albornoz, le goût des procédés violents, paraissait désigné pour travailler à cette méchante besogne. Aussi voit-on Antonio Ferez, dans une lettre annotée par le roi, l'inviter à s'occuper des moyens de faire tuer le prince (3). Or, depuis longtemps il 3' songeait (4). On sait comment, en 1578, il trouva à Madrid, par le fait de Ferez même, agissant avec la complicité de Fhilippe II, le genre de mort qu'il méditait pour le Taciturne.

En iSyg, un gentilhomme savoyard proposait à l'ambassadeur d'Espagne à Londres, Bernardino de ^lendoza, de faire mourir le prince au moyen d'un poison d'une force extraordinaire, dont l'efficacité avait été éprouvée plusieurs fois en France.

111 Zayas à Requesens, 21 octobre 1573. Ibid.,^-j.

12) Le grand commandeur à Zayas, 27 féx'rier. g a\Til 1574. Ihid., 6-9. Le 12 juin, il écrit au roi qu'il a envoyé deux Italiens et un Anglais, à qui il a donné peu d'argent, en leur en promettant beaucoup s'ils réussissaient, Nueva Coleccion de documcntos méditos. II, '^S^.

(3) « De acabar à Oranxe. » Antonio Parez à Escovedo. 7 avril 1577. Correspondance de Philippe II, V, 2q8.

(4J Escovedo à Ferez, iq mai 1577. Ibid., p. 373-37Ô.

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Il suffisait d'en introduire une faible quantité dans le bonnet ou le chapeau d'une personne pour que son cerveau se desséchât : au bout d'une dizaine de jours, le poison avait fait son effet, et même plus vite, si on était au croissant de la lune. Mendoza donna de l'argent à cet individu et l'adressa au prince de Parme. Nous ne savons si son offre fut acceptée (i).

Dans le même temps, l'ambassadeur d'Espagne près de l'empereur, don Juan de Borja, fils de F'rançois de Borja, général de l'ordre de Jésus, était en rapports avec un Ecossais qui offrait également de tuer Guillaume d'Orange par le poison. L'ambassadeur l'adressa au duc de Terranova, alors à Prague, qui l'emmena à Cologne, où allait s'ouvrir le congrès de la paix, pourvut à ses besoins et resta plusieurs mois en relations avec lui. Ce projet, comme les autres, resta sans suite (2).

La liste de ces malfaiteurs, ne donne, jusqu'en 1579, que des noms d'étrangers. Pendant les conférences de Cologne, on y rencontre celui d'un personnagemarquantdes Pays-Bas. Jean \''anderLinden, abbé de Sainte-Gertrude, à Louvain, un des délégués des états au congrès, offrit au ducde Terranova, s'il ne parvenait pas à faire partir le prince du pays, de le faire tuxîr. Le plénipotentiaire espagnol lui donna de l'argent pour l'accomplissement du projet ; il consentit, de plus, à lui promettre une

i \) Bernardino de Mendo;^a au secrétaire Zayas, Londres, 2G février i57<). ColeccioH de documentos iiiédtlos, XCI, 347-'^4iS. — Correspondance de Guillaume le Tacilurtie, \\, xxvi-xxviii.

(21 Leduc de Terranova à Pliilippe IL Prai^ue, i6fé\rier i57<|, Ihid., 10-13

ASSASSINAT DU PRINCIÎ d'oRANGE i35

gratification de lo.ooo écus en cas de réussite (i). Les conférences terminées, le duc de Terranova, qui joua alors, comme on le voit, un rôle très peu honorable, resta en rapports avec A'ander Linden par l'intermédiaire de Jean Foncq, prévôt de l'église collégiale de Notre-Dame d'Utrecht, membre du conseil privé. Celui-ci aussi avait pris part aux conférences ; il était resté à Cologne, où, au commencement de l'année i58o, on le voit en communication avec des individus disposés à faire le coup. L'abbé de Sainte-Gertrude, tenu au courant de ses menées, en rendait compte au prince de Parme (2).

Ce n'étaient là que projets plus ou moins sérieux. Les tentatives d'exécution commencent après la publication du ban par lequel le roi d'Espagne faisait publiquement appel aux meurtriers. La première fut celle du Biscayen Jean jaureguy, employé à Anvers dans la maison d'un négociant espagnol. Jaureguy, sachant que le prince d'Orange devait dîner en public, le 18 mars i582, comme il le faisait habituellement le dimanche, voulut profiter de cette occasion pour le mettre à mort. Le vendredi, il alla se confesser au chapelain de la nation espagnole, à Anvers, Antonis Timmermans, moine dominicain, de Dunkerque, et lui découvrit son dessein. Timmermans lui fit déclarer qu'il n'était pas mù par la cupidité, mais uniquement par le zèle religieux et le désir de servir Dieu, l'approuva et lui donna

i I Terranova à Philippe II, Cologne, 26 juin iS7')- Ibid., 13-15. 2' Le même au même. 16 octobre 1579. Ihid , 17-18. — Le prévôt Fonck au prince de Parme, 12 février i-",8o. Ibid., 28-2f).

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1 absolution. Deux jours après, le moment étant venu, Jaureguy, armé d'un pistolet caché sous son manteau, se rendit à la citadelle, où demeurait le prince, alla se poster à la porte de la salle à manger, et, au moment où, le repas terminé, le prince en sortait, déchargea sur lui son arme à bout pourtant. La balle l'atteignit sous l'oreille droite, avec une telle force qu'elle sortit par la joue gauche en traversant le palais. Le meurtrier n'eut pas le temps de fuir: les personnes présentes et les hallebardiers le percèrent de leurs armes. On trouva sur lui un poignard, des heures, des agniis Dei, une médaille, une image de la Vierge, une chandelle de cire verte, au bas de laquelle était imprimée une croix, deux morceaux de peau, sans doute des amulettes, des tablettes contenant des prières et des vœux à Jésus- Christ, à la \'ierge, à l'ange Gabriel, afin qu'ils favorisassent son entreprise (i).

L'insuccès de la tentative de Jaureguy et la misérable fin du coupable n'empêchèrent pas d'autres de se faire ses imitateurs sans plus de résultat que lui, jusqu'au jour où le Franc-Comtois Balthasar Gérard accomplit le meurtre qui a rendu son nom célèbre. Lui aussi, comme Jaureguy, alla dévoiler son projet en confession à un ecclésiastique, un jésuite de Trêves, régent du collège de cette ville, (]ui l'approuva et l'assura qu'il serait mis au nombre des martyrs s'il mourait pour cette entreprise. Il se rendit ensuite à Tournai pour communi(|uer son

< ] ) Ibid., XLix-LXv. Timmermans cl un complice de Jaureguv furent condamnés à être étranglés et écartelés sur la grand'place, le 28 mars.

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projet au prince de Parme. Fariièse, reconnaissant en lui un homme résolu, le fit exhorter à l'exécuter. Avant de se mettre en route, il alla se confesser au gardien du couvent des cordeliers, frère Jean Ghéry, qui l'encouragea à son tour.

A Delft, où était Guillaume d'Orange, il se fit passer pour calviniste, fréquenta les prêches, se présenta sous un faux nom chez \'illiers, prédicateur du prince, le persuada qu'il était en mesure par ses relations de rendre de grands services à celui-ci, paivint à gagner les bonnes grâces du Taciturne et à avoir accès dans sa maison. Le lo juillet iSSq, dans l'après-midi, il vint se poster sur le passage du prince, la ceinture garnie de deux pistolets et lui déchargea, en pleine poitrine, trois balles d'une de ses armes. Quelques instants après, Guillaume d'Orange expirait. Arrêté et mis à la torture, Balthasar Gérard fut exécuté devant la maison de ville, après avoir subi les plus atroces tourments avec un courage héroïque. Sa famille reçut la récompense promise par Philippe II : elle fut anoblie, et on lui donna en biens avant appartenu au prince d'Orange dans la Franche- Comté l'équivalent des 23.000 écus que l'édit du i5 mars i58o lui attribuait (i).

Ainsi périssait, victime de la vengeance de Philippe II, le chef du mouvement rév^olutionnaire dans les Pavs-Bas, seize années après l'exécution des comtes d'Egmont et de Hornes, mis à mort pour avoir, comme lui, défendu la liberté contre la

( . ) /6/rf. xc-cxxxiv, 111-113. 141-142. Philippe II octroya aux héritiers de Bahhnsar Gérard des armes au lion armé, lampassé de sable, tenant en sa patte la foudre de Jupiter.

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tyrannie. Plus adroit que ses deux amis, il avait échappé à l'embûche que lui avait tendue, en i567, le duc d'Albe, et, retiré en Allemagne, il avait entrepris cette longue lutte qui ne devait finir qu'avec sa vie.

L'énergie, la ténacité, le dévouement, le désintéressement dont il ne cessa de donner des preuves lui valurent l'admiration et l'estime de ses compatriotes. Plus la résistance se prolongeait, plus aussi s'accroissaient son influence et la considération qu'il avait acquise. Proclamé, le 20 juillet 1572, par les états réunis à Dordrecht, stathouder des provinces insurgées, il est sollicité, le 20 novembre i574, de continuer « son bon gouvernement, » avec le conseil établi près de lui. C'est lui qui inspire le traité d'union, du 4 juin i575, entre les villes de la Hollande et de la Zélande pour résister à l'ennemi. Par le nouvel acte d'union, signé à Delft, le 25 avril 1576, premier rapprochement des provinces du nord, les états lui confient la direction des affaires générales, le commandement de l'armée, l'administration de la justice, mais au nom du roi, car la fiction qui reconnaît Philippe II comme souverain est toujours maintenue et le sera encore pendant plusieurs années. Au mois de septembre 1577, quand on désespère de voir s'établir l'entente avec don Juan, on n'a plus d'espoir qu'en lui; il est appelé à Bruxelles et reçu triomphalement « comme le père de la patrie (i). » Après la bataille de Gembloux, la

(]) Relation de l'envoyé anglais Davison, 25 septembre ; lettre du même à Walsingliam, 28 septembre. — Kervyn de Lcttenhove, Relations politiques, IX,

ASSASSINAT DU PRIN'CE d'oKAXGE l3g

plus vive émotion se répandit dans le pays : les Espagnols, maîtres des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg, menaçaient Bruxelles; on pouvait craindre que la révolution ne tut bientôt vaincue. Le prince d'Orange ne -désespéra pas : d'Anvers, où il était établi, tandis que les troupes royales venaient occuper Louvain, Tirlemont, Aerschot, Sichem, Diest, il rassurait les esprits, tout en s'efforçant de parer aux difficultés du moment. La situation était grave; lui seul pouvait la sauver; on n'avait de confiance c^u'en lui : il avait alors véritablement l'autorité d'un dictateur.

Sa conduite montra que ce prestige il entendait l'employer sans réserve au bien commun, et qu'il ne recherchait pas le pouvoir en vue d'une satisfaction personnelle. S'il accepta, au mois de juillet i58i, la souveraineté des comtés de Hollande et de Zélande, proclamés indépendants, ce fut pour céder au vœu général des provinces séparées de l'Espagne, qui reconnaissaient en lui leur sauveur.

Il l'était, en effet, grâce à sa haute intelligence, à sa constance, à sa fermeté, à la grande autorité que ses qualités lui avaient value et qui lui permettait de parler en maître, d'exciter les états, de les tenir en éveil, de les prémunir contre les tentatives laites pour les diviser, sous prétexte de pacification. Au moment où don Juan, arrivé à Luxembourg, commençait à négocier avec leurs députés, les paroles aimables du frère de Philippe II, ses belles manières, l'assurance qu'il donnait de ses bonnes intentions avaient séduit certains d'entre eux. Le prince

d'Orange s'efforce de les mettre en garde contre cette impression ; il les exhorte à ne pas peidre de vue l'objet de leur mission : le maintien des anciens privilèges, le gouvernement avec le concours des états généraux. Il ne se délie pas moins de Philippe II que de don Juan : quoi qu'il arrive, le roi ne cessera pas de regretter les concessions qu'il aura été forcé de faire; il tiendra pour une offense l'expulsion des soldats espagnols de leurs citadelles. Il n'y a pas de milieu entre la soumission et une résistance acharnée (i).

Même cjuand l'Edit perpétuel semble à beaucoup inaugurer une ère d'apaisement, il reste défiant, il met en garde ses compatriotes contre une trop grande facilité à se laisser abuser par les apparences et à oublier les maux qu'ils ont soufferts (2).

Dans d'autres circonstances, le conseiller s'érige en censeur : c'est quand il aperçoit des signes de mésintelligence parmi les chefs, de la tiédeur, de l'égoïsme, des vues étroites clans les provinces. Après l'échec des conférences de Cologne, il sembla que la résistance des états, énervés par tant de longues et inutiles négociations, faiblissait. On voit alors le prince redoubler d'instances, stimuler les volontés. Il reproche aux députés leur mancpie de zèle; il montre l'insuffisance de leurs pouvoirs, les lenteurs ([ui en résultent; il blâme la parcimonie des provinces, leur reproche le particularisme cjui leur fait

( Il Le prince d'Oranqe aux états de Flandre, ;^o novembre i ^76. CahiiJai of State Pape> s, Fortign Soies, 137^^-1577. p. 42H-4.;(). " I

(7.) De .Fi)nt;lie. Résolutions (Us étals généraux, 11,115.

ASSASSINAT DU PRINCI-: D ( )J'iAN(i]-: I4I

négliger les intérêts de la généralité. Oue veulent-ils? Ils ont retusé, et avec raison, les C(Miditions de paix proposées par les Espagnols. Il ne reste donc plus qu'à se préparer vigoureusement à- la continuation de la guerre; mais les moyens manquent, et les états ne parviennent pas à prendre une décision. « La vraie cause de tous nos maux, leur écrit-il, c'est notre irrésolution, car nous assemblons assez, nous consultons longuement, et, au contraire, sommes aussi négligents à exécuter (}ue nous sommes diligents et longs à délibérer. Il ne faut pas penser (p'il n'y ait encore de la vertu es cœur des bons habitants de ce pays; mais c'est comme un feu, lequel pour un temps est couvert, et lequel, étant suscité, on le voira bientôt en flambe, comme, au contraire, le laissant consumer sera incontinent estaint (i). »

Il va jusqu'à offrir la démission de ses charges au cas où les provinces refuseraient de remédier comme il le conseille aux maux qui affligent le pays (2). Mais il n'a pas l'intention d'exécuter cette menace : il continuera à conduire les affaires avec la même fermeté, sans se laisser décourager par les obstacles, les lenteurs, les résistances, les blâmes, les accusations, se contentant de l'approbation de sa conscience (3).

Cette énergie dans l'action le fait résister aux

(i) Remontrance faite par le prince d'Orange aux députés des états généraux des provinces révoltées, le () jan\'ier 1 580, pour le redressement des affaires. Correspondance de GutUanine le Taciturne, IV, u)6-207.

(2) Remontrance du prince d'Orange aux états généraux, Anvers, 26 novembre 1579. Ibid., 188-1Q4.

(3) Le prince d'Orange à C]:arlotte de Bourbon, sa femme, Gand, 18 décembre 1578. Jules Delaborde, Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange, Paris, 1888, p. 180-181.

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excitations de ceux de ses meilleurs amis qui s'effraient de la longueur de la guerre et l'engagent à renoncer à la lutte, tel Marnix de Sainte-Aldegonde, le brillant publiciste, le conseiller dévoué du Taciturne. Dans un moment de découragement, tandis qu'il était prisonnier des Espagnols, en i574, i^ avait cédé aux instigations de Noircarmes et cherché à persuader le prince de poser les armes afin de permettre à ses coreligionnaires de quitter le pays et d'aller vivre à l'étranger (i). C'était renoncer à la lutte pour la liberté religieuse : le prince, pas plus que les états, ne voulait la paix à ce prix (2).

L'ardeur que Guillaume d'Orange employait à défendre les intérêts des réformés ne l'empêchait pourtant pas d'être tolérant pour les catholiques. Il ne visait pas à supplanter une religion au profit de l'autre : il voulait la liberté de conscience et réprouvait la persécution en matière de croyance, d'où tju'elle vint (3). Ce sentiment se manifesta surtout pendant les troubles de Gand, où l'on vit les calvinistes tyranniser les catholiques, attaquer leurs églises et leurs couvents. Il blâma leurs violences ; il leur reprocha d'être cause que beaucoup avaient

(Il Philippe de Marnix de Saintc-Aldegoiide au prince d'Orange, La Hâve. 7 noxembre 1573. Correspondance de Guillaume le Tacihinie, IH, 75-Hi).

(2,1 Le prince d'Orange à Marnix. 28 novembre 1573. Ihid., 88-c)(). Longtemps après les conférences de Cologne, on parlait encore de la possibilité d'une réconciliation, mais le prince d'Orange n'y crovait plus : la seule concession qu'on pouvait attendre des Espagnols, c'est que ceux-ci auraient laissé un certain temps aux réformés pour vendre leurs biens et se retirer du pays. A supposer, d'ailleurs, qu'ils eussent accordé de meilleures conditions, on n'était pas ascuré que la paix aurait duré. Instruction de la part de Mgr le prince d'Orange dressée par M. Duplessis, en janvier 1582. Duplessis-Mornay, il/moj'res '/Correspondance, t. II, i^aris. 182^, p. i23-i'^2.

(3) Davison à Hurgliley, 12 avril 1578. Caleudar of State Papers, Foreign Séries, 1577-1378, p. r)i3-(jitj.

ASSASSINAT DU PRINCJi d'oRANGIC 1^3

mauvaise opinion de lui, comme si les désordres avaient eu lieu à son instigation. Il se flattait, au contraire, de défendre la cause de l'Evangile aussi bien et mieux qu'eux. Faisant allusion au parti des Malcontents, il constatait c^ue le leur s'affaiblissait par suite des excès commis à Gand et prédisait une ruine inévitable s'il n'y était mis un terme (i).

S'il voulait la liberté de conscience, il l'entendait toutefois en homme de son temps, avec les réserves qui lui paraissaient imposées par les nécessités du moment, par le besoin d'avoir des garanties contre l'intolérance espagnole. Ces réserves apparaissent dans l'article de la Pacification de Gand qui interdit en Hollande et en Zélande, jusqu'à la décision des états généraux, l'exercice public de la religion catholique. C'était maintenir la situation telle qu'elle existait alors dans ces deux provinces, où le calvinisme seul était pratiqué. Il eût mieux valu sans doute que l'exercice des deux religions y fût autorisé. Mais le prince d'Orange avait fait de la Hollande et de la Zélande le centre de son action. Champion de la Réforme dans les Pays-Bas, il pouvait croire qu'autoriser l'exercice public du catholicisme là où il était interdit, c'eût été, dans l'état de lutte et d'incertitude où l'on se trouvait, donner à ses adversaires un moyen d'y rétablir la religion romaine à l'exclusion de l'autre et s'exposer à perdre le fruit d'efforts

(i ) Le prince d'Orange aux échevins, nobles et notables de la ville de Gand, 27 septembre 1578. Corrispondance de Guillaume le Taciturne, IV, 72-79. — Instruction à Knibbe allant à Gand. Ibid.. 80-82. — Représentation du prince d'Orange au magistrat de Gand, 4 octobre 1378. Calendar of State Papers, Foreign Séries, x^yS-i^-g, -p 220-222.

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considérables faits en faveur de la liberté de conscience. Il se défendait, du reste, d'être hostile aux catholiques, de les écarter des fonctions publiques et même des principales charges dans les villes importantes, quand il pouvait compter sur leur patriotisme (i).

C'est sous son influence que les états généraux proclamèrent, le 12 juillet 1578, la paix de religion, qui autorisait l'exercice public d'un culte, à l'exclusion de l'autre, suivant que ses adhérents étaient en majorité, conformément à la pratique introduite en France et au principe consacré en Allemagne. En vertu de cet acte, personne ne pouvait être contraint de changer sa religion : chacun en cette matière était « franc et libre comme il voudrait répondre devant Dieu ; >> la religion catholique romaine était rétablie en Hollande et en Zélande et généralement dans les villes et places où l'exercice en avait été interrompu pour y être librement et paisiblement pratiqué, pourvu que les catholiques ne fussent pas moins de cent ménages dans les villes et bourgades; de même pour la religion réformée (2). Par la publication de cette ordonnance, le Taciturne espérait rétablir la concorde dans les dix-sept provinces. Il n'y réussit pas, non qu'on y fût contraire au principe de la tolérance qui l'avait inspirée : la grande majorité du clergé lui-même avait adhéré à la Pacification de Gand; mais, en iSyS, dans les provinces méH-

(11 Le prince d'Orani^e à l'abbé de Sainte-Gertrude. Anvers. 23 décembre 1577, Kervyn de Lettenhove, l>ocuments inédits relatifs à l'histoire du A' F/* siècle. première partie, p. 235 236.

(1) Eugène Hubert, De Charles-Quint à Joseph II, Bruxelles, 1SS2, p. 44-49.

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