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CHAPITRE VI l'Invincible Armada

Prise d'Anvers par le prince de Parme. — Intervention de la reine Elisabeth en faveur des Provinces-Unies. — Projet d'invasion espagnole en Angleterre. — Les préparatifs. — L'Armada dans la Manche. — Echec de l'expédition. — Alexandre Farnèse et le duc de Médina Sidonia.

Si Philippe II avait pu croire que l'assassinat du prince d'Orange assurerait le retour des Provinces-Unies à l'obéissance, il allait être bientôt désabusé. Le Taciturne laissait en mourant des ministres formés par lui au gouvernement, un peuple habitué à la pratic|ue de la lil)erté et résolu à détendre son indépendance, un hls, Maurice de Nassau, qui allait avec le concours des états, poursuivre non moins énergiquementque son père l'œuvre de l'affranchissement. Mais tandis qu'au nord la lutte continue avec la même activité et la même vigueur, au midi la résistance fail)lit de plus en plus. Trois ans après la réc'Hiciliation des provinces wallonnes, on voit en Flandre capituler successivement Audenarde. Nieuport, Dixmude, Ypres, Bruges et le Franc. En i584, au mois d'août, Alexandre Farnèse prend Termondc ; au mois de septembre, \'il\orde et Gand font leur soumission; le lo mars i585, Bruxelles se rend à son tour, ?ylalines, le 17 juillet. i\nvers, dont

le siège avait été entrepris peu avant la mort de Guillaume d'Orange, capitule le 17 août i585. Il ne reste plus dès lors de ce côté au pouvoir des Provinces-Unies que les places d'Ostende et de l'Ecluse, dont la première résistera jusc^u'au commencement du xviie siècle.

Aucun événement de son règne ne réjouit autant Philippe II que cette capitulation d'Anvers, le dernier boulevard de la résistance au midi. Le courrier chargé de lui en porter la nouvelle, arrivé la nuit, fut immédiatement introduit dans sa chambre, et le roi, au comble de lajoie, courut en informer l'infante Isabelle, sa fille aînée (i). Il s'empressa de féliciter Alexandre Farnèse et, en témoignage de la grande satisfaction qu'il éprouvait de ce succès, accorda à sa maison le château de Plaisance, occupé jusque-là par les Espagnols: c'était une grande faveur, que la mère de ce prince, Marguerite de Parme, avait vainement sollicitée tandis qu'elle était gouvernante des Pays-Bas (2).

L'événement était important en effet. On pouvait espérer à Madrid que la Hollande et la Zélande seraient bientôt reconquises et, après elles, tout le reste des Provinces-Unies. Alexandre Farnèse toute-

(1) « D'une chose puis je assurer Votre Altesse que ni de la bataille de Saint- Quentin, ni de la navale, ni de la conquête de Portui^al, ni de la Tercera ou autres bons succès passés, Sa Majesté na montré tant de contentement comme elle a fait de ceci d'Anvers. » Granvelle à jMarguerite de Parme, Mon/.on, 20 septembre i5'S5. Correspondance du cardinal de Granvelle, XII. 103. — Strada, De bello belguo, II, 28g. — \'inccnzo Gradenigo, ambassadeur de Venise en Espagne, au doge et au sénat, Barbastro, 21 septembre 1585. Vetietian Calendar, VIII, 121.

(2; (Cabrera, Filipesegnndo, III, 135. L'année suivante, Marguerite de Parms et son mari, Octave I'"arnèse, étant morts, Alexandre l-'arnése hérita du titre de duc de Parme et Plaisance.

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fois n'éprouvait pas cette confiance. Il entrevoyait de grandes difficultés, notamment dan ; l'insuffisance des ressources dont il disposait. Aussi était-il porté à tenter de nouveau la voie de la conciliation. Mais, sur ce terrain encore, il renconlrait des obstacles, notamment dans l'intransigeance du roi en matière religieuse, dans son obstination à ne rien céder, tandis que les Provinces-Unies, de leur côté, se sentaient assez fortes pour réclamer la liberté de conscience. Le prince de Parme aurait bien consenti à ne pas exiger le départ du pavs des sujets qui refuseraient d'abandonner la religion réformée, s'ils prenaient l'engagement de ne pas causer de scandale. Une pareille tolérance répugnait à Philippe II : tout au plus se serait-il résigné à permettre aux hérétiques un séjour temporaire, sans s'inquiéter de ce qu'ils feraient chez eux «: sous forme privée et sans montre d'exercice public de leurs sectes et erreurs » durant le délai accordé. Alais il s'opposait à tout accord qui put être interprété comme impliquant la liberté de conscience. Cette guerre, qui avait coûté tant de sang et d'argent, il la soutenait, disait-il, pour la défense de la religion et le service de Dieu ; il le proclamait, il voulait que le monde entier le sût (i).

Un autre obstacle à la pacification provenait de la reine d'Angleterre, des encouragements qu'elle donnait aux insurgés. Elisabeth y trouvait un moyen d'inquiéter un rival redoutable, quoique.

(i ) Le roi au prince de Parme, Monzon, 1 1 août 1585. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II. — Lippomano. ambassadeur de \'enise en Espagne, au doL;e et au sénat, Madrid, (5 août 1586. Veueiian Calendot, \'I1I, 18g.

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par principe, il lui déplût de favoriser des sujets révoltés contre leur souverain. Aussi n'aidait-elle les Provinces-Unies qu'avec plus ou moins de bonne grâce, plus ou moins ouvertement, suivant les circonstances et l'état de son humeur fantasque, protestant toujours de ses vues conciliantes, offrant même son intervention pour mettre un terme à la lutte : ainsi, à la fin de l'année i577, elle faisait conseiller à Philippe II, dans un but d'apaisement, de rappeler don juan d'Autriche, elle adressait aux Gantois des remontrances sévères sur leurs désx>rdres et déplorait les conséquences funestes de la désunion entretenue aux pays-Bas par leurs excès.

Sans se méprendre sur la sincérité de ses déclarations et de ses offres, Philippe II }" répondit en se disant animé, de son côté, des meilleures intentions : il était disposé à consentir au départ de don Juan et des soldats espagnols, à accorder aux états tout ce qu'ils demandaient, pourvu qu'il pût compter sur leur fidélité et leurs sentiments catholic|ues. Et, pendant que, de part et d'autre, on affirmait des dispositicjns amicales, la reine continuait à envoyer secrètement des hommes dans les Pays-Bas et, à Londres, l'ambassadeur espagnol Bernardino de Mendoza conspirait contre Elisabeth avec les catholiques.

L'appui que les états tr()u\aient en Angleterre chez la reine était pourtant si incertain, si insuffisant (ju'ils se tf)urnèrent du côté de la France et traitèrent avec le duc d'Anjou, au grand mécontentement d'ii^lisabeth. Un accord avec le frère de Henri III

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pouvait, en effet, avoir pour conséquence l'annexion des Pays-Bas au royaume de France. Elisabeth prétendit être mise au courant des négociations, invoqua les services rendus par elle aux Provinces-Unies et les menaça de sa vengeance s'ils refusaient de la satisfaire (i). Malgré tout, l'accord tut conclu sans son intervention. Après la mort du duc d'Anjou, Henri III ayant formellement refusé la souveraineté des Pays-Bas, on l'offrit à la reine, qui refusa à son tour, ainsi qu'elle l'avait fait déjà; mais elle consentit, cette fois, à prendre les Provinces-Unies sous sa protection, à la condition qu'on lui livrerait, à la fin de la guerre, comme gage du remboursement de ses frais, Flessingue, le fort de Rammekens, en Zélande, et la Brielle. Il était convenu en même temps que la religion réformée serait maintenue dans les provinces contractantes, que les privilèges seraient respectés, cjue ni la reine ni les états ne négocieraient séparément avec Philippe II.

C'est au moment où Anvers tombait aux mains des Espagnols que cet accord était conclu. Bientôt un corps de 6.000 hommes arrivait d'Angleterre, sous le commandement de Leicester. Le favori de la reine fut reçu avec des honneurs inusités; on lui décerna le titre de gouverneur et capitaine général. Le choix de ce personnage, à qui on créait une situation exceptionnelle, contrairement aux stipula-

II) Mémoire, de la main de lord Burgliley, m juillet 1580. Cûhndar 0/ State Papcrs, Foreigi! Seiies, 157(1-1580, p. 343-347. — Instruction pour Daniel Rogers. septembre(?j 1580. /è/rf., 433-435. Pour ^es relationsdes Pays-Bas a\ec l'Angleterre à ce moment, nous avons consulté surtout, outre le dernier recueil, le Calendar o/Stcile Pap.rs, Spanish. Eliznbeth, 1568-1588 (vol. II-l\"i.

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tions du récent traité, n'était pas heureux : Leicester trompa l'espoir des états, comme l'avait fait le duc d'Anjou. Indifférent aux lois et aux privilèges du pa3^s, incapable et comme militaire et comme administrateur, cet autre libérateur valait moins encore que le premier et se fit détester comme lui. La reine le rappela. Peu après son départ, deux de ses officiers trahissaient les états : l'un, Stanley, livrait Deventer aux Espagnols; l'autre, Yorck, le fort de Zutphen.

Revenu au mois de juin i58y, Leicester ne parvint pas à effacer la fâcheuse impression qu'il avait produite pendant son premier séjour dans les Provinces-Unies. A la fin de l'année, il retournait en Angleterre. Irritée et humiliée à la fois de son insuccès, Elisabeth s'en prit aux états, se répandit en plaintes contre eux dans des termes offensants, grossiers même, comme il lui arrivait de le faire dans ses emportements, leur déclara qu'elle n'avait pas besoin d'eux, qu'elle pouvait vivre en paix avec l'Espagne, que le roi avait toujours désiré son amitié. Elle finit pourtant par leur promettre de ne pas conclure d'arrangement avec Philippe II sans leur participation, s'ils lui témoignaient plus d'égards (i).

Mais à ce moment il ne s'agissait plus pour elle de songer aux moyens de venir en aide aux Provinces-Unies: elle avait à réunir toutes ses forces pour se défendre elle-même contre une attaque de l'Espagne, attaque si formidable qu'il pouvait en résulter sa propre ruine.

(i j Réponse de la reine à une demande des états tendant à obtenir un secours plus important, 3 février 13^^^. SpanishCalouiar, EUzabeth, IV, 202-203.

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Le rétablissement du catholicisme en Angleterre et la conquête de ce royaume, dont la possession aurait assuré le retour des Pays-Bas à l'obéLssance et la domination incontestée de l'Espagne en Europe, préoccupaient depuis longtemps Philippe II. La vieille animosité qu'il ressentait contre Elisabeth se raviva après l'arrestation de Marie Stuart, son alliée dans la lutte contre la Réforme en Angleterre. C'est alors que Pie \' lance la bulle d'excommunication dans laquelle il accable de son mépris la fille de Henri VIII, et qu'il presse le roi d'Espagne de se faire l'exécuteur de la sentence fulminée contre elle. Mais le duc d'Albe désapprouvait les excitations du pape, et, malgré les provocations d'Elisabeth, le roi écouta ses conseils (i). Grégoire XIII, successeur de Pie V, renouvela les instances de celui-ci et proposa de confier le commandement de l'expédition à don Juan' d'Autriche. Philippe resta sourd à ses exhortations.

Comme le pape, les catholiques anglais réclamaient instamment son concours. L'exécution de leur chef, le duc de Norfolk, si elle ralentit le mouvement d'opposition à l'intérieur, n'arrêta pas la propagande entretenue sur le continent par les ennemis de la reine. Elisabeth, dont l'œil vigilant suivait toutes ces machinations, se vengea de Philippe II, qui les encourageait sous main, en l'inquiétant dans ses propres états et en le faisant harceler sur mer. Avec son appui, de hardis aventuriers allaient faire

(i I Mignet, Marie Stuart, II, 419-420.

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lâchasse aux navires espagnols et dévaster les possessions les plus lointaines du roi catholique. Dans cette lutte sans trêve ni merci, c'est Francis Drake, le célèbre corsaire, qui se distingue entre tous. Tantôt, il saisit des convois de lingots et partage avec la reine le produit de ses rapines; tantôt il porte la désolation dans les établissements des Indes, et, pendant que l'Espagne se plaint et exige des réparations, la reine et le peuple anglais accueillent triomphalement le redoutable marin, dont le nom est un épouvantail pour les sujets de Philippe II.

Malgré ces actes d'hostilité, la guerre n'était pas officiellement déclarée. On ne la désirait même pas plus en Angleterre qu'en Espagne : là, à cause de l'état troublé du royaume, où les catholiques, toujours prêts à se soulever, constituaient un danger permanent; ici, parce qu'on redoutait une ligue d'Elisabeth et du roi de France en faveur des insurgés des Pays-Bas.

Des deux côtés, on prenait ainsi forcément patience, tout en s'accusant, tout en se menaçant; on laissait les griefs s'accumuler juscju'au jour où viendrait l'occasion de se venger (i). Cette occasion parut se présenter pour Philippe II en i58o, après la conquête du Portugal, dont l'annexion accroissait

f I ) Sans être moins liabile, la reine savait opposer l'audace à l'arrogance que rambassadeur d'I^spagne montrait dans ses réclamations. En 1580, Bernardino de Mendoza. se plaignant de ce que les navires espagnols sont constamment attaqués par les Anglais, lui rappelle qu'elle doit la couronne à son maitre et l'accuse d'ingratitude. Elisabeth sait que le roi d'Espagne et le pape, son allié, excitent les Irlandais contre elle; elle déclare a l'ambassadeur que s'ils continuent, elle s'alliera aux Français et ira en Flandre avec eux. A quoi Mendoza répond que quand son maître étendra le bras pour lui faire la guerre, elle n'aura pas seulement le temps de se repentir de ce qu'elle a fait. Ces propos donnent une idée de l'aigreur qui régnait alors dans les relations. Bernardino de Mendoza au roi, février à avril 1580. Coleccion de docutnentos inédilos, XCI, 300.

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considérablement la puissance de l'Espagne sur mer. A ce moment aussi, la situation s'améliorait dans les Pays-Bas, grâce à l'habileté du prince de Parme. Le roi pouvait compter sur l'Irlande, sur les catholiques d'Ecosse. En France, il avait également pour lui les catholiques, qui auraient empêché Henri III d'agir avec Elisabeth contre l'Espagne. Un instant, les résultats de la conquête du Portugal furent compromis par l'intervention d'Antonio, prieur de Crato, qui disputait à Philippe II la possession de ce royaume. Antonio s'étant réfugié en Angleterre, y trouva des secours ; il conquit même un allié dans Henri III, et, grâce à ces appuis, tenta un coup de main sur les Açores. Mais il fut complètement l^attu, près de l'île de Terceire, par l'amiral Alvaro de Bazan, marquis de Santa Cruz. Cette victoire allait décider de l'entreprise qui, depuis de longues années, occupait la pensée du roi.

Dans l'enivrement du succès, Santa Cruz pressa son maître d'employer contre l'Angleterre les forces avec lesquelles il venait de vaincre Antonio : du même coup, il voulait renverser Elisabeth et écraser définitivement l'insurrection des Pays-Bas. Si on lui opposait des difficultés, comme l'intervention possible de la France, le manque d'argent, il engageait le roi à se reposer sur Dieu, dont il défendait la cause (i).

Philippe II ne resta pas indifférent à ces excitations; mais Santa Cruz n'était pas l'homme à qui il

(i) Alvaro de Bazan, marquis de Santa Cruz, au roi. q août 13N3. I'". Durn, La Armada invencible, document i.

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voulût dévoiler le fond de sa pensée : c'est à Alexandre Farnèse qu'il s'ouvrit. Dans une lettre du 12 septemltre i583, où il l'entretient des mesures militaires à prendre, il suggère comme le moyen le plus sur de hâter la fin de la guerre avec les Provinces-Unies celui-là même que lui conseillait l'amiral, et il demande très confidentiellement à son neveu un avis sur le choix du moment, la direction de l'expédition, les forces à réunir, les motifs à invoquer (i).

Alexandre Farnèse ne pouvait qu'applaudir à un projet qui, outre le rétablissement du catholicisme en Angleterre, devait avoir pour résultat d'assurer l'affermissement de la prépondérance de l'Espagne en Europe et, aux Pays-Bas, la soumission des provinces insurgées. Mais il en subordonnait l'exécution à plusieurs conditions essentielles ; il fallait : réunir une armée de 34.000 hommes, dont 3o.ooo d'infanterie, garder le secret pour prendre l'ennemi à l'improviste, ne rechercher aucune alliance, pas même l'appui des catholiques anglais, car le roi devait rester maître absolu de la conduite de l'affaire, occuper les Français pour les empêcher d'intervenir, rétablir autant que possi]~)le l'ordre dans les Pays- Bas et, pour cela, laisser encore dormir le projet. Si les Espagnols parvenaient à s'emparer d'une ile de la Zélande ou de Flessingue, il serait évidemment plus commode et plus facile de faire les préparatifs en Flandre : outre que la distance à franchir était plus courte que de la côte d'Espagne, il était

1) Le roi au prince de Parme, \-2 septembre i5i^3. Archives du royaume. Correspondavce de Philippe II.

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plus aisé d'y concentrer les hommes, les munitions, les vivres sans éveiller les soupçons (i)..

Au sujet du secret, le roi partagea son avis; il le partagea également en ce qui concernait la France, où, d'ailleurs, un traité avec le chef du parti catholique, le duc de Guise, lui permettait d'entretenir l'agitation. Mais sur un point important, le plus importantmémeaprès le secret, aux yeux d'Alexandre Farnèse, le choix du lieu d'embarquement pour le transport de l'armée d'invasion, il allait se produire un désaccord qui ne devait pas peu nuire au succès de l'entreprise. Le prince de Parme, qui tenait avant tout à surprendre la vigilance des Anglais, aurait voulu qu'on ne fit pas de grande démonstration navale en Espagne, pour attirer le moins possible leur attention. L'armée d'invasion se concentrant dans les Pays-Bas, il suffisait, pour la transporter, de 200 à 25o bateaux plats, comme ceux que l'on employait en Flandre, dont chacun serait manœuvré par 3 ou 4 mariniers. Une vingtaine de navires de guerre, postés dans le Canal, tiendraient en respect la flotte anglaise. Le rassemblement et l'embarquement des hommes s'opérerait en c|uelques jours : le rassemblement, autour de Berg-op-Zoom, dont on simulerait l'attaque; de là, les gens se dirigeraient sur les ports qui leur seraient assignés, Nieuport, Gravelines et Dunkerque, où ils seraient rapidement embarcjués. On aborderait à Douvres et à Margate. Une semaine après le départ de Berg-op-Zoom, on serait en vue de Londres. C'est à ce moment seule-

h) Alexandre Farnése au roi, 30 novembre i^S;-;. Ibid.

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ment que la flotte espagnole devait se montrer sur les côtes d'Angleterre. A supposer qu'il survînt des difficultés alors que les forces seraient déjà réunies en Flandre, que le départ fût reconnu impossible, que l'entreprise ne pût avoir lieu, (|ue, par exemple, le secret eût transpiré, que les iVnglais eussent eu le temps de s'organiser pour la défense, on tomberait sur la Hollande et la Zélande, et on étoufferait définitivement l'msurrection avec les forces amassées de ce côté (i).

Au fond de ce plan, on aperçoit la préoccupation d'appuyer l'expédition sur les Pays-Bas. Mais les conseillers de Philippe II étaient hostiles à toute combinaison qui accorderait une importance prédominante à l'action du prince de Parme : ils insinuèrent qu'il entretenait des desseins ambitieux; ils prétendirent que lui abandonner la direction de l'entreprise, ce serait favoriser ses vues et lui fournir le moyen de tirer du succès des avantages personnels. Le roi, impressionné par ces arguments, abandonna l'idée, (|u'il avait exprimée lui-même, de s'assurer la possession d'un port en Hollande ou au nord des Provinces-Unies (2). Il décida ensuite de concentrer sur la côte d'Espagne toutes les forces de mer cju'il pourrait réunir, sous la direction du marquis de Santa Gruz, capitaine général de la mer Océane,

(1 j Le mé ne au même, 20 avril 1386. Ibid — Rapport verbal à don Juan de Idiaquez, 'J4 juin, par l'ini^énieur Piatta, envoyé à Madrid. Ibïd. D'après ce rapport, leprmce n'emmènerait pas de chevaux et ne se munirait de vivres que pour h ou 7 jours : on trouverait ensuite les moyens de nourrir l'armée, si l'expédition avait lieu, comme il le proposait, au mois d'octobre, c'est à dire après la moisson.

(2) Il proposait Enkhuizen ou Embden. Le roi à Alexandre Famése, 29 décemore 13^5. Ibid.

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tandis que le prince de Parme organiserait l'armée d'invasion, en faisant croire qu'il préparait une attaque contre Ostende.

La prise de l'Ecluse, au mois d'août i587, fournit une excellente base pour les préparatifs à faire du côté de la Flandre. A défaut d'un port sur la mer du Nord, c'était une acquisition précieuse pour la jonction des bateaux destinés à transporter au delà du Canal l'armée rassemblée aux Pays-Bas. Aussi, en apprenant cette nouvelle, Philippe II en exprimat-il le plus vif contentement. Il ne doutait plus que l'entreprise ne s'effectuât cette année même, quoiqu'il fût loin d'être fixé sur la marche des opérations, que la flotte ne fût pas prête, qu'il fût dangereux de l'envoyer en hiver à travers la Manche sans disposer d'un port; mais, comme Santa Cruz, il comptait sur la faveur de Dieu (i).

Malgré les difficultés, Alexandre Farnèse lui-même préparait, au mois de novembre, son départ et se disposait à remettre le gouvernement à Mansfeld, chargé d'administrer en son absence, quand un point noir apparut du côté de la France. Les huguenots y avaient attiré un grand nombre de soldats étrangers. Il fallait prévoir le cas où ces troupes, victorieuses des catholiques, menaceraient les Pays- Bas, et Philippe II pria le prince de différer son départ jusqu'à ce que le danger qu'il appréhendait d'une défaite possible des catholiques eût disparu (2).

(11 Le même au même, 4 septembre 1587. Spanish Calendar, Elizabeth, IV, ' J5''S7- — ^'^ même au même, 4 novembre. Archives du royaume, Correspondance de Philippe II.

i2i Le roi au prince de Parme, 14 no\'embre i5<S7. Ibid.

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l'n mois plus tard, ses craintes étant dissipées, il l'engageait à se mettre en mouvement et lui donnait l'assurance que la flotte espagnole partirait dès que le temps serait favorable (i).

Ordres, contre-ordres, instructions vagues, incomplètes, tout dans la correspondance de Philippe II à ce moment révèle une absence complète de conception dans la conduite de la plus vaste entreprise de son règne. Le roi hésite, se contredit à l'heure où il est nécessaire d'agir avec résolution et clairvoyance. Aussi les Anglais ne manquèrent pas de profiter de ses fautes. Sa lenteur, dont le prince de Parme s'était souvent plaint, leur permit de se préparer à la lutte ; ils eurent le temps de réunir une flotte imposante, de venir occuper le canal d'Angleterre, tandis que leurs alliés, les Hollandais, stationnés entre les forts de Lillo et de Liefkenshoeck, bloquaient le port d'Anvers et assemblaient une autre flotte à Flessingue. Il était à craindre maintenant que les bateaux construits à l'intérieur de la Flandre pour transporter l'armée d'invasion ne pussent arriver en sûreté du Sas de Gand à l'b^cluse, d'où ils devaient être dirigés sur les ports d'embarciuement(2). En tous cas, Alexandre F'arnèse déclarait ne plus pouvoir songer à faire passer le détroit à ses troupes sans l'appui de la flotte espagnole; il réclamait, en outre, des renforts et de l'argent : son armée était réduite d'un tiers, et l'on devait s'attendre à voir

<i) Le même au même, 24 novembre. Ibid.

(2) Le prince de l^arme au roi, 24 décembre. Ibid.

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bientôt ICvS soldats étrani^ers, privés de leur paye, se débander (i).

A ces causes de retard allait s'ajouter un contretemps non moins fâcheux, la mort de Santa Cruz, le g février i5S8. Santa Cruz était à la fois un marin des plus expérimentés, un excellent homme de guerre, un serviteur dévoué. Philippe II ne parut comprendre ni laperte (|u'il éprouvait ni l'importance du choix (ju'il avait à faire dans ces circonstances. A peine eut-il reçu avis de l'état désespéré de l'amiral c^u'il désigna pour le remplacer comme capitaine général de la mer Océane et comme chef de l'expédition navale contre l'Angleterre, l'homme le moins propre à remplir ces fonctions, don Alonso Ferez de Guzman, duc de Médina Sidonia. Capitaine général de la côte d'Andalousie, il n'avait jamais exercé de commandement sur mer. Son inexpérience n'était rachetée par aucun don naturel, et lui-même reconnaissait, d'ailleurs, son manque d'aptitude. Informé de l'intention du roi, il le fit supplier de n'y pas donner suite, comme Requesens, en i5'/3, avait supplié Philippe II de ne pas persister dans sa résolution de l'envoyer aux Pays-Bas. Comme Requesens aussi, il allégua sa santé et le mauvais état de ses affaires personnelles. Il représenta qu'il n'avait ni la pratique de la mer ni celle de la guerre, qu'il allait marcher au hasard, que bien certainement il n'était pas en état de remplir sa mission (2).

(i ) Le même au même 21 décembre (2 dépêches 1. Ilnd. (21 Duro. La Armada invencible, document 53.

Il falhiit un aveuglement incroyable pour ne pas céder devant un aveu aussi franc d'impuissance. Le roi ne s'y arrêta même pas : il enjoignit à Médina Sidonia de se mettre en route avec toute la célérité possible, et le duc s'inclina : « Puisque \^otre Majesté m'ordonne de la servir, après m'ètre confessé à elle et m'ètre acquitté envers ma conscience, écrivait-il, que Notre Seigneur daigne me venir en aide pour répondre à ses intentions (i). »

A la iin du mois de mai, il était prêt à partir.

Jamais flotte aussi imposante n'avait sillonné l'Atlantique, Elle se composait, au départ, de i3o navires de guerre, armés de 2.431 pièces d'artillerie et montés par 29.433 hommes, dont ig.295 soldats, 8.o5o marins, 2.088 rameurs, sans compter les volontaires, leurs domestiques, 180 religieux de tous ordres, etc., ce qui portait le nombre des hommes recevant la ration à 3o.656 {2).

Le capitaine général avait ordre de se rendre directement au canal d'Angleterre, de le franchir, de Femonter jusqu'au cap Margate, là, de donner la main au prince de Parme, de faciliter le passage de son armée et, si le prince atteignait les côtes d'Angleterre, d'assurer et de garder les communications avec la Flandre (3). Si le passage était reconnu impossible, il devait tâcher de s'emparer de l'ile de Wight, y occuper un port et s'y fortifier (4).

(1) Ibid., d(5c. ôo.

f2) Ibid., doc. loc). L'épithète invincible paraît avoir été imaginée par les adversaires de l'F^spagne ei appliquée ironiquement à la flutte après le désastre. La seule qualification de ce i^euf^e que nous trouvons dans les documents espai^nols de lépoque est celle ds/ehcisima.

l-j,j Duro, doc. t)^.

(4) Instruction secrète au duc de Médina Sitlonia. Ibid , doc. 95

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Dès le i8 juillet, c'est-à-dire trois jours avant que l'Armada prit définitivement la mer, Alexandre Farnèse pouvait annoncer au roi c[ue les préparatifs pour le transport de ses troupes au-delà du détroit étaient terminés. Ce n'était pas sans grande peine qu'il était parvenu à ccMiduire à destination les bateaux plats construits à cet effet en Flandre, sur l'Escaut, la Dendre et la Lys (i). Il les avait d'abord dirigés sur le Sas de Gand. Pour les mener plus loin sans être inquiété par les Hollandais, c]ui bloc|uaient l'Escaut, il avait dû creuser un canal jusqu'à l'Ecluse, d'où ils avaient été conduits à Bruges, puis, au moven d'un autre canal, établi également à cet effet, de Bruges à Nieuport et Dunkerque. En attendant l'ordre de départ, l'armée expéditionnaire avait été cantonnée clans les villages de la Flandre.

Le prince de Parme avait donc modifié son plan primitif, qui était de simuler rattac[ue d'une place des Provinces-Unies, afin de tromper Elisabeth et de la prendre à l'improviste. La situation actuelle, en effet, ne se prétait plus à une pareille teinte : le secret tant recommandé n'avait pas été gardé, et simuler un siège n'aurait abouti qu'à faire sacrifier des hommes inutilement. La reine avait eu le temps de voir l'orage se préparer. Pour le détourner, tout au moins pour reculer autant que possible le moment où il éclaterait, elle avait prêté l'oreille à des propositions cjui lui étaient faites afin de rétablir

. M I Le prince de Parme au roi, iN juillet 15HS. Arciii\es du royaume, Co^iesfondance de Philippe IL

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la paix entre les deux pays, propositions que Philippe II, de son côté, avait acceptées également, avec la volonté bien arrêtée de ne rien céder. De part et d'autre, on désigna des agents, qui échangèrent des protestations d'amitié et se dirent animés des meilleures intentions (i). Ils dissimulèrent si bien que même l'exécution de Marie Stuart, le i8 février iSSy, n'interrompit pas les pourparlers, malgré les colères soulevées en Espagne, « Cet acte, écrivait Alexandre Farnèse à Philippe II, comble la mesure de toutes les cruautés commises par celle d'Angleterre, Notre Seigneur daignera permettre, qu'elle reçoive le châtiment mérité depuis tant d'années, » Et le roi, de son côté, lui disait : <( La mort de la reine d'Ecosse ne fera que nous valoir davantage la faveur de Notre Seigneur contre tant et de si grandes injustices et offenses (2), »

Après de longs débats préliminaires, il fut entin décidé que les conférences pour la paix se tiendraient à Bourbourg, au sud-est de Gravelines, où elles s'ouvrirent au mois de juin i588. L'intention du prince de Parme, conforme à celle du roi, était de trainer les négociations en longueur, sans prendre d'engagement, et de les poursuivre même après l'ouverture des hostilités (3). Il parvint, en effet, à

(1) Mémoire d'André de Loo concernant les négociations à la cour d'Angleterre en février et mars 1586. Correspondance du cardinal de Granvelle, XI L 404- 407. Il résulterait d'une lettre de Bernardine de Mendoza, datée de Paris, 24 juin 138b, que les pr)urparlers aur;iient été engai^és à la demande de Farnèse luimême, mais que W'alsingham ne croyait pas à la sincérité du prince. Spanish Cahndar, Elizabclh, 111, 5S4. — Miscellaneoiis State Pafers, I, 334-3G0.

\-i} Le prince de Panneau roi, 22 mars 1587, Archives du royaume, Carresrespoitdance de Philippe II. — Le roi au prince de Parme, 31 mars. Ibid.

(3) Le prince de Parme au roi, 13 mai 1588. Spanish Calendar, Elizabeth, IV, 287.

l'invincible armada 167

amuser les envo vés de la reine jusqu'à ce que la flotte eut fait son apparition en vue des côtes d'Angleterre, le 29 juillet.

Si elle avait pu mettre à la voile au mois de septembre i58y, comme Philippe II l'avait espéré, l'Armada aurait rencontré peu de résistance. Elisabeth comptait encore à ce moment écarter le danger en négociant; mais elle avait fini par céder aux instantes représeotations de ses ministres, qui la pressaient de se rendre à l'évidence. Ouand la flotte espagnole parut en lace du cap Lizard, le grand amiral d'Angleterre, lord Howard d'Effingham, pouvait lui opposer plus de 170 navires de toutes dimensions, commandés par des marins habiles, familiarisés avec les parages dans lesquels la lutte allait s'engager, unis par l'esprit national, animés d'une confiance sans bornes. Ces dernières dispositions ne se trouvaient pas à un même degré dans la flotte espagnole, recrutée en partie de force et dont les hommes appartenaient à des nationalités différentes. A ces causes d'infériorité s'en joignait une autre : si les dimensions des vaisseaux espagnols excédaient généralement celles des bâtiments anglais, si leur masse favorisait le choc comme la résistance, les seconds l'emportaient par leur légèreté et la supériorité de leur artillerie, avantages qui allaient avoir des conséquences inattendues.

Le 3o juillet, l'Armada arrivait devant Plymouth. Le 3i, la flotte anglaise se portait en pleine mer, et lord Howard, ayant l'avantage du vent, prenait l'offensive en canonnant l'arrière-garde espagnole.

l68 KSP.^GNOLS ET FLAMANDS Al' XVI^ SIÈCLE

Pour les Anglais, le résultat du premier engagement fut du plus heureux augure. Leurs navires, excellents voiliers, se gouvernaient à volonté : ils fuyaient, se rapprochaient, attaquaient suivant les circonstances; leur artillerie, plus puissante, manœuvrait avec agilité et précision. L'amiral comprit bien vite les avantages de sa flotte sur les pesants galions : harceler l'arrière-garde, tomber sur les retardataires, occuper constamment les autres, canonner à une distance prudente, éviter l'abordage, reculer dès que l'ennemi paraîtrait avoir chance de généraliser l'action, tel fut son plan au début, et il refusa de s'en départir, malgré les sollicitations contraires de certains de ses officiers.

Toujours inquiétée par l'ennemi, l'Armada arriva, le 6 août, en face de Calais. Médina Sidonia, déjà à court de munitions, prie le prince de Parme de lui envover de la poudre et des boulets, le presse de venir le joindre. Dans les conditions où il se trouve, avec ses lourds bâtiments, il ne parvient pas, écritil, à prendre avantageusement l'offensive : il voudrait contraindre les Anglais à un engagement général (i). Le 7, il jette l'ancre devant Calais, observé de près par plus de i5o vaisseaux anglais, , tandis que la flotte des Provinces- Unies fait la garde au nord. Il avait été informé que le mouillage à cet endroit était périlleux; les pilotes maintenant l'avertissent (]u 'au-delà l'Armada ne saurait tenir ..contre les courants, (|u'elle serait forcée de sortir du .détroit et poussée dans la mer du Nord.

M ( Meiiiiiii Sido lia au pnnre du l'arme, 5 août 15SS. Archives du royaume, .-Correspondaiicf de Philippe II.

l'invincible armada 169

Il ne savait quel parti prendre.

Dans la matinée du 7, un avis du gouverneur de Calais vint augmenter sa perplexité en lui signalant le danger auquel il s'exposait dans ces parages. Il s'adresse encore une fois au prince de Parme ; il lui rend compte de l'état de l'Armada, l'invite à venir le soutenir, lui représente la nécessité absolue de conduire la flotte dans un port, sans quoi elle est infailliblement perdue; il lui propose une action ■combinée sur l'île de W'ight, afin de s'assurer un refuge qu'on ne possède pas sur la côte de Flandre (i).

Ses démarches, ses prières les plus pressantes restèrent sans suite.

Quelle pouvait être la cause du silence, de l'inaction d'Alexandre Farnèse? Les rapports qui j)arvenaient au chef de l'expédition navale accusaient ■chez le prince une grande lenteur; on soutenait ■qu'il n'était pas prêt ; on murmurait ; même dans l'entourage du prince, on hasardait des insinuations blessantes pour le lieutenant du roi dans les Pays- Bas. Alexandre Farnèse usait-il, comme on voulait le faire entendre, d'une inaction calculée? Rien n'autorise à l'afiirmer; mais ce qui ressort de sa ■correspondance, c'est que ses relations avec Médina Sidonia étaient peu cordiales. Déjà le 11 juin, il se plaignait au roi de ce que, d'après le rapport d'un officier envo3'é près de lui par le commandant en chet de l'Armada, celui-ci refusât de lui céder un renfort de 6.000 hommes qui lui était dû et donnât à

11 Le même au même, 7 août. Ibid. — P. Fea. Al.ssaiidro Farnèse, p. -298.

lyO ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE

entendre que l'armée de Flandre devait venir à la rencontre de la flotte espagnole sur ses bateaux plats. Il protestait et contre ce refus et contre cette exigence. « J'ose encore espérer, écrivait-il, que le duc se conformera aux ordres de \'otre Majesté,, comme moi, de mon côté, je ferai rigoureusement mon devoir, (i). » Le 7 août, en envoyant au roi les copies des lettres que lui avait adressées le (^apitaine général de la mer Océane depuis le 25 juillet, il revient sur les mêmes considérations; il satisfera, dit-il^ autant que possible, aux demandes du duc ; l'embarquement des hommes sera terminé bientôt; dans quelques heures, il sera à la plage; si le duc parvient à atteindre un endroit favorable, si le passage est libre, il ne perdra pas de temps. Mais quant à aller joindre au loin l'Armada avec ses bateaux de rivière, il est clair que cela est impraticable. Il ne faut pas davantage songer à se servir de ses embarcations pour une action quelconque. « D'ailleurs,, remarque-t-il, sur un ton qui n'est pas exempt d'aigreur, c'est bien pour cette raison que \'otre Majesté a envo3^é sa flotte dans ces parages (2). »

Dans la soirée du 8, il arrivait à Xieuport, où il assistait à l'embarquement des 16.000 hommes concentrés sur ce point. Le g, au matin, il était à Dunkerque. Il y dirigeait la même opération quand arriva un officier, le veedor général Jorge Manrique^

(]} Le prince de Parme au roi, 2j juin 15HS. Archives du royaume, Correspondance de Philippe II . En marge de cetie lettre, le roi écrit : « Plet^ue â Diosque no hava algun embarazo en esto. plaise à Dieu qu'il n'y ait pas ici quelque ditirtculté. »

{2} f-e même au même, 7 août. Ibid. Le lendemain, autre lettre contenant les^ rriémes plaintes et exprimant la crainte que le duc, à l'endroit où il s'est arrè'é^ ne trouve pas moyen d'abriter la flotte, s'il est forcé de s'y maintenir. Ibid.

L INVINCIBLE ARMADA IJl

que l'amiral dépéchait pour lui exposer la situation périlleuse de l'Armada. Médina Sidonia, comme on vient de le voir, avait proposé au prince une action commune sur l'ile de Wight afin d'y occuper un port. Les raisons que le duc invoquait, les craintes qu'il exprimait, tout en ce moment donnait raison à Alexandre Farnèse, justifiait le plan qu'il avait tracé à l'origine et démontrait la justesse de ses vues. Aujourd'hui, il était trop tard; le prince pressentait une catastrophe prochaine, et, avec un cruel sangfroid, il prenait soin d'en décliner la responsabilité. « Cette difficulté, écrivait-il au roi, j'affirme à Votre Majesté que personne mieux que moi ne l'a comprise dès le début, je crois l'avoir prouvé plus d'une fois... Aussi je ne m'étonne pas de l'embarras du duc et de sa prétention de me faire aller à son secours, occuper l'île de Wight ou combattre contre la Hotte ennemie, prétention qui montre combien il a été mal informé (i).^ Il ne voulait pas cependant mettreson amour-propre au-dessus de l'obéissance qu'il devait au roi : quand l'inspecteur général eut exposé l'objet de sa mission, le prince conféra en sa présence avec le marquis de Renti, amiral de la côte de Flandre, et des marins du pays, qui lui donnèrent raison.

Tandis qu'ils délibéraient et que se poursuivait l'embarquement, arrivèrent, l'un après l'autre, le prince d'Ascoli et deux officiers envoyés par Médina Sidonia. Ils rapportaient que l'ennemi avait lancé des brûlots sur l'Armada, que le capitaine général s'était vu forcé de faire couper les amarres et qu'une

(i) I,e même au même, Dunkerque, lo août. Ibid.

violente tempête, survenue à ce moment, l'avait entraîné vers le nord. Le prince de Parme comprit que la flotte était perdue; il écrivit à Philippe II : « Dieu sait combien cette nouvelle m'afflige. Ce qui contribue à me faire sentir le désastre, ce que je ne saurais assez déplorer, c'est d'avoir été humainement dans l'impossibilité d'}' porter remède (i). »

C'était un désastre, en effet, et, comme Alexandre Farnèse le jugeait, un désastre irréparable.

Au milieu de la nuit, tandis que le vent battait avec violence le flanc des vaisseaux espagnols, on avait vu s'allumer du côté de l'ennemi des feux qui, peu à peu, grossissaient en s'approchant de l'Armada. On se rappelait les terribles effets des machines de Gianibelli au siège d'Anvers. ]\Iedina Sidonia, gagné par l'émotion générale, avait ordonné de démarrer; les cables coupés, on s'était précipitamment éloigné, abandonnant à la mer à peu près 3oo ancres. La plus grande partie de l'Armada avait fui, emportée par les courants dans la direction de Dunkerque. Au point du jour. Médina Sidonia prit la même route. Les Anglais le suivirent. Il se retourna pour leur faire front, et la bataille s'engagea: elle dura depuis le matin jusqu'à trois heures de l'après-midi. ()uand le combat finit, l'Armada était hors des bancs ; mais elle avait subi des pertes importantes. Les vaisseaux qui avaient pris part à l'action étaient endommagés, sans munitions, incapables de soutenir une nouvelle atta(|ue.

Tout espoir de rentrer dans le Canal et de conti-

(1) Le même au même, même date. Ibid.

l'invincible armada 173

nuer la lutte était perdu. Il ne restait à Médina Sidonia d'autre alternative que d'aller se jeter contre les bancs de la côte de Flandre ou de pénétrer dans la mer du Nord. Le vent poussa dans cette dernière direction l'Armada, que la flotte anglaise suivit jusqu'au 12 août. Le 20, elle doublait les iles septentrionales de l'Ecosse pour gagner le large à l'ouest et tourner l'Irlande, où plusieurs vaisseaux vinrent misérablement échouer. Combien peu étaient en état de résivSter aux éléments qui allaient les assaillir et de se guider dans ces mers inconnues! Quand, du navire qui le portait, le Saint-Martin, Médina Sidonia aperçut enfin les côtes d'Espagne, il ne comptait plus autour de lui que onze bâtiments (i). Le reste, lancé dans toutes les directions, lutta pendant des semaines contre les vents et les flots. Tandis que l'Armada, dispersée, sedirigeait péniblement vers l'Espagne, ici on s'agitait entre l'espoir et la crainte. Les premiers avis venus de France annonçaient un grand succès. Ces nouvelles furent démenties par les lettres du prince de Parme qui faisaient connaître la dispersion de la flotte en vue de Calais. Philippe II ne croyait pas à un échec irréparable, quoiqu'il fut dans une vive inquiétude, comme il l'avoue dans une lettre du 3i août à Médina Sidonia (2). Le même jour, il écrit au prince de Parme: « Le souci que cela me donne ne saurait

i 1 ) F. Duro. doc. 17;:;.

(2) « Tandis qu'on attendait les nouvelles espérées des forces de cette Arniada, on a appris que. par suite du temps, elle a dû fuir de devant Calais, et on a éprouvé une très vive alarme, qui nous cause plus de souci qu'en ne saurait l'exprimer.» Archi\'es du ro\aiuTie, Correspondatice de Philippe II.

être exagéré, bien que, s'agissant d'une pareille

cause, on ne perde pas entièrement confiance

Ainsi j'attends de vous que vous aurez exécuté ce qui vous concerne de façon qu'on parvienne à rendre à Dieu le service qu'on a en vue (i). » Le 3 septembre, des avis transmis de Calais lui font espérer que l'amiral a pu rallier sa flotte et opérer un retour offensif. 11 s'empresse d'engager son neveu à prendre la mer: une fois sur le sol de l'Angleterre, il est certain du succès. Si le prince pouvait en annoncer la nouvelle, il lui procurerait un contentement sans pareil (2). D'Anvers, de Bruges, de Dunkerque, de Calais, de Rouen, il reçoit des informations qui l'entretiennent dans cet espoir ; on assure même que l'Armada, victorieuse, répare ses avaries dans un port d'Ecosse. Néanmoins le roi est toujours dans une grande incertitude. Le i5 septembre, il avoue au prince de Parme que l'affaire ne lui laisse pas de repos; il lui envoie de nouvelles instructions; il en envoie en même temps à Médina Sidonia (3).

Enfin, l'arrivée d'un officier que celui-ci avait dépéché au roi, le 21 août, vint dissiper toutes les illusions. A son journal, dont ce courrier était porteur, le duc avait joint une lettre c[ui ne permettait plus le moindre doute: la flotte avait été défaite et dispersée, il avait fallu renoncer au combat faute

(1) La minute portait : (c et qu'on répare la réputation de tous, qui est si engaf-ée » Pliilippe 1 1 bitVe ces mots et met en marge : " Voir s'il serait bon de supprimer dans le chidre ce qui est biffé, car dans ce que Dieu tait et permet, il n'y a pas de réputation à perdre ou à i^agner : il vaut donc mieux n'en pas parler. » Ibid.

(2; Ibid.

{3; Lettre du 15 septembre. Ibid.

L'lNVI^■CIBLE ARMADA lyS

de munitions et à cause de la supériorité reconnue de l'ennemi. L'insuffisance des vivres, la réduction des rations, les souffrances des équipages, plus de 3.000 hommes malades, sans compter les blessés, le duc ne cachait rien. Et ce triste tableau était assombri encore par la certitude de nouveaux désastres pendant la retraite (i).

Un peuple habitué à la victoire, qui, dans l'ancien et le nouveau monde, sur mer et sur terre, jouissait d'une supériorité incontestée, ne pouvait se résigner à subir en silence une aussi humiliante défaite. Il avait applaudi à une entreprise qui répondait à ses aspirations politiques comme à ses sentiments de prosélytisme religieux. Après le désastre, il s'en prit à Médina Sidonia, sans se demander si le duc n'était pas moins coupable de s'être incliné devant l'ordre desonmaitre, que Philippe II de le lui avoir imposé. On s'en prit également au prince de Parme, on l'accusa d'avoir fait échouer l'expédition. Ce bruit, propagé par les officiers espagnols que le duc de Médina Sidonia lui avait envoyés pendant qu'il traversait la ^vlanche et le Pas-de-Calais, se répandit

(i) F. Duro, doc. 164. Les renseignements officiels sur le chiffre des pertes en hommes faites par l'Armada manquent totalement. On peut l'estimer à g. 000 environ. Quant au nombre des navires perdus, on sait qu'il s'éleva à 63. Ce qu'il est impossible de déterminer, même approximativement, c'est le total des frais. On se figure aisément un chift're colossal Santa Cruz, dans le projet qu'il soumit au roi, en 1586, estimait la dépense, défalcation faite des frais ordinaires pour l'armée et la marine entretenues par le roi, à 3. Soi. 288 ducats de Castille de 11 réaux. Duro, doc. 7 (t. I, p 315). Cette somme dut être consi.lérablement dépassée, les chiffres fournis par la correspondance de Philippe II le prouvent : ainsi, le 25 octobre 1587, le roi a déjà envoyé au prince de Parme, pour les seuls frais de cette année dans les Pays-Bas, cinq millions, et, en le rappelant, il fait cette remarque : « Vous pouvez voir si, à ce compte, on a jamais, de mémoire d'homme, accumulé autant d'argent pour une entreprise. » Archives du royaume. Correspondance de Philippe II. — Voir aussi à ce sujet de Thou, Historiarum Lib. LXXXIX, § 14.

à la cour, dans l'armée, dans le propre entourage du prince. Les simples soldats eux-mêmes, si dévoués, si respectueux jusque-là, subirent l'influence du mécontentement des chefs, donnèrent des signes d'indiscipline, tinrent, comme les officiers, des propos offensants. Un jour, sur la place de Dunkerque, des murmures parvinrent aux oreilles du prince; indigné, il apostropha les officiers et provoqua, non en sa qualité de capitaine général du roi, mais « comme Alexandre Farnèse, » tous ceux qui oseraient lui soutenir en face ce qui se disait de lui. La fleur de l'armée était là: personne n'osa rompre le silence (i).

Ses protestations n'empêchèrent pas ses ennemis d'accueillir et de répandre les propos malveillants. Il eut fort à faire pour en détruire l'effet et maintenir sa réputation, dont il était extrêmement jaloux. Il écrivit au roi, il écrivit à ses amis de l'étranger, protestant avec la plus vive énergie de sa loyauté, affirmant l'impossibilité où il s'était trouvé d'exécuter les ordres du roi, soutenant que des méchants et des misérables pouvaient seuls imaginer le contraire (2). A Rome, il chargea de sa défense le cardinal Farnèse, son oncle. Une lettre confidentielle qu'il lui adressa est à noter parce qu'il y parle à cœur ouvert. Il lui communique la copie d'une dépêche qu'il envoie, toujours dans le même but, au comte d'Olivarès, ambassadeur d'Espagne à Rome, et il y ajoute ce

f\l Alonso Vazquez, Los sucesos de FIdiides y Francïa, t. 11, (("oleccion de documentos inédites. LXXllI), p. 37461 suiv.

(2) Le prince de Parme au roi, 2g septembre 15SS. Archives du royaume, Correspondance de Philippe II. — Le même à don Juan de Idiaquez, 1er octobre. Ibid.

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