L INVINCIBLE ARMADA
pourrait venir se placer la flotte de l'ennemi, dont les vaisseaux avaient un moins fort tirant et qui empêcherait ainsi le prince d'avancer, sans que l'artillerie de l'Armada et des forts parvînt à l'éloigner. La jonction étant impossible, l'expédition l'était également. Sans la possession d'un port de sûreté, le roi allait coinpromettre dans les bas-fonds et les courants du canal les meilleures forces de sa monarchie (i).
Mais les représentations étaient inutiles: l'obstination de Philippe II devait tout perdre. L'insuffisance de Médina Sidonia, la conscience qu'il avait de son incapacité, son manque de confiance dans le succès, car lui aussi redoutait un échec, allaient achever de ruiner l'entreprise. Le 24 juin encore, dans une lettre lamentable, il conseille au roi d'y renoncer. Il lui rappelle qu'il a désiré ne pas en être chargé, c[u'il en a prévu les grandes difficultés, La flotte est en mauvais état, mal approvisionnée, les gens mal exercés. L'échec aurait de très graves conséquences, notamment dans les états de Flandre, où on reprendrait courage, où de iKJUveaux soulèvements se produiraient (2). Le roi lui enjoignit de mettre à la voile. Le 21 juillet, la flotte partait: elle allait à sa ruine.
Deux, trois mois après, les navires qui revenaient en Espagne apportaient des détails navrants sur la conduite de l'expédition. Tous les hommes se plaignaient du chef, de son inexpérience, de sa
(1) Cabrera, Filipe sesundo, III, 288.
(2) Spanish Cahiidar, Elizabch, I\', 317-310-
iSo ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE
timidité; certains même lui reprochaient d'avoir manqué de courage (i). On ne se bernait pas à accu ser le duc de Médina Sidonia; comme dans l'armée des I^ays-Bas, on s'en prenait au prince de Parme, on lui attribuait de la mauvaise volonté, de l'incurie ; on prétendait (|ue s'il n'avait pas tait sa jonction avec le duc, c'est qu'il n'avait pas voulu s'entendre avec lui ou c^u'il n'était pas prêt (2). Ces reproches, dictés par la passion, la jalousie, peut-être aussi par le dépit, étaient injustes, et on comprend qu'Alexandre Farnèse n'ait pas même attendu la catastrophe finale pour protester contre les accusations dont il était l'objet et qui, tout en visant à le perdre dans l'esprit du roi, pouvaient ruiner sa réputation en Europe.
Plus équitable que ses compatriotes, en cette circonstance du moins, Philippe II ne voulut pas sembler prêter l'oreille aux bruits malveillants c|ui circulaient autour de lui. Au contraire, il témoigna sa satisfaction au prince, l'assura de sa confiance la plus absolue et lui prouva sa sincérité en le chargeant de préparer le plan d'une nouvelle expédition (3).
Mais l'échec était irréparable : c'en était lait de la prépondérance maritime de l'Espagne. Les événements, d'ailleurs, allaient attirer tous les efforts de Philippe II du côté de la France et détourner son attention de l'Angleterre.
( 1 ) Hieronimo Lippomano, ambassadeur de Venise, au doge et au sénat, 22 octobre 15H8. Voietiaii CaJendar, VI H, 405.
(•j) l,e même, Madrid, loseptembre 1 3N8. /6ù/., ^Sfj-^cjo.
(3) Le roi au prince du l'arme, 10, 1 7 octobre 1 5NS. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II. — l)i.in Juan de Idiaquez au même, q novembre. Ibid.
Philippe II et la Ligue. — Campagnes d'Alexandre Farnèse en France. — Triste situation des Pays-Bas. — ■ Alexandre Farnèse desservi aupirès duroi. — Sa disgrâce. — Ses démêlés avec Marguerite de Parme.
Dès les premières années de son règne, Philippe 1 1 , préoccupé du danger qui pouvait résulter des guerres de religion en France pour ses provinces du nord, était intervenu plus ou moins ouvertement dans ces luttes en faveur des catholiques (i). Le duc d'Albe, qui plaçait l'intérêt politique au-dessus du motif religieux, y avait vu une occasion d'agrandissement pour la monarchie espagnole. A peine était-il arrivé dans les Pays-Bas que le cardinal de Lorraine, le pressant de venir au secours de Charles IX, offrait, « en certain cas, » de lui livrer quelques places en garantie du paiement des dépenses qu'il aurait faites, et une pareille offre l'avait séduit. Pour lui, ce pouvait être le point de départ d'une action politique considérable : une fois établis en France, les Espagnols en deviendraient les maîtres. Quelle brillante perspective pour Philippe II que celle d'ajouter à ses titres celui de roi très chrétien ! Le cardinal lui-
; 1 1 Voir notre ouvrat^e : Esfagiioh- cl rimuauds on XVI - siècle. L'étcMisseiv.cni du régime espagnol, p. 33-35-
iSz ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE
même lui faisait entrevoir la possibilité de revendiquer la couronne en invoquant les droits de la reine, iille de Henri II, à la mort des frères de celle-ci (i). La loi salique était une plaisanterie; la force des armes aurait vite écarté, d'ailleurs, les difficultés qu'elle présentait. Tout favorable qu'il lut à une intervention, Philippe avait trouvé alors le projet prématuré (2). Mais plus tard, Charles IX et le duc d'Anjou étant morts sans postérité, Henri III n'ayant pas d'enfants, il jugea que les circonstances étaient favorables à l'accomplissement de ses vues.
Le 3i décembre i584, un traité formel était conclu entre le duc de Guise et le duc de Mayenne, représentant le cardinal de Guise et autres chefs du parti, et Jean-Baptiste de Tassis et le commandeur Moreo,. représentant le roi d'Espagne, pour assurer le maintien de la religion catholique en France, travaillera l'extirpation de l'hérésie dans les Pays-Bas, exclure du trône de France tout prince hérétique, le cardinal de Bourbon étant reconnu le plus proche héritier de la couronne. Philippe II promettait à la Ligue de l'aider régulièrement en hommes et en argent, à la condition que les sommes avancées par lui seraient remboursées dès l'avènement du nouveau roi (3). Par ce traité avec les Guises contre le roi de P'rance, Philippe II n'entendait pas seulement soutenir les intérêts de la religion: il était mù aussi par l'envie
(1) Elisabeth de Valois, tille de Henri il et situr de Charles L\.
(2) Le duc d'Albe au roi, i"'' novembre 15137. Coirespcndance de Philippe II, 1. ^q;^ 5();. Le roi écrit en marge : << Une résolution à cet égard n'est pas. urgente »
(■]) DeC.ro/.c, Les Guises, les Valois et Pliiiippe II, 1, ■J7X-27Q.
EXPÉDITIONS EN FRANCE l83
de fortifier sa situation en Europe (i). Pour cela, il fallait empêcher la paix de s'établir dans le royaume et entretenir, comme il le disait, le tapage (ruido) dans la maison du voisin:, c'est le mot d'ordre qu'il envoie, à diverses reprises, au prince de Parme (2).
Dès la fin de l'année i588, les événements attirent davantage son attention de ce côté. Le duc de Guise assassiné, le décès de Catherine de Médicis^ qui dirigeait la politique française depuis la mort de François II, l'entrée de Mayenne à Paris, l'assassinat de Henri III, Henri de Navarre se proclamant roi de France et partant en guerre contre l'armée de la Ligue, commandée par Mayenne, les chefs du parti catholique se mettant ouvertement sous la protection du roi d'Espagne, tout indiquait que le moment était venu pour celui-ci de dévoiler son plan. Il exige que les ligueurs reconnaissent sa fille Isabelle comme reine et propriétaire du rovaume et que les états généraux soient convoqués pour approuver le choix fait par eux. Ce n'était plus seulement le Béarnais qu'il fallait exclure de la succession, mais tous les Bourbons. A supposer que l'infante ne fût pas reconnue héritière, à cause de la loi salique,.
(1) (( Ce n'est pas seulement aux princes d'Italie que le roi d'Espagne et ses ministres veulent donner la loi, c'est à toute la chrétienté, voire à tout 'e monde ensemble, comme il appert par tous les remuements d'armes qu'il a de nou\eau suscités en mon royaume. » Henri III à .M. de Maisse, son ambassadeur à \'enise, 4 a\Til 1 585. Charrière, Négociations de la France dans h Levant, IV. 35G.
(2) Notamment dans ses letties du 14 mai et du 10 octobre 1586. Archives, du ro}'aume, Correspondance de Pi ilippe II. Dans la lettre du 14 mai, il autorise le prince à prélever, pour l'intervention en France, 200.000 ducats sur les 600 000 qu'il lui envoie, et, comme il sait qu'Alexandre Farnèse tiouve inopportune cette intervention dans les affaires de France, il prend soin de lui faire remarquer que la dépense est ordonnée dans l'intérêt des Pays Bas. Même réflexion dans la lettre du 16 octobre.
les chefs de la Ligue devaient faire élire un prince disposé à ne pas se marier sans l'assentiment de Philippe II. Ces exigences étaient excessives. Les catholiques exaltés se montrèrent pourtant disposés à y souscrire ; mais les modérés les trouvèrent humiliantes : ils ne voulaient pour roi qu'un prince français.
Deux fois, en i5go et en 1592, la cause de la Ligue parut gravement compromise, et deux fois Alexandre Farnèse fut chargé d'aller la soutenir par les armes: après la bataille d'Lay, il alla au secours de ^Mayenne et délivra Paris; au mois d'avril i5g2, il força les troupes de Henri de Navarre de se retirer de devant Rouen et secourut de nouveau la capitale sérieusement menacée.
Ces faits d'armes, qui ont contribué à illustrer son nom, le prince de Parme ne les accomplissait pourtant pas sans regret. De même qu'il avait désapprouvé l'expédition navale contre l'Angleterre, de même il trouvait inopportune l'intervention dans la guerre civile de France ; comme en i588, il estimait qu'avant tout le roi devait assurer le rétablissement de son autorité dans les Pa3's-Bas. La politique espagnole lui paraissait d'autant plus dangereuse qu'elle pouvait servir à la reine Elisabeth de prétexte pour une action ouverte et vigoureuse en faveur des Provinces-L^nies (i). Mais, pas plus dans ce cas que dans l'autre, ses remontrances n'eurent d'effet. Au contraire, Philij^pe II tenait à remplir ses enga-
(1) Ceîte désapprobation, il l'exprime déjà dès l'année i5'S5. Le prince de Parme au roi, 31 décembre i3<^3. l'hilippson, Ein Mnnsteriiun. p. 4(34.
EXPEDITIONS EN FRANCE l83
gements vis-à-vis des Guises; il ne cessa même de les ■encourager par le moyen de ses agents à Paris (i).
Loin de refroidir son ardeur, l'échec de l'Armada parut l'augmenter. Les affaires de France devinrent l'objet principal de ses préoccupations ; il fit savoir au prince de Parme qu'il comptait sur lui, sur son dévouement, sur son habileté pour la réussite de ses projets (2). Alexandre Farnèse persista à lui opposer des difficultés. Pressé de hâter, en i5go, l'expédition dont il est chargé, il s'excuse, invoque le mauvais état de l'armée. Il est, dit-il, tout disposé à obéir aux ordres qu'il reçoit ; mais l'argent manque, une partie des soldats se sont mutinés, il doit traiter avec les reitres qui serviront dans les Pays-Bas pendant la campagne de France ; il a à pourvoir à la garde des places maritimes (3).
Ces objections ne touchent pas le roi. Il lui répond que les affaires des Pays-Bas se régleront dès que celles de France auront été arrangées comme il l'entend (4), c'est-à-dire en contraignant la Ligue à subir sa volonté et les états généraux à élire un roi à sadévotion. Alexandre Farnèse savait bien, lui, que les Français ne se laisseraient pas faire la loi à ce point par le roi d'Espagne. On comprend le regret qu'il devait éprouver de cette obstination de Philippe II à consumer ses ressources dans une vaine entreprise :
(1) Philippe II à Tassis, 4 janvier, à Mendoza,-3i janvier 1586. Ibid., p. 46^3.
12) Le roi au prince de Parme, 26 nove;nbre 1589. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II .
13) Le prince de Parme au roi. 24 mars, 22 juillet i5'.)o. Ibid.
(4) « (^ela arranij;é, il sera remédié au tout. » Le roi au prince de Parme, 30 mai 1592. Ibtd. — Il n'y a pas lieu de parler de renforcement de l'armée de Flandre. îl faut qu'il tienne le plus de trouves possible à la disposition des catholiques de France. Le même au même, ii'''août 15Q2. Ibid.
l86 ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE
il lui était même enjoint de se tenir sur la défensive en face de Maurice de Nassau !
Longtemps les préparatifs de l'invasion en Angleterre avaient paralysé son action aux Pays-Bas; elle était maintenant arrêtée par l'intervention en France. Tandis que les meilleures troupes sont conduites à l'étranger, celles qui restent sont livrées au désordre, à l'indiscipline, aux abus de toutes sortes. Les vivres et les munitions manquent ; les soldats demandent à OTands cris de l'aro-ent et menacent de se révolter.
Partout régnent l'irritation, le désespoir. On doit s'attendre à voir la situation empirer encore (i). Au retour de France, à la fin de l'année i5go, l'armée que le prince de Parme ramène est considérablement réduite et en si mauvais état qu'à peine peut-on lui donner ce nom (2). Comment songer à arrêter les progrès de celle des Provinces-Unies (3) ?
C'est à ce moment que Philippe II ordonne à son neveu de se préparer à aller pour la seconde fois secourir la Ligue (4).
Les Espagnols qui, en général n'aimaient pas Alexandre Farnèse, qui, sans doute, étaient jaloux de ses succès précédents et humiliés de les devoir à un étranger, rejetaient maintenant sur lui les conséquences des fautes commises par le roi et ses conseillers. Ils avaient attribué à son mauvais vouloir l'échec du projet d'invasion en Angleterre. Dans la
(1) Mansfeld au roi, S, lo, i-j, 14 octobre 1590. Ibid.
(2) •< (L<m la falta tic esta gen e, de la que dejo en Francia. de la que se ha muerto alli y aca, vicne â quedar este ejercito con no mas del nombre, desecha y arruinado tc)ialinente » Le prince de Parme au roi, \~ f'é\Ticr 1591. Ibid.
(3) Le même;iu même, 17 mai. Jhid.
(4) Le r(ji au prince dePaime. -^-^ mai i^rii. Ibid.
suite, on lança contre lui des insinuations injurieuses à propos de la guerre des Pa3^s-Bas et des campagnes de France. Parmi ses détracteurs, on voit figurer le duc de Médina Sidonia, que la honte oblige de rester éloigné de la cour, mais (|ui fait injurier Alexandre Farnèse par ses amis (i) ; le colonel \'erdugo, commandant des opérations militaires en Frise, qui reproche au gouverneur général de ne pas lui fournir l'argent et les hommes qu'il réclame et de ne pas tenir compte de ses conseils (2); le commandeur Moreo, personnage intrigant, qui cabale en France, qui accuse le prince de témoigner de la froideur dans ses rapports avec les ligueurs, entretient le roi des plaintes de Mayenne, excite celui-ci contre le lieutenant de Philippe II (3). Ces attaques qu'il connaît ou qu'il soupçonne, Alexandre Farnèse s'en irrite ; il rappelle à Philippe II les efforts qu'il a faits en France, où, avec très peu d'hommes et d'argent, il est parvenu, dans un pays étranger, à un résultat inespéré. Il se plaint, après tout ce qu'il a fait, de se voir forcé de protester de sa fidélité et de défendre son honneur et sa réputation (4).
Mais ses protestations n'empêchèrent pas les calomnies de se répandre, de pénétrer jusqu'à la cour. On alla jusqu'à insinuer qu'il cherchait à se
(i ) Tomaso Contarini, ambassadeur de Venise, au doge et au sénat, Madrid, 1:5 septembre 158g. Venelian Caietidar, \\\\, 469.
[■i) Comenlano dcl Coronel Francisco Vcrdugu, pub lé par Henri Lonchay.
p. XXXI-XXXIII.
(3) ].e commandeur Moreo au roi, 22 juin 1590. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II .
(4) l.e prince de Parme au roi, près de Corbeil, 20 octobre 1 5()0. Ibtd. — Le même à don Juan de Idiaquez, même date. Ibid.
l88 ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE
concilier les s^-mpathies dans les Pays-Bas pour les exploiter au détriment de la couronne, qu'il voulait faire traîner la guerre en longueur dans des vues intéressées (i). A Bruxelles, parmi les hauts personnages qui l'entouraient, il s'était formé de même un parti hostile, sous l'influence de Pierre-Ernest de Mansfeld, de son fils Charles, du Franc-Comtois Champagney, frère du cardinal de Granvelle, qu'on trouve toujours, d'ailleurs, parmi les mécontents. Comme il l'avait fait dans le cas de l'Armada, Philippe II assurait à son neveu que ni l'envie ni la méchanceté ne parviendraient à amoindrir ses mérites ni à diminuer la confiance qu'il avait en lui. Et pourtant, malgré les services rendus et les protestations de fidélité, d'une part, les éloges et les attestations de confiance, de l'autre, Philippe II allait, lui aussi, se laisser influencer par les propos malveillants de ses compatriotes,
A diverses reprises, le prince avait demandé son congé. Le roi aurait pu le lui accorder et se borner à le motiver par le désir que son neveu exprimait d'être déchargé de ses fonctions. Mais certains ministres trouvaient la mesure trop simple et même imprudente. Il fallait, selon eux, s'assurer de la personne du prince de Parme, sans bruit, sans scandale. Le meilleur moyen pour cela était de l'éloigner des Pays-Bas et de l'attirer en Espagne (2). C'est le procédé du guet-apens qui avait été appli- <iué jadis au marquis de Berghes et au baron de
h) Relation de Tomaso (^ontariiii. Albéri, lielazioni, i'''' série. \, 407- 40N. (2) (/dbrera, Filipe segitndo, III, 3'j|-3jS. — T. Contarini au sénat, 1;^ février 1 5()0. Vdietian CaUndar,V\\\, 4S2.
Montigii}^ en Espagne, aux comtes d'Egmont et de Hornes dans les Pays-Bas.
Philippe II entra dans ces vues, et, son parti ayant été pris, il s'ingénia à échafauder un système de machinations, comme son esprit défiant, son manque de franchise, son penchant à la duplicité lui en ont souvent suggéré dans des circonstances analogues.
Don Juan Pachecho, marquis de Cerralvo, qui venait de remplir une mission auprès du duc de Savoie, fut choisi p(jur être l'exécuteur du projet. De Turin, où il se trouvait, il fut chargé de porter à Alexandre Farnèse une lettre du roi qui l'appelait à ^Madrid. Si le prince hésitait à répondre à l'invitation, le marquis devait essayer par tous les moyens de l'y décider. S'il n'y parvenait pas, il avait à lui signifier, après s'être mis en sûreté, l'ordre formel de partir. Au cas enfin où l'injonction n'aurait pas d'effet, il communiquerait au comte de Mansfeld, au conseil d'état, aux chefs de l'armée des lettres du roi déclarant le prince déchu de ses fonctions de gouverneur général et désignant pour administrer à sa place le marquis de Cerralvo. Celui-ci mourut avant d'avoir accompli sa mission, qui fut attribuée à don Pedro Enriquez de Azevedo, comte de Fuentes (i).
Les instructions du comte de Fuentes sont du 4 juin 1592. Il est envoyé sous prétexte de rétablir la discipline militaire ; mais il est porteur d'une patente de gouverneur et lieutenant général, avec ordre à tous de lui obéir (2). Quatre jours après
(1) Correspondance de Philippe TI, II, lxxxi-lxxxiv.
(2) Archives du royaume, Correspondance de Philippin II.
igO ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIECLE
avoir signé cet ordre, Philippe II écrit au prince de Parme: il le félicite du succès qu'il vient d'obtenir en France en faisant lever le siège de Rouen. Il a appris que son neveu y a été blessé ; il l'engage à être prudent; en marge de la lettre, il ajoute : « Je regrette beaucoup votre blessure, et je vous recommande par dessus tout le soin de votre santé (i). » Le 28 du même mois, il aborde le point qui le préoccupe, dans une lettre où son sinistre dessein est caché sous les démonstrations les plus flatteuses. Le prince sait la confiance que son oncle a toujours eue en lui. Elle est telle que, s'il pouvait l'employer en même temps de plusieurs côtés, il le ferait. Cela n'étant pas possible, il doit s'aider de lui, selon les temps et les occasions. Il a besoin de conférer avec son neveu, un moment seulement, afin de régler avec son assistance plusieurs affaires intéressant le bien public. En conséquence, il le charge et lui ordonne, s'il veut lui être agréable, de faire les diligences possibles pour être bientôt en Espagne, en s'acheminant par Gènes, après avoir laissé les instructions nécessaires au comte de ]\Iansfeld, qui doit gouverner pendant son absence. Si le prince trouve bon d'adjoindre à celui-ci le comte de Fuentes, qu'il le fasse : le comte a ordre d'agir comme il lui sera ordonné (2). Au sujet des accusations persistantes dont il est l'objet et dont il ne cesse de se plaindre, le roi s'efforce de le tranquilliser: il n'a pas besoin de se justifier; plus les passions
(i) Ibid.
(2) Ibid.
s'allument contre lui, plus il désire le voir. Il lui fera bon accueil; il proteste de ses bonnes intentions et assure que personne ne le fera changer d'opinion ( i ) .
Ces protestations étaient fausses. La duplicité du roi est révélée par sa correspondance à ce moment. Elle apparaît surtout dans une lettre confidentielle au comte de Fuentes, où il exprime des sentiments tout contraires à ceux qu'il simule quand il écrit à son neveu. Il ne faut pas que les catholiques de France se croient abandonnés au moment où ils verront partir le duc de Parme. Il est nécessaire de donner un chef expérimenté et autorisé à l'armée espagnole qui va en France; personnene convient autant que le comte de Fuentes. Le duc de Parme partant, Fuentes ira soutenir Mayenne. Il évitera tout conflit avec le commandant en chef des troupes françaises, comme il s'en est produit entre lui et le prince ; il lui donnera satisfaction pour les ordres et la préséance en lui cédant l'autorité et la première place. Pendant qu'il sera en France, Fuentes continuera à diriger les affaires de Flandre. Il fera en sorte que tout marche en bon accord ou au moins que les choses n'empirent pas, jusqu'au temps, dont il a été question, où, avec l'aide de Dieu, on espère que la situation s'améliorera (2).
Le 6 décembre i5g2 encore, le roi adressait à son
(1) Le roi au prinre de Parme, ii septembre, 3 novembre 1^92. Ibid.
(2) Lettre contidentielle du roi au comte de F'uentes, 3 novembre 1502. Ibid. Une autre expédition de la même dépêche, rédigée pour être rendue publique, présente les diflërences suivantes. Le premier passage en italique ci-dessus est remplacé par le suivant : « Si on voit que le duc de Parme, à cause de ses infirmités, est dans l'impossibilité d'entrer en France; » le deuxième, par : « si on \oit que le duc est empêché. » Le troisième est supprimé. Ibid La rédaction était modifiée, comme on voit, pour voiler la disgrâce.
neveu des instructions sur la conduite qu'il avait à tenir en France au cours de sa troisième campagne (i). Alexandre Farnèse ne devait même pas avoir connaissance de ces h3"pocrites recommandations.
Depuis plusieurs années, sa santé était tellement délabrée qu'il se voyait obligé de passer une partie de l'été à Spa. Le mal qui le minait s'aggrava en 1692 d'une hydropisie. Quand, le 11 novembre^ il partit de Bruxelles pour aller rejoindre Mayenne, ceux qui le suivaient ne se doutaient pas que ses heures étaient comptées. «. Je le vis, écrit \'azquez, le jour de son départ, avec toute sa cour, par un temps rigoureux et un vent froid. Il me sembla que je ne lui avais jamais vu meilleur air. Mais si deux laquais ne l'avaient soutenu, il serait tombé plus d'une fois de son cheval : je puis l'assurer pour l'avoir observé. Avec son courage invincible, il s'efforçait de se tenir ferme sur ses étriers, )> Le 12, il s'arrêta à Notre-Dame de H al, entendit la messe et communia. A Arras, où il arriva le 14 novembre, il dut s'aliter, le i^^" décembre; dans la nuit du 2 au 3, il mcjurait à l'abbaye de Saint- V'aast, où il était logé. Il avait 47 ans (2).
En annonçant à Rome la nouvelle de la mort d'Alexandre Farnèse, Jérôme Matteucci, archevêque de Sarno, commissaire du pape près de l'armée catholique en France, écrivait : « La perte est im-
(\) fbid.
(2) Va/.que/., Los sucesos de Fldndes t. III (CoUccion de documentas inêdilos. LXXIV), 35i-';;52. — Matteucci à Pietro Aldobrandino, neveu du pape, liruxelles, -i-i et 30 novemore, Anvers, 5 décembre \^^y-- DnUetiiis de la Commission royale d'histoire, ^^' •>ùr\c. I, 'iSy-uc)!.
F.XPÉDITIONS EN FRANCE IQS
mense, et chaque jour elle sera plus sentie, non seulement par la Majesté catholique, mais par toute la chrétienté, et cette invincible ardeur, cette promptitude dans les résolutions seront particulièrement regrettées de tous les catholiques des Pays-Bas et de France. Le seul bruit (ju'il devait entrer et qu'il était attendu dans ce dernier pays faisait plus qu'une grosse armée (i).)' A ]\Iadrid, on en jugea différemment. Philippe II lui-même, très peu affecté de cette mort, n'y vit qu'un accident sans gravité. Il écrivit au comte de Mansfeld, qu'il savait brouillé avec son neveu, fit appel à son zèle pour prévenir les inconvénients (dafios) qui pouvaient en résulter et l'invita à prêter son aide au comte de Fuentes (2), A ce dernier, il exprima la confiance qu'il aurait pris ses mesures pour prévenir les suites lâcheuses de l'événement et fait toutes les diligences afin de préparer la venue du nouveau gouverneur — il n'est pas désigné autrement dans la correspondance, — dont il avait été question entre eux. En attendant, il était chargé des fonctions de gouverneur et capitaine général (3), sauf à confier à Mansfeld l'administration intérieure pendant son absence, car il devait partir pour commander l'armée que le roi envoyait au secours des catholiques de France. Plus que jamais, Philippe II semblait avoir con-
i'i) Lettre d'Anvers, 5 déct-mhre. Ibid.. 291 .
io.) Le roi au comte de Mansfeld. 30 décembre 1592 Archives du royaume. Correspondance de Philippe II.
(31 « Que para en ta! tiempo llevastes entendido. « II ajoute : « Y tambien creo que habreys prevenido los daiios que pudiessen resultar deste caso, por 'medio del Cfinde de Manstelt. » Le roi au comte de Fuentes, 30 décembre 1392. Ibid.
fiance dans le succès de cette entreprise ; il donnait même libre cours à ses rêves de domination universelle. « Si, écrivait-il, on réussissait à obtenir une bonne élection en France, le temps serait propice pour entreprendre de plus grandes choses (i). » La soif d'agrandissement l'aveuglait. Bientôt les événements devaient lui ()uvrir les yeux et lui fournir la preuve qu'Alexandre Farnèse avait vu juste.
Bien qu'ayant été élevé en Espagne pour servir le roi catholique, ce prince avait conservé dans le caractère la marque de son origine italienne, l'influence du pa3\s où s'était faite sa première éducation. Plus fin, plus clairvoyant que Philippe II, il trouvait la politi(|ue de l'Espagne trop ambitieuse, sa tendance à l'absorption compromettante pour la mission dont il était chargé dans les Pays-Bas; cette conviction s'affirma, comme on l'a vu, dans deux circonstances notables : le projet de conquête de l'Angleterre et l'intervention en France. Dans l'un et l'autre cas, il ne dissimula pas sa désapprobation, au moins quant à l'opportunité. Il aurait voulu qu'il fût mis ordre d'abord aux affaires des Pays-Bas. C'était sa tâche à lui ; c'était, d'après lui, avant tout, aussi celle de Philippe II. Quand il prit en mains le gouvernement, les progrès faits par les insurgés au nord étaient considérables ; les provinces méridionales s'étaient également soustraites en grande partie à l'obéissance. Celles-ci avaient été bientôt soumises, et il n'est pas certain que le prince de Parme n'eût fini par reconcjuérir les autres si Phi-
(ij Le même au même, même date. Ibiâ.
lippe II l'avait écouté. ]\Iais les divergences de vues, de caractère, de tempérament séparaient au fond radicalement le roi et son neveu. Ces divergences existaient en matière religieuse surtout, non pas qu'Alexandre Farnèse fût indifférent ou partisan de la liberté de conscience : dans ses lettres au roi, il va jusqu'à faire des déclarations qui permettraient de lui attribuer des sentiments fanatiques. Mais il ne faut pas non plus s'arrêter à ces démonstrations de surface, faites moins par conviction que pour plaire au roi. On peut croire, au contraire, qu'il aurait été capable d'accorder aux réformés des conditions acceptables, si l'intransigeance de Philippe II n'eût pas été un empêchement absolu à toute tentative sérieuse d'entente sur ce terrain.
Les visées ambitieuses du roi d'Espagne et la question religieuse ne furent pas les seuls obstacles à l'accomplissement de la mission d'Alexandre Farnèse ; l'insuffisance des ressources, un mal qui s'aperçoit, du reste, à tous les moments du règne de Philippe II, en fut un autre. Les difficultés qui devaient en résulter, il les signala surtout après avoir négocié la réconciliation des provinces wallonnes ; n'espérant pas avoir le moyen de poursuivre le cours de ses succès, il demanda alors à être relevé de ses fonctions (i), mais il n'obtint pas son
(i) Le 13 octobre 157g, il prie Granvelle d'appuyer la demande de congé qu'il a adressée au roi. Fea, Aiessandro Famese, p. 1 12. A son père, il écrit : « Rester en Flandredansces conditions, c'estse donner la têtecontre un xiur : d'un côté, on est menacé par les Français, de l'autre, par les rebelles Les provinces réconciliées, les nobles, les soldnts réclament de 1 ar£;ent. En somme, pour dire la vérité à Votre Excellence, je trouve que les affaires sont en très mauxa;* termes, et je les tiens pour perdues si Dieu n'y met sa sainte main. » De Ma'?stricht, 28 février 1580. Jbid ., même page.
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congé. Après la prise d'Anvers, maître des provinces méridionales, il projetait une action vigoureuse contre les Provinces-Unies. C'est à ce moment que Philippe II s'imagina de l'associer à l'entreprise d'Angleterre, dont l'échec devait être une cause d'affaiblissement irrémédiable pour la monarchie espagnole. L'intervention en faveur de la Ligue en fut une autre. Les expéditions en France de i590eti592 n'eurent d'autre résultat que de retarder l'avènement de Henri I\^ et de permettre à ^laurice de Nassau de se fortifier au nord. Pour le prince de Parme, si elles accrurent sa réputation de grand capitaine à l'étranger, elles ne lui valurent, chez les Français et les Espagnols, que des ennuis, des déboires, les uns l'accusant de tiédeur, les autres, de mauvaise volonté. Quand il se mit en route pour sa troisième expédition, qu'il ne devait pas accomplir, on eût dit que, prévo3'ant un insuccès, il voulait dégager sa responsabilité dans cette nouvelle aventure, à laquelle il était mêlé malgré lui : il mit à l'ordre du jour des délibérations du conseil de guerre la question desavoir si, vu le danger auquel étaient exposés les Pays-Bas, il convenait qu'il s'en éloignât. Tous les membres présents se prononcèrent négativement, à l'exception de trois : ceux-ci exprimèrent l'avis que des événements de France dépendait le bon ou le mauvais succès des affaires des Pays-Bas. On le pensait ainsi en Espagne. Par respect pour la volonté du roi, le prince se rangea à l'avis de la minorité, bien qu'on put savoir (lu'il ne le j^artageait pas (i).
(i) C'est du moins ce que rapporte .Matteucci dans une lettre à P. Aldobran-
Dans une autre occasion, où son amour propre, autant que sa réputation, était en jeu, il avait eu la hardiesse de résister si énergiquement au roi qu'il l'avait contraint à céder.
Vn des articles du traité avec les provinces wallonnes disposait c[ue le gouvernement des Pays-Bas serait confié dans les six mois à un prince du sang, et le roi, en conséquence, avait désigné pour succéder à Alexandre Farnèse sa mère, Marguerite de Parme, le fils devant conserver la direction des affaires militaires. Au mois de juillet i58o, Marguerite arrivait à Namur (i). Après treize années, la sœur de Philippe II revenait dans ces provinces pour y essuAxr des humiliations qui allaient lui rappeler la triste fin de son administration précédente. Alors, en effet, en i56y, on avait vu le duc d'Albe exercer les fonctions de capitaine général, Marguerite conservant la direction des affaires civiles ; mais la gouvernante s'était bientôt aperçue qu'en réalité on lui avait envoyé un maître, et elle n'avait pas tardé à annoncer son départ. Aujourd'hui, c'était au fils c|u'il était réservé de ressentir l'affront dont la mère s'était plainte en i56y, et c'est sa propre mère qu'il allait accuser de le lui infliger.
A peine installée à Namur, la duchesse entrevit
dino, Bruxelles, 22 no\'embre 1592. nuUeUns de la C nnniission royale d'histoire, ^e série, I, 289. Alexandre Farnèbe se conformait, en'partant, à la volonté du roi.
di
(1) En 1577 déjà, quand, sous le gouvernement de don ,luan, il avait été question du retour de Marf;uerite de Parme, Alexandre Farnèse avait déconseillé l'envoi de sa mère. Il lui pesait dans l'àme, écrivait-il à i^hilippe II, de devoir déclarer que, dans l'éiat où étaient les aft'aires aux f'aNS-Bas, la présence de la duchesse ne pouvait pas é;re utile. Ce qui était nécessaire, c'était la venue du roi lui-même, à la tête dune puissante armé:. De Luxembourg, 31 décembre 1577. Rerista de atchivos, IX, 132-133. Alexandre Farnèse \'enait d'arriver dans les Pays-Bas.
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les difficultés de sa nouvelle situation. Tant de changements s'étaient opérés pendant son absence qu'elle se sentit entièrement dépaysée et comprit que son intervention dans la direction des affaires ne profiterait pas au service du roi (i). De son côté, Alexandre Farnèse, dépossédé du gouvernement civil, n'entendait pas jouer un rôle secondaire, après avoir été seul maître: il protesta et demanda son congé. A l'expiration des six mois au bout desquels il devait être remplacé, il invita sa mère à remplir les fonctions auxquelles elle était appelée. Marguerite refusa, alléguant une lettre qu'elle avait écrite au roi au sujet de ses embarras (2). Philippe II maintint sa résolution, et, pendant plusieurs mois, on correspondit ainsi sans arriver à une entente (3).
Au mois de mai i58i, Marguerite de Parme paraissant disposée à se conformer aux ordres qui lui venaient de r\Iadrid, le prince vint la trouver. Dans une entrevue orageuse, il lui reprocha d'avoir manqué de franchise à son égard et agi contrairement à l'intention qu'elle avait annoncée. Il lui répéta qu'il ne voulait pas d'un pouvoir divisé et déclara qu'il partait, en confiant le commandement de l'armée au marcjuis de Roubaix.
Mise ainsi en demeure de choisir entre le roi et son fils, ^larguerite de Parme promit à celui-ci de
1 iMar^uerite de Panne au roi, Namur, 2q août 1380. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II .
(2) Le prince de Parme au roi, 26 octobre 1 3H0. Ibid.
(3) Le roi à Marguerite de Parme, zh iio-.embre 1380; le même à Alexandre Farnèse, même date; Marguerite de Parme au roi, 3 jan\'ier 13S1 : le prince de Parme au roi, 1 ^ jan\ ier ; le roi à la duchesse, G mars, à Alexandre Farnèse. même date. Ibid. — Alexandre l-'arnèse à sa mère, 2-; a\ril 1581. Fea. AUssandro Farnèse, p. 121-122.
EXPEDITIONS EN FRANCE IÇg
lui donner satisfaction (i). Elle demanda l'autorisation de retourner en Italie, et Alexandre Farnèse, annonçant, de son côté, à Philippe II la résolution de sa mère, lui envoya l'assurance de son entier dévouement (2).
Le différend étant ainsi réglé, il semble que le troisième intéressé pouvait céder à son tour. ^lais pour Philippe II, c'était son autorité qui était en jeu, et sur ce pr^int, il n'entendait pas recevoir d'injonctions. Il invita sa sœur à rester et adressa une réprimande au prince, lui témoignant son étonnement de ce qu'il lui suscitât des difficultés dans un moment où plus que jamais il avait besoin de ses services. « V'ous auriez dû comprendre, lui écrivait-il, qu'une résolution prise par nioi et mûrement délibérée n'était pas celle qui convenait le moins. \'ous parlez d'inconvénients qui naîtraient des dissentiments entre les ministres du gouvernement politique et ceux de la guerre. Cette objection n'a de valeur qu'en apparence: il ne doit pas y avoir de dissentiment entre la mère et le fils. » Le prince lui parlait de sa réputation, compromise; le roi répondait qu'il ne pouvait songer à lui donner un ordre préjudiciable à l'exercice de son autorité, qu'entre sa mère et lui, il ne pouvait être question ni de points d'honneur ni de prérogative, d'autant moins que de leur entente dépendait son service, le bien
(] i Lettre autographe d'Alexandre Farnèse au duc Octave son père. Namur. 14 mai 1 381 . 11 termine en assurant qu'il s'agit ici avant tout de son honneur et de sa réputation. Fea, Alessandro Farnèse, p. 121-122.
(2) Marguerite de Parme au roi, Namur. 16 mai 1581. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II. — Le prince de Parme au même. 22 mai. Ibid.
de ces pays et le maintien de leur réputation. ]\Iais l'irritation du prince était arrivée à ce point que Philippe II craignait un éclat ; il l'invita, par l'intermédiaire d'un agent que Marguerite de Parme avait envo3^é en Espagne, à lui adresser un exposé coniidentiel, pour cju'il put prendre une décision sans être influencé par personne, l'assurant de sa confiance et le remerciant de ce qu'il annonçait l'intention de ne pas laisser les Pays-Bas à l'abandon (i).
Alexandre Farnèse ne fut pas dupe de ces flatteries : il tint bon, et sa mère, de son côté, persista, comme elle le lui avait promis, dans sa résolution de quitter le pays (2). Il fallut céder. Quel autre parti aurait pu prendre Philippe II? Le 3i décembre i58i, il expédiait à son neveu la patente de gouverneur et capitaine-général, avec une lettre élogieuse, dans laquelle il lui recommandait de mieux ménager sa personne qu'il ne l'avait fait jusque-là {3}.
Ainsi, dans ce différend, c'était le fils qui l'emportait sur la mère, le neveu qui parvenait à vaincre l'obstination d'un oncle tout-puissant. Mais les Espagnols qui avaient été les conseillers du roi dans cette affaire, ne durent pas sans dépit assister aux péripéties de la lutte et la voir se terminer à l'avantage d'un étranger qui, à leurs yeux, exagérait sa valeur.
fi) l.eroià Margueriie de Parme, nu juillet 13S1. Ibid. — Le même au prince, même date. Ibid.
12) Alexaiutre l'anièse au roi, 5 septembre i^^t. Ibid. — Marguerite de Parme au même, i;^ septembre. Ibid.
(31 Le roi à Alexandre l''arnêse, qi décembre i^8i. Ibid. — Fea, Alessandro Faniese. p. i2;-;-i 23. — .Marguerite de l^arme ne reçut que 18 mois plus tard, le 15 juillet 138;^, le congé qu'elle a\ait sollicité Elle partit le 14 septembre suivant.
En voyant Philippe II préparer, douze ans plus tard, la disgrâce d'Alexandre Farnèse, devant les menaces duquel il avait été contraint de s'incliner, on se demande si lui aussi n'avait pas été offensé à l'extrême de son orgueilleuse ténacité et n'en avait pas conservé un protond ressentiment.