‹ Espagnols et Flamands au 16e siécleChapitre 23 sur 39 · CHAPITRE Mil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Mil

Cession des Pays-Bas aux Archiducs

Fin des intrigues espagnoles en France. — Paix de Vervins. — Philippe II cède la souveraineté des Pays-Bas aux archiducs

Albert et Isabelle. — Après la cession.

Débarrassé du prince de Parme, coupable, suivant lui, d'avoir compromis sa politique par trop de tiédeur, sinon de mauvaise volonté, Philippe II confia le soin des affaires de France à un général espagnol sur la docilité duquel il pouvait compter, le comte de Fuentes, Le vieux Pierre-Ernest de Mansfeld, en l'absence du titulaire, devait continuer à administrer les Pays-Bas. Plus que jamais, Philippe II entendait trouver à l'extérieur la solution des difficultés toujours grandissantes qu'il rencontrait dans la lutte avec les Provinces-Unies, et, à ce moment, c'était la France cpii faisait l'objet de ses préoccupations. Il persistait à réclamer la succession du dernier roi, décédé sans enfants, pour sa fille Isabelle, descendante des Valois par sa mère.

En prévision des discussions qui allaient s'ouvrir clans l'assemblée des états-généraux, sur lesquels il comptait peser de tout le poids d'une influence énorme acquise dans le royaume, il adjoignit à ses ambassadeurs ordinaires, Jean-Baptiste de Tassis et

Bernardino de IMeiidoza, Lorenzo Suarez de Figueroa, duc de Feria, habile diplomate, et un jurisconsulte, Inigo de Mendoza, spécialement chargé de défendre les droits de l'infante en contestant la valeur de la loi salique. De la part d'un souverain étranger, l'entreprise était audacieuse, et le roi d'Espagne s'en rendait compte. Ses représentants avaient donc pour instructions, au cas où les états repousseraient sa demande, de lui faire attribuer à lui-même le choix du nouveau roi, ce qui n'était pas moins présomptueux. Si l'assemblée rejetait cette proposition, ils devaient tâcher de faire au moins porter le choix sur un prince de la maison d'Autriche dévoué à l'Espagne, l'archiduc Ernest, frère de l'empereur ; si cette candidature était repoussée, ils appuieraient ou celle du duc de Guise ou celle du cardinal de Lorraine. Après avoir entretenu la division en France, sous prétexte d'y protéger la religion catholique menacée, mais aussi dans l'intention d'affaiblir ce royaume, il accusait maintenant un dessein plus hardi : il prétendait placer sur le trône un roi qui fût à sa dévotion (i).

Conformément à ce programme, le duc de Feria vint, le 2 avril, exposer aux états rol)jet de sa mission; il insista en particulier sur les services rendus par son maître à la Ligue. La majorité de l'assemblée repoussa les projets (ju'il était chargé de lui

(i ; « Les armées espagnoles sont entrées en France sous prétexte de protéger la religion catholique, mais en réalité poiu' détruire les l''iançais, kiirs ennemis. Le roi d'Espagne s'est paré du titre de protecteur et défenseur de la religion catnolique en Fiance ; il y applique d'autant plus ses efforts qu'il voit qu'on veut placer la couronne sur la tête de son plus implacable ennemi, le roi de Navarre. » Kelation de l'homas Contarini. Albéri, Le Relazioni, série I, t. V, p. 416.

soumettre. Il finit par proposer le mariage de l'infante Isabelle avec le jeune duc de Guise, promettant, au nom du roi, un secours de 40.000 hommes et une somme suffisante pour soutenir la guerre contre Henri de Navarre. Les états refusèrent de prendre une résolution contraire à la loi salique. C'était prononcer l'exclusion définitive de l'infante.

Bientôt après, le roi de Navarre écartait la grande difficulté qui s'opposait à son élection en se convertissant au catholicisme. Le 22 mars 1394, il faisait son entrée à Paris d'un coté, tandis que les Espagnols quittaient la capitale de l'autre.

Ainsi échouait le plan pour l'exécution duquel Philippe II avait fait des dépenses colossales et employé les ressources les plus subtiles de sa diplomatie. Il n'en persista pas moins à croire qu'il pouvait encore arriver à ses fins en entretenant la division dans le ro^^aume. Il continua donc ses intrigues et força Henri I\' à lui déclarer la guerre. Après deux années de lutte, il comprit qu'il fallait renoncer au dernier rêve que lui avait fait entretenir sa soif de domination universelle. Ses forces déclinaient; il désirait laisser à son fils, appelé à lui succéder bientôt, le moins de complications extérieures possible. Ses finances étaient dans le plus lamentable état : les revenus étaient même loin de suffire à faire face aux dépenses ordinaires de la monarchie. En Espagne, à Gènes, à Anvers, en Allemagne, on devait des sommes énormes à des marchands et à des banquiers. Le crédit de l'état était épuisé. Pour sortir de ces difficultés. Phi-

lippe II suspendit, par décret, en iSgô, le paiement des intérêts de la dette : c'était la banqueroute (i).

Après la prise d'Amiens, le 19 septembre 1597, par les troupes de Henri IV, la paix devint nécessaire. De toutes parts, on pressait Philippe II d'y consentir. Le nonce du pape invoquait l'intérêt de la chrétienté. Les conseillers du roi lui faisaient des représentations « amicales » sur les pertes que la monarchie éprouvait, sur les énormes dépenses (ju'il lui imposait inutilement (2). Dans les Pays- Bas, les ministres les plus affectionnés au souverain faisaient valoir des raisons non moins sérieuses : l'hostilité de la France et de l'Angleterre, la résistance des Provinces-Unies, le danger qui s'apercevait même du côté des provinces obéissantes, que la continuation de la guerre avec celles du nord mettait dans une situation désespérée. Après tant de sang versé, tant de millions dépensés, les Pays- Bas semblaient sur le point d'être entièrement perdus (3).

Henri I\', de son côté, aspirait aussi à la paix, pour lacjuelle il commença même à négocier dès le mois de novembre 1597. Mais il rencontrait des difficultés dans les obligations contractées vis-a-A'is de l'Angleterre et des Provinces-Unies : il avait promis de ne rien conclure sans entendre leurs propositions. Au mois de janvier 1598 encore, il

(I) Villalobos y Renavidcs, Contentaiios, p. 432-433.

(2j Agostino Nani, ambassadeur d-'. Venise en P^spagne, au doqe et au sénat, 21 janvier 1397. Veiietian Caleudar, IX. 233.

(31 Le pré.-ident Ricliardot c .L-!î. de Tassis, annonçant au roi la conclusion de la paix, lui expf)senl ainsi les raisons qui la rendaient nécessaire, Vervins, 3 mai I 3()H, Arclii\'es du royaume, Correspondance de Philippe II.

était convenu avec l'archiduc Albert, gouverneur général des Pays-Bas, que les alliés de Henri IV seraient compris dans le traité. La chose n'était pas facile : Elisabeth réclamait des garanties sérieuses ■et une trêve pour les Provinces-Unies ; celles-ci refusaient de reconnaître la souveraineté du roi d'Espagne, condition posée par les commissaires -de l'archiduc. Quel moyen d'arriver à un accord? Les négociations pourtant se poursuivirent avec Henri I\'; elles avancèrent si bien que, le i6 avril, le roi lui-même annonçait aux délégués d'Elisabeth et des états, alors en France, qu'il était obligé de s'arranger avec Philippe H.

En vain Cecil, fils de lord Burghley, lui reprocha-t-il de régler ses propres affaires au détriment de ses alliés; en vain Oldenbarnevelt, avocat de Hollande, lui offrit-il l'aide pécuniaire des états s'il voulait continuer la lutte (i); les représentations de l'un comme les offres de l'autre furent inutiles. Henri IV fit de ses engagements d'alors ce qu'il avait fait de ses croyances religieuses : il les lâcha par raison d'opportunité. Le 2 mai, le traité de paix entre la France et l'Espagne était signé à Vervins. Par ce traité, la situation réciproque des deux royaumes redevenait à peu près la même que celle qui existait à la fin de la lutte entre Henri II et Philippe II : l'Espagne restituait une grande partie des places enlevées à la France depuis i55g.

(1 ) Laffleur de Kermaingant, L'ambassade de F tance en Angleterre, mission de Jean de Thumery, sieur de Boissise, i5q8-i6o2, Paris, 1886, p. 135-219. — Fruin, Tienjaren nii den tachti^jarigen oorlog, vijfde uitgaaf, 's Gravenhage, iSqo, P- 35^-3'^7-

Dans les Pays-Bas obéissants, la nouvelle du rétablissement de la paix fut accueillie par des démonstrations de joie (i). A Madrid, au contraire,, le traité ne fut publié que plusieurs mois après la signature, sans cérémonie d'aucune sorte (2) : on trouvait les conditions humiliantes (3). Il est certain que l'héritier de Charles-Quint finissait son règne peu glorieusement : l'Espagne perdait sa prépondérance politique; à l'intérieur, la décadence s'annonçait. On pouvait se demander à quoi avaient servi tant d'efforts, d'argent et de vies dépensés pendant près de cinquante années.

Un autre événement, plus considérable encore pour les provinces méridionales, s'accomplit dans le même temps. Quatre jours après la conclusion du traité de Vervins, Philippe II signait les actes relatifs à la cession des Pays-Bas à l'archiduc Albert, son neveu, et à sa fille l'infante Isabelle, dont le mariage, décidé depuis plusieurs mois, allait avoir lieu en Espagne.

Les archiducs — c'est le titre qui leur fut attribué dès ce jour — recevaient les Pays-Bas pour eux et leur descendance légitime, à la condition que les dix-sept provinces resteraient unies comme il était disposé par la Pragmatique Sanction de i54g, que leurs successeurs, avant d'entrer en possession, prêteraient serment de vivre et de mourir dans la

(1) Octavio iMirto, évêque tie 'l'ricarico, no ce en l'iuidre, au cardinal Aldobrandino. i -i, juin 1598. Bulletins de la Commission royale (Vhistoirc. 4" série I, 301. '

{■2) Francesco Soranzo. ambassadeur de Venise, au doge et au sénat, y septembre 1598. Venetian Calendar, IX, 341.

(3) Le même, T) juillet i^q!^. Ibid.. 331-332.

religion catholique, apostolique et romaine. Si la succession revenait à une femme, celle-ci épouserait le roi d'Espagne ou un prince de la famille royale; en tout cas, elle était tenue de demander l'avis et le consentement du roi. Les enfants des princes régnant sur les Pays-Bas ne pouvaient non plus contracter mariage sans autorisation préalable du roi catholique. A défaut d'enfants, les Pays-Bas feraient retour à l'Espagne (i). Ces dispositions étaient significatives. En comprenant les provinces du nord dans la cession, on obligeait les archiducs à leur déclarer la guerre pour les ramener à l'obéissance; par les réserves faites au sujet des unions matrimoniales, on visait évidemment à maintenir les Pays-Bas dans la dépendance de l'Espagne.

D'autres clauses accusaient non seulement cette intention, mais celle de réduire les princes au rôle de simples gouverneurs. Albert et Isabelle souscrivaient aux conditions suivantes : Philippe II et ses successeurs conservaient, aussi longtemps qu'ils le jugeraient convenir, Anvers, Gand, Cambrai et deux ou trois places qui seraient reprises aux insurgés ou conquises en France. Les commandants de ces places devaient prêter serment au roi d'Espagne aussi bien qu'aux archiducs et à leurs successeurs; la nomination des gouverneurs, le choix des garnisons, les mesures de défense étaient réservés à la

(11 Considérations sur le gouvernement des Pays-Bas, publiées par de Robaulx de Soumoy, t. II, Bruxelles, 1872, p. 362-370. On trouve ici le texte complet

de l'acte de cession.

2IO ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVl^' SIÈCLE

couronne d'Espagne. Outre qu'ils s'engageaient à vivre et à mourir dans la religion catholique, les archiducs et leurs successeurs s'obligeaient à poursuivre les hérétiques, à les combattre jusqu'à leur conversion, à n'en pas garder à leur service (i).

Ainsi le pays restait livré à ses anciens maîtres, son sort restait subordonné aux exigences de la politique espagnole, et cela avec l'assentiment de ses nouveaux princes. Non seulement l'indépendance de ceux-ci n'était qu'apparente, mais c'était même à eux que Philippe II confiait le soin d'assurer cette sujétion « avec toute la dissimulation possible (2). » Il leur imposait implicitement l'obligation de reconquérir les provinces du nord, détachées depuis vingt ans de la généralité, tâche beaucoup plus difficile que jamais, car les archiducs allaient avoir à compter avec la France, dont l'influence grandissait en Europe en proportion de l'affaiblissement de l'Espagne.

On a dit que Philippe II, en cédant à Isabelle la

(1) Condiciones de la' renunciacion. Cohccion de documenios ifiéditos, XLH. 218-222. — Clausula para que los criados del archiduque Alberto sean catdlicos indispensablemente. IbiJ., 222-223. — Coryespondaiice de Phili/ipe II, H,

Page 1