‹ Espagnols et Flamands au 16e siécleChapitre 24 sur 39 · XCIII-XCIV · texte numérisé non relu

XCIII-XCIV

(2) Le droit attribué à Philippe de tenir des garnisons dans les Pays-Bas avait été reconnu antérieurement par Albert. Le roi le lui rappelait en ces termes, le 3 juin i5()<^ : « Vous savez que. dès le principe, il a été convenu entre nous que quelques places des Pays-Bas seraient gardées pour moi, pour le prince mon fils et pour cette couronne, pendant le temps qui serait jugé convenable, en y introduisant à nos trais des garnisons au moyen desquelles vous seriez assuré de leur conservation, et vous auriez en même temps des troupes dont vous pussiez vous servir au besoin. » Il ajoutait : " Comme le secret làdessus a paru nécessaire, eu égard aux dispositions de certaines personnes, j'ai voulu que ce point fût retranché de lécriture principale en français et inséré dans les écritures secrètes e; particulières que je vous envoie en espagnol, .le suis certain... que cette clause secrète sera accomplie aussi bien que traites celles qui sont rendues publiques, puisque l'obligation est la même pour l'une et pour les autres et que leur ponctuelle observation dépend de l'infante et de vous )> Correspondance de Philippe II, II, xcin-xciv.

souveraineté des Pays-Bas, était assuré du retour de ces provinces à la monarchie, parce qu'il savait que l'archiduc était impuissant et qu'ainsi le mariage devait rester stérile. Henri lY prétendait tenir indirectement l'information du confesseur d'Albert (i). Amenant d'un prince porté à la plaisanterie, ce propos a l'air d'une pure boutade; mais il circulait également dans l'entourage du roi d'Espagne (2). Il est difficile pourtant d'admettre qu'au moment solennel où il sentait sa hn approcher, Philippe II ait pu songer à baser un calcul politique sur une considération qui devait répugner à ses sentiments religieux et à la grande affection qu'il ressentait pour sa fille.

Quoi qu'on puisse penser d'une pareille supposition, il est certain que des raisons sérieuses le déterminaient à faire la cession. Après les événements des dernières années, il avait dû se convaincre que les Provinces-Unies devenaient une puissance assez forte pour tenir l'Espagne en échec. La paix de \'ervins détachait, il est bien vrai, leurs intérêts de ceux de la France; mais n'était-il pas à pré-

I 1 I « He told me also a merriment, that he understood that the Archduke lliat ni^ht he was married, was not able to consummat matrimony witli the Infatita, which he had likevvise related to the generall of the Cordehers, who had answered that yt might well be, for he had hard the archduke's confesser affirmj that he knew, when he was 37 years old, he had never towched woman. » Sir Henry Neville rappoitant à Cecil un entretien qu'il a eu avec Henri W . Paris. 13 mai : 399. Sawyer, Witiwood's Memorials, I, 26. — Le même propos est rapporté par François d'Aerssen, agent des Provinces-Unies en France, dans une lettre aux états généraux, du 27 mai de la même année. \'reede, Lettres et négociations de Paul Choavt , seigneur de Buzanval et de Frainoïs d'Aersseii, p. igo. — Corve'^pondance de Philippe II, II, xcn-xcni.

(2) e( On allait jusqu'à dire malicieusement que le roi savait, par les rapports secrets de ses médecins, que Tintante n'aurait pas de descendance, et qu'ainsi il aliénait ces pays pour peu d'années. nCabrera, Filipe segiaido, I\',285.

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voir qu'après avoir rendu le repos à son ro^^aume, Henri I\' s'unirait de nouveau à elles pour abattre définitivement la puissance de la maison d'Autriche? Et, en effet, il avait annoncé cette intention à leurs ambassadeurs. En ce moment même, il continuait à leur fournir des secours en argent. D'autre part, l'Angleterre restait leur alliée. Il était donc nécessaire qu'elles fussent ramenées au plus tôt à l'obéissance, et, autant 'que possible, par des moyens pacifiques. Sans doute, les conditions de la cession semblaient impliquer la continuation des hostilités ; on n'en était pas moins fondé cependant à espérer un rétablissement plus facile de l'unité sous des princes nationaux, indépendants en apparence, que sous la domination d'étrangers pour lesquels les insurgés du nord entretenaient une haine qui empêchait tout accommodement.

Mais encore une fois l'espoir d'une réconciliation devait être déçu.

Philippe II mourut le i3 septembre iSgS. II n'était pas décédé que, dans l'entourage de son successeur, beaucoup manifestèrent leur mécontement de la renonciation qui venait d'être faite et annoncèrent la perte totale des Pays-Bas dans un avenir prochain. Parmi les hommes d'état peu reconnaissaient, comme don Cristoval de Moura, marquis de Castel Rodrigo, que les Flamands, avec des lois, des usages, des ccjutumes, une langue différents de ceux de l'Espagne, ne lui seraient jamais sincèrement unis, que c'était témérité que de vouloir les subjuguer, comme le prouvait le résultat de trente

CESSION DES PAYS-BAS AUX ARCHIDUCS 2l3

années de lutte (i). La plupart faisaient valoir cette considération que les Pays-Bas avaient pour l'Espagne une importance capitale, qu'ils lui servaient notamment à tenir la France en bride (2). Certains allaient même jusqu'à conseiller à Philippe III de faire procéder juridiquement à une revision de l'acte de donation et d'attribuer une autre dot à sa sœur (3). Mais cet acte, le fils de Philippe II l'avait signé en déclarant qu'il 3' souscrivait librement, sans y être contraint par un ordre de son père : il lui eût donc été impossible d'en faire prononcer l'annulation, comme on l'y excitait. Il finit par offrir ouvertement. à son beau-frère l'échange de la souveraineté des Pays-Bas contre une autre situation avantageuse. Albert refusa (4).

Sous l'impression du même sentiment de défiance, dès l'année 1600, on projeta à Madrid de lui imposer ■une sorte de tutelle. On l'accusait d'incapacité, on exprimait la crainte que les Pays-Bas ne finissent par être entièrement perdus. Cédant à ces suggestions, Philippe III consulta le conseil sur le choix d'une personne qui serait adjointe à l'archiduc pour la direction des opérations militaires, au cas où il

(11 Lafuente, Htstoria gênerai de Estaha, XIV, 461-462.

(2) Francesco Soranzo, ambassadeur de Venise, au doge et au sénat, ■2'-; octobre i5q8. Venetian Cal:ndar, IX, 348.

'(31 Lettre du nonce à Madrid, 18 septembre 1598. G. Turba. Beitrage zur Geschichte der Habsburger. Aus den leizteii Jahren des spanischen Kouigs Philtfp II. Wien, i8g(). p. 67.

'4) Avant de répondre, l'archiduc prit Tavis de Francisco de Mendoza, amirauté d'Aragon, qui était de son conseil et jouissait de sa plus absolue confiance. Mendoza l'engagea énergiquement à refuser, ce que le prince avait d'ailleurs l'intention de faire. On le sut à la rour de Madrid, et l'intervention <ie 1 amirauté en cette circonstance fut un des motifs des poursuites exercées contre lui, après son retour en Espagne, en 1604. Arrêté en 1609, il ne fut relâché que trois ans plus tard. A . Rodriguez Villa, Don Francisco de Mendoza, V- 49-.51-

(c manquerait ou serait empêché : » c'est la formule dont usait Philippe II pour cacher son intention de se débarrasser d'un personnage gênant, quand, par exemple, il méditait l'éloignement d'Alexandre Farnèse. Le i3 août de cette année, le conseil approuvait en principe le projet.

En conséquence, l'ambassadeur d'Espagne à Bruxelles fut chargé d'entretenir l'archiduc des difficultés de la situation militaire et de lui faire reconnaître la nécessité d'adjoindre à sa personne un capitaine capable. Albert se laissa persuader (i). C'était pendant le siège d'Ostende, qui menaçait de s'éterniser. Ambroise Spinola fut désigné pour remplir cette fonction d'adjoint, c[ui devait être plutôt celle d'un chef. La mesure ne parut pas encore suffisante à Madrid. Non seulement on tenait l'archiduc pour incapable, mais on doutait de sa fidélité; on craignait qu'il ne conçut le projet de soustraire à son profit les Pays-Bas à la domination que l'Espagne continuait à y exercer; on appréhendait une trahison.

Philippe III n'était (|ue trop porté à se laisser influencer par les soupçons cju'on répandait ainsi autour de lui, et il conçut tout un plan destiné à prévenir l'acte de félonie qu'on lui faisait entrevoir. Ce plan, Spinola fut chargé, pendant un séjour qu'il fit à la cour, en 1606, de le mettre à exécution, si les circonstances l'exigeaient. Il s'agissait surtout d'assurer le retour des Pays-Bas à la couronne d'Itspagne. Au cas où l'archiduc décéderait avant

|ii Id., Ambrosio Spinola, p. 42-45.

l'infante, Spinola devait s'emparer du gouvernement au nom du roi et administrer en qualité de gouverneur et capitaine général. Si l'infante mourait la première, l'archiduc, devenant gouverneur, devait prêter solennellement le serment accoutumé entre ses mains. S'il faisait des difficultés, s'il hésitait, s'il demandait du temps pour rendre l'hommage et accomplir ses obligations, Spinola exhiberait un ordre écrit le chargeant de s'assurer de sa personne, et le colloquerait au château d'Anvers, sous bonne garde (i).

En 1621, la mort de l'archiduc Albert mit hn aux appréhensions qu'à tort, d'ailleurs, on entretenait à son égard en Espagne On sait qu'Isabelle fut autorisée à gouverner ensuite dans les mêmes conditions que du vivant de son mari, c'est-à-dire avec un semblant d'indépendance.

C'est assurément une triste destinée que celle de ce prince, souverain nominal d'un pa3's qu'il ne pouvait, faute de ressources, gouverner qu'avec l'appui d'étrangers qui le détestaient, sans avoir le mo3^en de se débarrasser, alors même qu'il l'eût voulu, de leur tutelle arrogante. Archiduc d'Autriche, élevé en Espagne sous les yeux de Philippe II, qui l'affectionnait et rêvait pour lui de hautes destinées (2),

{ I I L instruclion se terminait par ces recommandations : « Si vous en venez à cette rupture, il ne faut pas qu'il garde le gouverne nent, quand même, dans la suite, il \oudrait se repei.tir. Pour cela et out le reste, il est nécessaire que \ous vous trouviez supérieur en forces, afin qu'on ne puisse empêcher l'exécution de ce qui \ous est ordonné. )> Instruction du roi au marquis Ambroise Spinola pour l'aftaire secrète de Flandre, Aranjuez, i(3 avril 1606. Rodrigucz \'illa, Ambrosio Spinola, p. 124-131.

(2j Au moment où, près de mourir, Philippe II disposait des Pays-Bas en en faveur de sa tille, qu'il avait voulu asseoir sur le trône de France, il songeait

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cardinal-archevêque de Tolède jusqu'à son mariage, gouverneur du Portugal, il arrivait aux PayvS-Bas avec la mission de faciliter le retour des Provinces- Unies à l'obéissance ; mais il n'avait ni comme capitaine, ni comme homme d'Etat les qualités nécessaires à l'accomplissemicnt d'une pareille tâche. Philippe II mort, les Espagnols voulurent lui faire payer l'attachement trop vif que lui avait témoigné le fils de Charles-Ouint en lui cédant les provinces sur lesquelles reposait la force et la grandeur de leur nation. Quand on vit que, loin de maintenir le renom de l'Espagne, il trompait l'espoir qu'on avait mis en lui, on demanda sa destitution.

Les clameurs de ses envieux ne parvinrent pas à le faire écarter. Il n'en resta pas moins réduit au rôle humiliant de vassal. A sa mort, les Pa^^^s-Bas firent officiellement retour à l'Espagne : ils n'en avaient jamais été détachés de fait.

à faire attribuer à son mari le titre de roi des Romains et, comme conséquence, la dignité impériale. Albert partageait ces vues ambitieuses. L'empereur Rodolphe, son frère, n'était pas marié ; mais il ne se montra pas disposé à soutenir une candidature que les ar.^hiducs Mathias et Maximilien eussent été ■en droit de combattre en se basant sur le pri\ilège de l'âge. Leure de Philippe II au duc de Sesa, son ambassadeur prés du pape. Cabrera Filipe segundo, IV, 276. — L'archiduc Albert au roi, 26 juillet i5c,7. Archives du royaume, Correspo7idaiice de Philipfc II. — Coyrcspondaïue de Philippe II , II,

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