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CHAPITRE IX

Les provinces obéissantes à la fin du XVh siècle

Les provinces wallonnes réconciliées. — Soumission complète des Pays-Bas méridionaux. — Alexandre Farnése, Mansfeld et Fuentes. — Les successeurs d'Alexandre Farnése. — Misère dans les provinces obéissantes. ■ — Vaines remontrances au roi. — Prospérité des provinces du nord indépendantes. — Appréhensions causées par la cession dans les provinces soumises.

En se réconciliant avec l'Espagne, les provinces wallonnes avaient bien entendu ne pas se livrer sans conditions, sans obtenir des garanties contre le renouvellement des procédés tyranniques dont elles avaient été les victimes et surtout des violences de la soldatesque. L'acte du 28 juin i5yg ratifiait la Pacification de Gand; en conséquence, les troupes que don Juan avait rappelées dans les Pays-Bas devaient partir. Cette clause était essentielle : les chefs des Malcontents y attachaient une telle importance qu'ils se montraient décidés à continuer la guerre si le roi ne l'approuvait pas (i). Les catholiques qui avaient travaillé à la réconciliation se

1 1 ) lis afîfirmaient, d'ailleurs, l'intention de ne pas se séparer de la généralité. Protestation signée par Robert de Melun, vicomte de Gand, et M. de Câpres, à Béthune, 3 février 1570. CaUndar of Staie Papers, Foreign Séries, 1578-1579,

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portaient bien garants de la ratification (i); mais- Philippe II entretenait maintenant des dispositions toutes contraires. Alexandre Farnèse pensait comme lui; seulement il conseillait de dissimuler et de demander au temps les mo3^ens d'amender, d'assainir (sanear) les articles vicieux de l'accord (2) , notamment celui qui concernait le départ des soldats espagnols, dont le roi tenait à éluder l'exécution (3). Les états de Hainâut et d'Artois se montrèrent intraitables; ils déclarèrent même qu'ils s'opposeraient à la publication du traité tant que cette clause ne serait pas mise à exécution (4). Philippe II finit par céder (5). Encore une fois, les tercios espagnols reprirent le chemin de l'Italie, au grand regret d'Alexandre Farnèse, qui n'entrevoyait pas le moyen de venir à bout, sans leur aide, de la rude tâche qui lui était imposée. Les catholiques, remarquait-il, n'avaient ni soldats ni chefs sur qui il put compter : ils se servaient de Wallons, de Français, d'Anglais, d'Écossais, de valeur inégale (5). Il lui était impossible de n'employer que les seules forces indigènes, trop faibles, trop peu sûres; et il ne pouvait rappeler les soldats espagnols sans s'être préalablement

(1) Déclaration faite devant les états d'Artois et les députés de Hainaut, Lille, Douai et Orchiës, à l'abbaye de St-Vaast, 23 février, pari évéqiie d'Arras, M. de Selles et M. de Valhuoiî. L'intention du roi est de permettre que la Pacification de Gand l'Union de Biuxelles et l'ildit perpétuel aient leur plein eft'et. Ibid., p. 43b.

2j Alexandre Farnèse au roi, 18 avril 1579 Archives du royaume, Conespondance de Philippe //.

(3) Points et avis remis par Alonso de Sot':'mayor au duc de Parme, 8 août 157(), en vertu d'instrucMons du roi du 7 juin. Ibid.

(4; Le prince de Parme au roi, y septembre 157g. Ibid.

C5) Le T<.>'\ au prince de Parme, 13 septembre 1379. Ibid.

(C)) Le prince de Parme au roi, 10 août 1579. Ibid.

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assuré l'assentiment des chefs du parti avec lequel il avait conclu la réconciliation.

Le texte même du traité allait lui ofirir un moyen de tourner la difficulté.

L'article 5 était ainsi conçu : « Sa ]\lajesté fera sortir des Pays-Bas toutes les troupes non agréables à la nation, étant connu des états que Sa Majesté n'a pas de guerre extérieure et qu'elle n'a pas besoin de ces troupes. )) Il suffisait de faire entendre que, depuis la conclusion du traité, une guerre extérieure était dans les choses possibles. Le roi et le prince de Parme agirent sur les états dans ce sens (i). Des députés se laissèrent persuader sans difficulté; certains exprimèrent même l'opinion qu'on pouvait passer outre sans délibération, qu'il n'y avait aucune raison de rester désarmé quand les provinces insurgées s'aidaient ouvertement des forces de la France, de l'Angleterre, de l'Ecosse et d'autres pavs. D'autres, moins ardents à épouser les intérêts de l'Espagne, firent observer qu'aux termes de l'article 5, la « nécessité » devait être reconnue et approuvée des états (2). Alexandre Farnèse adressa donc à ceux-ci un exposé de la situation destiné à les convaincre. Il leur montra que les forces dont il disposait étaient insuffisantes, les assura de la sollicitude du roi, de son affection, de sa volonté de respecter les privilèges, de maintenir la discipline, de refréner les excès des soldats, de se montrer très large à l'égard des villes qui feraient leur soumission. Quant à l'objet même

I ) Le roi au prince de Parme, -iN mai 1381 . Ibid.

1} Pliilippe de Caverel, AinbassaJe en tsfagiie de Jean Sa^iaziu, p. 'lyiû

de sa demande, il établit que celle-ci était justifiée par rintervention de la France et de l'Angleterre en faveur des insurgés depuis la conclusion de l'accord avec les provinces wallonnes (i).

Cette raison parut satisfaisante aux chefs du parti des Malcontents dont la fidélité avait été récompensée. Le comte de Lalaing et d'autres, qui hésitaient, finirent par se laisser convaincre (2). Aux récalcitrants, on promit des emplois et des faveurs; on manœuvra si habilement qu'au mois de février i582, Philippe II pouvait expédier à Alexandre Farnèse des dépêches qui l'autorisaient à faire revenir les soldats étrangers. On ne prononçait pas, du moins dans les dépêches ostensibles, le mot d'Espagnols : Farnèse était chargé, d'une manière générale, d'employer telles troupes qu'il jugerait à propos. Pour gagner les derniers opposants, il lui était permis de leur faire espérer une « récompense honorable. (3) »

On était maintenant si certain du consentement des états de Hainaut et d'Artois que, sans perdre de temps à les faire délibérer sur la question de principe, on leur demanda de voter une contribution en vue du rappel des soldats étrangers. On ne faisait pas seulement valoir l'appui prêté par la France et l'Angleterre aux Provinces-Unies : on n'hésitait pas à invoquer la nécessité de combattre « l'ennemi

( 1 ) Fca, A îessandi o Faniese, p. i ;^7- 141.

ICI Le prince Je Parme an roi, 12 janvier 15^2. — Correspomlance du cardinal de GninvcUc. IX. ^cjq-Ooi.

( .;) Le loi à Alexandre l'arnése, Lisbcmnc, 13 février 1582. Arciiives du royaume. Correspondance de Philippe IL

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venu au comble de toute iniquité pour changer de religion et de prince, » de se délivrer « de l'insupportable tyrannie de l'hérétique et rebelle cruel et inhumain (i). » La proposition ainsi présentée fut votée sans difficulté.

C'était un succès considérable, si considérable même pour Alexandre Farnèse qu'en l'annonçant au roi, il le félicitait du rétablissement prochain de son autorité dans ses états (2). Et Philippe, de son côté, louait la dextérité et la prudence qu'il avait déployées dans la conduite de ces négociations (3).

Son agent le plus actif en cette circonstance, l'abbé de Saint-\'aast, Jean Sarrazin, fut envoyé en Espagne pour entretenir le roi des vœux des provinces qui venaient de lui donner un si éclatant témoignage d'attachement et de fidélité. La préoccupation principale de Sarrazin devait être, semblet-il, d'exiger des mesures énergiques pour empêcher le renouvellement des excès de la soldatesque, de réclamer le maintien des privilèges et des libertés du pays. A peine fit-il allusion à ces deux points dans sa harangue au roi. Mais il vanta la « sainte et salutaire résolution des états, » résolution rendue nécessaire par l'opiniâtreté et la malice des hérétiques, auxquelles il opposa l'attachement des sujets

il) Discours prononcé dans l'assemblée îles états d'Artoi , le 20 janvier 1582, par le président Richardot, à l'appui de la proposition V. Brants, Jean Riçhardot. Bulletin de l'Académie royale de Belgique, Classe des Lettres, iqoi, p. 856-85S. ■ — Les éta's de Hainaut à Philippe II, Mons, 5 février 1582. Correspondance du cardinal de Granvelle, X, 627-()28.

(2) « No quiero dexar de dar i\ Vuestra Maqestnd la enorabuena dello, pues agora le veo establecido en su autoridad y senor destos estados, cjuc hasta aciui cierto no lo ara sino proforma. ■• Farnèse au roi, 8 février 1582. Archi\es du rovaume. Correspondance de Philippe II .

13) Le roi à Alexandre Farnèse, 19 mars 1582. Ibid.

bien intentionnés au- roi et à la religion. Il pria le roi « de dresser une armée conforme à sa grandeur pour, avec force, faire venir à la raison ceux qui ne s'y étaient laissé amener par courtoisies. » Il l'excita <( à faire tète de fer aux méchants, à suivre l'exemple de ses aïeuls et devanciers, desquels il avait hérité entre autres titres celui de catholique, :» et à défendre son autorité. Enfin, et ici se révèle le principal, sinon le seul véritable objet de sa mission, il le pria de « traiter et honorer chacun, selon ses qualités et mérites, par mercèdes ou titres d'honneur, distribuant des charges à ceux qui pourraient le mieux s'en acquitter, préférant les naturels aux étrangers, » Et, pour donner une portée pratique à sa prière, il lui présenta une liste des prélats, seigneurs et gentilshommes et villes qui avaient constamment donné des preuves de leur zèle pour son service (i).

Quant aux revendications inscrites dans la Pacification de Gand, aux ordonnances lancées contre la soldatesque étrangère, à la réunion des états généraux, au règlement de la question religieuse, il n'y était même pas fait allusion.

Dès le mois d'août, lestercios espagnols revenaient dans les Pays-Bas, où ils ne devaient pas tarder à renouveler les excès de tout genre auxquels on avait voulu mettre un terme en exigeant leur départ. Rappelées pour réduire les provinces cjui combattaient avec l'appui de l'étranger, ces troupes furent

(I) l'h. ôc ']a\tvt:], Ambassade en lîsftaone de Jean Sarrazin, p. -^75-287. — Rappur; du Jean Sarra.'.in à Marguerite de Parme, mars 15S2. Correspondance du cardinal de Granvelle, X, G42-643.

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employées également à la soumission des villes du inidi qui résistaient encore.

Ici Alexandre Farnèse fut heureusement servi par les circonstances. En i583, les Français, sous les ordres du duc d'Anjou, quittaient les Pays-Bas. Dans le même temps, Philippe II, maître du Portugal et assuré de la trancjuillité dans ce royaume, pouvait annoncer à son neveu l'envoi des secours en hommes et en argent qu'il réclamait. Successivement Farnèse, cette même année, prit Nieuport, occupé parles Français, Dixmude, Bergues-Sainte-Winnoc, Furnes; en i584, Ypres, Bruges et le Franc, Termonde, Gand; en i585, Bruxelles, Malines, Anvers. Après la capitulation d'Anvers, les insurgés ne conservaient plus au midi qu'Ostende et l'Écluse.

En général, les conditions accordées aux villes soumises alors lurent très douces, même à Ypres, où les bourgeois s'étaient rendus à discrétion. Le duc de Parme trouvait que les rigueurs employées jadis avaient plutôt fait tort à la cause du roi et que le seul remède efficace était la clémence (i). Aux réformés on appliqua le même traitement à peu près partout : ils devaient abjurer ou quitter le pays; mais il leur était accordé un délai de plusieurs années pour vendre leurs biens, habituellement deux ans. A Anvers, on leur accorda quatre ans. Pendant ce délai, le séjour leur était permis, avec la garantie qu'ils ne seraient pas inquiétés. Afin de

11) (f Je sais par expérience que la clémence est l'unique remède à employer avec ces gens-ci, et que les châtiments passés les ont aigris et exaspérés. Il •convient, à cette heure, de les rassurer et i;e les gagner peu à peu. » Farnèse à Gran\elle, 14 avril 1584. Ibid., XI, ig.

tranquilliser le roi, qui pouvait éprouver du scrupule à sanctionner ces concessions, Farnèse disait les avoir faites dans l'espoir que les hérétiques finiraient par revenir de leurs erreurs : c'est, du reste, ce qui arrivait, ajoutait-il, tous les jours à Bruges et à Gand (i).

Malgré son habileté, sa volonté de ménager les populations, de se montrer plus libéral et tolérant que ses prédécesseurs, il ne parvint pas à gagner les sympathies dans les provinces réconciliées. De part et d'autre, la confiance faisait défaut. Les anciens griets à l'adresse du gouvernement, les vieilles causes de mécontentement reparurent. On ne se plaignait plus seulement des Espagnols; on en voulait aux Italiens, familiers du duc, de ce qu'ils s'ingéraient dans l'administration. Le secrétaire de Farnèse, Cosimo Masi, se mêlait de tout, assistait aux séances du conseil d'état, où le duc d'Arschot, dégoûté, refusait de paraître, où le comte de Mansfeld venait rarement. Le désordre s'introduisait partout; les finances étaient mal gérées. Tout, disait-on, se faisait au profit des créatures du duc, de ses compatriotes, contre lesquels on lançait toutes sortes d'accusations : on allait jusqu'à les accuser d'avoir introduit dans le pays les vices les plus honteux (2).

C'est ainsi que naquit le désaccord entre le duc et les indigènes.

Il " Les églises sont encombrées du matin au soir de protesants qui demandent â se Cf)nfesser et à être absous.)) Le même au secrétaire don Juan de Idiaquez. lo mars 1585. /wrf., XII, 24c).

(2j Mémoire de ("Ihampagney, 21 décembre 15'Sg. Ribliotlièque royale de Belgique, manuscrit i2()G2- 121,70, folif)S 1-21.

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