LES PR()VI\'CES OBEISSANTES
Fort de la confiance que le roi lui accordait, il ne négligeait aucune occasion de l'humilier (i), et ces occasions se présentaient fréquemment, par suite de la fausse situation faite à Mansfeld, de l'autorité accordée à Fuentes en sa qualité de capitaine général de l'armée chargée d'opérer en France. Le gouverneur général n'avait pas d'instructions à ce sujet ; il ignorait l'étendue des pouvoirs de Fuentes tandis qu'il n'était pas en campagne. La mésintelligence, provoquée par cette dualité d'attributions insuffisamment définies donna lieu à un échange de propos très aigres (2), au cours desquels Mansfeld alla jusqu'à marquer sa désapprobation pour l'intervention en France, entreprise étrangère au pa^^s et dont le résultat était incertain (3). On pouvait espérer que l'arrivée du successeur d'Alexandre Farnèse, l'archiduc Ernest, mettrait fin à l'anarchie; il en fut tout autrement, par la faute
encore de Philippe IL
En même temps que l'archiduc Rodolphe, son
frère, ce prince avait passé plusieurs années à Madrid.
Philippe II, assuré de ses sentinjents catholiques et
entre les com'es de Mansfeld et Fuentes va en augmentant. Le même au même, 2 janvier i5q3. Ibid , 296.
(1) La patente qui colitirmait Mansfeld dans le gouvernement des Pays-Bas étant arrivée le i"^'' mars, celui-ci a-^semblale conseil et lut le document. Fuenie,;, à qui il le présentait pour en prendre connaissance, lui fit observer qu'il en avait reçu une copie du roi lui-même, ce dont Mansfeld exprima publiquement son étonnement. Le même au même, 7 mars 1593. Ihid , p. 297.
(21 Lettres d"I barra au roi, août-octobre 1593. Archives du royaume, Correspojidaiice de Philippe II.
(■]! Cabrera, Filipe segnndo, IV, 8g. Cette querelle occupe une grande place dans la correspondance de Philippe IL Nous citerons notamment les lettres et rapptirts suivants : Mansfeld au roi, 4 août 1593 ; Este\an d'I barra au grand commandeur d'Alcantara et à don Juan de Idiaquez, du ronseil d état, 21 août; Fuerites au roi. 2 septembre; rapport d'Ibarra, 5 octobre; Fuentes au roi, 16 octobre. Archives du royaume. Correspondance ae Philippe II.
comptant sur sa docilité, songeait depuis longtemps à lui créer une situation avantageuse, dans laquelle il aurait pu servir les intérêts de l'Espagne. C'est ainsi qu'il avait entretenu le projet de le marier à l'infante Isabelle quand il rêvait pour sa fille le trône de France (i). Dans les Pays-Bas, on s'était toujours montré favorable au choix d'un prince de la seconde branche de la maison d'Autriche pour le gouvernement général, Mathias, il est vrai, avait trompé les espérances des partis qui s'étaient mis d'accord pour l'accepter. Mais, cette fois, on avait confiance. On fit à l'archiduc une réception splendide, suivie de réjouissances, qui durèrent plusieurs jours. Il semblait que le pays entrevoyait enfin le jour où il serait délivré des maux qui pesaient depuis si longtemps sur lui (2).
Ce qu'on attendait surtout avec anxiété, c'était la fin de la guerre; ce qu'on désirait, c'était la reprise des négociations avec les provinces du nord. Le nouveau gouverneur répondit aux vœux qui lui étaient exprimés à cet égard en manifestant des dispositions pacifiques (3). Malheureusement il était lié par les instructions du roi qui lui enjoignaient de concentrer ses efforts du côté de la France et de
(1) En 1585, les Guises avaient suggéré le projet-de lui faire épouser Marie Smart, aors prisonnière d'Elisabeth. L'arciiiduc, pressenti, déclara s'en rapportera l'avis de son frère l'empereur Rodolphe. 11 eût fallu d'ahoid arracher la reine d'Ecosse de sa prison. Mais l'empereur ne pouvait intervenir dans une pareille entreprise : il eût soulevé contre lui les princes |)rotestants. L'affaire en resta là. H. Schlitler, IVerbui/g dcr Guiseii hci Erzhcrzog Enist. Mitthcihtngen des Instiluts fiir ôsterreichische Gcschichtsforschuiig, XXVI, \n--\2-z.
12) L'archiduc P'rnest à Rodolphe II, 7 février i=,')|. Bulletins de la Commission royale d'histoi*e, XIII, i33-r.;r). — Une lettre d iharra au roi, du 4 février, reflète 'a mêine impression. " On est persuadé, écrit il, que le prince apportera la paix. » Archives du rf)yaume Correspondance de Philippe II.
(3) I-'archiduc Ernest au roi, ;^o mars 1594. Ibid.
LES PROVINXES OBEISSANTES 229
s'entendre, à cet effet, avec les ministres espagnols à Paris (i). Il était retenu également par la surveillance étroite exercée sur lui par Fuentes et Estevan d'Ibarra, un des secrétaires du roi.
I barra avait été envoyé en i5g2 avec la mission ostensible de procéder à une enquête sur la situation financière et de chercher à y remédier (2). Mais il était chargé, en outre, de travailler, avec Fuentes, à assurer la prédominance de l'influence espagnole dans la direction des affaires. Pour cela, le roi lui commandait de chercher à inspirer confiance à l'archiduc, de lui désigner les gens les plus propres à le servir, d'introduire, partout où il le pourrait, des amis qui le tinssent, « avec le plus de dissimulation possible, )) au courant de ce qui se passait, de suggérer les mesures à prendre, sans que le prince se doutât de la voie suivie pour parvenir à la connaissance de la situation (3). L'archiduc arrivé, le secrétaire et confident du roi se mit à l'œuvre ainsi qu'il lui était indiqué.
En choisissant son neveu pour le gouvernement des Pays-Bas, Philippe II espérait donc avoir en lui une créature docile. On s'aperçut bien vite pourtant qu'il ne répondait pas à ce qu'on en attendait : il était crédule, prompt à se laisser influencer par d'autres que ceux qui voulaient l'incliner à faire la volonté du roi. Avec cela, il était inexpérimenté
11) Le roi à l'arcliiduc, S avril 1^04. Ibid.
(2) Ce que \ous Estevan d'Ibarra a\ez à faire en ceste journée que je vous envoyé, 28 septembre 1592. Bibliotiièque royale de Belgique, manuscrit 1 2354-' 2376, l°^2 i-27.
(ç;i Instruction secrète donnée par Sa Majesté à Estevan d'Ibarra, son secrétaire, 28 septembre i5Q'-;. Archives du royaume, Cornspondaiice de Philippe II .
dans l'administration des affaires de guerre, incapable de commander une armée (i). Ibarra suggéra, en conséquence, au roi l'idée de lui adjoindre un ministre de confiance et « un conseil de bons et fidèles personnages (2). «
Si les Espagnols n'étaient pas contents de lui, l'archiduc ne devait pas tarder non plus, de son côté, à constater qu'il avait trop présumé de ses forces en acceptant la mission de ramener l'ordre et la paix dans les Pays-Bas. Dès son arrivée, il ofi"rit aux Provinces Unies son intervention pour les réconcilier avec le roi, si elles le désiraient (3). Cette oftre était présentée dans des termes qui témoignaient une étonnante naïveté. A sa grande surprise, les états se montrèrent intraitables, et leur réponse lui parut si arrogante qu'il trouva bon de ne pas l'envo^yer au roi (4). Déçu de ce côté, il le fut également dans ses démarches pour mettre un terme à l'indiscipline et aux excès des gens de guerre (5) : il lui eût fallu pour cela des ressources qui lui faisaient totalement défaut. Maintenant qu'il se vo^-ait impuissant, il reprochait à son oncle de l'abandonner et de rendre impossible l'accomplissement de sa tâche (6).
Mais ce n'étaient pas seulement les moyens matériels qui lui faisaient défaut : c'étaient aussi les
(i) Estevan d'ibana au roi, liruxelles, 30 janvier 1595. Ibid.
(2) Le même au même. 21 juin 1594. Ibid. 3) L'arcniduc Ernest à Piiilippc II, 21 juin 1594. Ibid.
'41 II l'avait pourtant t'ait imprimer. Larchiduc au roi, 4 septembre i^M- Ibid.
15) Le même au rr.cme. 22 août 1594. Ibid.
(ij) Instruction à don Diego Pimentel allant de la piu't de l'archiduc vers le fui, 30 janvier 1595. Ibid.
LES PROVINCKS OBÉISSANTES 23l
capacités et la force physic^ue. Toujours souffrant, il était souvent dans l'impossibilité de s'occuper même des affaires courantes. Au mois de février iSgS, un an après son arrivée, son état s'aggrava si rapidement que, dans la nuit du ig au 20, il mourait du mal, la phtisie très probablement, (|ui le consumait (i). Il avait 43 ans.
A peine était-il décédé que Fuentes produisit une patente qui le désignait pour administrer en attendant l'arrivée du nouveau gouverneur général, au grand mécontentement des membres du conseil, mécontentement dont il s'inquiéta, du reste, très peu.
Ce nouveau gouverneur, l'archiduc Albert, le futur époux de l'infante Isabelle, fit son entrée à Bruxelles le 1 1 février i5g6. Dès son arrivée, il constatait, comme son frère, l'archiduc Ernest, deux ans auparavant, que tout le monde, dans les provinces obéissantes, désirait la paix, « sans considérer autre chose que leur tranquillité et leur avantage. » A ce sujet, il avait notamnient reçu du marquis d'Havre un mémoire, dont la lecture, disait-il, Tavait laissé froid (2). L'archiduc, en effet, s'il voulait la paix également, ne la voulait pas sans employer les armes. Il ht donc la guerre. Mais un an et demi après, de retour de l'expédition d'Amiens, au mois d'octobre iSgy, il se trouvait en présence des mêmes embarras que ses prédécesseurs et reconnaissait la difficulté de tenir tète à trois adversaires
( 1 ) Lettre adressée par Alexandre de Groote au duc Ramice, fils d Alexandre Farnèse, 23 îévricr 1595 Bulletins de la Commissioii royale d'Iiis oire. y^ série,
(21 L'Archiduc Albert au roi, 28 mars 1591). Archives du royaume, Correspondcince de Philippe II.
aussi puissants que la France, l'Angleterre et les Provinces-Unies avec les resources insuffisantes dont il disposait. En Frise, les Espagnols, qui luttaient avec bravoure pour conserver cette province au roi, avaient subi de grandes pertes. Les provinces obéissantes se trouvaient dans une situation lamentable. On ne savait plus où loger les gens de guerre; on n'avait plus le moyen de les entretenir; faute de payement, ils allaient à la débandade pour chercher leur nourriture. La scandaleuse indiscipline qui régnait dans l'armée devenait un danger chaque jour plus menaçant. Enfin, l'archiduc signalait la nécessité d'abandonner la guerre défensive, adoptée par suite de la nécessité d'entretenir et de renforcer l'armée envoyée en France : elle était désastreuse pour les populations soumises (i).
Pas plus que Mansfeld, Alexandre Farnèse, Fuentes, Ibarra, il ne parvint à vaincre l'indifférence qu'on témoignait à l'égard des Pays-Bas à Madrid, où tout était lenteur, faiblesse, irrésolution (2). C'est ainsi (|ue les provinces méridionales, sacrifiées à la politique espagnole, étaient livrées à tous les maux que la guerre entraîne avec elle. « La j-dupart des villes, écrit un contemporain, ont été prises et reprises, pillées et rançonnées, branscattées, le pays plat entièrement abandonné à la miséricorde des amis et ennemis, lesc^uels sans pitié l'ont réduit à tels termes (}ue où lors y avoit (juatrc ou six cents mesnaiges, maintenant à grande peine sauroit-on
(i) Villalobos, Comentarios, p. i.xxxiv-xci.
(2) Lettre de MatU'Ucci, Bruxelles, ;^i décembre 1592. Bidhtiiis de la Coi. mission royale :V histoire, 4" série, I, 2()3.