CHAPITRE PREMIER
Tentative de conciliation après la Terreur
Le programme de Requesens, successeur du duc d'Albe. — Proclamation d'un nouveau pardon général. — La situation s'aggrave. — Projet de guerre à outrance. — Nécessité de traiter avec les insurgés. • — Conférences de Breda. — Impuissance de Requesens.
Au moment où le duc d'Albe quittait les Pays- Bas, après six années d'un régime tyrannique qui avait provoqué le soulèvement général de l'année 1672, réprimé au midi, mais grandissant toujours au nord, on reconnaissait en Espagne la nécessité d'abandonner la politique de violence. Quelles mesures Philippe II était-il disposé à prendre pour ramener la confiance et aider à l'apaisement qui était dans les vœux de tous? On exprimait bien à Madrid la volonté de rétablir la situation telle qu'elle existait du temps de Charles-Quint ; mais dans les instructions de Requesens, grand commandeur de Castille, qui succédait au duc d'Albe, au mois de décembre iDji, rien ne marquait l'intention d'aller au delà de promesses sans garanties. En tous cas, l'accomplissement de ces promesses devait être subordonné à l'observation de deux conditions essentielles qu'on trouve indiquées, durant tout le règne
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de Philippe II, dans la correspondance avec les gouverneurs généraux, comme devant former la base de l'accord entre le roi et ses sujets : la conservation de la religion catholique, à l'exclusion de toute autre, le maintien de l'autorité du prince.
Il était enjoint au grand commandeur de ne rien changer aux ordonnances, de ne pas accorder de pardon, de ne pas faire remise de peine en matière religieuse et de rébellion sans autorisation préalable. Sa patente lui donnait la faculté de réunir les états généraux; mais cette concession n'était inscrite dans le programme du nouveau gouverneur que pour la forme : la volonté du roi, au contraire, était que les états ne fussent pas assemblés sans son approbation et son ordre exprès (i). Aucune mesure précise n'était arrêtée qui fût de nature à mettre un terme au mécontentement : on ne parlait pas du rétablissement des privilèges, de la reconnaissance des droits, foulés aux pieds par le duc d'Albe ; on n'annonçait même pas la supression immédiate des mesures les plus odieuses prises sous l'administration précédente.
Requesens ne tarda pas à reconnaître que ses instructions étaient trop étroites, trop vagues, qu'on attendait de lui des actes et non de simples promesses. Des mesures larges, précises, s'imposaient, en effet, sans retard ; c'étaient, le grand commandeur lui-même le constatait: un ample pardon, l'abolition des impôts du dixième et du vingtième denier, la
(i y Instruction secrète à Requesens, \i}octohvtt \^~-^. Coleccion de dociitiuntos inéditos. Cl 1, '^()-^--^()4. — Correspondancf de'Philipp" //, publiée par Gachard, II, 7»rv
véritable cause, assurait-il, de l'insurrection, la suppression du conseil des troubles.
Avant de se prononcer sur ces propositions, le roi voulut avoir l'avis de son conseil d'état. Tandis que le duc d'Albe persistait à se prononcer pour l'emploi de moyens rigoureux et niait que la révolution eût été provoquée par l'établissement des nouveaux impôts, la plupart des conseillers condamnaient ses agissements dans les Pays-Bas et recommandaient un changement de politique dans le sens de la clémence. Certains allaient même jusqu'à prendre parti pour les Flamands et appuyer leurs revendications. Le duc de Médina Celi, qui revenait des Pavs-Bas, où il avait été constamment en désaccord avec le farouche prédécesseur de Requesens, soutenait que l'impôt si impopulaire du dixième denier n'avait pas été librement voté par les états ; le président de Castille, Diego de Covarrubbias, évèque de Ségovie, exprimait, comme lui, la conviction ([ue le soulèvement de iSya avait été provoqué par cette mesure fiscale, qu'il qualifiait de scandaleuse ; le docteur André Pons faisait l'éloge des Flamands, les comparait aux Aragonais pour l'attachement qu'ils portaient à leurs libertés et approuvait leur résistance (i). On ne pouvait condamner en termes plus formels le régime qui venait d'être appliqué aux Pays-Bas.
Conformément à l'avis de Requesens et de la
( 1 ) La délibération eut lieu le 28 et le -jq janvier 1574- Correspondance de Philippe II , III. 14. Le duc d'Albe n'assista pas à la réunion ; mais son opinion était connue.
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grande majorité des conseillers espagnols, Philippe II consentit à l'abolition du dixième et du vingtième denier, que les états généraux offraient, du reste, de remplacerpar une contribution annuelle de 2.000.000 de florins pendant six ans. Pour la suppression du conseil des troubles, il s'en rapporta au grand commandeur. Il décida qu'un pardon serait proclamé, dont seraient exclus les principaux coupables, et il envoya à cette fin quatre projets de décret. Dans le cas où le pardon serait insuffisant, il ne s'opposait pas à l'ouverture de négociations pour un accord avec les insurgés. Naturellement il faisait à ce propos les restrictions habituelles au sujet de la religion et de l'obéissance qui lui était due, et il recommandait à Requesens d'agir comme de lui-même, sans paraître commissionné pour cela. Enfin il l'autorisait à convoquer les états généraux s'il ne croyait pas pouvoir aboutir autrement à la pacification désirée (i).
S'il avait été conçu sans arrière-pensée, largement appliqué, et avec le désir sincère de réparer toutes les fautes commises depuis l'avènement de Philippe II, ce nouveau programme aurait pu produire d'excellents effets. Mais la première mesure d'application permit de juger qu'on était loin de rechercher une réconciliation véritable. Le 6 juin 1374, était publiée une lettre patente du roi, accordant grâce pleine et entière à tous les vassaux qui avaient par-
( I ) Le roi à Kequesens, lo m 31 mars 1574. Ibul., ;-;')-;-;7, -15-47- H ne veut pas abolir officiellement l'impôt tiu dixième denier; mais le i^rand commandeur peut en ordonner 1 nboliiion, m son nom et en vertu de la commission particulière qu'il a ret,"ue. Si les états sollicitent ensuite la -onfirmation du roi. «.Ile pourra leur tire accordée Le roi à Requesens, 12 mai 1371. Ibiil.. 71.
TENTATIVE DE rONCILE-XTION APRÈS LA TERREFR 5
ticipé aux troubles depuis l'année i566. Ouoicjue plus général que le premier, ce pardon renfermait pourtant des réserves qui en amoindrissaient considérablement la portée : on exceptait 3oo personnes nominativement désignées, en tête desquelles figurait le prince d'Orange. La liste comprenait en grande partie des prédicants et des maîtres d'école. Une clause portait que les émigrés revenant dans le pays, en vertu du pardon, avec l'intention de vivre catholiquement et en sujets obéissants, n'étaient autorisés à rentrer en possession de leurs biens (|u'à la condition de fournir la preuve qu'ils avaient continuellement vécu en catholiques pendant leur absence. Mais cette preuve, beaucoup étaient dans l'impossibilité de la produire, ceux, par exemple, c|ui s'étaient retirés au cœur de l'Allemagne ou de l'Angleterre, dans des endroits où la religion catholique n'était pas pratiquée. Une autre disposition soulevait de non moins fortes objections. Le roi se réservait d'introduire clans les localités « altérées » tel ordre de police et de leur appliquer telles ordonnances qu'il trouverait convenir : c'était les menacer de l'abolition de leurs droits et privilèges.
Ces réserves et d'autres, qui ouvraient la porte à l'arbitraire, ne pouvaient que créer de nouveaux conflits (i). Aussi la mesure fut-elle accueillie avec
(\) Avis de Maxiniilieii de Rasseiii^liien, 2(') novembre i^~4. Gacliard. Analectes histov'ques, 11, 476-306. Au sujet de la religion, Rassenghieii approuvait, d'ailleurs, l'ii terdiction de l'exercice d'un autre . ulie qtie le culte catholique. « I. a religion, écri\ait-il, est le principal pilier et fondement de toute la république et gouvernement politique, et elle doit être maintenue uniforme. Un état ne
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lioideur. Le pardon précédent était resté sans résultat ; celui-ci ne produisit d'autre effet que d'éveiller les craintes et d'accroître les défiances.
La suppression du conseil des troubles devait être la conséquence du pardon, et Requesens était autorisé à l'annoncer lorsque le moment lui paraîtrait opportun : il jugea bon de la différer (i). Quant au dixième et au vingtième denier, l'abolition en était subordonnée au vote de la contribution de 2.000.000 de florins offerte par les états généraux. En conséquence, ceux-ci furent convoqués pour délibérer au sujet de la proposition que le gouvernement devait leur soumettre à ce sujet.
Réunis le 7 juin, le lendemain même de la proclamation du pardon, ils se montrèrent bien décidés à ne pas se laisser séduire par les promesses qui pourraient leur être faites. Aussi, avant d'examiner la proposition du gouvernement, lui soumirent-ils une série d'articles sur lesquels ils le priaient de se prononcer. Ils demandaient que le pays fût administré par des indigènes ; ils réclamaient la suppression du conseil des troubles, l'abolition du dixième et du vingtième denier, l'adoucissement des placards, l'éloignement des soldats étrangers, qui vivaient
se peut pas plus gouverner avec deux relii^ions que le monde avec deux soleils. Kn Allemagne, par la paix de religion, chaque prince particulier a la liberté de maintenir en son pays celle qu'il voudra des deux religions, catholique ou Confession augustane ; ses sujets doivent se régler sur la religion par lui choisie. Le roi a-; il moins de liberté en cela que le moindre pi ince d'Allemagne^ » Cette manière de voir au sujet de l'exercice du culte était celle de la grande majorité des conseillers du roi dans les Pays-Bas, tout tolérants qu'ils fussent.
(1) Le roi, par lettre du lo mars 1571, avait autorisé Requesens à l'abolir. .-^ partir de ce moment, il ne pronon^'a plus de sentences capitales ou entrainant la confiscation des biens. Il cessa de fonctionner après le gouvernement du conseil d'état, au mois de septembre i57().
aux dépens des provinces, le payement régulier des troupes, le rétablissement des anciens droits et privilèges, la création d'un conseil des Pays-Bas à Madrid, la venue du roi, le droit reconnu aux états généraux de lui adresser directement des vœux, le châtiment des crimes commis par les soldats mutinés. Ils invitaient le gouvernement à prendre des mesures pour mettre un terme à la guerre.
Ces demandes étaient justes; mais elles dépassaient de beaucoup les concessions que Requesens était disposé à faire. Les pourparlers traînèrent si bien en longueur que le vote des 2.000.000 de florins tut indéfiniment ajourné.
Les débuts du nouveau gouverneur général étaient donc peu satisfaisants. L'insuccès du pardon, l'attitude hostile des états, le refus de voter l'aide pécuniaire promise conditionnellement, l'indifférence que témoignaient parmi les sujets fidèles ceux sur lesquels on aurait cru pouvoir le plus compter, la froideur en matière religieuse que Re([uesens rencontrait chez les catholiques, et qui allait jusqu'à leur faire désapprouver la rigueur des moyens employés pour combattre l'hérésie (i), même jusqu'à leur faire croire à la possibilité d'accorder la liberté de conscience (2), tout contribuait à le décourager et à l'irriter. Cette situation difficile fut
1 i Requesens à son frère, don Juan de Zuiîiya, ambassadeur d"Espapne à Rome, iti août 157-I. Niuva Coleccion de documctitos uiêditos. V, 3. Il ajoute : « (]e que je ne puis prendre en patience, c'est de vo:r que noire faiblesse soi,t si gran 'e : cent hérétiques valent plus que dix mille catholiques. «
(2 1 Déjà dans une lettre du S mars 1374 adressée au roi. Requesens constate que beaucoup la désirent. Correspondance di Philippe II, III, 30-3;.;.
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aggravée par une mutinerie qui éclata à ce moment dans l'armée espagnole,
Louis de Nassau ayant levé des troupes pour secourir la ville de Leyde, fut complètement battu, le 14 avril i574, et périt dans la mêlée avec son frère Henri et le plus jeune des fils de l'électeur palatin. Cette défaite aurait pu avoir une influence marcjuée sur la suite des événements dans le nord, si les soldats espagnols vainqueurs ne s'étaient avisés de réclamer l'arriéré considérable de solde c]ui leur était dû. Comme le gouvernement était dans l'impossibilité de leur donner satisfaction, ils marchèrent sur Anvers, qu'ils traitèrent en ville conquise, sous les yeux du grand commandeur, accouru pour les faire rentrer dans le devoir. Suivant l'usage dans tous les cas de mutinerie, ils se choisirent un chef, cletto, qui publiait des ordonnances en leur nom, mais dont les actes étaient contrôlés par eux. Etablis dans les meilleures maisons, ils y commandaient en maîtres. Dans les rues, ils se répandaient en bandes tumultueuses, terrorisant les habitants, sonnant l'alarme la nuit, tirant des coups d'arquebuse, réclamant leurs payes. Ils allèrent jusqu'à sommer le gouverneur général de quitter la ville et tenir en sa présence les propos les plus offensants (i).
Après avoir vainement fait des démarches pour obtenir une avance des marchands d'Anvers, Requesens parvint à emprunter au magistrat 400.000 couronnes. Cjràce à cette somme, il put entrer en arran-
(i) Requesensà don .luan de Zuriipa. 2M aviil 1374, Ibid., 33-i>"- — Le même au roi, 30 avril, 13 mai. Ibid., 63. 7H-7().
gement avec les mutinés, qui quittèrent la ville, le i5 juin.
A peine étaient-il partis que les réclamations et les excès recommencèrent (i). Puis l'indiscipline gagna les Wallons et les Allemands. Les reîtres surtout répandaient l'épouvante parmi les populations, pillant jusqu'aux églises et aux monastères : ils n'auraient pas commis plus de dévastations s'ils avaient été à la solde des insurgés. Toutes ces bandes poussaient le même cri : de l'argent ! De l'argent, tout le monde alors en réclame: les fournisseurs de l'état, les banquiers, les marchands, les fonctionnaires, les employés (2). On en réclame pour les garnisons, pour les régiments en campagne. En attendant que satisfaction leur soit donnée, lessoldats se nourrissent aux dépens des habitants. Ils sont exaspérés à ce point qu'on craint de les voir livrer à l'ennemi les pays qu'il doivent défendre (3). Mais Requesens n'a pas les moyens de les payer; il n'a même pas de quoi pourvoir aux dépenses les plus urgentes ; il a besoin de millions et ne sait comment se procurer un réal. Il ' ne peut plus compter sur la place d'Anvers, d'où les grandes fortunes ont disparu : les banquiers se sont retirés à Hambourg, Embden, Middelbourg, Rouen, Londres. Il a remis au payeur général de l'armée tout ce qu'il pouvait : il n'a plus rien à donner, il n'a plus de crédit, il n'a même plus
(ijLe même àdon Juan de Zuniga, 16 août 1574. Niieva Coleccioti de docu mentos méditas, V, 2. — Le même au roi, iq août. Ibid., 67.
(2) Requesens au roi, 8 juillet. 1574. Ibid., IIL 294-296. «Si je n'avais, remarque-t-il, d'autre occupation que de lire les lettres que je reçois de tous côtés à ce sujet, j'aurais à peine le temps de le faire. »
(3; Le même au secrétaire .!u roi Zayas, 28 juin 1574. Ibid., 166.
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de quoi expédier un courrier. Les marchands restés à Anvers ne veulent plus lui faire d'avances. Des états, il n'y a rien à espérer. Dans sa détresse, il implore le secours du roi; il ne sait, dit-il, (|uel parti prendre; il redoute un désastre si Dieu n'y pourvoit par un miracle (i).
Cette lamentable situation, aggravée par les progrès que faisaient les insurgés, n'empêchait pas Philippe II d'exiger la continuation de la guerre. 11 ne pouvait se figurer qu'on le crût réduit à négocier avec des sujets rebelles. Leur longue résistance, les difficultés qu'il rencontrait à les soumettre l'irritaient et l'humiliaient à la fois. Il projette alors une dévastation générale de toutes les contrées qu'ils occupent (2). Du temps du duc d'Albe déjà et au début de l'administration de Requesens, il avait été question d'incendier ou de submerger les parties du pays que l'armée royale ne pourrait pas reconquérir. Le grand commandeur avait désapprouvé ces projets, et les raisons qu'il invoquait étaient des plus justes : de pareilles mesures ne pouvaient qu'exciter l'indignation universelle; la guerre n'avait causé que trop de ruines; il ne fallait recourir à ces moyens qu'après avoir employé tous les autres sans succès, avis aussi sensé que l'autre l'était peu; le roi, du reste, l'avait approuvé (3). On était à ce moment sous l'impression du régime de la terreur appliqué
(1) Le même au roi, -iSjuin 1374. Coyrespondance de Philippe II, 111, 1 14-1 13. — \ji même au même, ^ juillet. Nueva Coleccio» de dociimentos iiiéditos, III, 296-29C).
{■21 Le roi à Hequesens, (j août 1374. Correspondance de Philippe II, III, 123-
(3) Le même au même, 9 liécembre 137;^. Ibid.. Il, ^-i^-. — Requesens au roi, .S janvier 1574. Ibid.. III, 4.
depuis iDÔy, on sentait la nécessité de réagir, de « regagner les cœurs, » de ramener la confiance. Requesens, en particulier, dont la correspondance est remplie de plaintes sur les tristes conséquences de l'administration tyrannique de son prédécesseur, ne pouvait raisonnablement pas approuver une mesure qui eût dépassé en horreur les cruautés commises alors.
Plus tard cependant, la colère et la honte de se voir tenu en échec par les hérétiques du nord le font changer d'avis, et il propose formellement à Philippe II de recourir aux moyens violents condamnés d'abord (i). Le roi, de son côté, ne s'y montre plus défavorable; il examine, il discute. Submerger la Hollande serait chose facile; mais, les digues une fois rompues, le pays serait dévasté, perdu pour toujours, et les provinces voisines en éprouveraient un dommage notable. Un autre inconvénient de ce procédé, c'est qu'il aurait « un certain caractère de cruauté dont il faut se garder envers des vassaux. » Enfin, la mesure pouvait avoir cette grave conséquence: les Zélandais, par représailles, pourraient rompre des digues en Flandre, submerger ainsi une partie de cette province et causer de grands ravages autour d'Anvers (2). L'incendie lui déplaît moins: c'est un moyen employé à la guerre; puis le feu, on peut l'arrêter à volonté. Quand bien même on en viendrait à brûler tous les villages, les moissons, les arbres, il resterait encore le sol, et, avec le temps,
(1) Requesens au roi. 27 septembre 1574. /ôzrf., 168-16).
(2) Le même au même, G novembre. Ibul., 191-192.
tout se reproduirait. Le roi se prononce donc pour le feu. Seulement on aurait soin d'avertir préalablement les rebelles de la résolution d'user à leur égard des dernières rigueurs, sans toutefois leur faire connaître lesquelles. D'après les calculs, il aurait fallu employer à cette besogne lo.ooo à 12.000 hommes, qui s'en seraient chargés volontiers à raison des profits qu'elle leur aurait rapportés (i).
On reste confondu en voyant le premier souverain de l'Europe, pendant que ses soldats ruinent les provinces soumises et refusent de marcher à l'ennemi, délibérer avec ses ministres sur des plans aussi puérils d'extermination des contrées du nord et chercher dans de semblables niaiseries le salut de la puissance espagnole, car c'est de la soumission de ces provinces que dépend le maintien de la prépondérence de l'Espagne.
Ce n'étaient là, du reste, que de vaines boutades, sans portée pratique, qu'explique seule l'indécision dans laquelle se trouvaient le roi et ses ministres. Requesens lui-même croyait si peu à l'efficacité d'un pareil projet que, dans le temps où il en entretenait le roi, il avouait ne plus compter sur l'emploi de la force pour réduire les insurgés et déclarait la situation perdue si Ton ne traitait avec eux (2).
Sur terre et surtout sur mer, ceux-ci, en effet, avaient fait d'énormes progrès. Au début de son administration, le grand commandeur se plaignait de ne pas trouver de marins, tandis qu'au prince
(1 ) Le roi à Requesens. 22 octobre 1574. Ibid.. 174-177. (2) Requesens au roi, 8 novembre 1574. Ibid., 199.
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d'Orange il en venait trois fois plus qu'il n'en demandait, et encore, ces gens ne lui réclamaient pas de paye (i). Les troupes qui défendaient les villes insurgées se renforçaient chaque jour, et ces renforts étaient fournis par des indigènes, qui venaient spontanément, comme pour la flotte, offrir leurs bras.
Combien étaient changées les conditions de la lutte depuis les expéditions de i568 et 1672 ! Guillaume d'Orange, dont les armées se composaient alors principalement d'étrangers, se trouvait à la discrétion de mercenaires, qui l'abandonnaient au moment de livrer bataille, si la pa3^e se faisait trop attendre. Aujourd'hui, ses soldats se battaient, non pour de l'argent, mais pour la défense de leurs fo^^ers et de leur religion, et, en retour de leurs services, ils ne lui demandaient que des munitions et des vivres. Quant aux ressources, il les trouvait sans contrainte chez ses compatriotes, excités comme lui par la haine de l'Espagnol et encouragés par les succès des dernières années. Requesens, au contraire, se plaignait de ne rencontrer dans les provinces du midi qu'indifférence et mauvaise volonté : on y refusait de prendre les armes contre l'ennemi ; les états s'obstinaient à ne pas accorder la contribution réclamée en remplacement des impôts du dixième et du vingtième denier (2). Il était à bout ; de toutes façons, il se sentait incapable de remédier à la situa-
(1) Le même au même, 30 décembre 1573, 24 février 1374. Ibid., II, \\j^: 111,26-27.
(2) Le même au même, 10 août 1374 Nucva Colecciou de docnnientos inéditos. V, 7,.
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tii)n sans un arrangement avec le prince d'Orange. Comme ses pouvoirs de gouverneur général l'autorisaient à tenter la voie des négociations, à la condition de ne pas y mêler ostensiblement le roi, il entama des pourparlers.
Une réconciliation était-elle encore possible ? Enhardis par leurs progrès, les insurgés ne montreraient-ils pas des prétentions inacceptables ? Sur quelles bases le grand commandeur entendait-il traiter ? Quelles concessions offrirait-il ? Ces concessions seraient-elles ratifiées? Philippe II reconnaissait qu'il fallait en revenir au gouvernement ancien, observer les lois, respecter les privilèges du pays (i); mais il ne voulait traiter qu'avec les restrictions ordinaires', c'est-à-dire à la condition que la religion catholique serait maintenue sans concession aucune et son autorité royale, sa souveraineté reconnues sans réserves. Sur quel terrain allaient se placer les négociateurs ?
Les conseillers espagnols de Philippe II, le pape, l'empereur, le cardinal de Granvelle, tous les correspondants du roi qui s'intéressaient aux affaires des Pays-Bas, et ils étaient nombreux, formaient des projets, suggéraient des movens d'arrangement plus ou moins raisonnables. Parmi ceux (|ui ne l'étaient pas, Philippe II en note un, ([u'il communique à I\e(]uesens: il s'agissait de gagner le prince d'Orange en lui offrant le commandement d'une expédition contre l'Angleterre. Le Taciturne aurait employé
(ij Le roi à Rcqiiesens, ^{i n<ivemiire i57.(. Correspondnitcr de Philippe II, 111,200.
TENTATIVE DE CONCILIATION APRÈS LA TERREUR l5
dans cette entreprise les forces qu'il avait réunies pour faire la guerre à l'Espagne. Le grand commandeur n'hésita pas naturellement à déclarer un pareil projet irréalisable. Il aurait fallu s'entendre d'abord avec le prince « sur le principal, » c'est-à-dire son retour à la religion catholique, et la reconnaissance de l'autorité ro3^ale, conditions considérées par Philippe II comme devant former la base de toute négociation. On ne pouvait compter sur une pareille conversion. Mais un autre obstacle se présentait, tout aussi puissant : les moyens d'exécution faisaient entièrement défaut ; on n'avait ni argent ni flotte (i). A Rome, on se montrait moins exclusif qu'à Madrid. Quand, au mois d'avril 1574, Philippe II sollicitait du pape, au moment de la proclamation du pardon, un bref en faveur des hérétiques des Pays- Bas repentants, Grégoire XIII exprimait déjà l'opinion que cette mesure n'aurait pas l'effet désiré si l'on n'amnistiait le prince d'Orange et les autres chefs de l'insurrection, ou du moins si l'on n'entrait en négociation avec eux, sauf évidemment à exiger leur réconciliation avec l'Eglise (2). Ce qui déterminait le pape à recomiTiander un arrangement avec le Taciturne, arrangement d'ailleurs impossible, mais au sujet duquel il s'exprimait en des termes
(1) Requesens au roi, 12, 2(S juin 1374- Don Juan de Zuniga à Requesens, 10 juillet 1574. Nueva Cohccioii de doctinifntos iiiéditos. H, -^82, 385; III, 154- 156, ;v-i9-330. On trouve ainsi dans la correspundanre de Philippe II une quantité d avis et de projets qui dénotent une grande nane'é et un manque complet de sens pratique.
121 Don Juan de Ziuiiga a Requesens, Rome, i"'mai 1574. Correspondance de Philippe II, III, 67-68. L ambassadeur, scandalisé, fait observer que Pie V n'aurait pas exprimé de pareils sentiments. Il déclare, d'ailleurs, au pape que son maître ne consentirait pas à pardonner à des hérét ques « qui avaient commis tant de sacrilèaes et d insolences envers Dieu et ses ministres. »
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relativement modérés, c'était la crainte des Turcs, qui menaçaient en ce moment la Colette. Il aurait voulu que Philippe II tournât toutes ses forces de ce côté, et, malgré les objections du roi, il n'hésitait pas à le presser de s'occuper moins de ses états de Flandre que des intérêts de la chrétienté menacée (i).
D'autres conseillaient l'intervention de l'empereur. A diverses reprises, Maximilien II avait rempli le rôle de médiateur, et, cette fois encore, il consentit à prêter son aide à une solution pacifique. Lui aussi avait un plan : on aurait offert au prince d'Orange et à certains des seigneurs révoltés des biens équivalents à ceux qu'ils avaient possédés dans les Pays-Bas. Aux insurgés qui s'engageraient à vivre catholiquement, on restituerait leurs propriétés, leurs charges et dignités ; à ceux qui voudraient rester en dehors de l'Eglise on accorderait l'autorisation de vendre leurs biens pour aller où il leur plairait. Le gouvernement serait rétabli tel qu'il existait avant la création du conseil des troubles, et il serait confié à un prince du sang (2). L'empereur déclarait, du reste, ne vouloir prêter ses bons offices que sous réserve du maintien de la religion catholique et de l'autorité du roi.
Philippe II se montra disposé à accepter l'intervention de son cousin (3). Mais était-il prudent
(i; Le même au cardinal de Ciranvelle, i -^ août 1574. Nueva Cokccioii de documentas inéditos, IV, 329- .{30.
(21 Venettanische Depcschenvom Kaiserhofe, III, 537,340-341.
(3) Monteaf^udo, ambassadeur de Philippe II prés de l'empereur, au roi, 27 mai 1574. Coleccion de docuineiilos i/iéditos, CXI, ^\^. — Le roi à Montea^udo. •j«) août 1574. Ibid., 437. lui reconnaissance de ces bons offices, il fait assurer Maximilien de son désir de veiller aux intérêts de la famille impériale.
d'abandonner à un tiers la conduite de ces importantes négociations? Le cardinal de Granvelle, toujours soucieux de sauvegarder l'autorité de son maître, lui représenta le danger de laisser traiter une aussi grave affaire sans sa participation directe. Il reconnaissait que la douceur était préférable au système de la violence qui avait été pratiqué ; mais laisser l'empereur et le prince d'Orange délibérer sur la politique de conciliation, c'était leur fournir le moyen de conquérir la faveur des Flamands au détriment du roi, alors qu'il s'agissait précisément de les persuader de son affection pour eux (i).
Après de longs pourparlers préliminaires, des conférences s'ouvrirent néanmoins officiellement à Breda, le 3 mars iSyS, entre les commissaires de Requesens, ceux de l'empereur (2) et des députés de la Hollande et de la Zélande. Les premiers proposèrent les conditions suivantes : rétablissement des privilèges, des lois et des coutumes tels qu'ils existaient avant les troubles ; les biens pris de part et d'autre seraient rendus, les prisonniers relâchés sans rançon, la religion catholique maintenue comme du temps de Charles-Quint ; les habitants qui ne voudraient pas vivre en catholiques seraient, pour cette fois, autorisés à sortir du pays et à vendre leurs biens dans un délai fixé. De leur côté, les députés des états de Hollande et de Zélande réclamaient, avant tout, le départ des soldats étrangers et
(1 I Le cardinal de Granvelle au roi, Naples. 27 février 1575- Corrcshovdance du cardinal de Granvelle. V. •,;oo-30i .
'2 L'empereur était représenté par le ci^mte Gunther de '^rhwar/bourg, beau-frère du prince d'Orange, accompagné du comte Wolf^jani; de Holienlohe.
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la convocation des états, deux conditions .au sujet desquelles ils étaient d'accord avec les provinces méridionales; ils repoussaient l'option, imposée à leurs coreligionnaires, entre l'abjuration et l'exil; toutefois, par esprit de conciliation, ils consentaient à remettre l'examen de ce point aux états généraux.
Pour le grand commandeur ces exigences étaient excessives. Afin de gagner du temps, plutôt que dans l'intention de s'éclairer, il réunit à Anvers, le i8 juin iSyS, une junte, composée des ministres et autres principaux personnages du pays, qu'il chargea de délibérer à ce sujet. A la presque unanimité, l'assemblée se prononça pour le départ des soldats étrangers, et surtout des Espagnols, avant que les insurgés fussent tenus de rien restituer des places occupées par eux, et la convocation des états généraux, sauf la réserve qu'ils ne seraient pas saisis de la question religieuse. Toutefois, sur ce dernier point, la junte proposait que le gouvernement, eu égard aux circonstances, se comportât vis à vis des réformés hollandais comme il le faisait pour les Allemands et les hanséates établis dans le pays. Pas plus (]ue le roi, Requesens n'était disposé à faire une aussi importante concession : il désapprouva les conclusions de la junte comme trop modérées et déclara vouloir l'application rigoureuse des anciens placards.