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I.es conférences furent rompues

De part et d'autre, d'ailleurs, on avait négocié sans espoir de succès, et on se séparait en s'accusant

réciproquement de mauvaise volonté. Les Hollandais reprochaient au grand commandeur de n'avoir jamais cherché qu'à les tromper (i). Dans les provinces soumises mêmes, on blâmait son intransigeance, la haine qu'il manifestait pour les réformés. Les ministres et les conseillers indigènes lui en voulaient de ce qu'il repoussât leur avis après l'avoir demandé, de ce qu'il persistât dans son obstination, alors que les évéques opiiiaient pour qu'il fût fait quelque concession <> afin de pouvoir mieux gagner les âmes et replanter l'ancienne foi (2).» Le docteur Albertus Leoninus, professeur à l'Université de Louvam, qui avait participé aux négociations, n'hésitait pas à attribuer l'insuccès des conférences au gouvernement (3).

La guerre allait donc continuer.

^lais au moment où il se trouvait dans la nécessité d'imprimer une nouvelle vigueur aux opérations militaires, le grand C(^mmandeur apercevait avec effroi les difficultés de toutes sortes au milieu des-

11 1 Morillon 3 Granvelle, -^ii juillet 157Ô. Correspondance dti cardinal de Granvelle, V, •:;50. — Dans une lettre du i 1 septembre au même. Morillon écrit : « L'on m'assure que nos é\éques qui sont intervenus au traité sont réputés pour hérétiques, que le ^omendador lésa olasonnés comme tels vers le roi. » Ibid., -^îSa. — Tout au début des négociations, le comte de Schwarzbourg avait fait une démarche personnelle près de Requesens atin d'obtenir, sur le point de la religion, des concessions plus importantes que le grand commandeur n'annonçait l'intention d'en accorder. Il se fondait sur cette raison que la religion réformée avait fait de grands progrès, qu'on ne pourrait plus l'extirper facilement du pays et se prononçait en conséquence pour la tolérance. Le 6 avril, il annonçait l'intention de partir si son avis était repoussé. Dans une lettre du 8, Requesens, tout en le remerciant de son intervention et de l'intérêt qu'il avait montré pour les affaires du roi, déclara qu'il ne pouvait faire les concessions qu'il demandait et l'informa qu'il ne s'opposait pas à son départ. Theiner, Annales, II, 128-130.

2 Morillon à Granvelle, 3 juillet 1 57Ô. Correspondance du cardinal de Granvelle, V, 328.

131 Le même au même, 25 juillet. Ibid., 345.

quelles il allait avoir à se débattre, difficultés financières surtout. A l'armée seule on devait plus de 7.000.000 d'écus, et depuis longtemps Requesens n'avait pas les moyens de faire face aux dépenses les plus urgentes (i). Au mois de juin 1574, il est tellement dans le besoin qu'il songe à engager chez le lombard ce qui lui reste de sa garde-robe ; sa vaisselle, il l'a déjà iivrée au payeur général de l'armée. Il va jusqu'à former le projet d'aliéner la belle collection de tapisseries qui ornent le palais, dont un grand nombre remontent à l'époque des ducs de Bourgogne et rappellent la somptuosité de ce temps (2). Aux soucis des affaires publiques s'ajoutent les préoccupations que lui causent ses propres intérêts : il dissipe sa fortune au service du roi et prive ses enfants de leur avoir ; il tremble à l'idée (ju'il ne leur laissera qu'une dette énorme (3). A la fin de l'année 1574, il prend Dieu à témoin qu'il n'a pas de quoi manger {4).

Philippe II, dont il réclame l'avis, à qui il adresse des appels désespérés, garde le silence ou ne lui fait que de vagues promesses. Trois mois après la rupture des conférences de Breda, il se décide enfin à

1 1 ) Au mois de septembre 1571, n'ayant pas d'argent pour expédier un courrier en Espagne, il charge de sa correspondance le secrétaire de Chiapin Viielli, que son maître en\'oie à Madri i. Requesens au roi, Anvers, i^r septembre. Nitfva Cuicccion de documeiilos inéditos, \'. 1^^.

(2 Morillon à (îranxelle. 11 juillet 1573. Correspondance du cardinal de Gtanvelle, V,yy^.

(;^t Requesens à Zayas, .28 juin 157}. Nutva Coleccion de documentos inéditos. III, iM) 167. — Le même à Philippe II, 2 juillet. Ibid.. 220. — Le même à IJusto de Villegas, q juillet. Ibid.. .;i7. 11 abandonne à ce dernier tout ce qui concerne le mariage de ses (ils, le temps lui faisant défaut pour s'occuper de ses affaires personnell s.

'41 Requesens :ui roi 11 décembre : 37.4. Correspondance de Philippe II , III,

annoncer que le marquis d'Havre va apporter d'Espagne les « vrais remèdes » : c'est ainsi que sont désignées dans les dépêches les mesures que le roi prépare ou a arrêtées pour donner un semblant de satisfaction à ses sujets des Pays-Bas. Il a pris, annonce-t-il, des résolutions sur différents points, mais sans indiquer lesquels. Tout ce qu'il dit de ses intentions, c'est que l'assemblée des états généraux, réclamée de toutes parts, a toujours été tenue pour dangereuse et qu'il ne l'autorise pas (i).

En revanche, il est de nouveau question d'un pardon général (2), cette panacée qui ne guérit rien: Requesens lui-même déclare ne plus en attendre aucun effet après les insuccès précédents, et, quoiqu'il reconnaisse les inconvénients d'une réunion des états, il ne voit pas qu'elle puisse empirer la situation. Quant aux mesures sur lesquelles le roi compte pour pacifier les Pays-Bas, elles ne lui inspirent pas confiance. Il est découragé et demande qu'on lui envoie un successeur ; il serait heureux de mourir pour ne pas avoir la honte d'annoncer que le pays est totalement et définitivement perdu. Avec cela, sa santé devient de plus en plus mauvaise ; il aspire à voir arriver la fin de ses épreuves (3). « Les Pays-Bas, écrit-il dans un mémoire adressé à l'évêque de Cuenca pour être communiqué à Philippe II, •c'était pour moi la terre promise. Dieu me l'a montrée, comme à Moïse, du haut de la montagne.

(1) Le roi à Requesens, 8 octobre 1575. Ibid., 3(38.

(1) Le même au mê.ne, 12 octobre. Ibid,, 370.

(3) Requesens au roi, 16 et 26 décembre 1575. Ibid., 407-409.

Qu'il plaise au roi de me donner un successeur plus heureux, à qui il soit permis d'}- entrer un jour (i). »

La délivrance, qu'il appelait déjà ainsi après l'échec des conférences de Breda, était proche.

Au mois de février iSyô, il était à Anvers, quand une aggravation dans l'état de sa santé l'obligea à quitter cette ville pour rentrer à Bruxelles. Il s'arrêta à Malines, afin d'y faire ses dévotions et gagner le jubilé de l'année sainte. Deux jours après son arrivée dans la capitale, le i8, il fut pris d'une forte fièvre provoquée par un charbon qui lui était venu au bras. Le 5 mars, à 4 heures du matin, il mourait.

Dans toute sa maison on ne trouva pas i5o écus. Il fallut différer son enterrement de plusieurs jours afin de réunir la somme suffisante pour lui faire des obsèques en rapport avec la haute fonction qu'il avait exercée (2).

Son gouvernement avait duré deux ans, et, dans ce court espace de temps, il avait vu la situation qu'il était chargé d'améliorer s'aggraver à l'extrême, moins par sa faute toutefois que par celle de Philippe IL II administrait le Milanais quand, au mois de janvier iSyS, le roi l'avait désigné pour travailler à la réorganisation et à la pacification des Paks-Bas. Cet ordre l'avait si désagréablement surpris qu'il s'était hasardé à poser des objections : sa présence était moins nécessaire en Flandre qu'en Italie, où il avait servi utilement depuis dix ans; il connaissait l'état qu'il avait à gouverner et parlait

(1) Rcqiusens à l'évêque de Cuenca, août 1575. Bulletin de l'Académie toyale de helcqur, -il" ^(tr'ic, X\\. ^<j().

{■2\ Roda au roi, r"" juillet \ ^-ù.' Correspondance de Philippe II, W , -12^

la langue du pays. Il en était autrement pour les Pays-Bas. linlin, le climat du midi convenait à sa santé délabrée, et ce n'était pas au nord qu'il pouvait espérer la rétablir. Mais Tordre du roi était irrévocable : il avait fallu s'incliner (i).

A peine arrivé, le grand commandeur dut s'apercevoir que, s'il n'avait pas le goût de ses nouvelles fonctions, il ne possédait pas davantage le tempérament ni les aptitudes nécessaires pour s'acquitter de la lourde tâche cjui lui était imposée. Il avait à réorganiser l'administration, et tout lui était étranger. On demandait des concessions en matière religieuse, et il était d'une intolérance excessive. Il avait à employer des ménagements, à procéder avec calme et mesure dans ses rapports avec les indigènes, et il était l'homme le moins patient, le plus agité du monde. Un contemporain, qui l'a observé de près, nous a laissé un portrait de lui peu flatteur sous ce rapport : il le montre étourdi, indiscret, léger, « soudain et précipité, » agissant à sa tète, ne souffrant pas la contradiction, coupant la parole à ceux avec qui il discute, surtout quand il croit qu'on vient lui demander de l'argent, parlant des états généraux en termes grossiers, parce qu'ils refusent les subsides qu'il réclame d'eux. D'une chétive santé, il manque même de la lorce physique nécessaire pour supporter les ennuis qui l'accablent. Il a des accès de nervosité, qui se produisent surtout quand il éprouve de vives contrariétés, quand il apprend un échec de ses

1 j Ibid.. II, 308-309 ; m, 75. — Coh'ccion de docitmentos inéditos. Cil, 3()-4i .

armes, ce qui arrive fréquemment. Il a alors le regard farouche, s'agite, siffle pour s'étourdir; il est pris de la fièvre, est obligé de s'aliter et se fait tirer du sang. Malheur aux députés des provinces qui viennent, dans ces mauvais moments lui faire des représentations! Il s'emporte contre eux, les maltraite, les menace de châtiment pour crime de lèse-majesté. Après avoir ainsi malmené des députés de Gand et de Bruxelles, il leur écrit des excuses, « avec des explications biscornues. » Il lui arrive une fois, dans un de ces emportements, de jeter son bonnet au feu, et il défend qu'on l'en retire (i).

Si sa nomination l'avait contrarié, elle n'avait pas été non plus favorablement accueillie dans les Pays-Bas, qui auraient préféré avoir un gouverneur du sang de leur prince. Simple gentilhomme de cape et d'épée, il ne s'était distingué avant son arrivée ni comme diplomate, ni comme homme d'état, ni comme homme de guerre. Il ne tarda pas à provoquer un tel mécontentement que les états réclamèrent son départ.

L'animadversion qu'il s'attira dès le début, fut augmentée par sa morgue castillane, la préférence qu'il laissait apercevoir pour ses compatriotes, tenant à l'écart les indigènes, faisant sa société de « gens de peu, » les Espagnols et les Italiens, ce dont ces étrangers, les premiers surtout, se prévalaient pour étaler leur arrogance (2).

( I ) Morillon à (iranvelle. Coruspoiidance du cardinal ae Grativelle, tomes V et VI, passim.

(2) « Le f-raiii conseil de Son Excellence est Cliappin \itelli. c]u'est la grosse

Ce manque de sympathie devait se montrer surtout dans le domaine religieux, où les manifestations des sentiments de tolérance des Flamands paraissaient, en effet, scandaleuses à Requesens. Il ne pouvait pas admettre qu'on put être catholique sincère et estimer, comme on le faisait aux Pays-Bas, qu'au lieu d'user de rigueur envers les hérétiques, il fallait les ramener par la persuasion, « comme si les moyens de persuasion avaient jamais servi à quelque chose ! >i De même que son maître et ses compatriotes, il n'admettait l'existence que d'une seule religion; les autres, les sectes, n'en méritaient pas le nom: c'étaient des « coquineries. ))

Non moins que de la tolérance dont il trouvait autour de lui des indices partout, à chaque heure, il était vexé du manque de zèle, de la froideur qu'il apercevait chez les sujets les plus orthodoxes. Ecclésiastiques aussi bien que laïques lui paraissaient, sous ce rapport, également coupables. Il reprochait aux curés de ne pas connaître leurs ouailles, de ne pas s'assurer qu'elles se conformaient aux commandements de l'Eglise, pour leur imposer, dans le cas contraire, des peines et des censures. Il accusait les évèques de mal diriger leurs diocèses. « Il leur paraît à tous, écrivait-il, qu'ils ont accompli les devoirs de leur charge quand ils ont administré les sacrements à ceux qui les veulent recevoir, sans

cloche, Sancho d'Avila.- Gonzaga et Roda, qu'on treuve plus hors de raison que Vargas, et gouverne la machine des affaires ; et est à craindre qu'ils ayment plus la guerre que la paix. » Le maitre des comptes \'iron au cardinal de Granvelle, Bruxelles, 30 mai 1575. Ibid., V, 321.

s'occuper des autres... Les prélats n'ont le courage de rien exécuter en matière de religion... Tout ce qui dépasse l'application des placards aux actes extérieurs leur parait être de l'inquisition (i). » Il n'aurait sans doute pas hésité, s'il l'avait pu, à introduire les pratiques du saint office dans les Pa3^s-Bas.

On a voulu le taxer de mauvaise foi. Quand il arriva pour succéder au duc d'Albe, certains lui reprochaient d'avoir manqué à la parole donnée dans la guerre contre les ]Mores. En 1374, une accusation analogue fut portée contre lui à propos d'un fait qui se rattachait à la capitulation de ]\Iiddelbourg. Un des articles de cette capitulation, conclue le 18 février, entre Guillaume d'Orange et le colonel Mondragon, commandant de la place, portait que celui-ci viendrait se remettre entre les mains du prince au cas où, endéans les deux mois, il ne parviendrait pas à faire mettre en liberté Marnix de Sainle-Aldegonde et trois autres personnages prisonniers des Espagnols. Requesens refusa de ratifier cette clause et défendit à Mondragon, les deux mois expirés, de retourner, comme il s'y était engagé et comme il voulait le faire, vers le prince d'Orange: le motif allégué par le grand commandeur était qu'il avait promis d'échanger Marnix contre le comte de Boussu. Les difficultés finirent par être aplanies, mais seulement plusieurs mois après l'expiration du délai convenu. Il ne parait pas que l'accusation

1 Kequescns au mi, 8 avril 1 575. Correspondance de Philippe II, \\\, 307.

dirigée à cette occasion contre Requesens soit justifiée dans les termes rigoureux où elle s'est produite (i).

(il Le 5 septembre, Requesens ordonnait au châtelain d'Utrecht. Francisco Hernandez d'Avila, de mettre Marnix en liberté, s'il y avait lieu, restriction qu'explique ce passage de la m,ême lettre : « On dit que le prince d'Orange est bien malade; s'il mourait, ce qui serait très avantageux pour le serxice de Sa Majesté, il serait bon que .Marnix ne fût pas relâché. » Nucva Coleca'on de documentos hiéditos, V, 170. On pourrait induire de là que si le grand commandeur ne songeait pas à faire manquer Mondragon à la parole donnée, il n'aurait pas été fâché de trouver une occasion de le retenir indétiniment.

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