CHAPITRE II
La Pacification de Gand et l'Edit perpétuel
Gouvernement du Conseil d'état. — Excès de la soldatesque. — La Pacification de Gand. — Don Juan d'Autriche. — Ses négociations avec les états. — L'Edit perpétuel de Marcheen-Famenne. — Réception de don Juan à Bruxelles. — Conférences de Gertruidenberg. — Rupture des négociations entre don Juan, le prince d'Orange et les états.
Requesens s'étant trouvé dans l'impossibilité de signer l'acte par lequel il avait à désigner la personne chargée d'administrer temporairement après sa mort, — il possédait depuis longtemps un blancseing de Philippe II à cet effet, — le conseil d'état s'attribua l'intérim, ^et sa résolution fut approuvée par le roi, qui adjoignit aux trois seuls membres, le duc d'Arschot, le comte de Berlaymont et A'iglius, dont se composait le conseil, quatre membres nouveaux : Rassenghien, Christophe d'Assonleville, Sasbout, président du conseil privé, et l'Espagnol Geronimo de Roda. Ce dernier, après avoir fait partie du conseil des troubles sous l'administration du duc d'Albe, avait joui d'une grande faveur auprès de Requesens, et cette faveur, le roi allait la lui conserver : en effet, il devint, dès lors l'inspirateur de sa politique et l'exécuteur de ses volontés dans
les Pays-Bas. Il reçut des instructions spéciales sur la conduite qu'il avait à tenir vis-à-vis du conseil et fut chargé d'informer journellement son maitre, dans le plus grand secret, de ce qui se passait, en employant le chiffre que tenait le secrétaire du grand commandeur (i).
Bien lourde était la tâche assumée par le conseil d'état : il succédait à un administrateur dont l'incapacité ne s'était c}ue trop manifestée ; il avait à mettre fin au désordre qui s'était introduit partout, notamment dans l'armée et les finances, à ramener la paix et la confiance, à satisfaire au vœu général en réclamant sans retard la convocation des états généraux, la suppression du conseil des troubles, qui n'était pas encore officiellement décrétée, l'abolition des impôts du dixième et du vingtième denier, la reprise des négociations avec les états de Hollande et de Zélande.
Le programme du nouveau gouvernement ne se borna pas à ces seuls points. Le conseil demanda de plus que le pays fût administré par un prince du sang royal, capable de se faire aimer et estimer, que les emplois fussent occupés par les indigènes seuls, que les garnisons fussent retirées des villes non frontières, qu'une partie des troupes fussent licenciées, parce qu'elles faisaient plus de tort au pavs qu'à l'ennemi (2). Le roi répondit en s'opposant à la convocation des états généraux et à la reprise des négociations avec les insurgés (3), mais consentit à
(11 f-e roi à Roda, 25 mars 1 ~,~û. Coryespondaiice de Philippe II, 1 1 1. 474. (■j) Ibid., W , 17-U).
^■y Ibid.,-},i-!,2,.
LA PACIFICATION DE GAND 3l
la suppression des impôts du dixième et du vingtième denier (i). Le conseil d'état donna une autre satisfaction aux habitants des Pays-Bas en proclamant, par lettre patente du 2 mai i5y6, l'abolition du conseil des troubles avant que le roi y eût donné son approbation définitive (2).
Satisfactions bien minces en comparaison des griefs qui s'étaient accumulés sous les administrations précédentes. Elles ne résolvaient, en effet, aucune des difficultés avec lesquelles Requesens s'était trouvé aux prises, et dont la plus grave était l'arriéré dû aux soldats et le payement de la solde ordinaire d'une armée qui, avec la marine, ne s'élevait pas à moins de 60.000 hommes. On était toujours dans l'appréhension d'une mutinerie générale, et on ne savait comment en prévenir l'explosion. Pas plus que Requesens, le conseil ne pouvait attendre un secours des états généraux ou espérer un prêt des banquiers ou des marchands d'Anvers; comme lui, ses membres se virent réduits à emprunter sur leur vaisselle pour donner un acompte aux gens de guerre (3). Mais de pareilles mesures étaient sans efficacité. Plus mécontents, plus indisciplinés que jamais, les soldats, encouragés, d'ailleurs, par le langage hau-
(ij La suppression de ces impôts fut ordonnée parle roi, le 15 juillet 157I).
Ibtd.,23J.
'21 Ce dont on fut mécontent à Madrid. Cet acte resta ainsi quelque temps sans effet; mais le conseil des troubles cessa dès lors d'exister en fait. Gachard, L'abolition du conseil des troubles. Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 2^ série, XI, 235-238.
131 Avis des gouverneurs de province, 3 avril 1576. Correspondance de Plulippe II. IV, 7()-8o. Ils avaient été convoques à Bruxelles par le grand commandeur quelque temps avant sa mort. — Le conseil d'état au roi, 30 mai 157Ô. Ibtd.. 171-177. — Discours sur le gouvernement du conseil d'état. Ibid., 531- 54'-; •
tain de leurs chefs, proclamaient que les villes leur avaient été données par le grand commandeur « en gage et hypothèque de leur dû » et qu'ils n'en sortiraient s'ils n'étaient payés. En plein conseil, le mestre de camp Julien Romero annonçait que les Espagnols viendraient bientôt, tête baissée et enseignes déployées, se faire payer à Bruxelles, que ceux de la citadelle d'Anvers leur fourniraient l'artillerie pour battre les murs de la capitale (i).
Ces propos n'étaient pas tenus par pure forfanterie. Le 29 juin, après la prise de Zierikzée, dans l'île de Schouwen, par les Espagnols, ceux-ci trouvèrent que le moment était venu de mettre la menace à exécution. Les soldats étaient distribués autour de la ville, on s'occupait du recouvrement de la somme due par les habitants pour leur rançon quand, le 2 juillet, une partie des troupes se mutinèrent et sortirent de l'île avant que le contador eût terminé ses opérations (2). A Herenthals, Mansfeld vint, au nom du conseil d'état, leur faire toutes les offres possibles pour les apaiser; mais en vain : ils exigeaient le payement intégral de l'arriéré, une augmentation de solde et l'occupation d'une bonne ville. Il fallut les laisser poursuivre leur chemin. Il n'étaient qu'à quelques lieues de Bruxelles quand, tout à coup, changeant d'avis, ils tirèrent dans la direction de la b'iandre et marchèrent sur Alost, (]u'il prirent par force, en tuant un certain nombre de bourgeois.
(1 ) Le conseil li'éta' au roi, ■2G juin 1571). Ibid.. 200-213. (2j Mendoza, Commentaires, II, 377.
Indigné des insolences et des forfaits de cette soldatesque, le conseil d'état déclara les mutinés d'Alost désobéissants, rebelles, ennemis du roi et du pays, et autorisa les habitants à les poursuivre et à les châtier comme tels (i). Cela ne les empêcha pas de se livrer à toutes sortes d'excès, de répandre la terreur dans la ville et les environs, levant des contributions, se saisissant d'otages, menaçant de tout mettre à feu, de tout massacrer (2).
A Bruxelles, l'exaspération était à son comble. On se rappelait que les mutinés avaient annoncé l'intention de livrer la ville au pillage, et le ressentiment qu'on en éprouvait retombait sur tous les Espagnols sans distinction. Le 26 juillet, au matin, un domestique de Roda était massacré dans la rue (3). La noblesse, mécontente, ne cachait pas son irritation. Roda, parlant dans une séance du conseil, de l'arrivée prochaine du nouveau gouverneur, le duc d'Arschot lui coupait la parole : Quel est le nouveau gouverneur qui croit entrer dans ce pays? S'il vient en armes, nous l'arrêterons. Nous sommes déterminés à mourir tous plutôt que de le laisser arriver avec des troupes (4) .
Bientôt le confident du roi, ne se croyant plus en sûreté à Bruxelles, allait rejoindre à la citadelle d'Anvers les chefs de l'armée espagnole qui s'}' étaient
( 1 Discoius véritable de ce qui est advenu touchant l'alborotc et esmotion des Espaignoiz mutinez. La pr iclamation du conseil d'état contre les soldats espagnols mutinés est du 26 juillet i-376.
'21 Le magistrat de Grammon* au conseil d'état. 20 et 23 octobre 1371"). Correspondance du cardinal de Granvelle. \M, 4tjq-47o, 473.
(31 Roda au roi, 27 juillet 1576. Correspondance de Philippe II . IV, 2154.-260.
(4) Le même au même, Anvers, 15 août 157Ô. Ibîd.. 312.
34 ESPAGNOLS ET FLAMANDS Al' XVI^ SLÈCLE
établis et en avaient fait un fo3"er de conspiration. Pendant que Roda excite plus vivement que jamais le roi contre les indigènes (i), Sancho d'Avila appelle à lui les gens de guerre espagnols, le colonel Fugger, ses Allemands. Une catastrophe s'annonce, qu'il n'est plus possible d'empêcher. Dans ce désordre général, le conseil d'état, incapable de parer au danger, déclare à Philippe II que s'il ne veut pas consentir à la reprise des négociations avec les provinces du nord, au départ des soldats étrangers et au rétablissement de l'ancien ordre de choses, il désire être déchargé du gouvernernent (2). Son vœu allait être exaucé plus vite et d'une autre façon qu'il ne s'y attendait.
La brutalité de la soldatesque, les sentiments de colère et d'angoisse que ressentaient les populations, le désir de vengeance qui les animait, la persuasion de la radicale impuissance du conseil d'état, tout contribuait à aigrir les esprits. A ces causes de mécontentement se joignaient la lenteur et l'indifférence du roi, dont on ne pouvait attendre que de vaines promesses et qui, loin de désapprouver les excès commis, demandait qu'il ne fût pas donné suite à la déclaration lancée contre les mutinés d'Alost. Une pareille situation ne pouvait durer. Les états de Brabant, à (}ui l'inaction du conseil semblait intolérable, avaient levé des troupes sous le commandement de Guillaume de Hornes, sei-
(i) 11 fisc écrire au roi : <( La malice de ce peuple \'a jusqu'à lui faire dire que Votre Majesté a léf^itimé un fils a elle, âgé de i(S ans, qLi'elle avait tenu caché, et qu'elle l'envoie aux Pays-Has avec le cardinal de Granvelle et Vespasiano de Gonzaga. )) Le même au même, iSmai 1576. Ibid., 140-141.
'■21 Le conseil d'état au roi, 17 août 1570. Ibid., 315.
gneur de Hèze. Le 4 septembre, un lieutenant de ce dernier, Jacques de Glymes, à la tête de 200 hommes, arrêtait les quatre membres du conseil assemblés à ce moment (i). Ils furent relâchés quelque temps après; mais, dans l'intervalle, les états de Brabant s'étaient chargés de la direction des affaires, et, maîtres de la situation, avaient décidé de convoquer les états généraux. Le Hainaut et la Flandre répondirent aussitôt à leur appel. Le 20 septembre, une circulaire du conseil d'état invitait les autres provinces à envoyer des députés à Bruxelles et à enrôler des gens de guerre.
Une première résolution importante fut prise par les états de Brabant, de Hainaut et de Flandre : ils décidèrent que les négociations de l'année précédente avec le prince d'Orange et les états de Hollande et de Zélande seraient reprises, et cette décision fut ratifiée par le conseil d'état. En même temps qu'ils en informaient le roi, ils lui adressaient un exposé de leurs griefs. Ils lui rappelaient l'insurrection de l'année 1572, provoquée par la tyrannie du duc d'Albe, les cruautés commises à Zutphen, Naarden, lîtrecht, Malines, Anvers, Alost et ailleurs, les mutineries des soldats espagnols, leurs excès, les
1 1 I L'arrestation n'eut pas lieu toutefois avec Tapprobation des états de Brabant. Elle avait été projetée par \'ander Linden, abbé de Sainte-Gertrude, à Louvain, membre des états, dévoué alors au prince d'Orange. \'ander Linden fît approuver son projet par les autres abbés et des représentants des villes à l'assemblée des états de Brabant. Plus tard, il prit parti pour les Espagnols, mais sans leur inspirer i;rande contiance. Piot, L' anestalion des membres du conseil d'état en \^-j6. Bulletin de rAcadémie royale de Belgique, ;.;* série. XXI, 273-279. — De Glymes appréhenda en même temps, dans la chambre du conseil privé les conseillers Fonck, Boisschot et del Rio. Ce dernier, qui avait fait partie du conseil des troubles, fui envoyé en Hollande, où le prince d'Orange lui fit subir un interrogatoire.
traitements inhumains qu'ils avaient fait endurer aux populations, les agissements de Roda et des chefs de l'armée, qui voulaient leur imposer un joug intolérable. Ils protestaient, d'ailleurs, de leur fidélité, de leur attachement à la religion catholique, à laquelle ils ne souffriraient pas qu'il fût fait de changfement. Ils insistaient sur la nécessité de faire la paix avec les provinces de Hollande et de Zélande et d'éloigner les soldats espagnols, dont ils ne voulaient pas endurer plus longtemps la tyrannie et les insolences. Ils rappelaient que, le jour de l'abdication, l'empereur, parlant des Pays-Bas, vantait leur attachement à sa personne et les services qu'ils lui avaient rendus; ils exhortaient le roi à observer les serments qu'il avait prêtés alors. La remontrance se terminait par une déclaration où le manque de confiance dans la parole royale était exprimée en termes sévères : ils eussent désiré envoyer une députât ion en Espagne pour mieux faire connaître leurs vœux ; mais la mémoire encore récente de pareil voyage, entrepris par tels de leurs compatriotes qui n'en étaient pas revenus, les avait fait hésiter ; ils craignaient que leurs députés n'allassent s'exposer au mémo S()rt(i).
Le i8 octobre, les délégués du prince d'Orange
i\) <( Comme cette affaire est de si grande conséquence,... il eût été bien à désirer que les seigneurs de plus grand port eussent entrepris de faire euxmêmes volages vers Votre Majesté pour l'advertir de tout ce que dessus. Mais la mémoire encoircs récente de ceux qui ont entrepris tes volages, desquels aucun n'est retourné par dechà, donne à tous tel estonnement qu'aucun n'a osé entreprendre de se comiTjectre en la puissance de ceulx qui, abusant du nom et titre de Votre .Majesté, cou\'rent leurs passions démesurées, à la ruyne de ceulx desquels ils ne peuvent (endurer la prospérité et splendeur. » Deux remontrances des états des Pays-Bas assemblés à Bruxelles, l'une du 17 octobre, l'autre sans date. Gacliard, La Bibliolh'cquc nati naie, I, 146-136.
et des états de Hollande et de Zélande arrivaient à Gand pour délibérer avec ceux des états réunis à Bruxelles. Le ig, les conférences étaient ouvertes, et, le 8 novembre, l'accord se faisait par l'adoption de l'acte célèbre connu sous le nom de Pacification de Gand. On y reconnaissait avant tout la nécessité du départ des soldats espagnols et autres étrangers ; on Y décidait la suppression des édits relatifs au fait de l'hérésie et des ordonnances criminelles du duc d'Albe. Les soldats étrangers partis et le calme rétabli, les états généraux devaient être convoqués dans la forme où ils l'avaient été pour la dernière fois sous Charles-Quint, à l'occasion de l'abdication, afin de mettre ordre aux affaires du pays et statuer sur l'exercice de la religion dans les provinces de Hollande et de Zélande, où le culte réformé était seul autorisé, tandis qu'il était interdit dans les autres.
Il n'avait pas été facile d'arriver à une entente sur ce dernier point. Tandis (|ue les commissaires des états demandaient que les catholiques pussent exercer librement leur culte en Hollande et en Zélande, à côté des réformés, jusqu'à la décision des états généraux, ceux de ces deux provinces s'y opposaient, alléguant, entre autres difficultés, que de cette concession résulteraient infailliblement des commotions populaires, qu'il serait impossible de réprimer et même de prévenir. Afin de ne pas compromettre le résultat des conférences et dans l'espoir que les états généraux parviendraient plus tard à un accord satisfaisant et définitif, l'assemblée de
Bruxelles avait consenti à laisser ce point en suspens (i).
Quoique provisoire, l'accord était important en ce qu'on reconnaissait l'existence d'une religion autre que la religion catholique ; mais il était incomplet. On pouvait se demander si finalement l'exercice de l'un et de l'autre culte serait toléré partout, et l'incertitude qui subsistait à cet égard affaiblissait notablement la portée de la décision qui venait d'être prise : l'entente véritable que l'on désirait était non pas conclue, mais différée, La concession faite au prince d'Orange et aux états de Hollande et de Zélande n'avait d'ailleurs pas été consentie par les états assemblés à Bruxelles sans une vive opposition. En maintenant le statu quo dans ces provinces, en y autorisant l'exercice exclusif du culte réformé, même à titre provisoire seulement, on laissait subsister un regret chez beaucoup pour le présent, et, pour l'avenir, une cause de graves dissentiments.
Il ) Gachard, Documents ifiédits siiy la Pacification de Gand. Bulletins delà Commission royale d'histoire, ^'^sér'ie, IlL 1 1 i-i i3. — L'extrait suivant d'une lettre par laquelle le conseil d'état informait Pliiliv^pe II de l'arxord qui venait d'être conclu indique bien dans quelles conditions les concessions avaient été faites au prince d'Orange et aux dé éiiués des provinces de Hollande et de Zélande : « Et comuien qu'en ladicte pacification se trouvoyent aulcuns points que l'on eust bien voulu redresser, toutesfois au rei^ard de ladicte instance et qu'icelle pacification se trouvoit faicte avec le mainténement entier de la religion catholicqiie romaine en toutes les provinces, sauf celles de Hollande et Zélande, ésquelles elle a esté desjà longtemps perdue, n'avons peu laisser de passer oultre et advouer ce qu'estoit nécessaire de faire mesme eu regard que de introduyre ésdictes provinces de Hollande et Zélande ladicte religion, nous est laissé ou\ert bon espoir par moven desdicts estatz et leur assemblée générale desquels se peult, à nostre advis, prendre et avoir si bonne opinion en cest endroit, que se peult espérer que la pluspart d'eulx tiendra bon pour la remise de ladicte religion ; considéré mesmement qu'en tant que toutes les aulires provinces ésquelles ledict prince a bien prétendu d'estre admis l'exercice de la religion qu'ils tieiment, ilz ont tenu si ferme qu'icelluy prince et lesdicts estât/ de Hollande et Zélande ont esté... contents ou, pour mieux dir-e, contraints de glisser leurdicte prétension. » Le conseil d'état au roi, lo novembre 1 57!). Correspondance de Philippe II, \', 21 .
Pour Philippe II, les résolutions de Gand étaient des plus offensantes : permettre l'exercice de la religion réformée dans deux de ses provinces, surtout à l'exclusion du culte catholique, c'était faire une concession réprouvée par son intolérance ; décider que les états généraux se réuniraient pour régler la situation, c'était porter atteinte à son autorité, dont il était extrêmement jaloux; enfin ordonner le départ des soldats espagnols, c'était livrer le pays aux indigènes, en qui il n'avait pas confiance. Il est vrai que ces résolutions étaient pour le moment sans portée pratique : les moyens d'exécution manquaient, et on pouvait même douter c|ue le nouveau gouverneur général y donnât son approbation.
Quelles que fussent les difficultés d'application, if est un point cependant sur lequel les états étaient fermement décidés à maintenir leur accord : le renvoi des troupes étrangères. Les horribles excès commis à ce moment ne justifiaient que trop leur volonté d'être débarrassés de la soldatesque.
Au mois d'août. Roda, profitant du désordre général, avait constitué dans la citadelle d'Anvers, où il s'était établi, avec le concours des chefs de l'armée, un conseil de gouvernement dont il s'était attribué la présidence (i). Puis, sous prétexte qu'il était le seul conseiller d'état resté libre, il n'avait
il) « Après mon arrivée ici. nous nous sommes réunis, Alessandro de Gonzaga, Sancho d'Avila, le mestre de camp Valdès, le colonel Verdugo, le commissaire général de la cavalerie Antonio de Olivera, le provéditeur Juan de Issunca et moi. Depuis, sont venus Alonso de Vargas et le mestre de camp Julian Romero; et c'est de Tavis de tous, ou du moins de la majeure partie, qu'il a été procédé. » Roda au roi, 30 août 1576. Ibid., I\', 340.
pas caché sa prétention de jouer le premier rôle(i), publiant des ordonnances, adressant au magistrat d'Anvers des missives arrogantes. Les états de Brabant (2) et, plus tard, les conseillers d'état rendus à la liberté avaient protesté contre ses actes d'usurpation. Mais à quoi bon? Philippe II l'avait encouragé; il avait approuvé son départ de Bruxelles et ses actes postérieurs ; il l'avait même autorisé à employer la force pour mettre les états à la raison (3). Roda ainsi soutenu allait jusqu'à écrire à son maître : « Nous sommes décidés, dès que nos gens ne seront plus occupés du côté de Maestricht, à prendre cette ville d'Anvers, car autrement nous sommes perdus (4). »
Leur sinistre projet devait être bientôt mis à exécution.
Le 4 novembre, pendant que les commissaires des états délibéraient encore à Gand, leur vint la nouvelle que les bandes espagnoles mutinées étaient venues se joindre à la soldatesque du château d'Anvers et que toutes ensemble elles s'étaient ruées sur la ville. Après avoir aisément chassé les troupes des états qui les gardaient, ils l'avaient pillée, mise à sac, incendiée, tuant plus de 6.000 personnes, n'épargnant que les gens de leur nation. La « Furie d'Anvers » acheva la ruine de cette belle cité
h ) Il annonce son intention aux états de Brabant dès le 7 septembre, de la citadelle d"An\ ers. Correspoudance du cardinal de Granvelle, W, 437. L'assertion de Roda qu'il était le seul membre du conseil d'état resté libre n'était pas tout à fait exacte : le duc d' Arsciiot ne fut pas appréhendé.
(2) Les états de Brabant aux colonels allemands à .\nvers, 13 septembre 1376. Ibid., 438-430.
(3- Roda devait toutefois laisser if^norer que l'ordre de répondre parla force à une attaque des troupes des états venait du roi. Lettres à Roda. 1 1 septembre 1 37t"). Correspondance de Philippe //, I\', 3Ô5-3t)8. 370.
(4, Roda au roi, Anvers, 22 octobre 157Ô. Ibid., 444.
marchande, une des plus prospères du monde au début du règne de Philippe II, répandit l'effroi dans toutes les provinces et redoubla la haine qu'on y ressentait pour les Espagnols.
Elle créait une difficulté de plus au nouveau gouverneur général, qui, à ce moment, arrivait dans les Pays-Bas.
Dès avant la mort de Requesens, la question de la désignation de son successeur avait été agitée dans le conseil d'état d'Espagne. Malade, désespérant de venir à bout de la lourde tâche pour laquelle il avait été désigné malgré lui, le grand commandeur demandait depuis longtemps son congé, et on était d'accord sur la nécessité de le lui accorder; on l'était également sur l'importance du choix qu'il s'agissait de faire, car la situation était grave et plus difficile que jamais. Les uns proposaient don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint; d'autres, le duc de Savoie, l'archiduc Ernest, fils de l'empereur, qui avait passé plusieurs années en Espagne et était connu pour son attachement au roi et à la religion, l'archiduc Albert, autre fils de Maximilien II, bien jeune encore, mais à qui on aurait donné des conseillers sûrs. D'autres parlaient du retour de Marguerite de Parme ou proposaient son fils, Alexandre Farnèse.
Le nom de don Juan souleva des objections. Suivant le duc d'Albe, qui ne sympathisait, du reste, pas avec le frère du roi, la présence de ce prince était nécessaire en Italie. Le prieur don Antonio de Tolède le trouvait bien ambitieux pour
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un bâtard de l'empereur, trop indépendant, affectant de n'avoir pas égard aux ordres du roi, s'attribuant une autorité au-dessus de son rang : l'envoi de don Juan aux Pays-Bas pouvait avoir de -fâcheuses conséquences.
On n'était pas rassuré non plus sur celles qui pouvaient résulter de la nomination d'un archiduc. Un prince de la seconde branche de la maison d'Autriche placé à la tète du gouvernement des Pays- Bas ne serait-il pas tenté d'élever des prétentions préjudiciables à l'autorité royale? S'il lui arrivait de manifester des velléités d'indépendance, il serait difficile de l'éloigner : on ne révoquait pas un pareil gouverneur comme un simple fonctionnaire. On pouvait même craindre que, le roi venant à mourir, il ne fît cause commune avec les mécontents (i).
C'est sur don Juan, son lieutenant en Italie, que Philippe II arrêta son choix, et c'est à Naples que le vainqueur de Lépante reçut, au mois de mai i5y6, avec sa nomination, l'ordre de partir. Il devait se rendre sans retard à Milan, où il recevrait ses instructions, et de là aller directement et dans le plus bref délai prendre possession de son poste. Sans se préoccuper de cette dernière injonction, il fit voile pour l'Espagne et vint trouver le roi à l'Escurial, d'où il le suivit à ^Vladrid. Bien qu'il éprouvât un vif déplaisir de ce voyage, Philippe II fit bon accueil à son frère.
Pour agir comme il le faisait, don Juan devait
I ] I Lo que se traiô en consejo de estado, â 20 y 22 de hebrero 1376, sobra la persDna para l'iândes. Ibid,, III, 42(1-434. — Don Juan de Zuniga à Requesens^ 12 juin 1574. Nueva Coleccion d( documcnlos iiicdïtos, II, -^Xo.
être poussé par de puissants motifs. Le plus sérieux sans aucun doute, était le désird'entretenir le roi de sa situation, de son avenir, de ses projets, de ses rêves de grandeur, car il était véritablement ambitieux. La fonction à laquelle on l'appelait était loin de le séduire : il la trouvait bien inférieure à ce qu'il se croyait en droit de réclamer. Sans doute aussi, il voulait poser ses conditions, obtenir des promesses, en compensation desquelles il se plierait aux exigences du roi. Quelque dure que fût pour son caractère impérieux, violent, intolérant la nécessité de se contraindre au milieu de gens aussi peu sympathiques que devaient lui être les Flamands, il essayerait de dissimuler, il emploierait tous les moyens de douceur possibles pour ramener la confiance, rétablir la paix, parvenir enfin à un meilleur résultat que ses prédécesseurs.
Les deux frères s'entendirent-ils sur ces points ? On pourrait le croire, car au moment où il quittait l'Espagne, don Juan paraissait bien résolu à procéder comme le demandait Philippe II : il annonçait l'intention, pour arriver au but désiré, de subir toutes les fatigues, d'affronter tous les dangers. « C'est la cause de Dieu, écrivait-il ; il m'aidera, dùt-il faire un miracle (i). » Il ne veut plus perdre une minute; il a hâte, dirait-on, d'arriver au plus tôt. Parti du Prado le i8 octobre, il traverse la France, déguisé en domestique, sert ainsi un ami, Octavio Gonzaga, qui l'accompagne et qui joue le rôle du
(i) Don Juan à don Garcia de Toledo, vice-roi et capitaine général du royaume de Sicile, du Prado, 17 octobte 1576. CoUccion de documentas inéditos, III, 178.
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maître. Le 3o, il est à Paris et descend dans une hôtellerie, où l'ambassadeur d'Espagne le vient chercher pour le mener à sa demeure. Le 3i, il se remet en route avec son ami et deux officiers espagnols. Trois jours après, il arrive à Luxembourg.
Le fils de Charles-Ouint et de Barbara Blomberg, né à Ratisbonne, en 1347, était alors âgé de 29 ans. On disait qu'il cherchait à se faire passer pour plus jeune, moins par coquetterie que par vanité : il lui semblait humiliant, ayant pour père un empereur, de ne pas occuper une position en rapport avec sa naissance. Ouoiqu'enfant naturel, il se glorifiait, en effet, de son origine (i). De taille moyenne, bien fait, Tair distingué, il s'habillait avec beaucoup d'élégance, excellait à monter à cheval, à faire des armes. Amoureux de gloire, il se considérait par dessus tout comme soldat, voulait être tenu en tout pour Espagnol. L'ambassadeurvénitien Lippomano, qui résidait près de lui à Naples en i5yi, lui attribuait un caractère fort entier, bouillant, emporté, artificieux (2).
Chez ce soldat, il v avait aussi un rêveur, qui voyait la vie en grand, parée des couleurs les plus séduisantes. Il y avait à la fois le poète et l'homme d'action, dont l'un contrariait souvent l'autre. Tourmenté par la soif de gloire, il ne trouvait pas à satisfaire ses désirs, et cette impuissance l'impatientait, l'agitait, le rendait inquiet. Un serviteur de la maison ro3'ale, l'historien Cabrera, qui l'avait connu,
(i; Relation de Lippomano. Gachard. Relations des ambassadeurs lénitiens, 195-107.
fSi Ibtd., 2()i-'jo2. — Correspoudiiiice de Phtlipt>e II, t. \ , p. xii, xxi-xxii.
vantant plus tard k la promptitude qu'il avait en la poésie, )) citait comme preuve ce fragment d'une glose composée par le lils de Charles-Quint sur la Recherche du Contcutcnwut :
« Dis, Contentement, où tu es, car personne ne te tient de ceux qui croient te posséder : on ne sait pas où tu vas.
« Je vais cherchant le Contentement depuis que j'ai su penser, et jamais je n'ai pu l'avoir une heuie, un instant. Je ne l'ai jamais eu en rien dans le passé, je ne le vois pas dans le présent, et je vais avec ce désir.
(( Dis, Contentement, etc.
(( Où es-tu, pour que je te cherche? Où habites-tu,* chez quelle nation, dans quel pays, pour que je puisse te trouver^ etc. (i) ? ))
C'est bien là le gentilhomme qu'il était, aspirant à s'élever, toujours incertain de l'avenir, dont la vie entière, comme il le rappelle (dende que supe entender), fut tourmentée par des rêves de grandeur et l'impossibilité de les réaliser, qui, en face de la mer, peu de semaines après la bataille de Lépante, passait de longues heures à songer dans son cabinet, relisant ses papiers, regrettant la solitude et la recherchant tout à la fois. •■ J'aime, écrivait-il alors à un ami, cet isolement ; je désire, mais je n'espère pas y trouver un soulagement ; je fais mille châteaux en France (2). )>
Ce qu'il fallait à ce poète, ce n'était pas une lieutenance dans un pa3^s du Nord ; c'était le Midi,
(i) Jehan Lhermite, Le Passe-Temps, I, 24b--247.
(2) Don Juan à J. A. Doria, Messine, 24 novembre 1571. Leitere di D. Giovanni d'Austria, p. 27.
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son soleil, les grands espaces, la mer. Ce c|ui convenait à son caractère indépendant, c'était un ro^^aume sur la côte d'Afrique ou sous le ciel d'x\sie. Après avoir commandé l'expédition contre les Mores de Grenade, repris Tunis, vaincu les Turcs sur mer, il lui semblait qu'il n'occupait pas la situation à laquelle lui permettaient d'aspirer les services rendus non moins que sa naissance. On disait qu'au temps de la ligue qui avait abouti à la victoire de Lépante, la république de ^^enise avait eu l'intention de lui donner un état dans le Levant ; mais la rupture de la ligue avait fait perdre à don Juan cette perspective. On rapportait aussi que Philippe 1 1 lui avait promis de le créer roi de Tunis. De ce côté encore, ses espérances avaient été déçues, le royaume de Tunis étant retombé aux mains des infidèles (i). Forcé d'aller servir son frère dans les Pays-Bas, il tourne alors ses regards du côté de l'Angleterre; il aspire à entreprendre la conquête de ce royaume ; il ambitionne la main de Marie Stuart, qui viendrait occuper sur le trône la place d'Elisabeth.
Tous ces rêves allaient s'évanouir devant les plus tristes réalités.
Comme Requesens, don Juan arrivait chargé d'une mission pacificatrice. Philippe II, persuadé de l'impossibilité de suivre la voie dans laquelle l'avait engagé le duc d'Albe, chargeait son frère, comme il avait chargé le grand commandeur, de réparer les fautes commises. Pour le flatter et vaincre sa répu-
ii) llulatioii de Lippoinano. (îachard. Relations des ambassadntrs vénitiens,
|()fJ--"0.
gnance, il lui rappelait le souvenir de leur père, le priait, en invoquant sa mémoire, de le tirer de l'embarras où il se trouvait, l'exhortait à satisfaire à ce qu'il devait au monde, à lui-même, à son honneur. La mission de don Juan, telle qu'il la comprenait, était, d'ailleurs, des plus délicates ; il désirait surtout qu'il s'efforçât de gagner les cœurs, de n'inspirer d'ombrage ni de soupçon à personne, de persuader à tous que le passé était oublié, de leur témoigner la plus grande confiance. Il se flattait d'obtenir par là en peu de temps le résultat désiré. Il voulait le rétablissement du régime qui existait du temps de l'empereur, des anciens droits et privilèges, des coutumes, la suppression définitive du conseil des troubles, la proclamation d'un large pardon général, sauf pour le prince d'Orange, la convocation des états généraux, en cas de nécessité, pourvu que le maintien de la foi catholique romaine et de l'autorité royale tut préalablement garanti. Cette dernière condition acceptée, il voulait même aller jusqu'à l'extrême limite des concessions : il se montrait disposé à consentir au départ des troupes espagnoles. Conformément à ses instructions et à son désir formellement exprimé d'éviter toute cause de froissement, don Juan, qui s'était arrêté à Luxembourg, manifesta d'abord des intentions conciliantes dans ses pourparlers avec les députés du conseil d'état et des états assemblés à Bruxelles. Mais il lui fut difficile de se contenir longtemps, en présence des exigenceé ceux-ci, et de cacher ses sentiments de défiance à leur égard.
48 ESP.ACrNOLS ET FLAMANDS AU XVI^^ SIÈCLE
Sur les deux points du maintien de la religion et de l'obéissance au roi, les états n'hésitaient pas à lui donner les assurances les plus formelles ; mais ils exigaient du nouveau gouverneur général son adhésion à la Pacification de Gand et, avant tout, le départ des soldats espagnols, faute de quoi il étaient décidés à garder les gens de guerre enrôlés par eux. S'il n'obtenaient pas satisfaction, ils parlaient de faire appel au roi de France, et, dans le cas où ils ne réussiraient pas de ce côté, ils se déclaraient disposés à s'adresser au Turc plutôt que de subir encore les insolences de la soldatesque. Ce langage audacieux leur était dicté par la révélation du contenu de lettres interceptées que donjuan adressait à des amis, à des chefs de l'armée espagnole, Octavio Gonzaga, Sancho d'Avila et autres, lettres qui accusaient des dispositions franchement hostiles et l'intention de gouverner avec le concours des étrangers (i). Aussi ne lui ménageait-on pas les reproches et les menaces dans les termes les moins voilés. Le duc d'Arschot, qu'il voulait rassurer sur ses intentions, l'avertissait (|u'ils ne se laisseraient pas conduire par le nez et que s'il continuait à se passer du concours des indigènes, ceux-ci feraient tous leurs efforts pour abattre la tyrannie espagnole (2).
C'est ainsi qu'un mois seulement après son arrivée, don Juan annonçait à Philippe II (}ue tout lui
(11 Corrfspondaticc de Philippe II , IV, ;-;8-48, 77-78,470-472. — Porrenn, Ilistoria de don Juan de Anstria. 422-452.
21 Leduc d'.\rscliot à drm .luan, 8 décembre 157*). CaUnday oj Sicite Papefs, roreign Séries. 1375-1570, p. 4.-;f)-
faisait prévoir la rupture (i). Mais cette rupture qu'au fond il désirait maintenant, son frère, lui, voulait l'éviter, car il persistait à croire à la possibilité d'un arrangement.
Obligé de refouler le sentiment de vengeance qu'il éprouve, don Juan annonce avec mauvaise humeur, (ju'il va se mettre à la discrétion des états : il obéira aux ordres du roi sans considérer qu'il se livre à des traîtres et s'expose à perdre sa liberté. Il vient à ]\Iarche pour faciliter les négociations; il témoigne l'intention de tout faire pour travailler à l'apaisement; mais il n'engage pas moins son frère à se préparer à une guerre acharnée, qui lui parait certaine (( si Dieu miraculeusement ne touche ces genslà (2). » Il s'impatiente, il s'irrite d'être obligé de simuler la douceur, de parler de faire la paix par voie de conciliation, tandis qu'on ne peut l'obtenir autrement que par la force des armes. Il a honte de vivre enfermé dans une ville, quand il aimerait mieux aller mourir en campagne pour la défense de la religion et de l'autorité royale. Il accuse les états de manquer de bonne foi, les taxe de coquinerie. Poursuivre les pourparlers avec eux, ce n'est que différer le moment de la rupture, qui est certaine. Il songe à la guerre, fait le compte des Espagnols dont il pourrait disposer, quelques milliers d'hommes seulement, et demande de l'argent et des troupes (3).
(I) Don Juan au roi, 6 décembre 1576. Coryesponda7ice de Philippe II, \. 80-S3. « Qj-Te Votre Majesté croie que pour ne pas venir à une rupture, il faut que Dieu conduise les choses de sa inain, car tout et tous sont inspirés par le diable, qui les emporte, si le peut dire celui qui soutire tant à cause d'eux. » f.e même au même, 22 décembre. Ibid., ni.
(21 Le même au même, Marche, 2 janvier iS77- Ibid., 133
'3j Le même au même, (5- 10 janvier. Ibid., 137-141.
50 ESPACrNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE
Tandis qu'il cherchait à gagner du temps, les états généraux et le conseil d'état provoquaient dans le pays un mouvement destiné à renforcer l'opposition. Par l'acte du g janvier 1677, connu sous le nom d'« Union de Bruxelles, » ils prenaient l'engagement de maintenir la religion catholique, mais exigeaient l'application de la Pacification de Gand, et ils recrutaient des adhérents à cette déclaration dans toutes les provinces. En même temps, leurs députés réclamaient de don Juan une adhésion formelle à la Pacihcation, car c'était sur ce point que portait le désaccord. Le conseil d'état, qui se considérait toujours comme régulièrement chargé de l'autorité, tandis que don Juan n'était pas reconnu par les états généraux, avait, pour satisfaire à une remontrance de ceux-ci, attesté, dès le mois de décembre, que, par l'acte du 8 novembre, la religion catholique et l'obéissance due au roi étaient pleinement sauvegardées, qu'il avait même été fait par là « grand et léal service à Dieu, à sa Majesté et à la patrie (i). » Cette attestation ne suffisant pas à don Juan, la même assurance écrite lui avait été donnée par les évéques, des ecclésiastiques, des moines, l'Université de Louvain (2). Que voulait-il de plus? Allait-il rompre quand son frère lui-même était opposé à la rupture?
(1 I Déclarations du conseil d'état sur la Pacification de Gand. Ihid., 4()4-4i)8.
(2) Ces décisions portaient les signatures de 4 é\êques, 12 abbés, 14 ecclésiastiques en fonctions ou constitués en dignité, y membres de la faculté de théologie de Louvain et ^ jurisconsultes. A ces documents était jointe une lettre que les évéques de Bruges, Namur, Tournai, Ypres er Bois-le-Duc avaient adressée. au iKini de l'ordre ecclésiastique, au soitverain pontife concernant l'état de la religion dans les Pays- lias. Les évéques considéraient que le rétablissement d-j la pai.x était absolument nécessaire ; ils espéraient que, la paix rétablie, la restauration complète de la religion s'ensuivrait. Del Rio, Mémoires, I, 193-197.
Une lutte terrible se livre alors en lui. Il éprouve le besoin d'exprimer au roi les sentiments qui l'agitent : la haine, la colère, d'un côté, de l'autre, la conviction de son impuissance. Il ne sait pas se décider à faire les .concessions qu'on réclame, et pourtant une plus longue résistance devient impossible. Le i6 janvier i577, les députés le quittent : les négociations paraissent être définitivement rompues. Dans la nuit, son conlesseur, accompagné de l'évêque de Liège, agissant comme médiateur, vient les trouver et leur annonce que le prince est décidé à traiter pour un arrangement, moyennant le règle ment de certains points qui restent à éclaircir. On est d'accord sur les principaux : maintien de la religion catholique, obéissance au roi, départ des soldats espagnols. Mais don Juan voudrait avoir l'assurance que les états ne persisteront pas à réclamer le châtiment des soldats, ses compatriotes, déclarés coupables. Les députés s'indignent; l'un d'eux, Champagney, frère du cardinal de Granvelle, lui demande s'il prétendrait, par hasard, les obliger à aller en Espagne demander justice pour les vols et les excès commis par des gens rebelles et reconnus tels par le conseil d'état gouvernant au nom du roi (i). Ils finirent par avoir gain de cause : don Juan, cédant à leurs instances, annonça qu'il donnait son approbation à la Pacification de Gand sans réserves.
Cette déclaration mettait fin aux contestations. Elle eut pour conséquence la signature, le 12 février,
1 i Don Juan au roi, ^i janvier 1577. Correspondance de Philippe II, \\ iGb-
à ]\Iarche, de l'acte qui porte le nom d'Edit perpétuel. Outre l'approbation de la Pacification, il disposait que les soldats espagnols partiraient dans les 20 jours, les autres troupes étrangères, dès qu'elles auraient été payées. Les états s'obligeaient, de leur côté, « à maintenir et propager » la religion catholique et l'obéissance due au roi et à renvoyer les soldats levés par eux. Le roi promettait de respecter les privilèges des provinces. Le comte de Buren, fils du prince d'Orange, envoyé en Espagne par le duc d'Albe, serait mis en liberté dès que son père aurait satisfait aux conditions que lui imposeraient les états. Le nouveau gouverneur général ne serait pas reconnu avant le départ des troupes étrangères, condition essentielle de l'accord qui venait d'être conclu.
La nécessité où il s'était trouvé de faire ces concessions exaspérait don Juan. Il se lamentait de s'être vu obligé, pour éviter la rupture, de commettre une bassesse, de contribuer à l'affaiblissement de la religion et de l'autorité royale (i). La clause relative au renvoi des troupes espagnoles l'humiliait, non pas seulement parce qu'elle le livrait à la merci de ceux (|ui la lui avait avaient imposée, mais surtout par les considérants qui l'accompagnaient. L'article 7 de rp^lit portait, en effet, qu'il serait fait justice des crimes et des excès des troupes étrangères, qu'on informerait au sujet des al)us ou des délits commis yi'AV les chefs, afin (|u'il en fût fait justice dans les Pays-Bas ou ailleurs. Pour don Juan, cet article
(i) Le même au inênie, de Marche, -^ i janvifr, 2 février. Ibùl., ijG-iyg.
constituait un affront à l'armée ; il lui répugnait tellement qu'après y avoir souscrit, il fit bientôt connaître qu'il ne l'acceptait pas. Dans une proclamation adressée aux soldats espagnols au moment de leur départ, il ne se borna pas à les remercier des services rendus par eux; il alla jusqu'à approuver ce qu'ils avaient fait et révoquer l'ordonnance du mois de juillet 1576 par laquelle le conseil d'état déclarait les mutinés d'Alost ennemis du roi et du pays (i). Le 20 mars, les soldats espagnols en garnison dans la citadelle d'Anvers se retiraient, et le duc d'Arschot prenait possession de la place avec lo compagnies wallonnes. Le 21, ceux de Lierre, avec les Allemands, partaient sous la conduite de Julien Romero. Tous se dirigèrent sur Maestricht, où avait lieu la concentration. C'est de là que se mirent en route pour l'Italie les tercios de l'armée de Flandre, 20.000 hommes de pied, au moins, et 10 à 12.000 chevaux. On n'avait pu payer leur arriéré qu'en partie; pour le reste, ils avaient reçu des cédules.
1 i (( Sa .Majesié ayant ordonné que les gens de guerre espagnols, italiens et bourguignons sortent de ces états, tant parce qu'elle a besoin d'eux ailleurs que pour condescendre aux supplications desdits états, comme, pendant le temps qu'ils y ont été, quelques mutii-.eries sont arrivées par faute de paye, et qu'il est juste, au moment où ils c'en vont, que chacun d'eux trouve la satisfaction que Sa Majesté a de ses services, je certifie par la présente que tous lesdits gens de guerre ont bien et fidèlement servi Sa Majesté, et qu'elle fera faveur à chacun d'eux selon sa qualité et ses services, bien que quelque partie d'entre eux se, soit trouvée dans les mutineries passées, spécialement en celle d'Alost. Et, s'il en est besoin, j'annule et je ré\oque le placard publié contre eux, le 26 juillet de l'année passée, et je les déclare bons et loyaux, ayant servi comme tels Sa Majesté. » Gachard, La Biblioihiquc nationale, I, 16--163. — C'était là une violation formelle de l'article 7 de l'Edit, et les étais ne cachèrent pas l'irritation qu ils en ressentaient. On représenta à don .luan qu'en révoquant le placard du 26 juillet 1376, non setilement il commettait une injustice, mais que n'étant pas encore reconnu g<iu\erneur général, il usurpait l'autorité du conseil d'état, qui se considérait comme étant toujours en fonctions. Il se borna, pour s'excuser, à répondre que, sans cette déclaration, il n'aurait pu faire sortir les Espagnols du pays. Ibid., p. 1^3.
Dans les Pa3's-Bas, on se félicitait d'être débarrassé de ces bandes qui avaient porté la terreur, la désolation et la ruine partout où elles avaient passé. Leurs chefs, la colère au cœur, se plaignaient d'être ignominieusement expulsés d'un pays où ils avaient vaillamment combattu pour le roi. Moins chatouilleux sur le point d'honneur, les soldats se félicitaient d'emporter avec eux le fruit de leurs pillages, pas tous cependant : ceux qui, retenus dans les garnisons, y avaient vécu de la vie de famille, au lieu de s'être enrichis, partaient chargés de femmes et d'enfants; d'autres, qui avaient vieilli au service, moins propres à supporter les fatigues d'un long voyage, se répandaient même en doléances, comme si on les arrachait à leur patrie (i).
Quant à don Juan, il dévorait l'affront en silence; mais dans ses lettres à Philippe II, il donnait un libre cours à sa colère. « je ne sais, écrivait-il, après avoir passé par la rigueur de ces derniers jours, ce qu'il pourrait me rester encore à offrir à Votre Majesté, alors que non seulement j'ai vu, mais que j'ai fait exécuter par sa volonté et son commandement la chose de cette vie la plus faite pour attendrir les cœurs les plus endurcis. ()u'cllese figure la honte des siens et Icscrisde joie de ces méchants, rebelles à Dieu et à leur roi. Ces jours ont été de véritables jours de confusion : ceux qui méritaient l'enfer rCvStent en leur gloire, et nous en endurons la peine, nous qui, en ju.stice, devions être les bourreaux des condamnés (2). »
(i) Del Rio, Mémoires, \. -lùyid-.
(21 Don Juan au mi, Louvain, 2^ mars 577. Correspondance de Philippe II, V, -03.
LA PACIFICATION DE (iAND DD
Telles étaient ses dispositions au moment où il se préparait à partir pour Bruxelles et à aller faire bonne mine à des gens plus dignes, d'après lui, d'être « empalés )^ que cajolés (i).
Il se contint néanmoins, se montra courtois, affecta même une grande confiance. Le peuple, gagné par ses façons affables, lui fit fête. A Xamur, il fut reçu avec des démonstrations d'allégresse, ainsi c^u'à Louvain. A l'occasion de son arrivée dans cette dernière ville, le 3 mars, des réjouissances furent organisées. Sur les places publiques, on avait construit des théâtres, sur lesquels étaient représentées des scènes appropriées à la circonstance. Le prince alla prendre part au tir et y fut proclamé roi. De leur côté, les états lui envoyèrent une députation pour le féliciter. Ils affectaient de croire à ses protestations, bien qu'ils doutassent qu'elles fussent sincères : pas plus que don Juan, ils n'espéraient une paix durable (2),
Leur sentiment était même franchement exprimé dans l'instruction qu'ils donnèrent aux députés chargés de le complimenter au sujet de son intention de venir à Bruxelles. Ils déclaraient n'être disposés à lui accorder leur confiance que si, à l'inverse de ses prédécesseurs, il gouvernait selon les vœux de la nation. Pour cela, ils lui demandaient notamment de renvo3'er les étrangers qui étaient à sa suite,
; 1 1 Le même au même, Louvain, 16 mars. Ibid., 240-::4i .
i2i Le même au même, 26 mars. Ibid., 264-263. — Wilson à Walsingham, février 1577. Kervyn de Lettenliove, Relations politiques, IX, 203-212, 21S. — Wilson a Burghley, 10 mars. Ibtd., 236 — Avis des Pays-Bas, 15 mars. Ibid.. 240. — Wilson à Walsingham, 18 avril. Ibid., 266-270.
d'autoriser les états généraux à rester assemblés jusqu'à ce qu'ils eussent terminé les affaires pour lesquelles ils étaient réunis, à garder les gens de guerre à leur service (i).
C'est sous l'impression de cette déclaration hostile que, le i'^'^ mai, don Juan faisait son entrée dans la capitale. Six mois s'étaient écoulés depuis son arrivée à Luxembourg, six mois remplis de discussions passionnées, qui non seulement n'avaient pas établi la paix dans les cœurs, mais 3' avaient fait naître des rancunes toutes prêtes à éclater à la première occasion.
La réception de don juan à Bruxelles fit oublier un moment les griefs qu'on entretenait contre lui. Suivi des principaux représentants de la noblesse, il arriva escorté par les bourgeois en armes, « avec un chariot triomphant orné des armes des dix-sept provinces, avec toutes sortes d'armes qui se convertissoient en instruments de laboureurs, veuillant signifier que, par sa venue, les provinces, en lieu de guerre, jouiroient d'une paix perpétuelle. y> Le lendemain, 2 mai, en présence des états généraux, il prenait l'engagement de gouverner pour le bien du pays; les états, de leur côté, par l'organe de l'évéque de Namur, promettaient de le seconder s'il respectait les immunités, franchises, prééminences et privilèges de l'état ecclésiastique, de la noblesse, des villes et du peuple, s'il faisait administrer la justice et la défendait contre la force et la \i()lence.
(\ I Instruction que les états généraux ont donnée à Messieurs les députés vers don .luan. (jac.hard, Actes des élats généraux, I, 171.
Le prince répondit que telle était, en effet, sa volonté (i).
De part et d'autre, on tenait à manifester des dispositions conciliantes : quoique les clauses de l'Edit ne tussent pas accomplies en entier, les états généraux résolurent, le 4, à une faible majorité, il est vrai, sur la proposition du duc d'Arschot, de reconnaître don [uan comme gouverneur général. Celui-ci, de son côté, fit savoir que son intention était de ne pas gouverner avec l'aide des étrangers, conformément à ce qui venait d'être convenu. Il trouvait bon aussi que les états restassent assemblés afin d'achever le règlement des affaires dont ils s'occupaient (2).
Après avoir conclu l'accord avec les états généraux, il restait, pour compléter l'œuvre de la pacifition, à obtenir l'approbation du prince d'Orange et des états de Hollande et de Zélande à l'édit de Marche. Philippe II, prévoyant sans doute que cette approbation ne serait pas aisément donnée, songeait à une de ces combinaisons que le manque de sens politique lui faisait souvent concevoir en dépit des obstacles les plus insurmontables : il s'imaginait pouvoir se débarrasser d'un aussi redoutable adversaire que le Taciturne en lui proposant de le remplacer dans ses anciennes charges par son fils, le comte de Buren. Le prince parti, on aurait taché d'obtenir des états généraux une interprétation de
I Relation écrite de la main du secrétaire Berty, i i^'' et 2 maii 1577. Covrespondancide Philipfe II, V. 33I-33;-;- — Mémoire de Philippe de Lalaing, 157Ô- 1580. Gachard, La Bibliothèque nationale, I, 164. I 2 I Correspojtdance de Philippe II, V, 73H-73q.
la Pacification de Gand rigoureusement conforme aux vues du roi, quant au maintien de son autorité et de la religion catholique à l'exclusion de toute autre (i).
Le prince d'Orange était trop clairvoyant, trop soucieux des intérêts de ses compatriotes et de sa dignité pour se laisser séduire par de pareilles propositions. Il s'était réjoui de la paix conclue, au mois de novembre, à Gand, entre les états généraux assemblés à Bruxelles, les états de Hollande et de Zélande et lui ; mais bientôt sa perspicacité lui avait fait soupçonner des arrière-pensées chez don Juan et Philippe II. Il s'agissait avant tout, selon lui, pour le roi et son frère, d'obtenir une suspension des hostilités, pendant laquelle on aurait préparé les moyens d'exécution des instructions secrètes dont le gouverneur général était porteur (2). A son avis, tout arrangement avec don Juan aurait dû être subordonné au départ des soldats étrangers, au rétablissement des privilèges et à l'approbation de tout ce que les états avaient fait (3).
Ceux-ci avaient néanmoins cru bon d'entamer les négociations (jui, après plusieurs mois, s'étaient terminées par la publication de l'édit de Marche. La Pacification de Gand était approuvée ; mais le prince d'Orange croyait (jue cette approbation
(1; Le roi à don .luau. ù avril 1577. Ibid., 2H-j,-2><-'.
(2) Comme don .Iiian n'avait que peu de i;ens avec lui à Luxembourg, le prince d'Oranj^e était d a\is ciuDn s'assurât de sa personne pour mettre ainsi tin a la f^ucrre sans etVusion de sanj^ et sans dépense. 11 lui semblait, en effet, certain que, vu l'estime en laquelle il tenait son frère, Philippe 11 aimerait mieux céder que de le laisser en tel état. Avis du prince d'Oranqe aux états, novembre 1 571). Groen. Archives, V, 4()4-4()t").
(■]) Gachard, Actes des états gé/iéraux, 1, 40, (")S.
LA PACIFICATION DE GAND 5g
n'était pas sincère. Les états de Hollande et de Zélande, non moins défiants, exigeaient qu'on décidât d'employer la force pour chasser les Espagnols s'ils n'étaient pas partis dans le délai fixé. Ils ne consentaient à reconnaître don Juan comme gouverneur général qu'après le rétablissement des privilèges, des droits et des libertés du pays, toujours méconnus, au mépris de la Pacification (i).
Quelque raisonnables qu'elles dussent paraître, ces exigences n'étaient pas goûtées par tous. Beaucoup, parmi les grands, voyaient d'un œil jaloux l'influence croissante du prince d'Orange ; ils craignaient, si la guerre devait se poursuivre, de voir le Taciturne devenir le véritable chef de l'état. La question religieuse était un autre sujet de préoccupation. Si les états généraux restaient assemblés, ils en seraient un jour saisis, et peut-être prendraient-ils des résolutions qui impliqueraient la liberté de concience. Or, l'édit de Marche, dans la pensée de ceux qui l'avaient négocié, et parmi lesquels se trouvaient beaucoup d'ecclésiastiques, avait été conçu dans un tout autre esprit. On le savait dans le public, et c'est cette conviction qui le faisait désigner sous le nom de « paix du duc d'Arschot, » à cause de la part importante que celui-ci y avait prise dans le but de faire échec au prince d'Orange et à ses partisans. On l'appelait aussi la « paix des ^prêtres, » par allusion au rôle important que le clergé avait joué
(I ) Déclaration du prince d'Orange et des états de Hollande et de Zélande sur le traité fait avec don iw&n. Correspondance de Guillaume }e Tactturtie, III, 225- ■.:-;2-
6o ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XYI^ SIÈCLE
à cette occassion, d'accord avec le duc et mù par le même motif que celui-ci (i).
Quoi qu'il en fût de ces dispositions réciproques, la nécessité s'imposait à l'Espagne de tenter un nouvel effort pour ramener le Nord à l'obéissance par des moyens pacifiques. Des ouvertures furent faites, en conséquence, au prince d'Orange.
Comme pour les conférences de Breda, c'est le docteur Leoninus, de Louvain, qui fut chargé des premiers pourparlers. Ils eurent lieu à ]*^Iiddelbourg. On offrit au prince toutes les sûretés qu'il voudrait réclamer pour la restitution de son fils, de ses biens, de ses états. Mais des promesses ne lui suffisaient pas, et, pour justifier ses doutes au sujet de la sincérité des Espagnols, il rappelait le piège tendu par le duc d'Albe aux comtes d'Egmont et de Hornes et la violation de la promesse faite aux confédérés par la duchesse de Parme. Suivant lui, les états généraux s'étaient trop empressés de s'entendre avec don Juan. Surtout, il leur reprochait d'avoir pris l'engagement d'« entretenir et de faire entretenir » la religion catholique romaine, tandis que, par la Pacification de (îand, le point de la religion était réservé jusc|u'à décision des états.
Malgré le peu d'espoir (jue l'on avait d'arriver à une entente, il fut convenu (juc les états de Hollande et de Zélande désigneraient des députés pour négocier (2) et (|uc l'empereur serait représenté à la
(i)Wilsonà Walsiiii^ham. kj et jn févriL-r 1377 Kervyn de I.ettenhovc. Relations politiques, L\, Ji 1. — Avis des Pays- lias. Ibrd., 214,
(■ji Gacliard, Noie sur les négociations de don Juav. avec Guilloiime le Tadlurm, prince d'0>ange en 1577. Ilulleiin de l'A endémie royale de Jlelgiqiie, X\'I1I. 2" partie, p. 39-75.
LA PACIFICATION DI-: (iAND 6l
conférence. Grégoire XIII, qui s'intéressait particulièrement au rétablissement de la paix, intervint également dans les négociations. Dès le mois de janvier, il avait envoyé dans les Pays-Bas Philippe Segua, évèque de Ripatransone, pour travailler en son nom au rapprochement. Au moment où s'engageaient les pourparlers, il faisait féliciter don Juan de ses bonnes dispositions; il l'invitait à y persister, à traiter ces provinces avec douceur, tout en veillant à ce que, dans la prochaine réunion des états, rien ne fût fait au détriment de la religion et de l'autorité ecclésiastique. Après la publication de l'Edit, l'envoyé du pape fut chargé d'adresser des exhortations analogues aux évèques et aux ordres religieux. Dans une lettre aux trois ordres des états, Grégoire XIII les pressait de chercher à ramener par la douceur ceux (|ui s'étaient éloignés de la religion. Il allait même jusqu'à écrire affectueusement au prince d'Orange pour le prier de consentir à une conférence avec le n(jnce apostolique (i).
Quelle différence entre ce ton modéré, le sens politique dont le pape faisait preuve en ce moment et les emportements du frère de Philippe II, c^uand les états lui déclaraient que le prince d'Orange et la Hollande et la Zélande ne se soumettraient pas sans la liberté religieuse et que, dans l'impossibilité où l'on se trouvait de prendre les armes contre ces deux provinces, il fallait s'accommoder aux nécessités du
(i) Theiner, Annales ccchsiastici. II, ;-;;-;3-;-;S5- La lettre aux états est du S mai 1577; la lettre au prince d'Orange, du 7 Celle-ci est adressée : Dilectn tilio nobili viro Principi Orangiœ.
62 ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVF STÈCLE
temps, quand il entendait des prélats eux-mêmes l'engager à consentir à la liberté de conscience! Il s'indignait de ce qu'on lui parlât de concessions et de tolérance. Quant à lui, il préférait la mort; et il déclarait à son frère que si ces provinces lui appartenaient, il les livrerait à la destruction plutôt que de souffrir en aucune d'elles l'exercice d'une religion différente de celle qu'il professait (i).
C'est donc sous les plus fâcheux auspices que débutèrent les conférences, ouvertes, le 20 mai, à Gertruidenberg. L'exposé des griefs, de part et d'autre, démontra bientôt que l'entente était impossible. Les délégués de don Juan assuraient, au nom de celui-ci, qu'il était disposé à observer la Pacification de Gand ; mais ils demandaient que le prince d'Orange et les états de Hollande et de Zélande fissent leur souniission au roi ; ils réclamaient la publication de l'Edit dans ces deux provinces, comme elle avait eu lieu dans les autres ; l'Edit publié, les provinces en insurrection cesseraient leurs armements et renonceraient à leurs relations avec l'étranger. Le prince d'Orange, répondant au nom de celles-ci, objectait (juc la Pacification de Cxand n'était pas entièrement ol)scrvée : les soldats allemands n'étaient pas encore sortis du pavs, son fils n'était pas revenu, ses biens ne lui étaient pas restitués, les privilèges n'étaient pas rétablis, la convocation des états généraux était al)an(lonnée au j)laisir de don juan, les réformés n'étaient pas autorisés à séiourner dans d'autres
(ij Don Juan au mi. ^4. 26 mai \y^~~. Conespondance de Philippe II, V, 354, 356-357 •
provinces que celles de Hollande et de Zélande, don Juan avait été reçu accompagné de sa suite d'étrangers. D'une manière générale, le Taciturne repoussait l'édit de Marche parce qu'il était contraire à l'esprit de la Pacification : on y promettait le rétablissement de la religion catholique partout, de sorte que le prince et ses partisans n'avaient même plus rien à espérer des états généraux, auxquels il avait été convenu que le règlement de la question religieuse serait réservé. Le prince d'Orange évidemment avait toujours compté obtenir d'une assemblée générale des états la reconnaissance de la liberté de conscience, et, en ce moment même, il se disait décidé à ne pas se soumettre à une résolution qui y serait contraire (i). Dans ces conditions, il déclara nettement, le 28 juin, n'avoir confiance ni dans le roi ni dans don Juan (2).
Encore une fois, tout espoir dans le rétablissement de la paix était évanoui.
Pour don Juan, ce fut non pas une déception, car il ne se faisait guère d'illusion sur le résultat final, mais une cause nouvelle d'irritation : il avait fait tout ce qui lui était possible pour répondre au vœu du roi; afin de se rendre populaire, il avait affecté toute la courtoisie dont il était capable; il avait flatté le prince d'Orange, lui avait même proposé une entrevue, croyant peut-être le gagner par ses
I 1 ; Correspondance de Guillaume le Taciturne, III, 447-45Q. Vous ne voudriez donc pas, lui disait un des délégués de don Juan, Grobbendoncq, vous soumettre aux états touchant l'exercice de la religion? — Non. certes, lui répondit ]e prince, car, pour vous dire la vérité, vous nous voulez extirper, et nous ne voulons pas que cela soit.
il' Ibid., 293-307,
façons gracieuses; son offre avait été repoussée poliment, mais avec froideur. Il était d'autant plus humilié de cet échec que partout, autour de lui, il n'apercevait que défiance, mauvais vouloir et, chez beaucoup, au contraire, de la sympathie pour son adversaire. Les états réclamaient l'éloignement de son favori, Octavio Gonzaga, de son ami et secrétaire Escovedo et, en général, des personnes étrangères qui taisaient partie de sa maison (i). Le prince Orange, lui, passait pour « l'arbitre de l'opinion publi(|ue (2). »
Bientôt son irritation redouble; le séjour à Bruxelles lui devient insupportable. Sous prétexte de traiter avec les colonels allemands au sujet du paiement des troupes sous leurs ordres, il se retire à Malines, d'où il exhale sa colère dans des lettres à Philippe IL « P"eu et sang, écrit-il, voilà ce qu'ils méritent. Que \\)tre Majesté me laisse faire... Ces misérables provinces et ces malheureux hommes présentent l'assemblage de toutes les hérésies et de toutes les trahisons, de tous les vices qu'il y a dans le monde (3). » Partout la défiance lui fait apercevoir des conspirateurs. Il prétend que des compagnies venant de Bruxelles s'approchent de Malines avec l'intention de procéder à un massacre dans lecjuel lui et les membres du conseil d'état seront compris. Le duc d'Arschot, (|ui joue un double jeu dans ces circonstances, lui a fait à cet égard de
d) Wilson à lord Biiri^nlev. CaUiidar o/ Stute Papers, Foreign Séries, 1575- •577' P- 37 '-372.
12) Don .liianauroi, jô mai 1577. Correspondance de Philippe II , \, x62. (.;) Le même au même, 21, 22 juin. Ibiîi.. 425, 428.
graves révélations. Des gens soudoyés par le prince d'(Jrange cherchent à se saisir de sa personne. Il s'occupe des moyens de s'échapper. Aller à Anvers est impossible, ce serait se livrer à l'ennemi : les trois quarts de la population s(Hit dévoués au prince. 11 profitera de la venue de la reine de Navarre à Namur pour se rendre dans cette ville et s'emparer du château, où il aura une position (]ui facilitera son entrée dans le Brabant(i).
Ce projet fut réalisé. Le i5 juillet, don [uan était à Namur. Marguerite de Navarre v séjourna du 20 au 23. Le 24, sous prétexte d'aller à la chavSse, il réunit les gentilshommes qui étaient venus assister aux fêtes, les mène à la rue qui conduit au château; arrivé à la porte, il se tourne vers sa suite, et, s'adressant au duc d'Arschot : ^ Venez, seigneur duc; il est nécessaire que nous nous mettions en sûreté. » Le comte de Meghem et ^I. de Hierges l'attendaient. La porte du château s'ouvre et est franchie sans résistance par don [uan, sa suite et sa garde allemande
Une lois à l'intérieur, il exposa aux seigneurs et autres cjui l'accompagnaient les raisons de sa retraite. Il pria ceux qui voulaient se déclarer pour lui de le faire en toute liberté. Il protesta n'avoir d'autre intention que d'assurer sa personne, de gouverner en paix, avec l'autorité qu'avaient eue les gouverneurs du sang, d'observer ses engagements, de pardonner à ceux qui, ayant conspiré contre lui se soumettraient, mais décidé à traiter comme
fi ! Le même au même, 22, 24 juin. <) juillet. IbuL. 42(j-4-.;7, 43-.;.
66 espactNols et flamands Ar xvi'" siècle
rebelles ceux ciiii suivraient un autre parti que celui du roi. Il fallait choisir : la paix ou la guerre. Le duc d'Arschot répondit qu'il mettait au service de Dieu et de Sa Majesté sa personne, ses enfants, sa femme et ses biens. Les autres firent de méme(i).
Vn mois après, don Juan révélait sa véritable pensée, qu'il n'avait confiée qu'à Philippe II : du château de Xamur, il lançait un appel pressant aux tercios qui venaient de quitter les Pays-Bas et se trouvaient en Italie, Il invitait à venir le rejoindre ses (c magnific[ues amis, les capitaines et soldats de l'infanterie espagnole partie des états de Flandre; » il leur exposait ses griefs en termes indignés. Au lieu de lui savoir gré de ce qu'il avait fait pour eux, « ces gens » avaient voulu se saisir de sa personne; il s'attendait de jour en jour à être assiégé; il s'adressait à ses compagnons ; il comptait sur eux. « Yenez donc, mes amis, écrivait-il, considérez que ce n'est pas seulement moi qui vous attends, que ce sont aussi les églises, les monastères, les religieux et catholiques chrétiens, que leur ennemi menace, l'épée en main... L'occasion s'offre à vous de servir Dieu et sa Majesté, d'accroître votre gloire par de hauts faits, de gagner à jamais le nom de défenseurs de la foi... ^'oici venu le moment attendu par vous
ii I Le mcme au niêine, go juillet. Archives du royaume, Correspondance de Philippe II. — Pnrreno, Histotia de don Juan de Austria, p. 48;;-(87. On trouve ici le texte complet de la lettre. — En s'emparant du château de Namur, don Juan disait vouloir assurer sa personne contre des pens qui avaient juré ?a mort, et il montrait des lettres où on l'avertissait qu'une conspiration était ourdie contre lui. (!es lettres, datées du iq et du 21 juillet étaient anonvmes. Les états exprimaient leur étonnement de re qu'il ajoutât foi à des bruits de conspiration dont on ne faisait connaître ni les auteurs ni les circonstances, et ils attribuaient plutôt la retraite de don .luan à la situation fâcheuse dans laquelle le plaçaient des let-
de combattre avec moi. Je me réjouis, puisque les choses sont arrivées à cette extrémité, de penser que bientôt s'accomplira mon désir de me trouver avec vous dans une entreprise... qui nous permettra de rendre un service signalé à Dieu et à Sa Majesté. » Et, en post-scriptum, il ajoutait cette recommandation, (jui dévoile ses projets et l'état de son âme à ce moment : « Je vous demande à tous de venir avec le moins de vêtements et de bagages possible, car, arrivés ici, il ne vous en manquera pas de vos ennemis(i). »
C'était la guerre qui se préparait, la guerre à feu et à sang, comme il la désirait.
très compromettantes de lui et de son secrétaire Escovedo qui avaient été interceptées. Caloidar oj State Papers, Foreion Séries, 1577-1578, p. 25. — Gaciiard. Actes des états généraux, I, 202.
(I ) Alonso Vazquez, Los sucesos de Fldndes, I, 64-65.