‹ Espagnols et Flamands au 16e siécleChapitre 6 sur 39 · CHAPITRE III Anarchie · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Anarchie

Don Juan proclamé ennemi public. — L'archiduc Mathias lui est opposé en qualité de gouverneur général. — Mission du baron de Selles aux Pays-Bas — Don Juan suspect à Philippe II. — Ses vues arnbitieuses. — Ses espérances déçues. — Assassinat de son secrétaire Escovedo à Madrid. — Il est délaissé par le roi. — Son découragement. — Sa mort.

En attendant l'heure où il serait en mesure d'employer les moyens violents qu'il méditait, don Juan trouva bon de dissimuler et reprit ces interminables pourparlers dans lesquels son antipathie pour les Elamands et la défiance de ceux-ci allaient se manifester avec une àpreté nouvelle. Il promet d'agir franchement et demande que l'on fasse de même à son égard. On lui répond que le meilleur moyen de prouver ses bonnes intentions est de revenir à Bruxelles, car on ne croit pas au complot qu'il a prétexté pour se retirer à Namur; on l'invite à éloigner les gens notoirement hostiles qui l'entourent (i). Sur ce, les récriminations recommencent. Don Juan se plaint d'être empêché par la malveillance de faire tout le bien qu'il désire. Depuis sa réception comme gouverneur général, on lui a infligé toutes sortes

Il I CaJendar of Slale Papers, Foreign Séries, 1577-157'^. P- 4-'"'. S'---!?» — '^"" Juan aux états, 2t") juillet 1577. Ibid., p. 4U-44..

jo ]:spac;n()ls et flamands au xvi^' siècle

crhumiliations. Il a patienté; mais sa patience n'a servi à rien. Il n'avait pourtant demandé que des choses justes: la conservation de la religion catholique et l'obéissance au roi comme avant les troubles. Il veut bien encore tout oublier à cette condition. Il n'a l'intention ni de contrevenir à la Pacification de Gand ni d'éluder les promesses qu'il a faites. Si sa parole ne suffit pas, si la défiance à son égard est irrémédiable, il offre de se démettre de son gouvernement; en attendant l'arrivée de son successeur, il administrera le mieux qu'il lui sera possible; il réclame seulement le droit d'assurer sa personne (i). La (c sûreté de sa personne, j) c'est-à-dire le maintien des gens de guerre étrangers dont il s'est entouré, contrairement à la Pacification (2), pour s'en servir contre les propres sujets du roi, car on connaît ses mauvais desseins par ses lettres et celles de son secrétaire Escovedo, interceptées plusieurs mois auparavant. L'impression défavorable qu'elles ont produite est fortifiée par une lettre, également interceptée, dans laquelle il entretient l'impératrice de sa retraite à Namur. Il y déclare que s'il avait différé de mettre sa personne en lieu sur, la religion et l'autorité du roi auraient péri à la fois; il accuse les états d'obéir en tous points à l'homme le plus pervers et le plus tyrannique du monde, « ce damnable })iincc d'( )range. n Au contraire, ils abhorrent leur

(1 ) Déclaration faite par le Sieur de (înibbendoncq Schet/), au nom de Son Altesse, aux états assemblés à Bruxelles, en vertu de ses lettres de créance datées de Namur, 3 août. Ibtd., p. (m-tn.

i.'Zi Réponse des états au message verbal de Son Altesse présenté par Grobiîendoiicq, S août . Ihid., Cy^-û^.

prince naturel, ils s'enorgueillissent de leurs succès, sans songer (jue l'heure du châtiment viendra (i).

Ces emportements et ces menaces, la certitude que don Juan se préparait à la guerre mirent le comble à l'irritation des états : il déclarèrent qu'ils ne lui répondraient plus avant qu'il eût fait droit à leurs demandes et qu'ils consentaient à son départ s'il préférait se retirer (2).

Don Juan cependant persivSte à simuler les meilleures intentions; au moment où on s'y attendait le moins, il annonce même aux représentants du pays qu'il souscrit, sauf quelques points accessoires, à leurs demandes, y compris son départ. Jusqu'à l'arrivée de son successeur, il se retirera dans le Luxembourg et observera religieusement la Pacification de Gand et l'Edit perpétuel (3). Cette concession lui était vraisemblablement dictée par la nouvelle que le prince d'Orange se dirigeait vers Bruxelles, où les états l'avaient appelé, et où il faisait, en effet, son entrée le 23 septembre. A peine y était-il arrivé que l'assemblée modifiait conformément aux représentations du Taciturne plusieurs résolutions prises par elle précédemment.

A partir de ce jour, don Juan change de ton. La réception enthousiaste faite au prince d'Orange, l'infîuence énorme qu'il exerce à ce moment l'exaspèrent. Il somme les états de le renvoyer et de se

(1 ) Don Juan à rimpératrice, 14 août 1577. Sommier Discours. App., p. 80-83.

[i] Calendar of Stati, Papers, Foreign Stries, 1577-1578, p. 115-117, 138. On trouve analysées dans ce volume un grand nombre de pièces de la correspondance de don Juan avec les états. — Voir aussi : Véritable Récit des choses passées es Pays Bas.

(3 Correspûnda7ice de Guillaume le Taciturne, t. 1\', p. xxii-xxiii.

conformer à l'Edit perpétuel, repousse leurs nouvelles demandes, les menace d'employer contre eux les soldats étrangers qui sont en marche vers les Pavs-Bas. Le 7 décembre, il lui est répondu par une proclamation dans laquelle les prélats, les nobles, les députés des provinces et villes représentant les états généraux déclarent qu'il ne le tiennent plus pour gouverneur général, mais pour ennemi de la patrie depuis sa retraite à Namur, de même que ceux du pa3's qui l'ont suivi et qu'on doit considérer et traiter comme tels en leurs personnes et leurs biens (i).

Depuis longtemps, la rupture était prévue. Dans cette persuasion, un groupe de personnages importants, parmi lesquels le duc d'Arschot, qui observaient d'un œil jaloux l'influence croissante du Taciturne, avaient même tait appel à l'archiduc Mathias, frère de l'empereur Rodolphe. Le lendemain du jour où ils avaient déclaré don Juan ennemi public, les états généraux priaient l'archiduc, alors à Anvers, d'accepter le gouvernement des Pa3's-Bas, sauf agréation du roi, après cju'il aurait juré d'observer la Pacification de (iand, de maintenir et faire maintenir la religion catholique romaine et de se soumettre aux autres conditioi^s énoncées dans la résolution de ce même jour, S décembre,

L'arcliiduc souscrivit à ces conditions (2). Le

I I 1 Reiion de l'rancc. Histoire des troubles. II, 217-220.

12 1 Déclaration de prélats, nobles et gentilshommes, Bruxelles, k) août \^~~- (jachard. Actes des états généraux . 1, 225. I/oflre faite alors à l'archiduc avait été pro\f)quée par lui-même, dès l'année précédente. Le 14 octobre i37<), il avait fait proposer aux étais de les aider à redresser leurs aflaires, à condition qu'il serait reconnu comme gou\erneur général, déclarant d'ailleurs ne rien vouloir

18 janvier iSyS, il faisait son entrée solennelle à Bruxelles, accompagné du prince d'Orange. Le 20, l'un et l'autre prêtaient serment, le premier comme gouverneur général, le second, comme lieutenant général de l'archiduc et comme gouverneur (ruwaert) du Brabant.

Ce n'CvSt pas sans s'assurer des garanties contre le retour des procédés tyranniques de ses prédécesseurs que les états confiaient les destinées du pays au frère de l'empereur. En même temps qu'il jurait d'observer la Pacification de Gand, la foi catholique romaine et l'obéissance au roi, Alathias s'engageait à gouverner avec le conseil d'état, réservant au roi la provision des offices qui avait toujours été attribuée à celui-ci. Ni lui ni le conseil ne pouvaient prendre de mesures importantes concernant la généralité sans le consentement des provinces. Les privilèges devaient être rétablis. Il ne serait pas fait de levées de gens de guerre sans l'avis des états. L'archiduc n'aurait à son service que des sujets des Pays-Bas. Au cas où il violerait une des conditions qu'il acceptait, l'insurrection était déclarée légitime.

A part la réserve faite quant à la provision des offices, le serment prêté en ces termes impliquait la constitution d'un véritable régime républicain, quoiqu'on ne l'avouât pas : le nouveau gouverneur, par une fiction fréquemment appliquée à cette époque

«ntreprendre contre rautorité du roi. Cette proposition avait été communiquée confidentiellement à Ratisbonne au sieur de Malstede, délégué des états prés de Pempereur, par le sieur de Dannevitz, gentilhomme de la chambre de l'archiduc Mathias. Bulletins de la Commission royale d'histoire, y' série, \ , 283-284.

74 i:SPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVl^ SIÈCLE

chez les insurgés, employée même par Guillaume d'Orange, tout en se substituant au roi, reconnaissait son autorité et prétendait agir en son nom. Dans une lettre adressée à Philippe II pour justifier sa conduite, il invoquait les calamités qui résultaient d'un système d'administration trop rigoureux et le désespoir auquel les Pays-Bas avaient été par là réduits. C'était pour les retenir dans l'obéissance, pour rétablir l'ordre que plusieurs seigneurs s'étaient adressés à lui. Il n'avait accepté le gouvernement que par provision, au nom du roi et pour lui conserver, ainsi qu'à ses héritiers de la maison d'Autriche, ses pays patrimoniaux. En conclusion, il priait Philippe II de rappeler don Juan et réclamait une commission qui lui permit d'exercer sa charge, s'engageant, de son côté, à maintenir la religion catholique et les droits du roi, sans déroger à la Pacification de Gand(i).

Malgré l'apparente sincérité de ces protestations, la guerre n'en était pas moins ouverte entre Mathias^ ou plutôt les états, dont il était l'instrument, et Philippe II, (jui partageait maintenant les vues belliqueuses de son frère. Il est intéressant d'observer comment s'était opéré ce changement de dispositions. Ses premières instructions enjoignaient à don Juan d'employer la douceur, de tout faire pour éviter la rupture, et c'est dans cette intention que Philippe II était allé juscju'à donner son approbation à la Pacification. Lorsque son frère s'était

(i) Lettre du 28 janvier 1578 Archives du royaume, Correspondance ie Philippe II. — Kervyn de Letienliove, Les Ilnoiienots et les Gueux, IV, 544.

ANARCHII': 75

retiré au château de Namur, il avait, tout en ayant l'air d'ajouter foi à ses explications, exprimé le regret de ce qu'il se fût cru obligé de prendre une mesure aussi extrême. Alors que don Juan se prononçait pour la guerre, il lui recommandait, au contraire, de poursuivre les négociations, de rassurer les sujets fidèles et tâcher de gagner les autres par la douceur, la flatterie, l'adresse. Quant au rappel des soldats étrangers, il le désapprouvait formellement. L'expérience, observait-il, avait appris qu'on gagnait peu à employer la force. Ce moyen exigeait, d'ailleurs, de grosses dépenses, et l'argent lui faisait défaut. Il invitait donc son frère à revenir à Bruxelles, persuadé que, de cette manière, il gagnerait la plus grande partie du pays; le reste, on le recouvrerait peu à peu. C'était désavouer l'attitude de don [uan. Il fit plus : non content de désapprouver l'emploi de la force, il s'était empressé de défendre au m.arquis d'Ayamonte, à Milan, de laisser partir d'Italie les troupes que don Juan l'avait chargé de lui expédier(i).

Un événement imprévu devait lui faire adopter des résolutions tout opposées.

Le duc d'Arschot, gouverneur du château d'Anvers, qui avait suivi don Juan à Namur, avait été remplacé par le sieur de Treslong, officier sûr, mais dont la vigilance fut mise en défaut par l'adresse des états. Ceux-ci parvinrent, en effet, à soudoyer trois des

(1) Le roi à don Juan, 1er septembre jSyy. Archives du rovaume. Correspondance de PhilH>pe II. — Le même à don Juan de Zufiiga, ambassadeur à Rome, même date. Ibid.

quatre compagnies de \\'allons établies au château. De Treslong fut fait prisonnier, tandis que les soldats allemands chargés de la garde de la ville l'abandonnaient. Les états étaient ainsi maîtres de la place la plus importante des Pays-Bas (i).

La nouvelle de la perte du château d'Anvers, son principal point d'appui dans ces provinces, surprit et irrita Philippe II. Combien il devait regretter d'en avoir laissé partir les Espagnols! Aussitôt il révoque la défense faite au marquis d'Ayamonte, lui ordonne, au contraire, de réunir des troupes en Italie (2), règle les mesures à prendre en vue de la guerre (3). A son frère, il annonce qu'il fait diriger vers les Pays-Bas l'infanterie et la cavalerie qui en étaient parties et rassemble d'autres troupes (4). Don Juan, au comble de la joie, s'empresse de remercier le roi. « Nous travaillerons tous maintenant avec une nouvelle ardeur, lui écrit-il, dussions-nous trouver la mort pour une cause si juste, dont dépendent l'honneur et le service de Dieu (5). »

Mais en même temps qu'il le pousse à la guerre, Philippe II entend qu'il continue à négocier avec les états (6). A ce moment arrivait précisément

(1 ) Don Juan au grand amiral duc de Sesa, G août 1577. Ibid. — Au moment où la nouvelle de ce coup de main arrivait à Namur, le duc d'Arschot et le marquis d'Havre, son frère, se trouvaient dans l'anticliambre de don Juan. Sans rien dire, ils partirent précipitamment pour Bruxelles. Le matin même, ils avaient donné leur parole de suivre don Juan, de vivre et mourir avec lui au service du roi. Octavio Gonzaga au roi, du château de Namur, 3 août 1377. Colecciott de ducian ntus inéditos, L, •:;72.

(1) Lettre du ù septembre. Archives du rovaume. Correspondance de Philippe II.

(■}) (j septembre. Ibid.

(4J Le roi à don Juan, 1 1 septembre. Ibid.

(5) Lettre autographe de don Juan au roi, 3 octobre. Ibid.

('(')) Lettre du 1 1 septembre.

d'Espagne Jean de Noircannes, baron de Selles, lieutenant de la garde des archers du roi, chargé de travailler à la réconciliation (i). Pendant que celui-ci s'abouchait avec les états, Philippe II expliquait à don Juan la véritable signification de sa mission. Le but à atteindre, c'était le retour des états à l'obéissance moyennant le rétablissement de la situation telle qu'elle existait du temps de l'empereur. Don yuan devait poursuivre ses préparatifs militaires; mais la force ne serait employée qu'à soumettre, avec l'assistance des sujets fidèles, ceux qui s'obstineraient dans la résistance. Si les états persistaient à réclamer l'application de la Pacification de Gand, on devait leur répondre que le roi y consentirait sûrement, la religion et le maintien de son autorité étant saufs (2).

Quand ces instructions lui parvinrent, don Juan, ayant réuni des forces suffisantes pour se mesurer avec celles des états, se préparait à les attaquer. Le 3i janvier, il les rencontrait près de Gembloux et remportait une victoire complète.

Malgré ce succès, il lui fallut bien annoncer, conformément aux ordres reçus de Madrid, qu'il était toujours prêt à négocier, tandis que M. de Selles, de son côté, assurait que les intentions du roi restaient pacifiques. Et les pourparlers reprennent.

i 1 1 Au sujet de la mission du baron de Selles, voir, outre les sources auxquelles nous renvoyons ri-après : Response véritable aux lettres patentes.

i2i Le roi à don Juan, 6 janvier i^ô8. Arclii\'es du royaume, Correspondance de Philippe II. Dans une note, en marge de la minute, le roi ajoute : ce en ce cas, vous m'informerez aussitôt. » Il lui recommande, d'ailleurs, le secret sur ce qu'il vient de lui écrire au sujet de la Pacification. Si les états, par suite de leur défiance à son égard, refusaient de traiter a\ec lui, il pourrait employer le prince de Parme.

assaisonnés de reproches, de récriminations, d'invectives, les états accusant don Juan d'entretenir à dessein le trouble, don Juan leur reprochant de méconnaître les bonnes dispositions du roi, invitant les sujets fidèles à se débarrasser de leur tyrannie (i), le baron de Selles augmentant la confusion par ses déclarations pacifiques, persistant à assurer que, mo3^ennant le maintien de la religion catholique et de l'obéissance qui lui était due, comme du temps de l'empereur, le roi était décidé à oublier le passé et à envoyer un gouverneur de sang royal dont ils n'auraient pas sujet de se plaindre.

(c Comme du temps de l'empereur : » il est facile de se rendre compte de la signification qu'avait cette réserve dans l'esprit du roi. C'était la soumission des dix-sept provinces, le retour à l'obéissance de celles qui s'étaient séparées de la généralité, l'abandon de toutes les revendications pour lesquelles elles avaient engagé la lutte. Comme si rien n'avait été changé depuis vingt-deux ans ! Les idées nouvelles avaient pourtant fait des progrès dont il était nécessaire de tenir compte, si l'on ne voulait pas voir se perpétuer la scission entre le Midi et le Nord. Depuis la Pacification de (iand, il ne fallait même plus songer au rétablissement de l'obéissance au roi, de son autorité sans condition, ainsi que Philippe II l'entendait : de nouvelles exigences s'étaient produites, et les états, tout en protestant de leur soumission à l'Eglise catholique et au roi, déclaraient maintenant interpréter cette soumission selon les

(1/ CaUndar of Stalc Papers. Forci'^n Scries, 1 377- 1 ^jl^. P- 4')Q-3'>i.

AXARCHII-: 79

termes de Pacte du 8 novembre iSyô (i). Des différences de vue profondes séparaient donc le roi et ses sujets.

Il en existait également entre le roi et son frère, qui ne contribuaient pas peu à embrouiller la situation, divergences provenant de l'opposition des tempéraments et des caractères. Philippe II, malgré tout, persistait à vouloir négocier; don Juan, obstiné dans son intransigeance, trouvait le roi trop mou, trop irrésolu, s'indignait de l'intervention du baron de Selles, des rapports qu'il entretenait avec les mécontents, du crédit qu'il reconnaissait à leurs chefs. Allait-on renoncer à leur faire la guerre et se mettre à leur discrétion (2)? Philippe II ne s'opposait pas à la continuation de la guerre, mais il exigeait que les négociations fussent poursuivies dans les conditions indiquées par lui (3).

Il parait évident qu'en temporisant, comme il le faisait, suivant son habitude, il espérait voir la division s'introduire dans le parti des états. Mais cette politique tortueuse répugnait au fond à don Juan, bien qu'il l'eût employée lui-même, à contrecœur, il est vrai. Depuis son arrivée, il faisait violence à sa nature pour essayer d'accomplir un programme irréalisable et qui lui déplaisait. C'est ainsi qu'il avait signé l'Edit perpétuel. L'Edit signé, il avait demandé avec insistance à être déchargé du gouvernement, comme avant lui Requesens, comme

( 1 ) Gachard, Actes des étals généraux, I, 338.

(2) Don Juan au roi, 20 février 1578. Archives du royaume. Correspondance de Philippe II

{■Il Le roi à don ,Tuan, 8 et i6 mars. Ihid.

8o ESPAGNOLS ET p-LAMANDS AU XVI^ SIÈCLE

le duc d'Albe avaient désiré l'être ; il voulait quitter un pays qui lui était aussi antipathique ([u'à ses prédécesseurs; lui-même reconnaissait qu'il n'avait pas le tempérament fait pour vivre parmi « ces gens. » Il était dégoûté, honteux, irrité contre les états au point qu'il ne se sentait d'autre envie que de leur faire la guerre, de saccager le pays, de le détruire, de se (( baigner dans le sang ». Et, sous l'impression du dépit qu'il éprouvait de ne pouvoir agir à sa guise, il raillait son frère : il l'engageait à employer des docteurs plutôt que des soldats ; pour lui, il était disposé à abandonner le gouvernement, à quoi il n'entendait rien (i).

S'il détestait les Flamands, il n'ignorait pas que ceux-ci éprouvaient autant d'aversion pour sa personne qu'il en avait pour eux. Dans le conseil d'état, il comptait des ennemis acharnés, tel Champagney. Le frère du cardinal de Granvelle était gouverneur de la ville d'Anvers quand, le 4 novembre id/ô, par ordre du conseil, il avait dû se retirer .devant les bandes qui se préparaient au pillage. Cette humiliation avait porté à son comble la haine qu'il avait conçue pour les Espagnols et dans laquelle il comprenait maintenant don juan. Celui-ci connaissait ses sentiments et l'en payait avec usure : dans ses lettres à Philippe II, il allait jusqu'à manifester l'intention de le faire tuer, avec d'autres à qui il attribuait, ainsi qu'à lui, de sinistres desseins, de Lalaing, le prince d'Orange (2).

(ij Don Juan au roi, Marche, 2 tévricr 1^77. Correspotidanct- de Philippe II , V, 182-183.

i'i) Le même au mcm';, 24 mars, jô. uS mai. 21 juin. Ibid., 238-2G0, ;.;(3(),

C'est ainsi que chaque jour, à chaque heure, il avait des accès de colère et songeait aux moyens de se venger de ses ennemis. Cent fois, il répète que la voie de la douceur dans laquelle on l'engage malgré lui est contraire à l'intérêt du roi ; mais Philippe II reste sourd à ses représentations, à ses prières. Il va alors jusqu'à insinuer que les gentilshommes restés fidèles, aussi mécontents que lui de l'inaction du roi, seraient, à leur tour, disposés à se soustraire à l'obéissance qu'ils ont gardée à leur prince, « Ils disent qu'il ne manque plus que de voir Sa Majesté, pour complaire aux états, condamner leurs actes et les abandonner. Ils parlent de se mettre sous la protection du roi de France (i). »

Ces emportements déplaisaient à Philippe II, dont le caractère essentiellement prudent, dissimulé, ne s'accommodait pas des façons violentes de son frère. Ce qui le froissait plus encore, c'était son orgueil, qui lui faisait oublier le respect dû au roi, c'était sa soif de gloire, qui lui faisait placer ses intérêts personnels au dessus de son devoir. Depuis longtemps, il observait l'impatience que don Juan éprouvait à sortir d'une position inférieure à l'objet de son

422. — Porreiio, Don Juan ae Austria, 477-4(So. — Le 28 rrai, il écrit au roi : <c Le marquis d" Havre s'est spontanément offert à aller tuer imaiarCInampagney, si je lui en donnais l'ordre. Je lui ai garanti sa tête, et j'ai promis d y mettre une couronne pour qu'il le fî ; mais il n'a de courage qu'en paroles. » Pour cacher ses pcrtides intentions, dans le même temps, il tiattait Champagney, il ordonnait qu'on lui restituât ses armes, ses effets, ses papiers, qui avaient été pris lors du sac d'Anvers; à lui-même il écrivait : " Si une autre chose se offrait occasion de pouvoir vous gratifier, puisque de mon naturel je le fais volontiers à tous, ce me serait tant plus de plaisir le pi>u\oir faire à volis : qui vous doit aussi faire croire que me déplaît grandement de vos pertes. .Mais ce vous doit être consolation avoir un roi qui peut les \ous compenser. » Correspondance de Philipf'e II. V, 422, note.

( 1 ) Don Juan au roi, 5 septembre 1577 Archives du royaume. Correspondance de Philippe II.

82 ESPAGNOLS ET FLAMANDS AV XVl^ SIÈCLE

ambition. Fils de Charles-Ouint, il avait la prétention de jouer un rôle digne de sa naissance. Tout jeune, il lui avait été donné d'attacher son nom à des entreprises célèbres, en Espagne, sur les côtes de la Méditerranée. La victoire de Lépante l'avait illustré ; il aspirait à soutenir cette haute réputation. Le titre de général de la mer était celui auquel il tenait le plus, même quand il gouvernait les Pays-Bas; c'est de cette charge surtout, semble-t-il, qu'il attendait les occasions de s'illustrer. Il ne pouvait se faire à l'idée de jouer un rôle secondaire et était poursuivi par le regret de se voir contrarié dans ses aspirations. Quelques semaines encore avant sa mort, il écrivait à un ami : « Malheureux celui qui court sans savoir où ni comment il ira s'arrêter à cause des éléments contraires!... Je n'ai d'autre souci que de souffrir des fatigues jamais endurées par d'autres (i). )>

Sa mauvaise fortune voulut que, volontaire, ennemi de la contrainte, il trouvât dans son frère un maître soupçonneux, jaloux de son autorité, prompt à s'offusquer de tout ce qui en contrariait l'exercice. Le caractère entier et les allures indépendantes de don Juan devaient le perdre.

Philippe II avait d'abord semblé disposé à favoriser ses vues ambitieuses. En l'envoyant dans les Pays-Bas, il lui avait laissé apercevoir l'intention de lui confier cette fameuse entreprise d'Angleterre, méditée depuis longtemps; Elisabeth étant dépossédée de sa couronne, don |uan aurait épousé sa rivale, Marie Stuart, devenue reine de la Grande-

(II Don Juan à J.-A. Doria, lu août i-,7N. Lelterc a J. A. Don'a, ()0-C)i .

Bretagne et acquis ainsi la haute situation à laquelle il aspirait. Après la signature de l'Eclit perpétuel, il avait pressé son frère de mettre le projet à exécution : l'Angleterre conquise, placée sous la tutelle du roi d'Espagne, ramenée à la loi catholique, l'insurrection des Pays-Bas devait être bien vite étouffée. On aurait employé pour cette entreprise les soldats espagnols, dont le départ venait d'être décidé. Quelle belle occasion pour don Juan de sortir de cet enfer! Mais les états généraux s'étaient opposés au rapatriement des troupes par voie de mer, ce qui avait rendu l'entreprise impossible. Philippe II, du reste, devenu défiant, estimait que la conquête de l'Angleterre ne pouvait être tentée avant l'entière pacification des Pays-Bas et à la condition qu'on fût assuré de ne pas rencontrer d'obstacle du côté de la France. Don Juan n'en avait pas moins persisté à soutenir l'avis contraire (i).

Il alla plus loin. Dans son impatience, il tra\-ailla sous main à s'assurer l'appui du pape et, dans ce but, entra en rapports avec le nonce à Madrid. Ses démarches restèrent sans résultat. Quand il vit que l'entreprise d'Angleterre était ainsi indéfiniment ajournée, il conçut le projet de jouer en Espagne même un rôle digne de sa naissance, et, pour y arriver, il chercha à obtenir le concours d'Antonio Perez, le secrétaire de Philippe II. Escovedo, qui l'y poussait, devait mener l'intrigue.

Perez feignit de vouloir les seconder, mais pour

1 ) Don Juan au roi, 26 mai 1577. Correspondance de Philippe II, V. 3(50 361 . Le même à Antonio Perez, même date. Ibid., ■i,(^\

les trahir. Il échangea avec l'un et l'autre une correspondance, qui était mise sous les yeux du roi. \ûn de mieux les tromper, il poussa la ruse jusqu'à parler de son maître, au su et avec l'approbation de celui-ci, en termes des moins respectueux, (f Plaise à Dieu, écrivait-il à Escovedo, qu'un jour nos desseins se réalisent! Mais ne montrons jamais à cet homme (le roi) que nous le désirons, car alors ils ne se réaliseraient pas (i). »

Mais la lenteur et la dissimulation n'étaient pas dans les goûts de don Juan. Pressé de voir s'accomplir ses desseins, il décida d'envoyer Escovedo en Espagne et d'expédier un courrier à Rome pour traiter directement avec le pape de ses affaires, démarches imprudentes, que Perez, toujours d'accord avec le roi, qu'elles contrariaient, s'empressa de blâmer (2).

Tel était l'état des rapports entre Philippe II et son trère quand Escovedo arriva en Espagne au mois de juillet 1377. Ce personnage, que Granvelle représente sous les plus tristes couleurs, bâtard venu de bas lieu, hautain, insolent (3), exerçait sur don Juan la plus malfaisante influence, entretenait son penchant à l'emploi de la force, le poussait aux moyens violents, même à l'assassinat. Une de ses préoccupations était de débarrasser ainsi son maître du Taciturne. << Vous savez, écrivait-il à Perez, que depuis longtemps je songe à faire tuer le prince

(i) \\is,net, Antonio Perez el Philippe II, 5<^-5'. -97- S'^O-'-ÎO'^^

i-2' Antonio Perez à Escovedo, 7 avril 1^77, lettre \ ne par le roi. Conesj/on-

pondance de Philippe II. V, -joy-soH.

(31 Granvelle au prieur de Belle-Fontaine. Rome, ■} mai 137!^. Correspondance

du cardinal de Granrellt, VII, S3.

d'Orange. \"ous pouvez croire que je ne l'ai pas oublié et que je ne l'oublierai pas tant que la chose restera à effectuer. Mais il faut user d'un grand, d'un très grand artifice et trouver quelqu'un qui s'en charge. Jusqu'ici j'ai cherché vainement, à cause du danger si manifeste qu'il y a à courir (i). »

Il ne se doutait pas, en partant pour l'Espagne, qu'il allait lui-même au devant du sort dont il menaçait le chef du mouvement révolutionnaire dans les Pays-Bas.

Arrivé à Madrid, il fit des instances pour obtenir de Philippe II le rappel de son maître. Naturellement le roi resta sourd à ses prières, promettant d'ailleurs d'y avoir égard dès que don Juan aurait terminé sa mission pacificatrice en Flandre : il lui avait tracé un programme; il lui ordonnait expressément de l'accomplir (2). Escovedo n'en continua pas moins ses démarches. Perez, qui se défiait de lui, à qui son astuce et ses intrigues déplaisaient, résolut de s'en débarrasser : il les dénonça, lui et son maître, comme coupables de conspiration ; il alla jusqu'à insinuer que don Juan entretenait en France des relations avec les chefs de la Ligue, qu'il ne cherchait à conquérir l'Angleterre que dans l'intention de s'emparer un jour de l'Espagne. Il n'en fallait pas davantage pour décider le roi à se débarrasser du conseiller qui avait fait naître dans l'esprit de son frère ou encourageait des projets

(1; Escovedo à Antonio Ferez, 29 mai 1377- Coriespondance de Philippe IL, V,

(2) Le roi à don Juan, iT septembre. Archives du ro}aume, Correspondance de Philippe II.

aussi subversifs : il autorisa Antonio Ferez à le faire mettre à mort comme il en trouverait mieux le moyen.

Plusieurs fois Ferez tenta de l'empoisonner. N'ayant pas réussi, il soudoya deux assassins, qui, le 3i mars 1578, au soir, le tuèrent dans une rue de Madrid (i).

Ce tragique événement produisit une sensation énorme. Non seulement on soupçonna Ferez d'avoir monté le coup, mais plus d'un se douta qu'il l'avait fait avec l'assentiment du roi. « La mort du secrétaire Escovedo, écrivait Granvelle à Marguerite de Parme, me tient en peine, doubtant qu'il n'}- ait su3^te d'autre malheur, qui que soit l'auteur, et plus s'il est grand (2). » Pour don Juan, la nouvelle de la disparition de son meilleur ami d'une façon aussi inattendue fut un sujet d'immense regret. Lui aussi comprenait que le meurtre n'avait pu être exécuté sans une haute complicité. Cette conviction, qu'il ne pouvait exprimer (3), jointe aux tourments de tout genre qui l'assaillaient, mit le comble à son découra-

iii GasparMuro, Vida delu. princesade Èboli, Madrid, 1877, p. 73-76. — M. Brosch, Don Juav d'Austna. Mitthednvgc7i dfs Itistituts fi'ir oslerreichische Geschichlsforschut.g. XXL 472-473. — Dans Afilonïo Ferez et Philippe II, p. 70-77, .Mignet soutient à tort qu'en indisposant Philippe II contre Escovedo, Perez était siinoutmû par le désir de se débarrasser d'un témoin de ses amours avec la princesse d'Evoli, près de laquelle il aurait été le rival du roi, Escovedo ayant menacé la princesse de dévoiler à celui-ci ses relations avec Perez. Philippe II n'était pas l'amant de la princesse d'Evoli, Muio, dans ri)U\'rage cité plus haut, le démontre à l'évidence; mais il prouve d'une manière non moins certaine que le roi avait chargé Perez de taire tuer le confident de don ,Tuan sans formalités.

(2r Granvelle à Marguerite de Parme, 7 mai 1578. Correspondance du cardinal de Gran:elle. y 11,87.

(3' " Atapan la boca y lij^nn las manos tantas sospechas y ninguna certeza (tant de soupçons sans aucune certiiude ferment la bouche et lient les mains). » Don .luan à J -A. Doria, 7 juin i57<'^. Letterc. p. 80,

gement. La tristesse qui régnait dans son âme était augmentée encore par le sentiment de son impuissance, l'indifférence que son frère lui témoignait, sa persistance à lui refuser les secours dont il avait le plus urgent besoin.

Tandis, en effet, que les états renforçaient leur armée, il se voyait, lui, dans un état d'infériorité croissante : au mois de juillet, il ne disposait que de 17.000 hommes au plus pour résister à des forces infiniment supérieures. En vain il réclamait des secours d'Espagne ; ses demandes réitérées restaient sans réponse. Sauf un miracle, il s'attendait à une issue fatale. Encore, compter sur un miracle, il se disait que c'était trop tenter Dieu, trop exiger de lui. a Dieu, remarquait-il, ne m'a fait ni ange ni saint; je n'offre que ce que je puis faire tel que je suis : me jeter finalement tète baissée sur l'ennemi et mourir avec honneur. Mais qu'aura gagné Sa Majesté à nous perdre (i)? »

De jour en jour, les difficultés et les dangers augmentaient pour lui quand l'intervention active de François de \'alois, duc d'Anjou, vint aggraver la situation.

Le frère de Henri III, arrivé à Mons, le 12 juillet, annonçait, dans une circulaire aux principales villes, qu'il avait embrassé la cause des Pays-Bas et que son armée le suivait en toute diligence. Il entrait en négociations avec les états généraux pour arrêter les clauses d'un accord par lequel, en retour de l'assis-

(1) Don Juan à Rodrigo de Mendoza, Tirlemont, 20 juillet 1578. A. Moral Fatio, L'Espagne, 1^^4-136.

tance qu'il leur promettait contre la tyrannie des Espagnols et de leurs adhérents, les états s'engageaient dès maintenant, s'ils voulaient un jour changer de prince, à le choisir de préférence à tout autre (i). En même temps qu'ils manifestaient ainsi l'intention de se mettre sous la protection du frère du roi de France, les états traitaient avec Jean-Casimir, fils de l'électeur palatin, qui leur amenait des troupes d'Allemagne.

Il était nécessaire d'agir avant que toutes ces forces eussent fait leur jonction. Le i*^"" août, à Rymenam, don Juan rencontra l'armée des états et fut défait. Deux jours après, Casimir arrivait avec ses Allemands. Les généraux espagnols, réunis en conseil, furent d'avis qu'il fallait éviter d'exposer l'armée royale à un nouvel échec, et don Juan, obligé de se retirer, alla établir son camp à Bouges, près de Namur(2).

Ici, menacé par les troupes ennemies, qui coupaient ses communications de tous côtés, par celles du duc d'Anjou, qui s'avançaient du Hainaut, mancjuant de vivres, au milieu d'une armée que les maladies décimaient, lui-même retenu au lit, il adresse à Philippe II une nouvelle et plus pressante prière; il lui expose le triste état de l'armée, les ravages causés par la peste : il n'a pas moins de I200 hommes à l'hôpital. Il est perplexe; il désire,

(i) Au moment de la mort de don .luan, l'accord n'était pas détinitivement conclu entre le duc d Alençon et les états.

(2) A. \'a/.que/., Los sticesos de Fldadfs, ], \-^2-]y). Le capitaine Vazquez, qui servait alors dans l'armée espagnole, fait cette remarque : « Don Juan céda à regret, car sa bravoure ne l'avait pas accoutumé à reculer devant les ennemis de 1 Eglise. ••

il attend du roi, avec anxiété, une résolution qu'il a tant de fois sollicitée en vain. Il se voit disgracié, abandonné d'un frère qu'il a pourtant servi avec attachement et fidélité. Philippe II, qui, en effet, l'abandonne, souligne, en lisant cette lettre, une phrase dans laquelle don Juan lui demande des ordres précis sur la façon de se conduire (la orden de como tengo de gobernar), et il écrit en marge : « ce qui est souligné, je ne le dirai pas (lo ravado 3-0 no

10 dire) (i). ))

Depuis quinze jours, don Juan était dévoré par la fièvre, qui l'épuisait, quand Octavio Gonzaga, vint, au nom du conseil et de son neveu, Alexandre Farnèse, qui commandait sous ses ordres, l'avertir que sa fin était proche. « Comme ce renommé et valeureux prince catholique, écrit le capitaine Alonso Vazquez, avait donné pendant sa vie l'exemple à tous et imprimé la terreur aux ennemis de l'Eglise, Gonzaga le supplia de le faire encore dans ce dernier passage, de façon à confondre les infidèles et allumer le zèle ardent, la foi vive des vrais catholiques qui avaient toujours attentivement observé ses actions.

11 lui demanda de désigner celui à qui l'armée aurait à obéir à sa place. » Don Juan appela les membres du conseil, qui se placèrent autour de son lit, prit la main de Farnèse et, après quelques moments de silence, d'une voix affaiblie, il invita les chefs à obéir au prince de Parme. Le 3o septembre, il communia. Son confesseur, le père Dorante, lui donna l'extrème-onction, qu'il reçut avec des

:i I Motley, The rise of Ihe Diitch Repn'ilic. t. III, London, 1856, p. -^^7

go espactNols et flamands au xvi^^ siècle

marques de dévotion. Deux jours après, le 2 octobre, il expirait, à l'âge de 3i ans(i).

On répandit le bruit qu'il avait été empoisonné. Le poison n'était pas nécessaire pour le tuer : l'état de sa santé, extrêmement délabrée, les détestables conditions dans lesquelles il était campé, l'épidémie qui ravageait l'armée suffisent à expliquer sa mort. D'autres causes, des causes morales, 3.^ contril)uèrent, surtout les tourments que lui faisaient éprouver les insurmontables difficultés d'une situation aussi humiliante que pénible, le poids d'une fonction qu'il avait acceptée sans goût, à laquelle il ne convenait en aucune manière; c'était l'opinion que Granvelle avait exprimée dès avant son arrivée, et qu'il exprimait encore à la veille de la bataille de Gembloux : « Avec don Juan mal négocieront les

états pour la diffidence qu'ils ont conçue de lui

Il est vexé de cette diffidence et très heureux de ce (]ue le roi a résolu de retourner aux armes... Et il a gens autour de lui qui l'animeront plus à l'exécution des armes qu'à négociation. Il est jeune et vert, ami des armes et désireux d'honneur, et se voudra venger et ruiner tout... Dieu sait en quoi l'on pourroit tomljer mettant les gens de par delà en plus grande despération, à lac}uelle on n'a jamais donné sinon trop de cause de notre côté (2). » Cette opinion de Granvelle était exacte et son jugement plus prophéticjue que lui-même peut-être ne le cro3'ait.

Venu de mau\ais gré dans un pays qui lui déplai-

(ij Vazquez. Los sucesos de Fhindes. I, 140-143.

(2j Granvelle à Marguerite de Parme, ô janvier 1 57>S. Coirespondatue du cardinal de G ranv(lh,V\\, '1.

ANARCHIE gi

sait, don Juan avait hàtc d'en partir; mais des difficultés énormes, d'une part, les lenteurs, l'irrésolution de son frère, de l'autre, retardèrent de plus en plus le moment auquel il aspirait 'd'être délivré. De là une irritation dont les Flamands ne ressentirent que trop les effets. Il avait accepté de rallier les volontés à son frère, et il se trouva dès son arrivée engagé dans des conflits inextricables. Il s'était chargé de travailler à la pacification, lui cpii était né pour la guerre. Un tempérament ardent le poussait invinciblement à la lutte, et il eut la honte, dès son arrivée, d'être tenu en échec par des hommes (]u'il méprisait. Exclusif en matière religieuse, il n'admettait pas l'existence d'une croyance autre c[ue la sienne, autre que le catholicisme comme en Espagne ; et il était obligé de négocier avec des gens qui lui parlaient de tolérance. Le mot de liberté de conscience le mettait véritablement en fureur. Les deux années pendant lesquelles il administra les Pa3^s-Bas, si l'on peut parler d'administration à cette époque de confusion et d'anarchie, furent humiliantes pour lui, et, pour les Pays-Bas, elles ont été funestes.

Sa distinction, ses belles manières, ses airs chevaleresques, la victoire de Lépante, où il commandait, ont entouré son nom d'un certain éclat. Il a laissé l'impression d'une nature généreuse contrariée par le sort et par la jalousie d'un irère défiant, ombrageux, injuste. Sa fin, les événements dramatiques qui s'y rattachent peuvent exciter la pitié, comme, dans le même temps, des circonstances analogues

ont excité l'intérêt en faveur de Marie Stuart, dont il ambitionnait la main. Il est entré ainsi une forte part de sentiment dans les jugements qui ont été portés sur Tun et sur l'autre. Mais ces titres à la compassion ne peuvent faire méconnaître que don juan a laissé un fâcheux souvenir dans les provinces bel,^es et que, d'une manière orénérale, il a été plus victime d'une ambition immodérée que de l'injustice des Flamands et de l'ingratitude de son frère.

Page 1