CHAPITRE IV
Séparation des provinces du Nord
Qui succédera à don Juan? — Alexandre Farnèse. — Politique nouvelle. — Les Malcontents. — La Confédération d'Arras. — L'Union d'Utrecht. — Réconciliation des provinces wallonnes — Nouveau projet de pacification générale. — Congrès de Cologne. — Entente impossible avec le Nord.
(f Pour le gouvernement de ces provinces des jeunes gens ne conviennent en aucune façon : il faut des personnages graves, posés, qui, sans se laisser distraire, accordent aux affaires une attention soutenue. » Ainsi écrivait Granvelle à Philippe II, le 23 octobre i5y8, à la nouvelle de la mort de don Juan (i). C'était à la fois une critique de l'administration de ce prince et un reproche adressé au roi pour le choix qu'il avait fait de son frère comme successeur de Requesens. Ce choix, Philippe II reconnaissait lui-même depuis longtemps qu'il n'avait pas été bon. Moins d'un an après l'arrivée de don Juan dans les Pays-Bas, il songait à le remplacer par Marguerite de Parme, qui serait revenue avec le cardinal de Granvelle (2). L'idée n'était pas plus heureuse. Marguerite de Parme et l'ancien ministre avaient laissé dans le pays des souvenirs fâcheux; le
(1) Correspondance dît cardinal de Granvelle, VII, 183.
(2) Le roi à Granvelle, 17 octoore 1377. Ibid., VI, 2-4.
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second surtout pouvait être sur de n'y trouver qu'un mauvais accueil; aussi, tandis que la duchesse acceptait, le cardinal, en ce qui le concernait, avait décliné l'offre du roi, alléguant que sa présence serait plutôt nuisible qu'utile.
l^n événement inattendu avait, du reste, empêché la réalisation du projet : l'arrivée de l'archiduc Mathias, appelé par les états généraux pour remplir la fonction offerte précisément à Marguerite de Parme. Le roi ne savait ce qu'il devait penser de cette aventure (i). Quelle part y avait prise l'empereur , Rodolphe? Quelles étaient les intentions de Mathias? Philippe II était bien décidé, si on voulait faire la paix aux conditions qu'il avait posées, à remplacer don Juan ; mais approuver le choix de l'archiduc, comme le demandaient les états, c'eût été un acte de faiblesse qu'il était bien décidé à ne pas commettre. Telle était sa surprise et son indécision que, le 23 décembre iSyg, il invitait sa sœur, déjà en route, à s'arrêter pour attendre un nouvel ordre (2).
Don Juan n'avait pas été consulté sur ce projet du roi de confier le gouvernement des Pavs-Bas à la duchesse de Parme assistée du cardinal de Cîranvellc. Quand il le connut, il en éprouva un vif dépit, non pas seulement parce qu'on se passait de son conseil, ce (]ui était un témoignage de méfiance, mais parce que l'envoi de la duchesse constituait à ce moment un désaveu pul)lic de son administration,
(1/ Le roi à don .luan, kS novembre 1377. Arcliives du royaume. Cornspoudance de Philippe IL 12) Ibid.
SEPARATION DES PROVINXES DU XURD QD
et il n'hésita pas à adresser au roi son avis, bien qu'on ne le lui demandât pas. Cet avis, c'est qu'on allait commettre une grosse faute. L'expérience faite depuis la proclamation de l'Edit perpétuel avait démontré que l'entente avec les états était impossible et que les moyens de douceur n'étaient plus de saison. Il était dangereux d'envoyer la duchesse, surtout accompagnée du cardinal de Granvelle, que Ton savait avoir été la cause des premiers troubles et qui n'aimait pas les Espagnols : sa présence ne pouvait c|ue nuire au service du roi. Don Juan allait jusqu'à insinuer qu'il pourrait finir par s'entendre avec le prince d'Orange ou même devenir un ennemi plus dangereux que celui-ci (i). Philippe II, déjà hésitant, se laissa persuader. La victoire remportée sur l'armée des états à Gembloux vint l'affermir dans sa résolution de renoncer aux services de sa sœur (2).
La question du choix d'un nouveau gouverneur général n'en restait pas moins posée. Don |uan luimême conseilla de faire des ouvertures à l'archiduc Ferdinand, oncle de l'empereur Rodolphe et de Mathias. Mais ce prince se montra peu disposé à accepter l'offre qui lui fut faite : il n'était plus jeune, avait à soigner les intérêts de sa famille et voyait du danger à aller endosser la responsabilité des fautes de don Juan et de ses prédécesseurs. Et si ]\Iathias refusait de quitter les Pays-Bas, userait-il de
1,1 Don Juan au roi, Luxembourg, 21 décembre 1377. Ibid \2\ Le roi àdon.Tuan, i7mars 1378. Ibid. Don .Kian ne doit pas s'inquiétera ce sujet : il peiu être assuré qu"il possède la confiance du nù.
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violence envers un prince de sa maison? En tout cas, il ne pouvait prendre d'engagement sans l'autorisation de l'empereur. Ces objections constituaient, en somme, un refus. Le roi le comprit ainsi, et l'affaire en resta là (i).
Philippe II n'avait pas pris de résolution au sujet du remplacement de son frère quand celui-ci mourut, après avoir, le 29 septembre, en prévision de sa mort, commis au gouvernement des Pays Bas Alexandre Farnèse (2), choix que le roi s'empressa de ratifier.
Le hls de Marguerite de Parme était dans sa 34'^ année (3). Elevé à la cour d'Espagne, il y avait reçu une éducation catholique. De bonne heure, il s'était formé au métier des armes, et il allait bientôt déployer des qualités militaires qui devaient le placer au rang des premiers capitaines de son temps. Venu aux Pays-Bas, au mois de décembre 1577, avec les troupes que don Juan avait rappelées d'Italie, il avait pris une part glorieuse à la bataille de Gembloux et s'était distingué sur le champ de bataille par une grande valeur personnelle et même par sa témérité, qui lui valut les reproches de son oncle.
Comme homme d'état il devait se faire non moins remarquer, notamment dans ses négociations avec les provinces méridionales, grâce à son caractère
f 1 1 Don .luanau roi, 19 février 157H. Ibid. — Réponse de l'arciiiduc Ferdinand concernant sa venue en Flandre, mars 1?) 1578. Ibid. — Le roi à don Juan Manrique, qu'il a\ait ciiari^é de la négociation, 'jo mai 1578. Ibid.
(2) liiiUeliiis de la Commissio/i foyale d'histoire, 2" série, IV. p. ^(jy et suiv.
(3) Il était né à Rome, le 27 août 1^45. l'ea, Alessaiidro Furnese, p. .4.