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cien ou romancier, etc. Les diverses puissances de l'imagination sont pour ainsi dire interchangeables; et la force de l'esprit peut se transmettre, mais rarement sous une forme définie (:). Considérez le cas le plus favorable de savants ou d'artistes qui se succèdent de père en fils dans une même spécialité (Cf. en astronomie les deux Herschell) : la mentalité et les préoceupations de chacun d’eux sont généralement fort différentes. Il ne faut pas se fier aux apparences, mais envisager les choses de très près ().
Le noologiste doit craindre non seulement de rapprocher des mentalités disparates, mais encore de prendre des mentalités artificielles pour des mentalités naturelles (*), et de placer sur le même plan des types foncièrement distincts et de légères variations dues aux influences externes. Comment faire le départ entre ce qui est congénital et ce qui est acquis ? Une mentalité d'emprunt peutelle supplanter la native ? Nous sommes ainsi amené à considérer l'influence de l’âge, de l'éducation et de la profession sur les mentalités (‘).
On pourrait soutenir, en effet, que la diversité des esprits est due à la différence des âges : n'y a-t-il pas un âge romantique et un dge classique? Chaque mentalité
(*) On voit bien cette diversité d'aptitudes dans les lignes collatérales d’une famille qui atteint son apogée : les Poincaré (Henri, Raymond et Lucien) en offrent un bon exemple.
(*) Nous avons développé ces considérations dans une étude inédite sur les générations familiales.
(5) « Ici comme partout, écrit Paulhan, il y a des simulations, instinctives ou volontaires. » (Analystes et Esprits synthétiques, p. 79.) Il est vrai que ces simulations sont vite dépistées.
(*) Ce ne sont pas les seuls facteurs qui influent sur la mentalité, mais ce sont les plus généraux et les plus actifs. Nous avons déjà écarté les influences ethniques. Nous ne parlerons pas davantage de l'influence du sexe : y a-t-il une mentalité féminine distincte de la masculine, et les mentalités féminines ont-elles des formes de prédilection? La question, très complexe exigerait une étude spéciale. k
CRÉAS S PETCATIONS 453
serait en quelque sorte une étape fixée du développement individuel : ainsi l'esprit poétique serait la prolongation de l'adolescence avec ses tendances à la rêverie et à l’amour(!). Si on parvenait à établir que les esprits changent radicalement avec l’âge et que, portant en eux toutes les formes de l'intelligence, ils accusent suivant leur âge tantôt celle-ci, tantôt celle-là, on supprimerait du même coup la noologie, qui s'identifierait avec la psychologie des âges. Au contraire, s’il existe des mentalités vraiment distinctes, leurs différences devront subsister à travers tous les âges.
Tous les vivants sont soumis à la loi universelle des âges : l’homme la subit dans son esprit comme dans son corps, il se modifie avec Le temps. Aucun esprit sain n’est immobile, l'esprit inventif moins que les autres, et il est rare qu'un grand homme n'ait pas d'évolution personnelle. Les productions humaines changent de caractère avec l’âge, et il est d'usage de discerner des époques dans les créations d’un génie, qu'il s'appelle Voltaire, V. Hugo, Beethoven ou A. Comte. On distingue généralement la période de formation ou d'imitation, etla période d’originalité qui se subdivise à son tour en deux phases (:), quelquefois trois. En effet, l'esprit prend avec l’âge une conscience de plus en plus nette de son originalité. Avant d’être pleinement soi, il a dû subir l’ascendant d’un maître, sinon de plusieurs, et il a dû se dégager progressivement de leur imitation, ce qui a exigé quelques années d'apprentissage et de tâtonnements. Mais ne semble-t-il pas que l'originalité, une fois constituée, devrait rester à
(:) « J'ai remarqué que l’on a en soi le caractère d'un des âges de la vie. On le conserve toujours. » (A. De Vian, Journal d'un poète, 1840, p. 150.)
(2) M. Vincent d’Indy élève cette constatation à la hauteur d’une loi (V. la préface de son Beethoven), sans doute parce qu’elle régit sa propre production.
peu près immuable, que ses productions devraient être uniformes, et seulement de plus en plus parfaites ? C'est ce qui arrive chez bon nombre d’esprits ; et chez ceux-là même qui se renouvellent ou se transforment, on observe en général un élargissement du point de vue, un approfondissement de la méthode, un développement au sens organique du mot : la forme se modifie et se perfectionne ou s’altère plutôt que le fond. Les cassures dans le développement apparaissent uniquement à ceux qui n'envisagent qu'une portion de la durée et ne remontent pas assez haut dans l’évolution du génie.
Les idées neuves, et c'est là un fait capital, se révèlent de bonne heure (‘} à ceux qui doivent les lancer et les exploiter : les œuvres de jeunesse contiennent tous les germes que la maturité fera épanouir. Ces germes sont d’abord enveloppés, puis ils se libèrent peu à peu de la gangue qui les entoure, et grandissent par un double travail de clarification et de vérification. L'homme de génie marche ordinairement de l'obscurité vers la clarté (?) et passe de l'amour de l'idée au culte du fait. La jeunesse est idéologue et généreuse, la vieillesse froide et positive ; mais de celle-là à celle-ci iln'y a pas discontinuité. Les jeunes gens saluent avec allégresse l'étoile encore indécise et énigmatique qui doit guider leur marche, Ils ont alors des allures d'inspirés ; leur âme, pleine de pressentanents, tressaille en balbutiements confus qui n'ont de sens pour personne et d’accent que pour eux-mêmes. Bientôt, l'aube de la jeunesse fait place à des visions plus précises, sinon plus radieuses, et l'esprit, désormais sùr
(*) Cf. notre étude sur {es lois de la production intellectuelle, &ans la Rev. philos. de nov.-déc. 1919.
() Certains doublent l'étape lumineuse d'une étape apocalyptique : témoins V. Hugo et Michelet. C'est une attitude voulue chez les po imaginatifs qui désirent obtenir la réputation de penseurs. Elle cadre bien avec les caractères de la sénescence mentale.
de sa tâche, s'applique à donner un corps à ces visions, à les défendre contre les forces hostiles et à les soumettre au contrôle de l'expérience. Le règne du fait a succédé au règne de l’idée ; mais l'idée est toujours présente quoique inaperçue, et elle baigne tout de sa lumière qui transfigure les faits. La substance de l'esprit n'a pas été transmutée : elle s’est enrichie par une assimilation continue et s’est étalée sur des plans de plus en plus larges. Les idées qui nous visitent aussitôt après l’adolescence sont consubstantielles à notre âme, car il y a entre les idées et les âmes une affinité singulière ; les maîtres que nous élisons alors sont des esprits congénères du nôtre, et nous nous apprêtons à devenir leurs émules ou leurs rivaux.
Voilà l’évolution normale. Mais elle n’est pas toujours aussi régulière. Certains esprits ne dépassent pas le premier stade et restent perpétuellement jeunes. D'autres s'expriment tout entiers en une seule fois, et ne trouvent plus rien à dire après ce grand effort qui les a comme épuisés. Les esprits inachevés ou prématurément taris atteignent un certain niveau, après quoi ils déclinent. La vieillesse, qui est le triomphe des grands génies, devient pour beaucoup une période de sénilité mentale. L'œuvre se durcit, ses traits se rident et tournent à la grimace; les talents vieillis recommencent toujours la même tâche sans s'en apercevoir, et ils l'exécutent toujours plus mal. Mais leur mentalité se trahit jusque dans ses défaillances (‘).
L'influence de l’âge sur la mentalité est donc très restreinte : il en dévoile successivement les différents aspects plutôt qu'il ne la transforme. Mais ne peut-on changer la mentalité par une éducation appropriée ou par des efforts volontaires ? Un fier génie s’affranchit toujours
(:) Cf. l'article de Sainte-Beuve déjà cité (Nouveaux Lundis, t. M)
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du’poids de son éducation (‘), mais la plupart des hommes restent asservis à leur formation première, ce qui rend leur fonds natif difficilement reconnaissable. D'autre part, un génie peut violenter sa nature et s'imposer une discipline qui entrave l'élan de sa spontanéité : tel fut le cas de G. Flaubert, ce lyrique d’instinct, qui se mua en réaliste, tel fut le cas d’E. Zola, ce laborieux romantique qui voulut être naturaliste, Mais tous deux ne réussirent à donner le change qu'aux critiques superficiels : ce sont quand même des lyriques, des lyriques retournés par mépris du lyrisme qui était, à leurs yeux, la voie facile et banale, la voie dangereuse.
Après avoir étudié minutieusement la mentalité géniale d’E. Zola et d'H. Poincaré, le D' Toulouse conclut son étude en ces termes : « L’une (celle de Zola) était une intelligence volontaire, consciente, logique, méthodique, et paraissait faite pour la déduction mathématique (°) : elle enfanta tout un monde romanesque. L'autre (celle de Poincaré) était spontanée, peu consciente, plus proche du rêve que de la démarche rationnelle, et semblait surtout apte aux œuvres de pure imagination sans subordination à la réalité : elle triompha dans la recherche mathématique (*) ». Bien qu'il croie avoir dévoilé le « mécanisme de fond » de ces deux génies, le D: Toulouse formule ici une antithèse plus verbale que réelle : il confond l'application avee Le don (‘) et se fait
(*) A propos de l'éducation, on pourrait soulever la même objection que tout à l'heure à propos de l’âge. Selon Helvétius, tous les esprits en naissant sont identiques : l'éducation seule produirait leurs différences. La thèse d’Helvétius est insoutenable pour les individus exceptionnels, même si l’on ajoute les effets de l'hérédité à ceux de l'éducation. Un idéaliste comme Berkeley l’est en naissant et le reste toute sa vie.
(?) Renouvier conclut de même à propos de V. Hugo.
(°) Henri Poincaré, p. 200. — Cf. Em. Zola par le D' Tourouse (4896).
(*) On commet la même méprise quand on prend l'attention soutenue du génie pour de la distraction : celle-ci n’est que l'envers de la réalité!
une étrange idée des mathématiques. L'invention mathématique n’est pas œuvre déductive : est-il un monde plus imaginaire, en un sens, que celui des entités mathématiques ? Quant à Zola, c'est au fond un romanesque qui voulut réagir contre le romantisme et qui, à une époque où la science triomphait, s’ingénia à draper ses imaginations dans le vêtement scientifique. Tous deux étaient imaginatifs à leur manière, mais l’un se laissait mener par l'inconscient, parce qu'il avait un instinct très sûr, l’autre plus réfléchi et plus méthodique critiquait ses créations : il n’a pas toujours réussi à les dénaturer, et c’est lorsqu'il s’est abandonné à sa spontanéité qu'il a écrit ses meilleures pages.
Le caractère ne se peint pas nécessairement dans l'œuvre, mais la mentalité s’y imprime bon gré mal gré. Les critiques littéraires ont souvent constaté l'écart qui existe entre certaines œuvres et La personnalité ou la vie de leur auteur : Sénèque, Bacon, Bernardin de Saint- Pierre n'ont pas été tels que leur œuvre le laisserait supposer. Mais il faut distinguer le caractère qui s'exprime par les actes et la mentalité qui se révèle dans les œuvres. Le caractère peut être transformé par l'éducation, car il est en partie la résultante de notre volonté; on cite des exemples de pareilles transformations, mais on ne connaît pas d'exemple d’abstrait qui serait devenu concret ou de réaliste qui serait devenu idéaliste. En revanche, une mentalité pittoresque, comme celle de Bernardin, peut s’accommoder de divers caractères.
Les Romains appelaient ingenium les dons natifs de l'esprit. Sur l'ingenium, l'éducation n'a qu'une prise restreinte : elle peut le développer, non l'abolir ().
(1) L'éducation peut favoriser l'éclosion des facultés latentes, elle ne l’entrave jamais. Les circonstances de la vie ont autrement de poids que l’école :
L'instruction aiguise et assouplit l'intelligence sans la modifier viscéralement. Une nature donnée peut être comprimée durant quelque temps par une discipline sévère, mais elle s’affranchit vite de sa tutelle. Une culture méthodique peut certes renforcer les tendances préexistantes, accroître la faculté d'analyse ou la puissance de vision, et surtout perfectionner les moyens d'expression. Mais comment pourrait-on se forger une mentalité d'emprunt? On ne singe pas le génie. La lecture et la fréquentation de certains milieux peuvent créer en nous tout au plus une exaltation factice et passagère. Quelques écrivains cherchent à forcer leur talent et s'imposent un genre artificiel, mais ils ne tiennent pas longtemps la gageure (‘). :
Avec des aptitudes identiques, deux hommes peuvent avoir une mentalité assez différente dans ses manifestations, mais cela résulte moins de l'éducation que du point d'application de l'intelligence. Voici deux esprits qui ont un égal amour du vrai et qui se soumettent à la même discipline scientifique : l’un s'’adonne aux sciences physiques et l’autre aux sciences morales! Leur tour d'esprit et leur conception de la vérité ne sauraient rester idenques. L'historien sera plus pénétré de relativisme que le physicien. On voit le scepticisme de Renan augmenter en passant de l'Avenir de la science aux Origines du Christianisme et des Origines aux Dialogues. Si Renan avait été chimiste comme son ami Berthelot, il eût raisonné différemment. Il y a une influence de l’objet sur la méthode et
il y a plus de victimes de la vie que des écoles ! Mais les écoles organisées selon les enseignements de la psychologie augmenteraient le rendement du capital humain.
(‘) On peut prendre le contre-piod de son tempérament, « retourner son défaut ». Mais le lecteur clairvoyant s'en aperçoit vite : « Rien ne ressemble
à je Fe comme une bouffissure. » (Sawre-Beuvs, Nouveaux Lundis, t. JIT, p.
de la méthode sur la mentalité, mais cette influence ne va pas jusqu’à transformer l'esprit.
Chez Renan, l'amour du vrai n’a pas varié; il a été seulement épuré par un effort de clairvoyance et modelé sur un objet spécial. Lorsque le jeune Renan, sorti du séminaire d'Issy, venait d'entrer à Saint-Sulpice, il fit en décembre 1843 un examen de conscience intellectuel et religieux dont il nous a laissé une relation émouvante (‘). Il cherche alors le £ype qu'il veut suivre, car, dit-il, l’homme doit se conformer à son type. Mais, ajoute-t-il, ce type, il faut d’abord le connaître, et il ne s’agit pas d’en avoir une connaissance d'analyse, mais « il y a une sorte de connaissance d'instinct qui supplée à cette connaissance scientifique ». Le but est de garder un type invariable, mais sans roideur, de perfectionner sa nature, en rejetant avec la plus grande sévérité « tout ce que l'affectation ou limitation voudrait surajouter au type intérieur ». Or, voici comment Renan se définit : « Chercher et suivre le vrai, dans l’ordre intellectuel et pratique, sera l’idée dominante de mon type intérieur. Vérité, vérité, n’es-tu pas le Dieu que je cherche? Vérité, vérité, vérité, unité, simplicité, voilà mon type... » Il faut donc tout sacrifier à la vérité : « La vérité est mon partage; je l’'embrasse, je la prends pour ma compagne, je me dépouille de tout pour elle. » — « IL y a bien des mobiles en moi qui ne sont pas la pure vérité; je ne les ferai jamais entrer essentiellement dans mon type. Revenant à mon type et y adhérant par la volonté, je les laisserai tomber. » À vrai dire, Renan n’a pas analysé toute sa mentalité (*); il n’en
(4) Revue des Deux Mondes du 15 mai 4914. Principes de conduite, pp. 297 à 307.
(2) I faut compléter les Principes de conduite par les Souvenirs d'enfance
et de jeunesse (notamment IE, 2 et II, 1). Renan a un tempérament d’idéa-
liste « absolument impropre à tout ce qui n’est pas le maniement pur des
MENTRÉ. — /Voologie. 4
a saisi que l'élément moteur; car l'amour du vrai peut s'allier à des mentalités différentes : il caractérise aussi bien l'artiste que le savant, chacun dans son ordre; et parmi les savants aussi bien l'historien ou le psychologue que le physicien. Mais ce qu'il dit de l'amour du vrai s'applique également aux puissances intellectuelles qui sont notre partage. On ne les violente pas : on les utilise avec plus ou moins d’habileté et de bonheur.
Après l’âge et l'éducation, le facteur qui influe le plus sur la mentalité est la profession. N'y a-t-il pas ordinairementune certaine affinité entre l’homme et la profession qu'il exerce; n’y a-t-il pas aussi une adaptation lente de l’homme à sa profession? Le pli professionnel résulte d'un mode permanent d'activité, et de l'habitude invétérée d'envisager hommes et choses sous un angle spécial. Quelques professions ont une influence particulièrement énergique : on rencontre parmi les prêtres, les médecins et les notaires de pénétrants psychologues; le commerce, a-t-on dit non sans raison, est la plus réaliste des professions : les affaires, en effet, réclament une vue nette et étendue, et la soumission aux faits. On peut distinguer, en gros, deux grandes catégories de professions : les professions manuelles ou techniques et les professions intellectuelles ou dirigeantes, suivant que les hommes manient des choses ou des hommes (‘). Le fait de pratiquer un métier ou une profession libérale a ses répereussions sur
choses de l'esprit »; mais il est « double ». Challemel-Lacour disait de lui : « {l pense comme un homme, sent comme une femme, et agit comme un enfant. »
(!) C'est l'antique distinction entre les professions serviles et les professions libérales (Cicéron : De Officiis, 1, 150). Elle doit être complétée par la distinction des professions tinfellectuelles et des professions administratives toutes deux libérales au sens ancien du mot : l’intellectuel organise des idées, l'administrateur des hommes. Il y a d’ailleurs des formes de transition. Peut-être mème faudrait-il mettre à part ceux qui manient des valeurs, comme les financiers, et indirectement des hommes.
la mentalité. Ainsi celui qui est aux prises avec la matière peut obtenir des résultats qui le satisfont pieinement; il est plus pénétré du déterminisme des choses, plus absolu dans ses idées, moins verbal. Au contraire, celui qui dirige des hommes est moins catégorique dans ses jugements, sa pensée est plus inclinée au relativisme, plus souple et plus nuancée. Les romanciers se sont plu à noter les marques professionnelles qui finissent par modeler l’homme tout entier et jusqu’à son aspect extérieur, qui lui imposent ses gestes et sa façon de parler (!). Mais cette influence va-t-elle jusqu'à changer les âmes? Il semble qu'elle ait surtout un effet de sélection, qu'elle consolide les tendances préexistantes, qu’elle canalise la pensée et lui impose un cours défini, au détriment des virtualités que la vie n'a pas développées. Dans toutes les professions, on rencontre des hommes qui leur sont comme étrangers, et qui ne portent pas l'empreinte du moule commun. Ce sont des individus à mentalité énergique, qui traversent tous les milieux et toutes les conditions sans perdre la distinction de leur génie natif.
(:) Au premier rang de ceux-ci, il convient de citer Balzac. Mais il exagère l'influence de la profession sur l’homme : « La société, écrit-il dans la Préface de la Comédie humaine, ressemble à la nature. Elle fait de l’homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu’il y a de variétés en zoologie. Les différences entre un soldat, un ouvrier, un oisif, un savant, un commerçant, un homme d'Etat, un marin, sont,
quoique plus difficiles à saisir, aussi considérables que celles qui distinguent
le loup, le lion, l’âne, le cheval... Il a donc existé, il existera toujours des espèces sociales comme il existe des espèces zoologiques. » À peu près à la même époque, le caricaturiste Grandville essayait de dégager les analogies entre les physionomies humaines et les silhouettes animales. La tentative de Balzac n’est guère moins artificielle que celle de Grandville. La différence entre deux hommes, si éloignés qu’on les suppose, n’égalera jamais la
ifférence qui existe entre deux espèces animales du même genre. C'est par diffé q P
métaphore qu’on parle d'espèces humaines; il ne peut être question ici que de variétés, de familles ou de races. La société influe évidemment sur ces variétés, maiselle ne pourrait les créer si elles n’existaient pas en puissance : notre moi social enveloppe notre moi profond.
B OBJET DELA NOOLOLIS
Il faut discerner soigneusement dans l’homme sa profession de ses préoccupations favorites. Le métier n’est souvent qu'un gagne-pain accidentel : l'esprit est ailleurs, même s’il est doublé d'une conscience professionnelle achevée. Les jeux ou les délassements préférés sont plus révélateurs de la mentalité que les occupations habituelles. Tel professeur de philosophie n’est aucunement philosophe, et tel philosophe ferait un piètre professeur -de philosophie (:}! D'une façon générale, les types professionnels les plus accusés sont des esprits assez vulgaires : plus une intelligence est haute, moins elle s’enlise dans sa profession, moins elle contracte de plis professionnels. Elle a un horizon si étendu qu’elle déborde et domine sa spécialité, ou elle possède une individualité si franche que les contingences de la vie ne sauraient l’altérer.
La profession ne crée pas de toutes pièces une mentalité; elle renforce les mentalités existantes qui sont prédisposées, ou elle masque les mentalités contraires. Chez certains, cette déformation est à peine apparente. Se douterait-on, en lisant les rares écrits mathématiques de Fermat, que leur auteur fut un magistrat; en lisant les -œuvres de Berkeley, qu’elles émanent d'un évêque? Et si Descartes eùt été du peuple au lieu d’être gentilhomme, ses idées en eussent-elles été radicalement changées? Le
(*) Les philosophes ont une préférence marquée pour les occupations machinales qui libèrent l'esprit : Cléanthe était porteur d’eau la nuitet se consacrait de jour à la philosophie ; Spinoza polissait des verres de lunettes; et Renan eùt volontiers échangé sa chaire au Collège de France contre un métier qui lui eût pris seulement quelques heures par jour. « J'ai souvent songé, écrit Renan, que si l'on m'offrait un métier manuel, qui, au moyen de quatre à cinq heures d'occupation par jour, püt me suffire, je renoncerais pour ce métier à mon titre d'agrégé de philosophie; car ce métier n'occupant que mes mains, détournerait moins ma pensée que la nécessité de parler pendant deux heures de ce qui n'est pas l'objet actuel de mes réflexions. » (Avenir de la science, p. 396.)
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recteur ne transperce pas dans l’œuvre de Cournot, sauf dans un livre professionnel : les Établissements nn tion publique en France. En lisant les études critiques de Sainte-Beuve, on devinerait qu'il a été carabin; mais la formation médicale répondait aux exigences de son esprit et a simplement accentué ses facultés d'analyse, Une culture volontaire ne doit pas être confondue avec un apprentissage subi (1).
La profession détermine d'ordinaire le champ a observation d’un esprit, et c’est en cela surtout qu’elle nous intéresse. Une grande partie de nos relations et le milieu moral qui nous baigne nous sont imposés par nos occupations habituelles. Mais, à côté de ce milieu professionnel qu'il ne peut éviter entièrement, l'esprit vigoureux se crée un milieu à sa convenance : passionné pour les livres, pour les tableaux ou pour les voyages, il se meut dans sa sphère de prédilection. Quand la mort a remis les hommes à leur place, quand, n'étant plus masqués par leurs contemporains, ils sont détachés de l’ambiance qui faussait leurs rapports, on voit combien fut médiocre l'influence de leurs fonctions : le catalogue de sa bibliothèque nous en apprend plus sur un homme que son carnet d'adresses! La pression du milieu sur les esprits est grande; mais il faut bien entendre ce mot, un des plus équivoques qui soient. Des trois facteurs (race, milieu et moment) discernés par Taine, un seul, /e moment, mérite d’être pris en considération dans l’état actuel de nos connaissances. Une œuvre s'explique d’abord par sa date qui la situe parmi les œuvres du même genre. Elle
(:) L'empreinte laissée par certains milieux scolaires modifie le caractère plus que la mentalité : celui qui a été séminariste dans sa jeunesse ne sera jamais complètement du siècle ou il le sera trop par réaction, ce qui est une autre façon de n’en pas être. Mais ses aptitudes intellectuelles resteront les mêmes.