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s'explique aussi par la mentalité de son auteur, mais celle-ci, donnée en naissant, est une résultante de la race, de la religion, de l’hérédité, de circonstances accidentelles : ici l'analyse tourne court, nous sommes en pleine obscurité.
En étudiant l’évolution d’un esprit, on peut arriver à discerner en lui le fonds primitif de l’apport dû à l’expérience. Peut-on remonter plus haut dans l'analyse, dissocier ce fonds primitif lui-même, et établir la part du congénital et de l'acquis dans la mentalité humaine en général ? Le problème se décompose en plusieurs autres: 1° les mentalités-types sont-elles aussi vieilles que l’homme, ou certaines d’entre elles sont-elles un produit historique ? 2° les mentalités vraiment irréductibles sontelles dues à des différences de races, et ces mentalités peuvent-elles se combiner entre elles par hérédité pour former des types complexes? Ces questions, et d’autres analogues, sont actuellement insolubles, et le resteront tant qu’on ignorera les lois du mendélisme intellectuel et de l’évolutionnisme mental.
Il est cependant permis de formuler quelques hypothèses. Il semble d'abord que /e nombre des espèces noologiques tend à s'accroître avec le progrès de la civilisation. Dans les sociétés où la division du travail estrudimentaire, les intelligences trouvent peu d'occasions de s’exercer et d'atteindre le terme logique de leur nature. Une éducation uniforme ne développe pas l'originalité, qui est en outre privée des instruments favorables à son déploiement. Avec la spécialisation croissante des fonctions sociales naissent pour les esprits des possibilités multiples de développement rectiligne. Puis, certaines inventions comme le langage, l'écriture, les chiffres, le dessin, les machines, fournissent à l'intelligence des points d'appui qui secondent son essor. L'accumulation des produits
sociaux transforme insensiblement la mentalité humaine dans ses représentants les plus accomplis, car l'esprit est une force, toujours en devenir, et qui intègre l’histoire. Certes, il y a eu de tout temps des intelligences spéculatives et des intelligences pratiques, bien que la spéculation soit née probablement des exigences de la pratique, ainsi que des natures terre-à-terre et des natures artistes; mais combien les moyens mis à leur disposition étaient jadis insuffisants! Par contre, la mentalité de l’érudit, par exemple, n’a pu apparaître qu'au cours de l’évolution historique. L'exégète qui rassemble des textes et s'applique à les interpréter, l'esprit qui ne tient compte que des textes, qui les manipule et s’en nourrit, est une acquisition relativement récente de l'humanité. Les procédés qu’il emploie sont sans doute en germe dans les mentalités primitives et ont été affinés par la culture scientifique, mais leur application à des données nouvelles en modifie profondément la nature, et crée peu à peu une espèce noologique distincte, réduite d’abord à quelques spécimens remarquables, puis tirée à des milliers d'exemplaires.
D'autre part, les intelligences homogènes sont rares, et on rencontre souvent des mentalités instables où coexistent des tendances rivales. Tantôt ces tendances luttent entre elles jusqu’à ce qu’elles aient trouvé un compromis, tantôt elles alternent, tantôt enfin l’une d'elles prend le pas sur l’autre et réussit à la neutraliser ou à l’annihiler. En étudiant la progression de la folie dans un cerveau mal équilibré, on aurait une image de cette rivalité entre puissances qui ont de la peine à s'accorder. D'où vient cette dualité de certains esprits ? Gans contredit de l'hérédité. Quelquefois, la mentalité d'un homme est tiraillée entre l'apport paternel et l'apport maternel ; le plus souvent, elle porte le poids d’influences ancestrales déjà lointaines : l'intervention dans une lignée
d’une personnalité vigoureuse ou discordante suffit à y implanter un élément durable de trouble. De toutes façons, il est impossible de commencer l’histoire d’un esprit à sa “naissance : aucune intelligence n’est entièrement autonome, les esprits comme les corps sont un chainon dans une série et ne peuvent s’isoler de leurs antécédents, de leurs concomitants et de leurs conséquents (‘).
Voici deux exemples de ces mentalités hétérogènes : Paul Bourget, et son maître H. Taine. Tous deux ont pratiqué l'auto-analyse et reconnu en eux la présence de tendances divergentes.
Dans une Lettre autobiographique, P. Bourget caractérise sa mentalité (*) en ces termes : « Il y a toujours eu en moi un philosophe et un poète de la race germanique en train de se débattre contre un analyste de la pure et lucide tradition latine. Peut-être ai-je dû à la coexistence de deux formes d'esprit si opposées, ce goût d’une culture complexe et cosmopolite, dont la trace se trouve dans tant de mes pages. » Je ne sais si la conséquence est juste, mais l'observation l’est assurément : toute l'œuvre de Bourget porte l'empreinte de deux mentalités distinctes, celle du penseur qui aime à manier des idées générales et à formuler des thèses, et celle de l’émotif qui sympathise avec la vie, qui crée des êtres de joie et de souffrance. De là, l'espèce de malaise qui plane sur ses ouvrages, et qui explique sa double faiblesse comme romancier et comme philosophe. Les deux moitiés de son talent arrivent
(!) C’est pourquoi Sainte-Beuve éludiait, outre leurs ascendants, lesfrères et les sœurs des grands hommes (V. l’article souvent cité des Nouveaux Lundis, t. IT).
(?) Nous ne cherchons pas à tracer ici un portrait complet de la mentalité de P. Bourget. Il note ailleurs la présence en lui à un degré éminent de la faculté d'imaginer les sentiments, et il déclare qu’il ne compose qu'avec une demi-conscience : « L'inconscient est la partie la plus féconde de notre être. » Ges deux traits sont connexes de l'imagination « germanique ».
rarement à s’équilibrer, et chacune d’elles aurait peut-être gagné à se déployer seule. Quoi qu’il en soit, Bourget attribue sa dualité spirituelle au mélange de sa lignée paternelle issue d'Auvergne comme celle des Pascal, avec une lignée maternelle originaire d'Allemagne : « Du côté de ma mère, écrit-il, je me rattache à une famille lorraine venue d'Alsace, il n’y a pas cent ans, et auparavant d'Allemagne. » Mais les deux composantes sont-elles également primitives? On peut en douter: l'imagination germanique est une puissance peut-être plus spontanée que la raison latine, produit de la culture, perfectionné et affiné au cours de la tradition gréco-latine-française. Et cette imagination est-elle vraiment germanique en son fond ? Nous nous heurtons, ici comme ailleurs, à cette notion de race qu'il serait si important d’élucider (!). Boutmy disait de Taine qu’ « il avait une imagination germanique administrée et exploitée par une raison latine». N'est-ce pas la formule même de Bourget? Taine écrivait sur lui-même : « Ma forme d’esprit est française et latine : classer les idées en files régulières avec progression. bref oratoirement. » Et en même temps, il aimait la forêt mystérieuse (la forêt ardennaise n’est-elle pas un prolongement de la Germanie?) et se nourrissait des métaphysiques allemandes. C'était un intellectuel, amoureux de la vérité qui, comme Spinoza, vivait pour penser. Il écrivait le 3 juillet 1870 : « J’ai besoin de penser comme mon estomac a besoin de manger »; sa jouissance était d’ « ajouter à son esprit ce qu'on peut puiser dans les autres esprits (°). » Il a donné de l’abstraction une analyse
(:) P. Bourget aime à noter ces types mixtes ou hybrides, tiraillés entre les exigences de l'esprit scientifique et leur tempérament d'artistes. Dans son article sur Taine romancier, il cite Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve, B. Constant, Fromentin, Pascal, M. Barrès.
(2) Notice sur Bertin.