CHAPITRE II
Bruyère, à été renouée au xx° siècle par Sainte-
Beuve et ses successeurs. Elle a été perfectionnée surtout par Binet, et reprise en même temps par quelques savants.
Un grand connaisseur d’âmes, Sainte-Beuve, avait conçu le dessein d'établir une Histoire naturelle des esprits, c'est-à-dire de classer les esprits par familles suivant leurs affinités naturelles. Il avait beaucoup lu, lié commerce avec quantité d’honnêtes gens et d'écrivains du temps présent et passé : sa vaste enquête l’avait conduit à discerner dans le monde des intelligences des espèces aussi distinctes, par exemple, que celles des insectes dans Je monde des animaux. Mais il est plus aisé de faire cette constatation que de décrire avec précision et de classer ces espèces : Sainte-Beuve a entrevu la noologie plutôt qu’il ne l’a fondée (:).
En tout cas, il eut l'intuition nette de la tâche à accomplir. Le début de son Histoire de Port-Royal contient ces lignes significatives : « Les familles véritables et naturelles des hommes ne sont pas si nombreuses ; quand on a un peu observé de ce côté et opéré sur des quantités suf-
1 tradition inaugurée par Pascal, suivi de La
(:) Cf. F. Pauzuax : Analystes et Esprits synthétiques, pp. 62 et 63.
MENTRÉ. — ]Voologie. 6
fisantes, on reconnaît combien les natures diverses d’esprits, d'organisations, se rapportent à certains types, à certains chefs principaux. Tel contemporain notable qu'on a bien vu et bien compris, vous explique et vous pose toute une série de morts, du moment que la réelle ressemblance entre eux vous est manifeste et que certains caractères de famille ont saisi le regard. C’est absolument comme en botanique pour les plantes, en zoologie pour les espèces animales. Il y a l’histoire naturelle morale, la méthode (à peine ébauchée) des familles naturelles d’esprits. Un individu bien observé se rapporte à l'espèce qu’on n’a vue que de loin et l'éclaire (‘). »
Dans un article sur Chateaubriand (*), Sainte-Beuve déclare que l'observation morale des caractères en est encore à la phase individuelle, au détail, aux éléments, à la description des individus et tout au plus de quelques espèces. Mais « un jour viendra où la science sera constituée, où les grandes familles d’esprits et leurs principales divisions seront déterminées et connues. Alors, le principal caractère d’un esprit étant donné, on pourra en déduire plusieurs autres... (°).
« Nous faisons pour notre compte, ajoute-t-il, de simples monographies ; nous amassons des observations de détail; mais j’entrevois des liens, des rapports, et un esprit plus étendu, plus lumineux et resté fin dans le détail, pourra découvrir un jour les grandes divisions naturelles qui répondent aux familles d’esprits. »
(:) Port-Royal, &. I, p. 55. Le cours sur Port-Royal, que Sainte-Beuve préparait depuis longtemps, a été professé à Lausanne en 1837-1838. (Sainte-Beuve était né en 1804.) On trouve des textes antérieurs à cette date.
(2) 14862, Nouveaux Lundis, &. II, p. 16. Tout l’article est remarquable.
(8) Voilà, pour le dire en passant, le germe de la théorie de Taine sur la faculté maîtresse, qui est déjà énoncée dans une pensée de Pascal : « Talent principal, qui règle les autres. »
PENTATIVES SCIENTIFIQUES 83
Il reprend la même idée (tant elle lui tient à cœur : ce n'est pas une vue de dilettante comme le croit Faguet) dans un article sur l’Æssai de Critique naturelle d'E. Deschanel (‘). « De même, écrit-il, que La Bruyère à peint des caractères moraux qui font type, on arriverait ainsi à tracer quantité de portraits-caractères des grands écrivains, à reconnaître leur diversité, leur parenté, leurs signes éminemment distinctifs, à former des groupes, à répandre enfin dans cette infinie variété de la biographie littéraire quelque chose de la vue lumineuse et de l’ordre qui préside à la distribution des familles naturelles en botanique et en zoographie. »
Sainte-Beuve croit que les différentes espèces de mentalités sont représentées à chaque époque, ainsi qu’en témoignent les jugements émis sur les écrivains par leurs contemporains : « Il y a eu, dit-il, parmi les contemporains les plus engagés, bien des hommes qui ont vu juste et qui ont eu les mêmes pensées bien avant nous. Toutes les formes d’esprits et d'opinions sont, dans tous les temps, plus ou moins représentées par quelques-uns (°). »
On récolterait dans les nombreux portraits tracés par l’éminent critique des matériaux pour cette classification des esprits qu'il rêvait d'établir. Mais nulle part, il n’en a tenté la synthèse, et il n’a pas su tirer la science noologique de son état « anecdotique » (:).
(1) 186%, Nouveaux Lundis, &. IX, p. 80. — On lit ceci dans ses Cahiers : « Je me fais quelquefois un rêve d’Elysée : chacun de nous va rejoindre son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il ressemble... »
(2) Port-Royal, t. IV, p. 433.
(5) La thèse du D° Vorzarn : Sainte-Beuve, l’homme et l'œuvre, étude | médico-psychologique, 1911, contient des indications intéressantes. M. Voizard considère l’œuvre du critique comme une étude médicale du genre humain, particulièrement des personnages d'élite : il serait plus juste de dire que c’est une étude anthropologique et psychologique de l’homme, spécialement du grand homme, dans laquelle les renseignements médicaux trouvent
Son successeur, H. Taine, a essayé de pousser plus avant ses investigations et de systématiser ses remarques éparses. Celui qui a si heureusement défini la manière de Sainte-Beuve dans ses Derniers essais de critique et d'histoire, a aussi apporté sa contribution à la zoologie morale, comme il l'appelle : il a voulu être un « naturaliste de l'esprit » (‘). Il a surtout vu le lien qui unit toutes les manifestations intellectuelles, et noté leur dépendance vis-à-vis d’un ressort central. Il a formulé la théorie de la faculté maîtresse (>) « qu'il faut suivre dans tout l'ordre de ses effets », et il en a fourni de saisissantes applications, notamment à propos de Tite-Live et de Michelet, de Saint-Simon et de Shakespeare, de Robespierre et de Napoléon, du Titien et du Vinci (:). Avec moins de finesse et plus de vigueur que son maître, il a essayé de caractériser quelques types de grands créateurs. Mais il assimile
naturellement leur place, et à laquelle Sainte-Beuve procède avec la méthode de l’anatomiste. M. Voizard a bien saisi l’idée de derrière la tête de Sainte-Beuve ; il cite comme échantillons d'analyses d’esprits les Lundis sur Mme Schwetchine et sur Maine de Biran, puis il essaye d'appliquer au critique sa propre méthode.
(:) V. la préface du t. III de la Révolution (1884). (3) Suivant V. Giraud, cette théorie dériverait de l’idée allemande (?)} -du développement, de l’'entwickelüng, que Taïne aurait puisée dans Hegel. (5) Ainsi, V. Hugo a l'imagination des yeux (sens des formes et des couleurs) ; Michelet a l'imagination du cœur plutôt que celle des yeux : « Sa plus grande puissance est la faculté d’être ému; il ne regarde les formes et les couleurs que pour pénétrer l'âme et la passion qu’elles expriment..., il n’imagine que pour sentir. » Chez lui les sensations se traduisent en sentiments, la peinture en poésie : « Notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre. Si tel ressort l'emporte, il accélère ou fausse le mouvement des autres. Le moteur tout puissant chez M. Michelet est cette sensibilité exaltée qu'on a nommée l'imagination du cœur, elle lui donne l'éloquence, l'instinct de la vérité bistorique, le sens psychologique, la faculté de faire revivre les âmes. Elle lui impose avec une nécessité égale l'obligation de prendre des hypothèses douteuses pour des vérités certaines, de transformer les faits en exclamations, les idées générales en allégories, d'obscurcir son style, d’exagérer et de fausser ses expressions. » (Æssais de critique et d’histoire, nouv, édit. pp. 96, 98 et 410.) | :
trop rigoureusement les sciences morales aux sciences naturelles, et veut transporter sans modification en psychologie les principes et les méthodes de la zoologie et de la botanique. Dans la première préface (24 janvier 1858) des Essais de critique et d'histoire, Taine compare l’histoire humaine (au sens de sciences morales et politiques) à l’histoire naturelle. Leurs matières, dit-il, sont semblables : « Dans l’une et dans l’autre, on opère sur des groupes naturels, c’est-à-dire sur des individus construits d’après un type commun, divisibles en familles, en genres et en espèces. » Semblable aussi est leur philosophie : les principes de la connexion et du balancement des organes, de la subordination des caractères, de la survivance du plus apte etde l’adaptation au milieu sont communs aux sciences naturelles et anthropologiques. « Les diverses aptitudes et inclinations d’un individu, d’une race sont attachées les unes aux autres, de telle façon que l’altération d'une de ces données détermine en eux une altération proportionnée de tout le système. Le développement extraordinaire d’une faculté comme l'aptitude métaphysique et religieuse chez les Indous, amène dans les mêmes races l’affaiblissement des facultés inverses. » Sainte-Beuve avait été frappé par la parenté de certains esprits, et il avait souligné en passant les analogies entre écrivains,estimant que cette tâche relevait autant de l’art que de la science. Taine fixe les lois de la composi— tion des esprits, et construit des types intellectuels à l'image des types organiques (1). Il emprunte à l’histoire naturelle ses principes, et les applique tels quels à l’histoire morale. C’est ainsi que débutent toutes les sciences dans l'enfance, mais elles ne tardentpas à franchir ce stade
(‘) Cf. l’article de Saïnte-Beuve sur H. Taine dans les Causeries du Lundi, t. XIII.
et à se créer une méthode autonome modelée sur leur objet. Taine est trop systématique pour qu’on puisse faire état de ses monographies, etses comparaisons mécaniques ne sont pas des explications. Comme l’a dit excellemment Sainte-Beuve, qui avait davantage l'esprit scientifique que son émule, « il procède trop par voie logique et non à la facon des sciences naturelles ». Mais Taine avait raison de penser qu’un champ sans limites est désormais ouvert aux sciences morales.
Plus efficacement que Taine, deux chercheurs indépendants, Wechniakoff et Binet, ont poursuivi le dessein de Sainte-Beuve. Outre ces deux tentatives importantes, il convient de signaler les analyses de M. F. Paulhan et les indications à priori de quelques philosophes.
Ces philosophes, partant de la distinction des éléments ou facultés de l'esprit, s’ingénient à combiner ces éléments de toutes les façons possibles. Parmi eux, je ne mentionnerai qu'A. Comte et Wundt, uniquement pour mémoire,
Dans le premier volume du Système de Politique positive (‘), À. Comte divise la conception en Contemplation passive qui part de matériaux objectifs, et en Méditation active qui aboutit à des constructions subjectives. La Contemplation passive est concrète ou abstraite : concrète ou synthétique, elle considère des individus dans leur totalité ; abstraite ou analytique, elle envisage les phénomènes et les propriétés des corps, abstraction faite de leurs groupements. À son tour, la Méditation active est inductive ou déductive : inductive, elle compare et généralise ; déductive, elle coordonne et systématise. A. Comte aboutit ainsi à quatre types d’esprits ou de savants, symétriques deux
(*) G£. A. Georges : La psychologie d’A. Comte.
à deux. C’est une classification à priori des diverses mentalités scientifiques (observateurs, théoriciens) qui est basée sur des distinctions relatives, comme celle de l'induction et de La déduction.
Il semble que Wundt ait calqué sa classification sur celle de Comte. Dans ses Éléments de Psychologie physiologique (:), le philosophe allemand distingue, lui aussi, quatre formes essentielles du talent provenant de la combinaison de l’Zmagination sous l’un: de ses deux aspects, intuitive ou combinatrice avec l'Entendement, également sous l’un de ces deux aspects, inductif ou déductif. On obtient ainsi : 1° imagination intuitive et esprit inductif : talent du naturaliste, du psychologue, etc. ; 2 imagination intuitive et esprit déductif: naturaliste systématique, géomètre ; 3° imagination combinatrice et esprit inductif : produisant les inventions techniques et artistiques ; 4° imagination combinatrice et esprit déductif, qui caractérisent le mathématicien et Le philosophe.
Pour intéressantes qu’elles soient, de telles tentatives à priori ne font pas beaucoup avancer la question. Elles peuvent se répéter sans arriver à forcer l’assentiment d’esprits positifs ; et, pas plus que leur accord n’est une garantie de leur justesse, leur désaccord ne prouve rien contre la légitimité de la noologie. 11 faut adopter une méthode progressive, qui soit à la fois un instrument de découverte et de contrôle, qui corrige sans cesse ses résultats, toujours provisoires, et qui nous achemine par degrés à la vérité. Ce n’est pas Le cas des constructions que nous venons de passer en revue (*). Ce n’est pas le
(+) 4° édit. allemande, t. I, pp. 490-495. ù
(2) Signalons aussi un court chapitre du Traité de la connaissance de Dieu et de soi-méme (ch. 1*, $S x1). Bossuet y marque la différence entre les gens d'imagination et les gens d'esprit ou d’entendement. « Ces deux qualités des hommes, dit-il, se remarquent dans leurs discours et dans leur
cas non plus des observations systématiques comme celles des moralistes (:}, ou des psychologues qui cherchent avant tout à classer et qui préfèrent des cadres à des
objets (2).
Arrivons donc, sans plus tarder, aux travaux de Wechniakoff et de Binet. Leur méthode est différente, mais leurs
résultats concordent sur plus d’un point.
À travers son existence agitée, Théodore Wech-
niakoff (‘) poursuivit l'étude des conditions anthropologiques de la production scientifique et artistique. Ce naturaliste, disciple .d’A. Comte (‘), fut amené par lhistoire des sciences à envisager les familles d’'esprits
conduite. » A vrai dire, le raisonnement eb l'imagination vont toujours ensemble, « mais on définit les hommes par la partie qui domine en eux ». A ces deux catégories, Bossuet ajoute les gens de mémoire « qui est comme un troisième caractère entre les gens de raisonnement et les gens d’imagination ». L’addition n’est pas très heureuse.
(:) Parmi eux, je citerai La Rochefoucauld qui a éerit quelques pages sur la différence des esprits (pp. 242 à 248 de l’éd. Jouaust), mais ses remarques sont plus subtiles que justes.
(?) On trouve, incidemment, une classification des formes de l'intelligence chez les principaux auteurs qui se sont occupés d’éthologie. Ainsi Fouizzée dans Tempérament et Caractère distingue trois groupes d’intellectuels. M. Mazaperr dans ses Élémenis du Caractère distingue quatre modalités de l'intelligence (ch. 1v de la 1° partie) et revient ensuite sur la classification des intellectuels (p. 220 et sq.). Il s'inspire beaucoup de Paulhan, sans le citer.
(5) M. Raphaël Perruacr, qui possède des manuscrits inédits de Wechniakoff, a écrit trois articles sympathiques sur l’homme et l'œuvre dans la Revue occidentale (mars 1896 et sq.). On peut lire également la Préface du même auteur à Savants, Penseurs et Artistes par Wrecawaxorr (Alcan, 1899). Elle me dispense de donner ici un aperçu d'ensemble sur les travaux du savant russe, et d'établir la bibliographie de ses ouvrages, aussi dispersés que son existence. Je saisis l’occasion d'exprimer ma gratitude à M. Petrucei qui à bien voulu me communiquer ses publications sur le sujet.
(*) Dans la 45° leçon du Cours de Philosophie positive, A. Comte recommande d'enrichir la psychologie de nombreuses monographies d'hommes doués d’aptitudes remarquables dans tous les genres. Ainsi, dit-il, l'aptitude mathématique présente de nombreuses variétés (sagacité des inventions — force et étendue des combinaisons — heureux choix des notations et per- Arai du style). Je ne connais pas les études de Laffitte sur les grands
ommes.
d'après leurs productions et leurs caractères physiologiques, puis il passa insensiblement des savants aux philosophes et aux artistes. Sa première publication : Ébauche d'une économie des travaux scientifiques (broch. in-8° de 80 pages, Moscou, 1860) considère déjà les travaux scientifiques dans leur rapport avec l'homme qui les a élaborés ; Wechniakoff y distingue trois catégories d'action scientifique ou trois groupes de savants. Le premier groupe accroît le domaine scientifique en général, en créant de nouveaux domaines scientifiques spéciaux ; le second groupe s'attache à modifier l’énoncé, la formule ou le type des résultats antérieurs, par une variation ou par une substitution ; enfin le troisième groupe coordonne et combine les résultats antérieurs en un ensemble plus complexe et formant un nouveau résultat, distinct des précédents. Le problème est abordé plus directement dans les deux premiers fascicules et dans la troisième section des Recherches sur les conditions de la production scientifique et esthétique (Saint-Pétersbourg et Paris, 1865, 1868 et 1873). Enfin, il passe au premier plan dans la Typologie anthropologique ou Essai d'une étude scientifique des différents types humains productifs dans les arts et les sciences (Revue universitaire de Bruxelles, 1897), et dans Biologie et Pathologie comparée des Savants, Penseurs et Artistes (:).
L'œuvre de Wechniakoff déborde la Noologie et embrasse toute «l’histoire naturelle des grands hommes » ; elle est peu cohérente et gâtée par des néologismes bizarres ou des considérations physiologiques démodées. Essayons cependant d’en extraire ce qui se rapporte à la
(:) Outre ces deux derniers ouvrages, M. Perruccr a publié dans la Belgique contemporaine (octobre et novembre 1904) quelques pages de Wechniakoff sur les formes typiques de la structure mentale qui contiennent l'analyse de deux types mathématiques différents : Abel et Cauchy.
Typologie intellectuelle. La Typologie est l'étude des types humains productifs dans les arts et dans les sciences : « J'entends par types humains homotypes, déclare Wechniakoff, des collections ou des groupes d'individus humains qui, quoique indépendants les uns des autres au point de vue de leur généalogie et de leur origine ethnique, ainsi qu'au point de vue du milieu, de la race et de l’époque de leur avènement, ont néanmoins présenté un ensemble de caractères intellectuels, sensoriaux (sic) et autres caractères psychiques (sentimentaux, émotifs et excito-moteurs), distinctifs, convergents et semblables à tel point qu'ils s'imposent à l'observation la plus explicite comme spécimens d’un même groupe convergent et homogène (‘). » Wechniakoff a essayé de constituer la Typologie par l'examen comparatif de la vie et des œuvres de grands savants et de grands artistes ; il a procédé par analyses partielles, par notes successives et par retouches ; après avoir donné une classification générale des principaux types, il l’a ensuite corrigée à plusieurs reprises, sans jamais revenir sur le tableau initial, de sorte qu'il est difficile d'accorder toutes ses recherches (?). Et rien ne montre mieux le caractère embryonnaire de la science qu'il voulait créer.
Dans l’Introduction des Recherches anthropologiques (1* fascicule, 1865, Ç 14, p. 25 et sq.), l’auteur distingue deux classes de savants et d’artistes : la première classe comprend les systématiques ou les abstraits, la seconde
(:) Cette définition (Typologie, ch. n, p. 9), parfaitement claire, brille surtout par ses redondances et son jargon positiviste : les écrits de Wechniakoff manquent de charme.
(?) Le mot type n’a pas toujours chez W. la signification que nous venons d'indiquer. Ainsi, quand l’auteur parle du type sociopathique des producteurs, il désigne par là l’ensemble des conditions économiques et sociales qui influent sur la production des œuvres scientifiques et artistiques.
les sensoriels ou les concrets. Il y a en outre une classe mixte, à peu près improductive.
La première classe comprend trois subdivisions : 1° le groupe polytypique qui est où bien homogène et sériaire, ou bien hétérogène et dispersif (Ex. : Haller et Alex. de Humboldt) : 2 le groupe monotypique (Fresnel); 3° le groupe philosophique (Descartes) (1).
La seconde classe comprend deux groupes principaux : le groupe optique caractérisé par la prédominance de la vue, et le groupe anoptique ou lyrique caractérisé par la réduction au minimum des sensations visuelles et par la prédominance du son. Le groupe optique, à son tour, embrasse un grand nombre d'espèces : a) photique (lumière) ; b) chromatique (couleurs) ; c) géométrique (formes); d) chromatico-réaliste (ensembles concrets formes et couleurs); e) micrographique (étude mimutieuse et détaillée); f) métamorphique (changements) ; g) optico-motrice. La principale espèce du groupe anoptique qui joue un rôle en science, est l'espèce lyricoanesthésique, avec les variétés : algébrique, métaphysique et statistique (?).
(:) Cf. la division de l’'Ébauche. Les groupes polytypique et monotypique sont étudiés dans le 1* fascicule et dans le ch. vi de la 3° section des Recherches; le groupe philosophique dans le 2° fascicule et dans le ch. vnr de la 3 section des Recherches. Wechniakoff n’a guère varié dans la description de ces trois types.
(2) Dans le 1* fascicule des Recherches, W. ne fait qu’indiquer ces divisions de la 2° classe. On trouvera des définitions et des exemples de quelques-uns de ces types dans Contribution à une histoire générale et encyclopédique des sciences (Moscou, 1872), qui constitue la 2° section des Recherches. Le ch. r* distingue trois types généraux : le type sensoriél (optique, etc.), le type antisensoriel ou anesthésique. (espèces : logique, algébrique, linguistique) et le type hémisensoriel ou mixte. Il n’est plus question du type abstrait qui se confond sans doute avec le type anesthésique. Les ch. m1 et 1v décrivent le type antisensoriel ou anoptique qui a pour représentants Napier et Fermat, Euler et Cauchy (p. 16). Les ch. v et vi sont consacrés au type sensoriel (optique) avec les espèces chromatico-réaliste, micrographique, photique (le Corrège), chromatique (Paul Véronèse); il n’y est plus question
La troisième section des Æecherches (1873), envisageant non plus l'intelligence en elle-même, mais les rapports de l'intelligence avec l'émotion, reprend la distinction initiale des travaux d'initiative et des travaux dérivés de perfectionnement, et y fait correspondre deux nouveaux types : d’une part l’idéo-émotif (correspondant au type antisensoriel) et le sensu-émotif (correspondant au type sensoriel); d'autre part, l’anti-émotif, homogène intellectuel ou -homogène sensoriel (p. 18 et p. 25). Sans abandonner sa classification antérieure, W. lui superpose
done une classification nouvelle qui tient compte du
facteur affectif.
La Typologie (publiée en 1897) qui, selon M. Petrucci, .
contient l’expression de l’état le plus avancé des recherches de W., combine les deux points de vue (p. 15) ; elle insiste sur les types émotif et excito-moteur (p. 17), puis elle complète les analyses antérieures des types antioptique ou symbolique (dont le plus caractérisé est le type algébrique), optique (photique, chromatique, morphologique) et mirte (optico-symbolique, optico-moteur) (‘). Enfin dans Savants, Penseurs et Artistes (publié en 1899), W. reprend (p. 28) sa grande division du type visuel (morphologique ou coloriste) et du type antivisuel (algébriste et caleulateur, ou philosophique), et il ajoute (p. 31) une nouvelle distinction, seulement ébauchée dans ses travaux précédents (Recherches, 2° section, ch. v), sur la façon d'envisager les phénomènes : le mode massif en
de l’espèce géométrique, caractérisée par la prédominance du dessin et dont Ingres est un bon spécimen, ni des espèces métamorphique et optico-motrice. Enfin le ch. wir considère le type hémisensoriel. En combinant les deux classifications, on aboutit à trois familles de savants : les abstraits, les concrets et les abstraits-concrets. En sorte que la classification des savants de W. correspondrait à la classification des sciences de Spencer (1864).
0 L'espèce optico-motrice a donc passé du groupe optique au groupe mixte. |
bloc, et le mode é/émentiste ou élémentique (alias micrographique). Iei la tendance à la simplification est visible ; la langue est toujours embarrassée, mais nous sommes sortis du maquis des subdivisions.
Que faut-il retenir de ce grand effort? D'abord la méthode, quisera pratiquée plus tard par Ostwald, avec un souci plus marqué de la qualité des matériaux (W. prend un peu au hasard toutes les données biographiques qu’il rencontre dans ses lectures, sans critiquer leur source), mais aussi quelques résultats. La classification générale des différents types de mentalités était prématurée, mais W. a insisté sur deux ou trois distinctions qui, jusqu'à plus ample informé, me paraissent fondées. Elles émergent de sa classification aux noms baroques, comme ces anticipations qui nous frappent dans la classification surannée de F. Bacon.
Je me bornerai à citer la distinction devenue banale du visuel et du non-visuel, en soulignant l’heureuse subdivision du type optique en photique, chromatique et morphologique (:). (Bernardin de Saint-Pierre est un chromatique et Chateaubriand un photique.)
Une autre distinction souvent reprise par W. (*) est celle des mathématiciens en deux espèces : l'espèce des algébristes ou calculateurs, et l'espèce géométrique ou mécanique. Les premiers (Euler, Cauchy) manient des symboles ; les autres (Newton, Monge, Poncelet, Ghasles), des figures. Cette distinction, déjà indiquée par Pascal, : sera précisée par H. Poincaré : nous la retrouverons plus loin.
(1) Cf. la distinction par les physiologistes modernes de la sensibilité lumineuse, de la sensibilité chromatique et de la sensibilité proprement visuelle (Physiologie de Duvaz et GLey, pp. 871-879).
(2) Contribution de 1872, p. 20; et Typologie, ch. 11, pp. 24 et 25. W. y cite un texte de Paul Bourget qui discerne deux écoles de mathématiciens, celle des analystes et celle des géomètres.
Mais les deux distinctions capitales de W. me paraissent être : d’une part, celle des Monotypes et des Polytypes ; d'autre part, celle des Élémentistes et des Massifs. L'une a rapport au genre de travaux effectués par un savant, l’autre à la manière dont il les effectue : elles ne s'excluent donc pas, mais peuvent se combiner.
La distinction du Monotype et du Polytype apparut de bonne heure à W. (‘) qui n’en comprit pas d'emblée toute la portée. Le Monotype est le savant spécialisé dans un domaine défini et même dans une catégorie de problèmes ou dans un problème qu'il approfondit sans cesse ; son œuvre est nettement circonscrite, par suite complexe et raffinée : il la retouche indéfiniment, jusqu’à ce qu'il soit satisfait de son exposé, aussi bien pour les détails que pour l’ensemble. Le Polytype, au contraire, passe facilement d’un genre d'activité à un autre: il a des intuitions brèves sur une foule de questions, il sème sur plusieurs sujets des idées fragmentaires mais vives ; s’il ne crée pas un organisme viable, il lance à profusion les germes sans s'inquiéter du sort qui leur est réservé. C'est précisément la distinction du classique et du romantique qu'Ostwald développera avec complaisance.
Enfin, sur le tard, W. mit en lumière la distinction entre le type massif et le type élémentique des travaux. Il se plaît alors à opposer la manière de Charles Darwin à celle de son ami Charles Robin. Darwin a édifié son œuvre fondamentale sans faire usage du microscope et des procédés techniques d'investigation ; il se borne à considérer les grands phénomènes concrets dans leur totalité, et les explique par leurs conditions extrinsèques,
(®) Elle est en germe dans l'£bauche de 1860 (travaux d'initiative et de DS RE et sera complétée par l'étude du facteur émotionnel (1873).
TENTATIVES SGIENTIFIQUES 95
au lieu d'en rechercher les conditions élémentaires et intrinsèques. Le mode élémentique, propre à Robin et à Louis Pasteur, « est caractérisé par la tendance et l’aptitude à saisir, à approfondir de plus en plus et d’une manière à peu près indéfinie les éléments et les détails les plus fins, les plus délicats, les plus petits et les plus intimes des objets et des phénomènes quelconques ». Les termes de « massif » et d’ « élémentique » ne sont peutêtre pas très heureux : on pourrait peut-être y substituer ceux de synthétique et d'analytique, mais la distinction mérite d'être conservée.
Telle est, en gros, l'œuvre trop méconnue de W. Quand la noologie aura acquis son autonomie et un développement suffisant, on lira encore avec intérêt les travaux de W., et on le considérera à juste titre comme l’un des créateurs de cette science.
Personne n’a plus contribué qu'Alfred Binet, le fondateur de la Société pour l'étude psychologique de l'enfant, à la constitution de la noologie. Il ne se servait pas du mot ; mais, à travers de multiples recherches, il s’est constamment occupé de la chose, et on peut dire que ce fut sa préoccupation dominante. Lui-même a expressément reconnu que l'idée directrice de ses travaux, en apparence très divers, était de « relever les différences psychologiques individuelles » (:); et un bon juge, M. P. Malapert, jetant un regard d'ensemble sur son œuvre, déclare : « C'était au fond un même problème qu’il envisageait sous des angles multiples, qu’il abordaït par mille biais, à savoir le problème de l'intelligence et de ses variétés, la détermination des types intellectuels, des diverses familles d'esprit (°). »
(:) Année psychologique, t. X, p. 3.
() Alfred Bixer dans l'Education de mars 1912, p. 11. — A. Binet avoue quelque part que son maître en psychologie fut S. Mill.
Si l’on voulait résumer toutes ses investigations sur ce sujet, il faudrait analyser quantité de mémoires dispersés dans l'Année psychologique (:) et surtout son beau livre sur l’Étude expérimentale de l'intelligence où il détaille la mentalité de ses deux filles, Marguerite et Armande. Mais Binet a pris soin de nous épargner ce labeur en condensant les principaux résultats de ses recherches faites parmi les écoles, les familles et les personnalités célèbres, dans le livre intitulé : Les idées modernes sur les enfants qui est comme son testament de psychologue. Avant d'y aborder la classification des types mentaux, l’auteur nous fait remarquer que c’est une question neuve et peu étudiée. Il a dû l’attaquer par plusieurs biais, et il est arrivé, après de patientes enquêtes, à la distinction provisoire de trois types spéciaux de caractères intellectuels, avec trois types de sens contraire. Ces trois couples de types sont : 1° le conscient et l'inconscient ; 2° l'objectif et le subjectif; 3° le praticien et le littéraire. Ce sont là des types extrêmes et exceptionnels, non opposés, mais indépendants.
D'abord, il y a deux méthodes de travail intellectuel : la réflexion et l'inspiration (:). Les réfléchis ont plus d’in-
(*) Dans le premier volume (1894), Binet commence son enquête sur les auteurs dramatiques : Sardou, Dumas, Daudet, Pailleron, Ed. de Goncourt, Coppée et il nous donne sa belle étude sur F. de Curel. Dans le second volume, il indique le programme de la psychologie individuelle; dans le troisième, il présente ses expériences sur la description d’un objet, etc. Cf. aussi son mémoire sur Les grands Calculateurs et les Joueurs d’échecs. Contrairement à Kostyleff dans sa Crise de la Psychologie expérimentale (ch. 1m), je ne crois pas que l’article sur le développement de l'intelligence (An. psych., 1908), où Binet établit une échelle métrique de l'intelligence, soit une déviation de ses recherches de 1908. :
() Binet emprunte à P. Souriau les termes de réfléchi et d’inspiré. « Pour composer une œuvre poétique, écrit Souriau, deux méthodes sont possibles : on peut faire plutôt appel à l'inspiration ou se servir plutôt de la réflexion. Chaque poète, selon son tempérament, et aussi selon la nature de l’œuvre à composer, emploiera de préférence l’une ou l'autre méthode. » Et il ajoute : « Autant la phrase de l'écrivain réfléchi est nette, courte et
telligence que de talent, et les inspirés plus de talent que d'intelligence. Les premiers surveillent toutes les phases de leur labeur qui est méthodique et suivi, leurs créations sont parfaitement lucides et voulues : tel est le cas de Paul Hervieu. Les autres ont des inspirations soudaines, des éclairs qui traversent leur cerveau et l'illuminent ; l'inconscient travaille en eux et se révèle avec brusquerie comme chez H. Poincaré, ou bien intervient Sans cesse au cours de la recherche, de sorte que l’intelli- &ence collabore continuellement avec l'inconscient, comme chez M. François de Curel.
Outre la façon de travailler, il faut considérer le contenu des intelligences et leur orientation. Binet à Souvent repris le problème (:): finalement, il trace quatre portraits intellectuels, obtenus surtout à l’aide du test de la rédaction : l'objectif et le subjectif, le praticien et le Lttéraire.
L'objectif est observateur, réaliste, positif, il attache de l’importance au fait, possède une imagerie abondante et s'oriente facilement dans le monde extérieur : tel est le cas de Marguerite B. Le subjectif, au contraire, tourné vers le monde intérieur, est interprétateur, imaginatif, rêveur, contemplatif, plus émotif que son symétrique, il a un langage plus développé et s'intéresse particulière-
ramassée, autant celle de l'écrivain inspiré est complexe. » (£a Réverie esthétique, pp. 116 et 121.)
(:) Dans le 3° volume de l'Année Psychologique, Binet distingue quatre types intellectuels d’après la description d’un objet : le descripteur, l'observaieur, l’émotionnel (imaginatif, poétique), enfin l’érudit. Cf. le ch. x de l'Étude expérimentale de l'Intelligence. Dans le 9 volume de l’Année psychologique il distingue, au point de vue de la réaction mentale : les simplistes,
les distraits et les interprétateurs.
Il ne faut pas trop chercher à accorder ces différents résuflats ; mieux
vaut s’en tenir aux dernières conclusions de l’auteur, qui avait coutume
d'oublier ses propres travaux quand il reprenail la même question par une méthode nouvelle.
MENTRÉ, — Voologie.
ment au temps, à l'heure : tel est le cas d’Armande B. Binet remarque qu'à ces deux types d'intelligence correspondent dans les sciences deux grandes familles rivales : celle des observateurs et celle des théoriciens (?).
Le praticien (!) s'oppose au verbal ou littéraire. Il est remarquable par son intelligence sensorielle et ses aptitudes manuelles, il aime à « bricoler », à exécuter de petits travaux, il comprend facilement les mécanismes, mais il a de la peine à s'exprimer oralement ou par écrit : on est tenté de le mal juger et de le ranger parmi les cancres. Au contraire, le verbal (*) a une intelligence verbale développée, d’où l'habitude de manier l'idée générale ou le lieu commun, mais il est généralement gauche et maladroit. C’est le type de l’orateur qui ne sait pas se servir de ses mains et qui ne voit pas à ses pieds : - quand on l’entend pour la première fois, on le croit très fort, ensuite on le trouve superficiel, ce qu'il est en réalité.
Cela fait, en somme, quatre types d'intelligence : le subjectif et l'objectif, le verbal et le praticien; et deux procédés de travail : la réflexion et l'inspiration qui, semble-t-il, peuvent être utilisés par chacun des quatre
types mentionnés, ce que Binet n'a pas suffisamment mis en lumière.
Ce sec résumé ne peut donner une idée de la valeur des travaux de Binet, qui doivent être médités par tous les noologistes. Nous verrons que la plupart de ses distinctions sont confirmées par d’autres chercheurs (:) : il y a
(‘) La Bruyère écrivait déjà : « La différence des esprits fait goûter aux uns les choses de la spéculation et aux autres celles de la pratique. »
(*) Je préfère cette appellation à celle de littéraire qu’emploie le plus souvent Binet, quoiqu'il se serve aussi de l'expression de verbal (p. 287).
(°) L'originalité de Binet réside surtout dans l’analyse du praticien et, :
dans une certaine mesure, du subjectif.
nan se oiistndanne.à as
nice
là un point de départ ferme pour les investigations ultérieures. Et la méthode de Binet est vraiment irréprochable : on n’a qu'à suivre ses traces (:). Après B. Pascal, Binet fut le plus fin connaisseur d'intelligences. Dans toute la littérature étrangère du sujet, on ne rencontre rien de comparable à ces deux noms.
Il y aurait quelque injustice à ne pas mentionner dans cet historique les travaux de M. Fr. Paulhan, mais on ne peut les mettre en parallèle avec ceux de Binet : l’originalité de M. Paulhan est ailleurs. Rien de plus opposé à la méthode patiente d'A, Binet que la méthode hâtive et largement synthétique de F. Paulhan. Pourtant, leurs recherches sur les types intellectuels sont à peu près contemporaines : le Livre de Paulhan intitulé Æsprits logiques et Esprits faux date de 1896 (il a été réédité sans modifications notables en 1914). Depuis, cet auteur a apporté d’autres contributions à la noologie, notamment dans sa pénétrante Psychologie de l'Invention et dans Analystes et Esprits synthétiques. Mais l'ouvrage initial nous renseignera suffisamment sur la portée de ses travaux.
C'est le premier ouvrage de ce genre paru en langue française, et de longtemps il n'aura pas d’équivaient comme exposé d'ensemble. En son introduction, M. Paulhan constate qu'on n’a pas encore essayé de déterminer avec précision les principaux types intellectuels : il n’y a guère, dit-il, que l'étude de Paul Janet sur
() L'historique qui précède ne contient pas l'apport des écoles anglaise, américaine et surtout allemande à la psychologié individuelle, non pas que cet apport soit négligeable, mais parce que Binet reste vraiment l’initiateuret le maïtre en ce genre de recherches. Contentons-nous de citer les noms de Xraepelin, de Münsterberg et de Stern. La vocational guidance est très en honneur aux États-Unis. Sur les résultats obtenus à Wurzbourg par la méthode du questionnement, je renvoie au livre de Kostyleff : La Crise de la Psychologie expérimentale. Notons encore les travaux de Freud et de son. disciple, le D' Adler de Vienne.
les Qualités de l'esprit () qui rentre dans ce cadre. L’originalité de la tentative de Paulhan est donc indéniable. De plus, M. Paulhan a bien compris l'intérêt de cette étude et il en a marqué l'utilité avec justesse : « L'étude des diverses formes de l'esprit, écrit-il, conserve, outre sa valeur scientifique propre, une réelle importance. Peutêtre l'étude psychologique des races, qui lui rendra des services, pourra-t-elle aussi profiter d'elle... D'autre part, la pédagogie et tous les arts qu'intéresse la culture de l'intelligence peuvent profiter de recherches qui doivent permettre de mieux comprendre les différences des esprits et, par suite, d'employer des moyens plus spéciaux et d'autant plus efficaces d'agir sur chacun (:). » Plus loin, il jette en passant cette remarque grosse de conséquences : « La connaissance du type mental du témoin est essentielle à la critique de son témoignage (‘). » M. Paulhan ne promet pas une classification complète et définitive des esprits : il prévient le lecteur que sa classification reste approximative et donc sujette à des retouches ; elle n’a pas, dit-il, la prétention de déterminer les groupes naturels d’esprits, parce qu'il n'y en a pas (‘), mais des types élémentaires et abstraits qui, par leurs combinaisons, produisent les intelligences réelles.
Ces mérites reconnus et ces réserves admises, il faut avouer que l'étude de M. Paulhan est obscure, mal composée, souvent mal écrite (*). Si l’on en retranchait les considérations de psychologie générale ou sociale et les
L'article de P. Janet a paru dans la Revue Bleue en 1886. P:97.
#) Nous avons discuté plus haut cette grave assertion.
(*) Sa classification des esprits est parallèle à celle qu'il a donnée des caractères, et elle présente les mêmes défauts, plus aggravés. Cf. ce que dit M. Malapert de cette dernière dans ses Éléments du caractère, p. 183 et Préface de la 2° édition, p. 5.
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jugements de valeur pour ne retenir que les descriptions de types intellectuels, l'ouvrage serait réduit de moitié. Et, dans cette moitié qui nous intéresse, la méthode employée est fort contestable. L'auteur part d'une idée préconçue sur l’activité de l'esprit : admettant que l'intelligence est d'autant plus parfaite qu'elle est plus unifiée, il range les formes de l'esprit dans l’ordre de leur unification décroissante, depuis les grands systématisés jusqu'aux purs incohérents; l'échelle des intelligences correspond alors aux divers degrés de la coordination mentale. Dans son Introduction, il distingue bien et avec raison la matière et la forme de l'intelligence, les matériaux qu'elle emploie et la façon dont elle les utilise. Il annonce en quelque sorte trois séries de types : une classification d’après les éléments (perceptions, images ou idées), une autre d'après les modes d'association, et enfin une troisième résultant de la combinaison des deux précédentes : car la même matière peut revêtir des formes très variées et une forme unique peut s'accommoder de différentes matières. Il faut donc distinguer deux séries de types intellectuels : « l'une montant de l’incohérence complète au système parfait, l’autre partant de la sensation brute pour traverser l'imagination et aboutir à l'idée abstraite complètement épurée. » Ces deux séries ne fournissent que des types abstrails : les types concrets, individuels et vivants résulteraient de la combinaison des différents éléments des deux séries (‘). Voilà le programme : M. Paulhan n’en exécute qu'une partie. Il s'occupe presque exclusivement de la première série, qu’on peut déterminer pour ainsi dire à priori, d’après son hypothèse sur l’activité mentale. Aussi ce livre, mal-
(1) Pp. 3, 6 et surtout 16. Généralement les formes supérieures de la synthèse combinent des idées abstraites, mais ce n’est pas toujours le cas.
gré la finesse de certaines analyses et l’ingéniosité de certains aperçus, nous apprend-il peu de chose. M. Paulhan est peut-être le dernier en date des moralistes, il n’est pas, à coup sûr, le premier des noologistes.
Dans le livre I, l’auteur étudie Le processus par lequel l'intelligence se différencie des sentiments et s'organise en puissance autonome. L'intelligence est plus ou moims engagée dans les désirs, les passions et les habitudes, plus ou moins subordonnée aux nécessités de la vie pratique : d’où une échelle de types qui vont de l'indifférencié à l’intellectuel pur. Chez l’indifférencié, V'intelligence, à peine ébauchée, subit l'esclavage de l'instinct, la pensée se rattache à un but pratique immédiat et se met tout entière au service des besoins et du métier (!). Ce type comprend d’ailleurs plusieurs variétés, depuis le routinier jusqu’à l’équilibré, en passant par l'incohérent. Nous trouvons ensuite un éype de transition, qui englobe la grande majorité des hommes, ceux qui possèdent déjà quelque aptitude à la réflexion, au raisonnement, voire à l'invention, mais chez qui la théorie n’est que le prélude de la pratique. Cette classe, formée surtout de médiocres, se démembre en un grand nombre de variétés (logique, illogique, abstraite, concrète, etc.). Enfin, nous arrivons à l’intellectuel chez qui l'intelligence est constituée en force spéciale, relativement indépendante des désirs. Lei, M. Paulhan distingue trois sous-types : le premier est celui des intellectuels-sensitifs passionnés (il comprend surtout des artistes); le second'est celui des 2ntedlectuels modérés qui vivent par le sentiment en même temps que par l’idée, sans jamais confondre les deux compartiments (il comprend surtout des savants et des philosophes comme S. Mill); le troisième est celui des intellectuels
(*) 1 y a là une idée intéressante, mais qui n’est pas creusée.
purs, en qui l'idée domine tout et tient lieu de passion (exemple, Spinoza ou Woepcke). D'ailleurs, ce ne sont pas nécessairement des intelligents : il y a parmi eux beaucoup de médiocres et quelques imbéciles.
Après cette longue introduction qui semble épuiser la matière, M. Paulhan aborde son sujet qu'il divise en deux sections : l'étude des esprits logiques et celle des illogiques, qu'il classe d’après les différentes formes de l'association mentale.
Envisageant d’abord les modalités de l'association systématique, il distingue au sommet de l'échelle les équilibrés chez qui la logique est comme instinctive, puis viennent les raisonneurs chez qui la logique est voulue et qui vont de l’homme de bon sens à l'homme à principes, __ Les outranciers à idée dominante qui détruit à son profit l'équilibre mental (Shakespeare-Fourier) (:), — enfin les spécialisés qui réalisent une systématisation partielle {type méthodique ou spontané, auteur de monographies).
À côté des types systématisés par la logique, il y a les types d’inhibition et de contraste, caractérisés par la prédominance des luttes et des arrêts dans les phénomènes intellectuels. Ce groupe comprend d'une part les lutteurs ou combatifs, les réfléchis et les sceptiques, d'autre part les contrariants, parmi lesquels des esprits supérieurs, tels Hugo, Sainte-Beuve et Hegel.
Nous trouvons enfin, comme formes inférieures de l'activité intellectuelle, les esprits chez lesquels prédomine l'association par contiquilé ou par ressemblance. Dans le premier cas, nous avons quelques types de grandes mémoires, des chroniqueurs, des romanciers; dans le deuxième cas, des poètes à associations verbales (rimes et
(:) Cf. le chapitre de Ribot sur l'imagination utopique dans l’Imagination sréatrice.
allitérations), des poètes à associations in (symbolistes) et des classificateurs.
Dans la seconde partie de son ouvrage, M. Paulhan étudie les esprits i%/ogiques vers lesquels nous nous sommes graduellement acheminés. L'illogisme est essentiellement un défaut de coordination des phénomènes intellectuels, qui se traduit par l'emploi pour une même fin de matériaux tendant naturellement vers des fins différentes : l'esprit affirme et nie à la fois. Les illogiques comprennent trois groupes : les esprits faux, les divisés et les éparpillés (frivoles ou puériles).
Les esprits faux associent des éléments contradictoires sans s’apercevoir de leur contradiction. La fausseté de l'esprit provient soit de la prédominance exclusive des idées directrices (fanatiques, obstinés, utopistes), soit de l'insuffisante direction des idées dominantes (rêveurs, extravagants). Chez les divisés coexistent plusieurs systèmes d'idées incompatibles, mais séparés par des cloisons étanches; ils ressemblent à l'enfant ou au paralytique général. Quant au puéril, il vit toujours dans le présent; sa mobilité est comparable à celle du kaléidoscope et proche de la démence.
Pour conclure, M. Paulhan annonce l'étude des types qui dépendent du contenu ou de la matière de l'esprit. Mais il ne l’a pas abordée dans Analystes et Esprits synthétiques !.…
Bref, examinant d'abord les rapports de l'intelligence et du sentiment, M. Paulhan discerne une série de types intellectuels qui embrasse toutes les intelligences. Le corps de l'ouvrage détermine une autre série également complète de types intellectuels. Quel est le rapport des deux séries? L'auteur le marque quelquefois : ainsi il note que l’équilibré se rattache à la classe mitoyenne (type de transition); mais, le plus souvent, ce rapport
vous échappe. Et la seconde classification est si enchevêtrée qu'on a peine à s’y reconnaitre : chaque catégorie englobe presque tous les esprits, et on voit reparaiître à peu près le même type sous des noms différents dans des classes différentes. L'auteur en fait incidemment l’aveu : « Ceux que nous rangeons parmi les équilibrés, dit-il, sont très divers à beaucoup d’égards, et bien des traits de leur esprit les sépareraient les uns des autres, les amèneraient à des classes distinctes et même éloignées (1). » N'est-ce pas la condamnation de la méthode employée?
M. Fr. Paulhan procède à la manière de La Bruyère : c’est un « moraliste » qui observe ses contemporains dans le but de les peindre. Il a même des formules à la La Rochefoucauld, de ces formules si finement raillées par J. Lemaïitre : « Le raisonneur à l'esprit faux est au logicien ce que l’imaginatif est au poète-philosophe (!). » Mais ses observations ne sont pas assez prolongées, ni ses portraits assez nets, et il leur manque ce fini dans l'exécution qui fait partie intégrante de l'art du moraliste.
Ailleurs, M. Paulhan attache une grande importance à la distinction de l'analyse et de la synthèse : il classe les esprits en Analystes et Esprits synthétiques. Mais il note lui-même qu'il n'y à pas d'analyse qui ne s'appuie sur une synthèse préalable, et qu'il n’y a pas de synthèse qui ne soit précédée d’une analyse (Cf. Bergson à propos de CI. Bernard) : dissociation et association sont deux tâches complémentaires qui s’accompagnent toujours. En définitive, la distinction de Paulhan se ramène à une différence de plus ou de moins : l’analyste est un esprit plus étroit, le synthétiste un esprit plus ample. Il serait préférable d'envisager les aspects spéciaux que revêtent l'analyse et la synthèse d’après les éléments que les
(1) P. 147. Mème remarque dans Analystes et Esprits synthétiques, p. 190.
esprits assimilent et organisent. Analyser c'est, en effet, décomposer un objet ou un tout concret en ses parties constitutives; mais c’est aussi dérouler le contenu logique d’une notion; et c’est encore remonter aux conditions d'une proposition ou d’un rapport, et démêler Les postulats sous-jacents. L'analyse remonte aux principes des choses, mais ces principes sont concrets ou abstraits. À son tour, la synthèse (‘) comprend plusieurs opérations qu'il ne faut pas confondre : elle consiste soit à grouper plusieurs éléments matériels pour en faire un tout autonome, soit à combiner des éléments abstraits, des idées, en systèmes cohérents ; soit enfin à créer des œuvres qui donnent l'illusion de la vie. Chacune des formes de l’analyse et de la synthèse révèle une mentalité différente. De même, l'induction et la déduction sont des modes de raïsonnement réciproques, que l'intelligence utilise tour à tour (C£. CI. Bernard : /ntroduction à la médecine expérimentale) et dont l'emploi prédominant, je ne dis pas exclusif, ne suffit pas à caractériser une famille d’esprits.
Paulhan a voulu d'emblée classer tous les types d’intelligence, jusque dans leurs nuances Les plus évanescentes. Or, c’est une tâche actuellement impossible et qui le sera de longtemps. Le noologiste doit tendre vers ce but; mais il faut gravir les flancs de la montagne avant de parvenir au belvédère d’où l’on embrassera toute la contrée.
(*) Elle serait mieux appelée catalyse.
COR APTTRESILTI
d'histoire et de philosophie des sciences, ont
apporté à la noologie d'intéressantes contributions qu’il nous reste à exposer. Je parlerai d'abord d'Ostwaldqui a proposé une division générale des savants ; ensuite, nous trouvons des mathématiciens comme H. Poincaré, des physiciens comme P. Duhem, des naturalistes comme F. Houssay qui ont signalé quelques distinctions parmi les savants de leur spécialité.
Le chimiste allemand Wilhelm Ostwald consacre le chapitre onzième de ses Grosse Männer, Studien zur Biologie des Genies (Leipzig, 1910) (') à la distinction des classiques et des romantiques. Après avoir constaté qu'aujourd’hui la psychologie concrète est un art plus encore qu’une science, il expose sa classification des savants d’après la vitesse avec laquelle leur esprit réagit: les classiques ont des réactions lentes et tardives, les romantiques, des réactions rapides et précises (*). Des six savants
Pie savants qui se sont occupés sur le tard
(:) Pp. 371-388. Une traduction française, un peu abrégée, par le D' M. Dufour a paru en 1912. Nous l’utiliserons, puisque le chapitre x1 à été traduit intégralement.
(2) Cette distinction n’en exclut pas d’autres : « Par exemple, la question de savoir si le savant ordonne ses travaux autour d'une idée essentielle, ou s’il en crée et creuse un plus grand nombre, est aussi un mode de division très efficace. »
qu’il a étudiés, trois (Davy, Liebig et Gerhardt) sont romantiques, et trois (Mayer, Faraday et Helmholtz) sont classiques.
Le romantique est plus précoce, il se fait remarquer plus vite, et sa curiosité s’étend sur une multitude d'objets. Le classique plus lent, plus rêveur et spéculatif, n'est pas si facilement discerné et apprécié. « L'idée qu'on se fait ordinairement du génie correspond surtout aux romantiques, à qui la rapidité de la pensée assure la supériorité intellectuelle dans la vie courante. » Le romantique à une variété d'idées beaucoup plus grande que le classique réfléchi; par contre, le classique creuse beaucoup plus profondément que le romantique inconstant. « Dans toute sa vie, Willard Gibbs (un classique du type le plus pur) n’a guère travaillé que deux problèmes : les équilibres chimiques hétérogènes et la mécanique statique, mais toute une génération de chercheurs vit de ce qu’il nous à laissé sur la première question, et son second travail n’est pas encore convenablement apprécié. » Le romantique produit vite et beaucoup, son enthousiasme est communicatif, et il réussit dans l’enseignement parce qu'il est particulièrement apte à former des disciples (exemple Liebig) ; le classique, au contraire, a une aversion marquée d'abord pour l’enseignement improvisé, puis pour l’enseignement en général (exemples : Helmholtz, Gibbs et surtout Gauss) (‘). Le romantique travaille hâti-
(‘) Ostwald insiste beaucoup sur ce point, intéressant en effet pour un homme qui se préoccupe du rendement scientifique et veut améliorer les conditions de la production nationale. Mais son analyse nous paraît insuffisante. Il faut distinguer deux formes d'enseignements : l’enseignement oral et l’enseignement écrit. Le romantique préfère naturellement l’enseignement oral et y excelle; c’est un professeur brillant et suggestif, un merveilleux excitateur d’esprits, qui sème les idées à profusion et les abandonne volontiers à ses élèves ; il forme des disciples originaux et souvent ne laisse lui-même aucun travail marquant. Au contraire, le classique, plus froid, plus réfléchi et méthodique, préfère l’enseignement par les livres à l’ensei-
PVYPESADE SAVANTS 109
vement et, par suite, superficiellement ; il ne s'inquiète pas du sort réservé à ses idées et dédaigne les polémiques, il a hâte de déblayer le problème dont il s'occupe pour passer au suivant, aussi s'épuise-t-il plus vite que le classique. Mais ce sont les romantiques qui révolutionnent une science: les classiques exécutent plutôt un travail de fondation qui a souvent pour conséquence lointaine une profonde transformation. Car le souci du classique est de traiter un problème de façon si complète que ni lui, ni aucun de ses contemporains ne puisse en corriger les résultats : sa devise pourrait être celle de Gauss, pauca sed matura (). « Le romantique fait de ses produits ce que le coucou fait de ses œufs ; il se contente de les mettre au monde et il en abandonne volontiers à d’autres le développement ultérieur. Au contraire, Île classique ressemble à l'ourse de la fable, qui lèche patiemment et soigneusement son petit, et ne le laisse aller qu'après lui avoir enseigné tout ce qu'elle peut : ainsi se développe un sentiment très marqué de propriété pour sa production. » Enfin, les œuvres des classiques ont la plupart du temps quelque chose de moins personnel que celles des romantiques : ceux-ci n'ont pas honte de confesser leurs erreurs et ne dissimulent jamais le chemin qui les a conduits au but ; tandis que les clas-
gnement direct; mais il communique à son enseignement oral ses qualités de clarté, de rigueur et de méthode. C’est un excellent pédagogue qui forme de bons élèves, qui leur fournit un point de départ solide, le système des résultats acquis; ses COUrS dictés sont des modèles d'exposition nette et systématique. Il n’entrave donc le développement d'aucun génie, et il munit les esprits d’une discipline salutaire. Le classique est tout désigné pour l’enseignement secondaire, le romantique pour l’enseignement supérieur. Mais il vaut mieux confier l’enseignement, même supérieur, des mathématiques à des classiques, et l’enseignement de la chimie el de toutes les sciences de laboratoire à des romantiques.
(1) Aussi le classique se laisse-t-il souvent approprier ses découvertes qu'il veut müûrir à loisir, et il défend avec âpreté ses droits de priorilé (témoin Roberval).
siques donnent à leurs travaux un cachet anonyme qui les rend moins accessibles et plus durables. Ceux des romantiques sont plus vite démodés, mais plus intéressants pour le logicien et le philosophe.
Toutes ces différences entre le classique et le romantique dérivent, suivant Ostwald, de leur vitesse de réaction (‘). Mais la vitesse de réaction ne dépend-elle pas ellemême de l'émotivité ? En sorte que le romantique serait un émotif, un passionné, et le classique un calme, un lucide. La vitesse de réaction est liée aussi à la rapidité de la conception : le romantique serait un inspiré, et le classique un réfléchi. Au fond, toutes ces caractéristiques sont des aspects divers d’une même opposition : la division d'Ostwald rejoint et complète celles de Wechniakoff entre Monotypes et Polytypes, et de Binet entre Conscients et Inconscients. Elle offre donc certaines garanties de justesse ; seules les dénominations peuvent en être discutées.
Les autres distinctions que nous allons passer en revue sont relatives à un domaine scientifique particulier, elles sont donc moins générales que celle-là ; cependant, quelques-unes ont une ampleur qui déborde le champ particulier de leur application. Suivant l’ordre de la classification d'A. Comte, nous parlerons d'abord des mathématiciens, ensuite des physiciens et enfin des naturalistes.
Henri Poincaré (*) commence ainsi le chapitre I de la Valeur de la Science sur l'intuition et la logique en
() Ce qui nous intéresse ici, c'est moins l'interprétation — très contestable — qu'Ostwald donne des faits que la description même de ces faits. Nous dépouillons sa narration de son langage énergétiste.
() L'éminent mathématicien a publié dans la Bibliothèque de philoso- Phie scientifique quatre volumes intitulés : Science et Hypothèse, la Valeur de la Science, Science et Méthode, enfin Dernières Pensées (posthume).
LPPES- DE. S À VANTS ait
mathématiques : « Il est impossible d'étudier les œuvres des grands mathématiciens, et même celles des petits, sans remarquer et sans distinguer deux tendances opposées, ou plutôt deux sortes d'esprits entièrement différents. Les uns sont avant tout préoceupés de la logique; à lire leurs ouvrages, on est tenté de croire qu'ils n'ont avancé que pas à pas, avec la méthode d’un Vauban qui pousse ses travaux d'approche contre une place forte sans rien abandonner au hasard. Les autres se laissent guider par l'intuition et font du premier coup des conquêtes rapides, mais quelquefois précaires, ainsi que de hardis cavaliers d'avant-garde. » On appelle les premiers des analystes et les seconds des géomètres (!) : les uns sont nés analystes et ils restent analystes même quand ils font de la géométrie; les autres, nés géomètres, sont encore géomètres quand ils s’occupent d'analyse pure ei Ainsi, M. Méray emploie plusieurs pages à démontrer qu'une équation binome a toujours une racine, autrement dit qu’on peut toujours subdiviser un angle ; au contraire, M. Klein étudiant une des questions les plus abstraites de la théorie des fonctions, à savoir si sur une surface de Riemann donnée il existe toujours une fonction admettant des singularités données, remplace sa surface de Riemann par une surface métallique dont la conductibilité électrique varie suivant certaines lois, et observe la facon dont le courant est distribué sur cette surface. « Un
(:) Pour employer la terminologie d'Ostwald, l'analyste esb un classique, le géomètre un romantique.
(2) Poincaré se rangeait lui-même dans la catégorie des géomètres « qui se représentent dans l’espace »; ses plus beaux travaux sont peut-être ceux sur la geometria sitüs. Or Poincaré n’était pas un visuel, mais un auditif : sa représentation était motrice, en rapport avec les mouvements de l'œil. (Cf. le D' Toulouse.) Dans la Raison et la Vue (Alcan, 4920), M. F. Grandjean distingue trois sortes d'esprits géométriques : les logiciens purs, les visuels et les moteurs ou musculaires. H. Poincaré appartiendrait à cette dernière
catégorie.
logicien aurait rejeté avec horreur une semblable conception ou plutôt il n’aurait pas eu à la rejeter, car dans son esprit elle n'aurait jamais pu naître. » Même contraste entre Joseph Bertrand et Hermite, qui pourtant ont été élèves de la même école, et cette divergence éclate non seulement dans leurs écrits, mais encore dans leur enseignement, dans leur façon de parler et dans leur aspect même. Deux illustres géomètres allemands du xix° siècle qui se sont attaqués aux mêmes problèmes, Weierstrass et Riemann, présentent la même opposition : on peut parcourir tous les livres du premier sans y trouver une figure; le second pense par images. Plus récemment encore, M*° Kowaleski était une logicienne et Sophus Lie un intuitif. « Chez nos étudiants, nous remarquons les mêmes différences; les uns aiment mieux traiter leurs problèmes par l'Analyse, les autres par la Géométrie. Les premiers sont incapables de voir dans l’espace, les autres se lasseraient promptement de longs calculs et s'y embrouilleraient (‘). »
Ces deux sortes d’esprits sont également nécessaires au progrès de la science. Mais l'intuition est l'instrument par excellence de l'invention; la logique, qui seule peut donner la certitude, étant l'instrument de la démonstration. Cependant les analystes ont été aussi des inventeurs. quoique rarement, et ils ont inventé en généralisant, par induction mathématique, non en déduisant : ils ont été
(*) L'histoire du calcul des probabilités est parliculièrement instructive à cet égard : certains mathématiciens sont surtout attentifs à la justesse des conventions initiales, d’autres à la correction des déductions. Mais, si on embrasse toute l’histoire des mathématiques, on ne peut se contenter de la division dichotomique en logiciens et intuitifs. Il y a plusieurs sortes d'intuitifs : Pascal et Fermat sont tous deux intuitifs, maïs le premier l’est à la façon de Desargues et des géomètres grecs (intuitif sensible), le seconü . à la façon d'Hermite (intuitif abstrait). Car le mot intuitif, qui est d’origine visuelle, s'applique à toutes sortes d’aperceptions (cf. le mot image)
LMP ESVDE SAVANTES 113
des intuitifs à leur manière. « Nous avons plusieurs sortes d’intuitions : d’abord, l'appel aux sens et à l’imagination; ensuite, la généralisation par induction, calquée, pour ainsi dire, sur les procédés des sciences expérimentales; nous avons enfin l'intuition du nombre pur ou des formes logiques pures. » C'était celle d’un Hermite : « Quand on causait avec M. Hermite (:), jamais il n’évoquait une image sensible, et pourtant vous vous aperceviez bientôt que les entités les plus abstraites étaient pour lui comme des étres vivants. I1 ne les voyait pas, mais il sentait qu'elles ne sont pas un assemblage artificiel, et qu'elles ont je ne sais quel principe d'unité interne.» Mais alors, faut-il distinguer parmi les analystes deux catégories : ceux qui se préoccupent d’abord de la logique formelle, et ceux qui se servent surtout de lintuition pure? Poincaré pose cette question sans la résoudre. « M. Hermite ne peut être classé parmi les géomètres qui font usage de l'intuition sensible; mais il n'est pas non plus un logicien proprement dit : ilne cache pas sa répulsion pour les procédés purement déductifs. » Ne pourrait-on pas trancher la difficulté en disant que les analystes du genre d’'Hermite sont des intuitifs d’une espèce raffinée, des intuitifs abstraits, des sortes d’idéalistes, par opposition aux intuitifs sensibles qui sont ordinairement des visuels, des réalistes (2)? Nous rejoin-
(:) Cf. les lettres d'Hermite à Stietjes : « Les nombres entiers me semblent exister en dehors de nous, et en s'imposant avec la même nécessité, la même fatalité que le sodium, le potassium, etc. » — « Je suis bien convaincu qu'aux spéculations les plus abstraites de l’analyse correspondent des réalités qui existent en dehors de nous et parviendront quelque jour à notre connaissance. »
(?) De la sorte, il y aurait trois écoles de mathématiciens : 4° les analystes ou logiciens,; 2° les intuitifs sensibles; 3° les intuitifs abstraits. Dans son étude sur les définitions mathématiques et l’enseignement, dont nous parlerons dans notre conclusion, Poincaré admet au moins trois types de mathématiciens, selon que le souci de la rigueur, de la clarté ou de l’ordre est prédominant en eux.
MENTRÉ. — Voologie. 8
drions ainsi une division qui éclate au sein des écoles philosophiques, et que Poincaré lui-même va retrouver parmi les mathématiciens qui se sont occupés de l'infini. Le fait n’a rien d'étonnant, car la philosophie se marie à la trame des mathématiques : Cournot l’a prouvé d’une façon péremptoire ().
Dans ses réflexions sur la science, Poincaré accorde une attention croissante à la diversité des esprits, fondement de la diversité des méthodes. Il conclut une étude sur la Logique de l'infini (*) par ces lignes remarquables «M. Russel me dira sans doute qu'il ne s’agit pas là de psychologie, mais de logique et d'épistémologie ; et moi je serai conduit à répondre qu’il n’y a pas de logique et d’épistémologie indépendantes de la psychologie; et cette profession de foi clora probablement la discussion, parce qu'elle mettra en évidence une irrémédiable divergence de vues. » Dans le chapitre sur les mathématiques et la logique, Poincaré considère en elle-même cette divergence fondamentale qui divise les théoriciens de l'infini. La discussion Russel-Poincaré s'était prolongée sans profit ni pour l’un ni pour l’autre : « On tournait toujours dans le même cercle, chacun répétant ce qu'il venait de dire, sans paraître avoir entendu ce que l'adversaire avait dit. À chaque instant, on m'’envoyait
(*) Voir notamment l'article Mathématiques du Dictionnaire de Franck et les Limites de la Correspondance entre l'algèbre et la géométrie. Poincaré dit la même chose sous une autre forme, mais avec moins de netteté. Les mathématiciens, écrit-il, s'entendent d'ordinaire grâce aux vérifications : celles-ci jugent en dernier ressort et devant elles tout le monde s'incline. « Mais là où ces vérifications font défaut, les mathématiciens ne sont pas plus avancés que de simples philosophes. Quand il s’agit de savoir si un théorème peut avoir un sens sans être vériliable, qui pourra juger, puisque par définition on s'interdit de vérifier? On n'aurait plus de ressource que d’acculer son adversaire à une contradiction. Mais l'expérience a été faite et elle n'a pas réussi. On a signalé beaucoup d’antinomies, et le désaccord a subsisté, personne n’a été convaincu. » (Dernières Pensées, p. 162.)
(?) Dernières Pensées.
une nouvelle démonstration du principe contesté, pour se mettre, disait-on, à l’abri de toute objection; mais cette démonstration, c'était toujours la même, à peine maquillée. » C’est qu’à l'origine de ce malentendu persistant se trouve une différence de mentalités : « Je viens de dire, ajoute Poincaré, que ces divergences irréductibles ne m'avaient pas étonné, que je les avais prévues dès la première heure, mais cela ne nous dispense pas d'en chercher l'explication ; on peut prévoir un fait, à la suite d'expériences répétées, et être pourtant très embarrassé pour l'expliquer. »
En étudiant la psychologie des deux écoles adverses avec le même détachement qu'une guerre entre deux fourmilières, Poincaré constate qu’ « il ya chez les mathématiciens deux tendances opposées dans la façon d’envisager l'infini. Pour les uns, l'infini dérive du fini, il y a un infini parce qu'il y a une infinité de choses finies possibles; pour les autres, l'infini préexiste au fini, le fini s'obtient en découpant un petit morceau dans l'infini. » Les premiers, qu'il appelle Pragmatistes (:), ne veulent envisager que des objets dont la définition peut être épuisée ; les autres, les Cantoriens, ne veulent pas exclure de la science les objets quine peuvent être définis que par une infinité de mots. De là dérivent toutes sortes de divergences de détail. Les Pragmatistes se placent au point de vue de l'extension, et les Cantoriens au point de vue de la compréhension : distinction profonde quand il s’agit de collections infinies! Car, pour les premiers, une collection se constitue par l’adjonction successive de nouveaux membres, et si la collection est infinie, c’est parce qu'il n'y à pas de raison pour s'arrêter; les seconds partent de
(:) Par un usage abusif du mot, mais de nos jours on l’emploie à tort et à travers.
la Collection en soi, où se trouvent des objets préexistants, indépendamment de toute humanité ou de toute divinité qui pourrait en parler ou y penser. En outre, les uns et les autres concoivent différemment la définition : quand ils définissent un genre, les Pragmatistes sousentendent l'ensemble des individus qui satisfont à la définition; pour les Cantoriens, cette restriction est artificielle et dénuée de sens. S'il s’agit de définitions par postulats, les Pragmatistes croient nécessaire de démontrer que le postulat n'implique pas contradiction, c’est-à-dire qu'il a un sens; les Cantoriens ne s’embarrassent pas de cette difficulté. Lorsque les Cantoriens formulent un théorème invérifiable, les Pragmatistes concluent que le théorème -est dénué de sens, ou faux, ou tout au moins indémontré.
En résumé, « les savants des deux écoles ont des tendances mentales opposées : ceux que j'ai appelés les Pragmatistes sont des idéalistes, les Cantoriens sont des réalistes (:). » En effet, pour les Cantoriens, la Nature est une réalité indépendante du physicien qui pourrait être tenté de l’étudier, et la Physique elle-même est une réalité qui subsisterait s'il n'y avait pas de physiciens. Pour les Pragmatistes, au contraire, un objet n'existe que quand il est pensé, et on ne saurait concevoir un objet pensé indépendamment d'un sujet pensant. Les Cantoriens sont réalistes même en ce qui concerne les entités mathématiques : ces entités leur paraissent avoir une existence propre; le géomètre ne Les crée pas, il les découvre. Comme ces objets sont par nature en nombre infini, il faut que les Cantoriens croient à l'infini actuel. Et Poincaré de conclure : « De tout temps il y a eu en philosophie des tendances opposées et il ne semble pas que ces ten-
(®) Nous dirions précisément l'inverse; mais il y à un réalisme grossier et un réalisme métaphysique.