TCLÉMENTS DE NO D POEME
M'est-il permis d'alléguer un exemple personnel? J'ai toujours élé en méfiance vis-à-vis des modernes philosophes du sentiment et de la vie. Je ne puis croire qu'ils soient convaincus. C'est là un préjugé contre lequel je dois lutter, je le sens bien ; il yen a tant qui les admirent, et de bonne foi, que je dois me tromper ! Maïs je me reconnais incapable de les suivre et même de les comprendre : leurs arguments n'ont pas la netteté décisive qui est l'atmosphère vitale de mon intelligence. À leur aspect, mon esprit se change en place forte qui leve les pontslevis et se prépare au combat.
Pour comprendre la pensée d'un auteur, pour la pénétrer vraiment, il faut l'aimer comme si elle était nôtre, comme si elle était fille de notre âme : l'intelligence complète est charité, elle est identité d'âmes. On ne comprend que ce qu'on aime et on n'aime que soi-même : c'est la satisfaction du moi infime qu'on cherche en autrui (‘). On admire les « moi» qui sont des « soi » supérieurs (*). L'homme trouve à la fois ce qu'il n'est pas et ce qu'il est en prenant conscience de ses répulsions et de ses sympathies intellectuelles ; il salue sa loi inscrite en traits de feu dans les raisons plus hautes que la Sienne, mais d'une essence identique. Ainsi les âmes se lancent des appels fraternels à travers le temps : ces appels ébranlent la solitude du monde, et réchauffent « le silence éternel des espaces infinis » qui épouvantait Pascal.
IL est des intelligences sœurs qui rendent pour ainsi dire le même son, ainsi que des cloches jumelles. Contemporaines ou séparées par les âges, elles vibrent sous l'impulsion des mêmes ondes et se répondent comme des échos. Dans la cité des âmes
(:) « On n'admire pas celui qu'on aime, on contemple son propre idéal qu'un être, jaloux de vous plaire, vous offre, plus ou moins bien reproduit. » (F. ps Curec : La Danse devant le miroir.)
(®) « C’est toujours soi qu'on estime dans les autres, écrit Helvétius; et c'est la raison pour laquelle les César, les Alexandre, et généralement tous les grands hommes ont toujours eu d'autres grands hommes sous leurs ordres. » (De l’Esprit, I, ch. 1v.) Tout le chapitre contient des observations justes, qui sont indépendantes de la théorie sensualiste de l'esprit.
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elles se groupent, tel un essaim d'abeilles, autour de l'intelligence royale mère de leur lignée.
Mais, s'il existe des exemplaires achevés de chaque espèce, 11 en esl aussi de moins accomplis et dont la parenté est loinlaine. De même qu'un son fondamental est accompagné d'harmoniques décroissants, de même une intelligence accusée a des compagnes qui sont des ébauches de plus en plus affaiblies de son originalité. De plus, entre les espèces nettement différenciées, on rencontre des types intermédiaires aux contours indécis, des esprits mixtes dont la structure offre un mélange de caractères ordinairement dissociés. L'éclectisme n'est pas seulement une méthode à l'usage de quelques philosophes : c'est l'attitude naturelle d'une multitude d'intelligences en science et en littérature.
On discerne assez vile parmi les esprits des essences diverses : il est plus malaïisé de les définir et de les classer. Il faut interroger longuement les âmes et scruter patiemment leurs œuvres pour entrevoir leur formule: l'élablissement de la Noologie exigera les efforts persévérants et concertés de plusieurs générations de savants.
Le Français, né moraliste, semble prédestiné à cultiver cette science. Déjà La Bruyère dans son Discours sur Théophraste distingue la science des mœurs de l’homme et celle qui étudie la différence des esprits des hommes, dont il a esquisse quelques traits dans son livre des Caractères. L'influence de Stuart Mill a orienté momentanément les psychologues français vers l'éthologie ou science des caractères, au détriment de la science des intelligences. Mais, en même temps, de bons esprits préparaient l'avènement de la Noologie (). Au XIX° siècle, l'art du moraliste s'est réfugié dans l'histoire psychologique et dans la critique litiéraire, amoureuse du
(:) De toutes parts on réclame sa constitution : citons entre autres, H. Berr (Synthèse en histoire, p. 73), G. Renan» (Méthode littéraire, p. 62), R. Giroux (Philosophie de Bergson, p.186). Bauxsex l'appelle Caractérologie, et W. Srerr : Psychologie différentielle. Le premier terme est l'équivalent d’éthologie; quant au second, Biner le remplace avantageusement par celui de Psychologie individuelle, dont l’objet est d’ailleurs plus étendu que celui de la Noologie.
portrait. Sainte-Beuve et Taine ont pressenti Fimportance de la Noologie. Brunetière, qui s'intéressait plus aux œwvres qu'aux esprits, interrompt la tradition des critiques MOT 4listes ; maïs elle est renouée par Faguet, et, en même temps, Binet lui infusa l'esprit scientifique.
Actuellement, le monde des intelligences est aussi peu exploré que l'Afrique au commencement du XIX° siècle. Nous nous bornerons donc à esquisser la carte du continent, à découvrir et à tracer quelques lignes de pénétration, en essayant de soustraire ces recherches à la fantaisie littéraire. Chacun peut se croire compétent en Noologie, parce qu'il est plus facile de construire un système que d'observer exactement la réalité. Ici les observations sont d'autant plus délicates qu'elles paraissent accessibles à tous et n'exigent point une technique compliquée. Tel auteur (J. Payot dans son Cours de morale) déclare avec assurance qu'il n'y a que deux types d'esprits ; tel autre qw1l y en a trois et trois seulement (Y. Giraud dans les Maîtres de l'heure) : comment les départager ? En avançant avec prudence, et en faisant appel au contrôle de tous les chercheurs.
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