CHAPITRE PREMIER
telligence. Je me sers, pour désigner cette province
de la science, d'un terme forgé par Ampère qui opposait les sciences noologiques aux sciences cosmologiques. Mais, comme ce mot n’a pas été consacré par l’usage en sa signification étendue (:), ou n’est usité qu’adjectivement, on a le droit de lui donner un sens plus restreint, à condition qu'on le définisse. Ce terme me paraît préférable à celui, trop général, de Typologie intellectuelle, employé par Wechniakoff; d’autre part, la Psychologie individuelle ou synthétique est plus vaste que la Noologie, puisqu'elle embrasse la science des caractères aussi bien que la science des intelligences.
La Noologie, telle que je la conçois, diffère de la Psychologie, qui est la science des phénomènes psychiques et de leurs lois; elle diffère également de la Logique, qui est la technique de l'intelligence, l’art de raisonner juste et de prouver ses assertions. Par contre, elle se rapproche de l’Éthologie ou science des caractères, qui a été fondée par St. Mill, à moins qu’elle ne l'ait été par Théophraste dont on ignore la destination des Caractères. De même
J'is Noologie l'étude des différentes espèces d'in-
(:) Signalons cependant un livre de Pérès Emile Jacques : Noologie ou philosophie de l'intelligence humaine, Paris, Durand, 1862, 4 vol. in-8°.
que l’Éthologie cherche à décrire et à classer les divers types de caractères (1), la Noologie cherche à définir et à classer les différents types de mentalités (*).
IL importe donc de distinguer leur domaine ‘respectif. En lisant attentivement le chapitre que Ribot consacre aux caractères normaux dans sa Psychologie des sentiments, on verra que le caractère et l'intelligence ne marchent pas de pair. Personnellement, je me rallie à l'opinion de Ribot et du D'Hartenberg qui ne font pas de l'intelligence un élément fondamental du caractère. « Ce qui est fondamental dans le caractère, écrit Ribot, ce sont Les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments : tout cela et rien que cela. Le fond de tout animal, c’est le'sentir et l’agir, non le penser. Les dispositions intellectuelles ne peuvent agir qu'indirectement dans la constitution du caractère (). » Et le D' Hartenberg ajoute : « Les particularités intellectuelles d’un sujet représentent, non des traits de caractère, mais des #ypes psychologiques, c’està-dire des modes individuels de l'élaboration intellectuelle (‘). » Ribot montre, par exemple, que le développementexcessif de l'intelligence entraîne souvent une atrophie du caractère, ce qui établit clairement leur indépendance ; et il dit en parlant de Gœthe : « Etait-ce un génie ou un caractère ? » Il range parmi les caractères partiels ceux qui résultent de dispositions intellectuelles marquées :
« Supposons, écrit-il, une aptitude innée pour les mathé-
(‘) Dans sa Synthèse en histoire, M. H. Berr qui appelle de ses vœux l'établissement de « familles psychiques » (l'expression est incorrecte) SR éthologie cette science en formation. £
() J’emploie le mot mentalité avec son sens usuel, bien qu’il ne fi ni dans Littré, ni dans le Dictionnaire de l'Académie, et pr . fication détournée que lui attribue M. A. Joussain dans ses articles du Spectateur sur la Psychologie des mentalités. Une mentalité est un tour d'esprit original, une forme spéciale de l'intelligence. |
(5) Psychologie des Sentiments, pp. 391 et 392.
(*) Physionomie et Caractère, p. 56.
matiques, les arts mécaniques, la musique, la peinture, etc.; elle tend à se développer, à masquer tout Le reste, à devenir la marque de l'individu entier et à donner l'illusion d'un caractère qui n'existe pas, c'est-à-dire qui’ est impersonnel (!). » Ribot aurait pu ajouter qu'on constate fréquemment chez l’aliéné la dissociation du type noologique et du type éthologique. Enfin on rencontre, à l’état normal, le même type noologique associé à des caractères différents. Il est donc légitime, jusqu'à plus ample informé, de considérer la Noologie et l'Éthologie comme deux sciences théoriquement distinctes. Mais, pratiquement, il n’est pas toujours facile de fixer les frontières de ces deux sciences (°) : elles se préciseront d’elles-mêmes par suite du progrès des recherches.
Si l'Éthologie est utile pour celui qui veut connaître et gouverner les hommes, la Noologie rendra des services à l'éducateur pour le discernement et la formation des intelligences, à l'historien et au sociologue pour la compréhension des grands hommes et des œuvres de l'esprit humain.
Comme l'Éthologie, la Noologie est une science natu relle, c'est-à-dire Less sur l’expérience. Elle comprendra à la fois des analyses, des classifications et des lois. Il s’agit, en effet, de décrire les types mentaux et de les
(2) Psychologie des Sentiments, p. 403.
(2) Parfois l'intelligence révèle, dans une certaine mesure, le caractère (ct. Pauzman : Analystes et esprils synthétiques, p. 166). Nous verrons qu'il faut distinguer le praticien du théoricien. Il y a même quelque chose de comique dans le soin avec lequel la nature sépare la fonction pratique de l'intelligence de sa fonction théorique : tel pédagogue éminent ne sait pas tenir une classe; tel maître de l’hygiène élève ses enfants d’une façon absurde, etc. L'intelligence pratique serait-elle liée plus étroitement au caractère que l'intelligence théorique ? Peut-être ; en tout cas, il ne faut pas confondre la distinction de deux types noologiques avec la distinction de la Noologie et de l'Éthologie. Ribot n'évite pas complètement cette confusion.