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et contemporains de l'intuition : ordinairement, les inventeurs racontent les origines de l’œuvre après son complet achèvement, souvent longtemps après, sur la fin de leur carrière. Alors leurs souvenirs, transformés par le temps, sont encore idéalisés par l'imagination, et l’œuvre accomplie leur masque le point de départ.
En somme, l'analyse de l'invention considérée comme un fait psychologique nous révèle l'existence de deux types extrêmes d'idéation, séparés par toute une série de degrés intermédiaires. I y a des esprits lucides qui procèdent avec méthode et qui travaillent d’une manière réfléchie, et à l'inverse des esprits spontanés qui laissent travailler en eux l'inconscient et qui ont des inspirations ramassées (‘). D'autres travaillent avec une demi-conscience, et utilisent tour à tour le raisonnement et l'intuition (ex. F. de Curel). Dans tous les domaines de la création intellectuelle, on peut distinguerceux que Wechniakoff a nommé les polytypes et les monotypes, Ostwald les romantiques et les classiques, Binet les inspirés et Les réfléchis. La différence entre ces deux types éclate non seulement quand on compare invention à invention dans les types extrêmes, mais encore quand on envisage l’ensemble de la production d’un esprit et le mode de succession de ses inventions. Tel inventeur donne son fruit de bonne heure, puis cesse de produire ou se lance dans une voie nouvelle; tel autre, plus tardif, élabore patiemment une œuvre de
(:) Voici un exemple précis de découverte due à l'inconscient, que j'emprunte à une lettre personnelle (22 mars 1905) du physicien Guébhard qui à fait de beaux travaux sur la photographie : « Ayant pendant toute la journée vainement cherché la solution d’un problème de géométrie, je vis la nuit, en rêve, la ligne de construction qu'il fallait mener et n’eus, en me réveillant, qu’à écrire la solution, que je fus, du reste, de toute ma classe de Charlemagne (seconde ou rhétorique) le seul à avoir trouvée; le bon professeur Rouché me complimenta de ce que j'avais découvert l’artifice de construction auquel lui-même n'avait pas songé en donnant le problème. »
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longue haleine sans cesse retouchée. Celui-ci donne des travaux fragmentaires et dispersés qui apparaissent d'une façon intermittente; celui-là concentre son attention sur un problème qu'il élucide par un effort continu. Les uns s'orientent successivement dans plusieurs directions, et abandonnent chaque objet avant de l'avoir pressé; les autres se consacrent tout entier à une œuvre et ne se laissent pas détourner de leur tâche essentielle. Ceux-ci sèment à profusion des idées sur toutes sortes de sujets ; mais, soit paresse, soit besoin de changement, ils les laissent à l’état d'ébauches qui attendent le fini d’un autre chercheur; ceux-là poursuivent leurs idées jusqu’à leurs dernières conséquences et sy attardent jusqu'à ce qu'ils en aient épuisé la fécondité, ils ont le souci de Îa perfection.
Le réfléchi (qu'il ne faut pas confondre avec le systématique, car il peut être spécialisé) est l’homme d’un livre ou d’une œuvre, mais cette œuvre a exigé une force d'invention comparable à la somme des petites dépenses successives de l’inspiré. Les mtuitions du réfléchi sont plus rares et plus condensées que celles de l'inspiré : elles résument des années de labeur patient (c'est au réfléehi que s'applique la définition du génie comme longue patience); elles n’en sont pas moins vives et moins soudaines, témoin la secousse de Newton quand il connut la mesure exacte du méridien terrestre.
Diderot (:) est le type parfait de l’inspiré. Son imagination, intarissable comme sa verve, s’est manifestée par une sorte de bourgeonnement continuel. Maïs il n’a pas
(*) Je citerai aussi comme types d'hommes à idées qui négligent les vérifications : Porta, R. Bacon, de Hautefeuille (idées mécaniques). Ceux-là lancent leurs idées avant de les avoir mises au point. Les classiques, au contraire, ne se décident jamais à publier et se voient souvent ravir leurs découvertes, qui ont ét6 faites indépendamment par d’autres.
laissé une œuvre achevée, et si ses idées n'avaient pas été reprises ou retrouvées par d'autres, nous en méconnaftrions la portée. Lui-même avouait le faible de sa nature : « La sensibilité, écrit-il, n’est guère la qualité d’un grand génie. » (Paradoxe sur le Comédien.) Après l'accès de passion, il faut du calme et de la lucidité pour exploiter les richesses entrevues dans un éclair. Mais, comment concilier cette lucidité tranquille avec la mobilité, que dis-je, avec l'instabilité d'un esprit agité par tous les vents? Inspiré encore A. Binet, bien qu'il fût très lucide (‘); mais il corrigeait sa dispersion par un perpétuel effort de mise au point. Il a découvert plusieurs filons psychologiques de premier ordre : psychologie individuelle, psychologie du témoignage, psychologie des démences, etc.; il n’en a épuisé aucun, mais il a indiqué le trajet des filons et inauguré leur exploitation avec une ingéniosité remarquable. Il ne s’est pas borné à poser des questions : il les a creusées jusqu'au point où il pouvait aller, et abandonnées ensuite à d’autres, estimant qu'il pouvait faire ailleurs besogne plus utile : « Quand j'ai fouillé une question, déclarait-il à l’un de ses collaborateurs, aperçu ce qu'on y peut trouver d’utile et reconnu ce qu'il y faut abandonner, cette question n’a plus d'intérêt pour moi. Et j'en aborde une autre. Il y a d’ailleurs tant de questions inexplorées en psychologie (°)! » Pourtant l’œuvre de Binet offre une certaine unité : toutes ses recherches peuvent être considérées comme autant de travaux d'approche pour l'établissement de la Noologie.
Etmoi, qui reprends son rêve en essayant de le préciser
(‘) L'examen seul de l'œuvre ne permet pas de déterminer la méthode de travail : ainsi Spencer, ce grand systématique, était un inspiré (Bier : Idées modernes sur les enfants, p. 259).
() D’après le témoignage de M. G. Jeanjean dans la flevue de Philosophie, 4 juin 1912, p. 624.
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davantage, n’ai-je pas un tempérament romantique allié à des exigences ou à des habitudes classiques? J'ai en gestation cinq ou six travaux dont chacun suffirait à remplir une existence. Je fais avancer simultanément plusieurs chapitres de la même étude; et, tandis que je la rédige, je mène encore de front d’autres recherches. Ma pensée suit non pas une allure rectiligne (:), mais un dessin capricieux et saccadé; elle va d’un travail à l’autre, et amasse des matériaux divers. Pourtant j'apprécie les qualités classiques qui sont complémentaires de ma méthode de travail : j'aime la clarté, la précision, la rigueur dans le raisonnement et l’ordre dans la composition. Quand je lis un philosophe romantique, je lui applique naturellement les procédés d’exégèse interne qui, seuls, permettent le contrôle : je pars de ses définitions, je suis pas à pas ses raisonnements, je tâche de transformer ses intuitions en idées nettes, bref, je mets son système en forme logique et pour ainsi dire scolastique. Ainsi mon instinct de création est perpétuellement endigué par l'intervention de l'esprit critique et le souci de l'expression.
Mais ces indications sur ma façon de travailler ne suffisent pas à caractériser mon esprit : le portrait a besoin d’être complété. Je ne suis ni visuel, ni auditif, ni verbal: je n’ai pas la mémoire des formes et des lieux (:), je trouve la musique parfois agréable, mais je ne la comprends guère, je ne sais pas parler avec brio sur n'importe quel sujet. Par contre, j'ai le goût le plus prononcé pour les idées générales : je suis donc un abstrait, ce qui ne veut pas dire un logicien, car j'avance plutôt par intuitions successives que par longues chaines de raisonnements. Tout
(*) Musset disait de Scribe qu'il suivait la ligne droite dans l'invention. « Il est trop logique, il ne perd jamais la tête. » (*) Encore moins le sens de l'orientation.