BEN VEN TION
paradoxe m'attire, même si j'en ignore la justification, mais je la cherche aussitôt. J'ai déjà manié tant de thèses que toute thèse nouvelle me séduit d'emblée, quitte à la rejeter quand je l'ai examinée et éprouvée. J'aime les écrivains à idées, et je suis heureux de comprendre la pensée d'autrui; je préfère à toute critique la critique à la Faguet, celle des Politiques et Moralistes du xix° siècle. Le plus grand reproche que je puisse adresser à un auteur est d'être superficiel. D'autre part, j'ai l'habitude de ramener les cas particuliers à un problème général, et de fonder une théorie sur un exemple minutieusement étudié. En étudiant l’histoire des Pensées de Pascal, je songeais à la destinée des livres en général; et en recherchant les causes de l’insuccès de Cournot, je réfléchissais aux conditions de la réputation. Et j'ai une tendance à replacer les idées dans un ensemble non seulement théorique mais encore historique : la théorie du temps d’Aristote me donna l’idée de rechercher les théories qui l’avaient précédée et celles qui l'avaient suivie. J'ai un souci très vif de la tradition spéculative : quand j'aborde une question, je mets mon point d'honneur à connaître les efforts de mes devanciers. Je ne suis pas un constructeur à priori, un synthétique large : j'emprunte la plupart des éléments de mes synthèses, et je sais qu’elles sont provisoires comme celles qui les ont précédées; mais j'ai la satisfaction de penser qu'elles vont peut-être un peu plus loin. Ai-je épuisé toutes les caractéristiques de mon esprit? Mon goût pour les idées compréhensives, nettes et bien liées, s'allie à un sens psychologique toujours en éveil : j'ai plaisir à scruter la conscience d’autrui et à deviner ses mobiles d'action. La diversité des hommes m'attire, et la vie est pour moi un spectacle passionnant. La littérature, qui est le miroir de la vie, m'enchante, sans doute parce qu'elle exige des qualités complémentaires des miennes,
MENTRÉ. — /Voologie. 11
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des qualités que je voudrais posséder et dont j'entrevois le mécanisme. Quel est le trait dominant de ma nature, celui qui unifie tous ces indices en apparence contradictoires? C’est, à n’en pas douter, l'amour du vrai par-dessus tout : je cherche la vérité dans tous les domaines, elle n’est plus précieuse que tous les biens. Mais c'est de la vérité scientifique (‘) ou philosophique qu'il s’agit, de cette vérité qui éclaire les rapports des choses, qui découvre les causes, qui déchire tous les mensonges et toutes les illusions. L'art me séduit dans la mesure où il exprime cette vérité, où il la pressent, où il la drape dans la beauté qui est le halo mystérieux de la vérité.
Cette description, si incomplète ou si malhabile qu'elle soit, déborde largement le point de vue de l'invention : la méthode de travail, en effet, est un élément de la physionomie spirituelle; mais elle n'en est qu'un élément, et ce n’est probablement pas le plus important. Ici, je me sépare de Binet et de Souriau : l'inspiration ou la réflexion ne constituent pas des types intellectuels complets; ce sont des propriétés secondaires de l’idiosyncrasie mentale (*). Un dernier exemple va nous le montrer.
Parmi les types d'inspiré que nous offre la littérature française, il n’en est guère qu'il soit plus facile d'étudier que J.-J. Rousseau, parce qu'il s’est perpétuellement confessé au public. Que nous apprend-il? Que la réflexion lui était extrêmement pénible : c’est, disait-il, un « état contre nature », et, généralisant son cas, il ajoutait « Tout homme qui médite est un animal dépravé. » A la
() 11 fut un moment où j'étais passionné pour la biologie, puis pour la linguistique. Ma curiosité a changé plusieurs fois d'objet. Ce qui m'intéresse actuellement et depuis longtemps, ce sont les lois du règne humain et la « science des produits de l'esprit humain ».
@) Je ne crois pas non plus que les trois types d'invention distingués par Paulhan (évolution, transformation et déviation) soient caractéristiques de trois mentalités différentes.