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réflexion suivie il préférait la rêverie, qu’il a si bien décrite dans les Réveries du promeneur solitaire : « Le flux et le reflux de l’eau... suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser (:). » Pourtant Rousseau raisonne et même abuse du raisonnement : tels de ses ouvrages comme la Lettre sur les spectacles et surtout le Contrat social (*) ont une armature logique assez serrée. Mais ils sont gouvernés par une logique spéciale qui recouvre le jaillissement spontané de l’idée, et ils sont peu cohérents et mal composés. À chaque instant l'esprit du lecteur est dérouté quand il veut saisir la chaîne des idées : il constate des ruptures et des déviations, des sautes d'humeur qui remettent tout en question. L'ordre, rigide par endroits, est, en réalité, sinueux et dispersé; c’est l’ordre défini par Pascal, lequel consiste en digressions « sur chaque point qui a rapport à la fin, pour la montrer toujours ». Tout l’édifice, qui repose sur des évidences du cœur, est cimenté par des sympathies et des antipathies électives.
En effet, la pensée de Rousseau est essentiellement discontinue ; elle procède par vives intuitions que l’auteur ne parvient pas à lier et qu'il ne systématise qu'artificiellement (:). Il a des sentiments dominants qu'il ne peut intellectualiser : « Je vois très bien certains objets, écritil à dom Deschamps le 12 septembre 1761, en pleine période de production, mais je n’en sais point comparer;
(:) 5° Promenade.
(°) La Profession de foi du Vicaire Savoyard est curieuse à examiner à ce point de vue. Quand Rousseau argumente, c’est contre quelqu'un (Helvétius ou Diderot), et quend il raisonne, c’est le sentiment qui conduit tous ses raisonnements.
(5) Lui-même qualifie l’'Émile de « recueil de réflexions et d'observations sans ordre et presque sans suite » (V. la Préface).
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je suis asez fertile en propositions, sans jamais voir de conséquences. Jamais rien ne s'offre à moi qu'isolé (!). Dans Mon Portrait, il confessait qu’il avait du plaisir à inventer, mais que « mettre en ordre » lui était odieux, parce que « les idées ne se liaient pas bien dans sa tête ». « J'ai moins de raisonnement que d'esprit », y déclarait-il encore, c’est-à-dire moins de puissance logique que de vivacité d'âme. « Je jette mes pensées éparses et sans suite sur des chiffons de papier, je couds ensuite tout cela tant bien que mal, et c’est ainsi que je fais un livre. Jugez quel livre! » De là des flottements, des incohérences, de véritables contradictions dans l'exposé et des « charlataneries de transitions », bref tout ce qui caractérise l'impuissance à organiser, tout ce qui révèle l'allure sporadique de l'intelligence : « Il ne suffit pas d’avoir écrit quelques brochures pour savoir composer un livre. » (Emile : Préface.)
Pourquoi Rousseau est-il un inspiré? Parce qu'il est un sentimental (?) : ceci conditionne cela. Ce n’est pas à dire que tous les affectifs sont nécessairement des inspirés: c'est possible, mais je n’en suis pas sûr (‘). En tout cas, il y a des inspirés dans l’ordre intellectuel comme Diderot,
(*) CÏ. Confessions : I, 3 et II, 8, pp. 98-101 et p. 309 de l’édit. Garnier.
(?) Et conséquemment un psychologue : Rousseau a un sens psychologique très pénétrant. Les Confessions sont une mine d'observations personnelles, et l’'Emile est le plus beau traité de psychologie du xvin* siècle. Rousseau aimait les enfants et savait les observer (cî. la Préface de l'£mile et la 9° promenade dans les Réveries). Psychologue, Rousseau est aussi à sa manière un idéaliste : « On croira moins lire, dit-il en parlant de l’Emile, un traité d'éducation que les rèveries d’un visionnaire sur l'éducation. Je ne vois point comme les autres hommes; il y a longtemps qu’on me l’a reproché. » Nous verrons plus loin la parenté de tous ces dons.
(5) Le cas de Fénezon est moins net. Il écrivait à M° de Mortemar : « Je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me parait changer à toute heure. Je ne saurais guère rien dire qui ne me paraisse faux un moment après. » (Œuvres complètes, 64. de Saint-Sulpice, t. VIII, p. 889.) — G. Sorez
offre un type analogue à celui de J.-J. Rousseau (y. l'Introduction des Réflexions sur la violence, pp. 7-12).
dans l’ordre psychologique comme Montaigne, et probablement dans l'ordre de l'imagination plastique où mécanique. L'association sentiment-inspiration est certainement plus étroite que le couple raison-inspiration. Mais l’inspiration ne définit pas plus Rousseau que Diderot, L'étude de l'invention ne conduit donc pas à une classification des types noologiques : le mode d'invention n’est qu'un aspect du problème. Binet et Ostwald ont eu tort de considérer comme des types complets le réfléchi et l'inspiré, Le classique et le romantique. La distinction des littéraires et des scientifiques (d’une part écrivains et artistes, d'autre part savants et philosophes) est probablement plus fondée. Admettons-la provisoirement, et voyons. s’il existe plusieurs variétés de philosophes et d'écrivains.
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