CHAPITRE TITI
mathématiciens par exemple, proviennent le plus
souvent de divergences philosophiques. La diversité des esprits doit donc s'accuser particulièrement dans le domaine philosophique. Et cela se comprend aisément, car le philosophe, voulant saisir la totalité de l’être, n’a qu’un moyen à sa disposition, celui de projeter son moi dans les choses. Pour embrasser tout le réel, nature et esprit, dans une synthèse harmonieuse, il identifie inconsciemment la nature avec son esprit. La philosophie découvre le fond des âmes. De là l’aspect que présente l'histoire de la philosophie : on y démêle de larges courants, issus d’antiques traditions, qui groupent à chaque âge les esprits congénères et qui circulent à travers les œuvres les plus éloignées et les plus indépendantes. M. Georges Dumesnil a eu raison d'intituler un de ses ouvrages : Les Conceptions philosophiques perdurables, perdurables, en effet, car chacune d’elles porte l’empreinte d’une forme de l'esprit humain. Cette interpréta- {ion de l’histoire de la philosophie commence à s’accréditer; elle a été exprimée récemment par l'allemand G. Simmel et par l'américain J.-L. Boodin.
N” avons vu que les débats entre savants, entre
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Dans ses Mélanges de philosophie relativiste (), G. Simmel considère la philosophie comme une chose originale et personnelle : l'attitude philosophique est la même chez tous les penseurs, mais « la façon de poser les problèmes et de les résoudre est une réaction individuelle et typique ». L'idée que nous nous faisons de la totalité du monde dépend surtout de ce qui constitue la différence de notre personnalité. Il n’y a d’ailleurs pas autant de philosophies que de philosophes ; il y a des « motifs » et des tendances typiques, qui s'expliquent à la fois par la diversité et par la ressemblance des esprits. La philosophie exprime l'essence même de l'esprit du philosophe, le type humain qui vit en lui, elle est « une attitude personnelle vis-à-vis du monde, sous la forme d’une image du monde ».
J.-L. Boodin développe une conception analogue dans Truth and Reality, an introduction to the theory of Knowledge (*). Disciple de W. James et nourri de la pensée pragmatiste, l’auteur envisage les doctrines philosophiques comme les expressions de tempéraments divers : « Les réalités ultimes dont traite la métaphysique, écritil, ne sont pas moins plastiques dans les mains du potier que les réalités de l’art : dans un cas comme dans l’autre, l’âme s'efforce de créer une contre-partie objective de ses
tendances et de ses besoins, de se réfléchir elle-même, de
devenir consciente et de créer à nouveau sa signification en s'exprimant. La philosophie, comme la poésie et l’art, n’est que l'expression d’une humeur de l'âme. » Et ce qu’il y a de plus intéressant en philosophie, ce sont les philo-
sophes (*).
(:) Une traduction française en a paru chez Alcan, 1912. Depuis M. A. Mamelet a publié une étude d'ensemble sur la philosophie de Simmel. () New-York, 1911, chez Macmillan. à (5) Nous citons de préférence des témoignages récents, et nous aimons
tite dia ru sat da à mil,
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MM. Simmel et Boodin en concluent que la philosophie n’a qu'une valeur subjective; M. Dumesnil, au contraire, tire de la même observation des conclusions spiritualistes. Mais nous n’avons pas à prendre parti : le classement des mentalités d’après les différents systèmes nous intéresse seul. Or, il est plus facile de tracer le programme que de l’exécuter.
La mentalité philosophique la plus accusée estsans contredit la mentalité idéaliste, dont Berkeley offre peut-être l'exemplaire le plus achevé. Il exprime déjà son idée matresse : « exister, c’est percevoir et vouloir, ou être perçu et voulu » dans le livre de notes qu’il rédigea entre dix-sept et vingt-cinq ans (Common place Book). Et il avoue, à la fin de ses notes, qu'il fut tout de suite attiré par l’immatérialisme, et que, dès son enfance, il avait en ce sens « un inexplicable tour de pensée » (). L'idéaliste n’est pas nécessairement un abstrait, car Berkeley est anticonceptualiste : idéalisme n’est donc pas synonyme d’intellectualisme. L'idéaliste est, avant tout, un introspectif ou
à alléguer surtout les jeunes, qui sèment la moisson future. Nous aurions pu remonter plus haut et citer par exemple le maître de Boodin lui-même, ou encore Ollé-Laprune et E. Boutroux. W. James écrit dans sa Philosophie de: l'expérience (trad. franc., D. 48) : « Une philosophie est l'expression du caractère d’un homme dans ce qu’il a de plus intime, et toute définition de l'univers n’est que la réaction volontairement adoptée à son égard par une certaine personnalité. Dans un livre récent du professeur Paulsen — livre composé de chapitres successifs écrits par divers philosophes allemands encore vivants, — nous passons d’une atmosphère d’idiosyncrasie personnelle dans une autre, à peu près comme si nous tournions les pages d’un album de photographies.
« Si nous considérons dans son ensemble l'histoire de la philosophie, les systèmes se réduisent à un petit nombre de grands types. » |
{:) Ma fillette, qui a moins de sept ans, tit un jour cette réflexion à. table : « Est-ce qu’on vit ? C’est toujours la même chose... Est-ce que vous. existez ? Est-ce que vous n'êtes pas en pierre ?.. Est-ce qu’on dort ? C’est comme un rêve. » (31 juillet 4917.) Quelques jours après, à la promenade, elle s’écria : « La maison (que voilà), est-ce que c'est vrai ? Et toi, papa, estce que tu es vivant ? C’est drôle... » (12 août 1917.) Elle est très intuitive,
et devine beaucoup par le cœur.
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subjectif, un homme dont le regard est tourné vers le monde intérieur plutôt que vers les réalités matérielles, qui est plus affecté par ses impressions propres que par les sensations, et qui ne voit dans les sensations que leur face subjective. Les données des sens sont des apparences vaines, tout au plus des signes qui révèlent et souvent dérobent la réalité. L'idéaliste considère le monde extérieur comme l'envers de ses pensées, comme la projection de ses images ou de ses concepts. Sa vie jaillit, puissante, du courant intérieur, et elle semble contrariée par l’afflux des perceptions étrangères; aussi ferme-t-il ses sens pour se recueillir et comprendre la nature. La grande famille des idéalistes, depuis Platon, le poète du mythe de la caverne, jusqu’à 0. Hamelin ou à M. Ch. Dunan (:), perçoit le monde externe à travers une sorte de brouillard, parce qu'elle est attirée par le monde interne qui, seul, a du prix à ses yeux. Elle rêve les yeux éveillés, et voit dans la réalité une gigantesque illusion qui a sa source dans le déroulement mystérieux des états intimes. Elle proclame avec M. Dunan : « Le véritable réel n'est pas ce qui se perçoit ou s’imagine, mais ce qui se pense », et elle conclut encore avec M. Dunan : « Le principe de ce qui existe, c’est ce qui se pense et n'existe pas. »
Ce que le vulgaire prend pour la réalité n’est qu’une apparence, un jeu d'ombres et de lumières, un défilé d'images cinématographiques, qui se profilent un instant sur l'écran de la conscience, pour s’évanouir ensuite dès
(*) Duxan : Les deux idéalismes, Alcan 1911. « Nous sommes tdéaliste, écrit Hamelin, au sens où le furent les Pythagoriciens quand, renonçant aux supports physiques sur lesquels leurs prédécesseurs avaient fait reposer les déterminations, ils prirent comme l'étoffe même des êtres, le fini, l'infini l'unité. » (Essai sur les principaux éléments de la Représentation, P. 18.) Penser, pour les idéalistes, c'est avoir conscience (sens cartésien du mot)