DÉS PH OS ORRHES
que nous cessons d'y penser. On ne peut convaincre un idéaliste d'erreur, car son système est exempt de contradictions ; il parle une langue formée de termes uniquement psychiques (!) et susceptible de traduire toutes les propositions où entrent des choses ; si vous admettez son point de départ, vous ne pouvez nier les conséquences qui en découlent sans hiatus. Mais, le point de départ, c’est sa vision personnelle qui résulte de son organisation mentale et qu’il ne peut modifier, parce qu'il faudrait qu’il changeât de cerveau et de corps. Peut-on préciser davantage sa mentalité? Certains troubles psychiques nous mettront peut-être sur la voie : « Les Psychasthéniques, écrit Pierre Janet, se complaisent dans les choses qui sont le plus éloignées de la réalité matérielle : ils sont quelquefois psychologues, ils aiment surtout la philosophie et deviennent de terribles métaphysiciens. Quand on a vu beaucoup de serupuleux, on en arrive à se demander avec tristesse si la spéculation philosophique n'est pas une maladie de l'esprit humain (*). » M. Pierre Janet prend ici l'espèce pour le genre; mais il est possible que l'idéalisme ahoutisse à un état morbide. Il procède sans doute d’un sentiment d'incomplétude ou d’irréalisme qui est propre aux timides, aux hésitants, à tous ceux qui répugnent à l’action et qui se replient volontiers sur eux-mêmes. L'idéaliste-est toujours un subjectif qui a le sens psychologique (*); il ressemble au rêveur dont les
(:) L'idéaliste est forcément un symboliste. (V. Ribot : Imagination créatrice, p. 188 et sq.)
2) Les Névroses, p. 351.
(#) A. BenrranD caractérise ainsi le sens psychologique d’après Maine de Biran : « Le goût inné et comme l'instinct de l’observation de soi-même; l'habitude persévérante d’écarter les fantômes des sens et de se regarder au-dedans: un sentiment exquis des nuances les plus fines et des changements les plus fugitifs du tableau intérieur; une organisation impressionnable et presque maladive qui multiplie les impressions, les avive, en renouvelle incessamment le mouvant tableau; une curiosité inquiète et
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états internes ne sont plus « réduits » par les sensations externes. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il est un souffreteux et un déséquilibré ; cependant, il est vraisemblable que son système nerveux est particulièrement développé et sa coenesthésie particulièrement vive. C’est un sensible et un sentimental, qui réagit fortement mais passivement aux excitations venues du dehors.
Le tour d'esprit original qui engendre l’idéalisme n'est pas d’ailleurs spécial aux philosophes (‘) : c’est celui de maint artiste comme Rembrandt ou Balzac; c'est celui de tous les visionnaires et de tous les utopistes qui vivent dans un monde créé par leur fantaisie, où se meuvent des personnages plus grands et plus étranges que les êtres réels. L’idéalisme revêt donc plusieurs formes en philo-
toujours en éveil qui note au passage les moindres variations de la sensibilité et discerne les uns des autres les divers états d'âme avec une précision merveilleuse et une délicatesse infaillible; ane âme sonore, vibrante, qu'aucun bruit du dehors ne frappe sans la faire résonner, et un trésor inépuisable d’impressions accumulées où la réflexion n’a qu’à puiser, pour raviver continuellement l'intérêt de son enquête; une vie solitaire et recueillie alternant avec l’agitation des passions ou succédant aux labeurs de la pensée et aux fatigues des affaires; enfin des temps troublés où l'âme se trouve, selon nn mot d'Ampère, comme le grain entre deux meules et une époque tragique qui bouleverse l'âme et la remue dans ses dernières profondeurs. » (La Psychologie de l'effort, p.18.) Mare pe Brrax, doué par la nature de la faculté d'aperception interne, grâce à son organisation délicate, manifesta de bonne heure un tour d'esprit idéaliste : « Comment, écritil, ne pas être sans cesse ramené au grand mystère de sa propre existence par l’étonnement même qu'il cause à tout être pensant (qui a conscience de ses états d'âme)? J'ai éprouvé pour ma part cet étonnement de très bonne heure. » (Journal, 1823). Bien plus, il incline au mysticisme : «Ilya en moi, écrit-il dans son Journal, un sens supérieur et comme une force de l'âme qui se tourne par moments vers un ordre de choses ou d'idées, supérieures à tout ce qui est relatif à la vie vulgaire, à tout ce qui tient aux intérêts de ce monde et occupe exclusivement les hommes. J’ai alors le sentiment intime, la suggestion de certaines vérités qui se rapportent à un ordre invisible, à un mode d'existence meilleur et tout autre que celui où nous sommes. » C'était un mystique impropre à l'action.
< (t) Ge qui caractérise le philosophe, c’est qu’il bâtit un système dialectique sur ses données immédiates ou médiates, et qu’il justifie son attitude par le raisonnement.
sophie et hors de la philosophie. À. Binet distingue deux rameaux de la même famille : « Ce sont les subjectivistes, dit-il, qui ont créé en philosophie l'idéalisme métaphysique, ce sont eux aussi qui, en se développant dans une autre direction, ont créé le mysticisme. » Les mystiques sont frères des idéalistes : la mentalité de Jacob Boehme ou de saint Jean de la Croix est apparentée à celle de Berkeley. Mais, par un autre côté, les mystiques rappellent les réalistes (d'ailleurs, certains idéalistes sont très positifs dans l’organisation de leur vie), car certains mystiques ont fait preuve d'un sens pratique supérieur et mis la raison la plus droite au service de leurs visions et de leurs sentiments. Généralement, les mystiques sont d'excellents directeurs de conscience. Il y aurait donc des mystiques contemplatifs, des mystiques du quiétisme, et des mystiques agissants et pratiques.
IL est à souhaiter qu’un bon psychologue établisse une: monographie de l'idéaliste; car, avant de préciser les différences des espèces ou des variétés, il importe de caractériser le genre avec plus de netteté que nous n'avons pu le faire ici.
A la mentalité idéaliste s'oppose la mentalité réaliste : les philosophes écossais prennent exactement le contrepied de la thèse idéaliste. Le réaliste considère la réalité externe comme le fondement de toute réalité; c’est un homme « pour qui le monde extérieur existe » et existe seul, suivant le mot de Th. Gautier. Mais il y a bien des degrés dans le réalisme, depuis le réalisme naïf du vulgaire, jusqu'au réalisme raffiné des savants en passant par l’empirisme sous toutes ses formes. Le réaliste est objectif comme l’idéaliste est subjectif, il part des choses et prend les rapports entre les choses pour la norme du réel, Les sensations ont pour lui plus d'importance que les sentiments, et la vie active l'emporte chez lui sur la
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vie affective. Le réaliste fait effort pour s'adapter aux hommes et aux choses, pour se désubjectiver, pour éliminer tout coefficient personnel de l'appréciation des réalités.
Cette opposition entre idéalistes et réalistes se retrouve dans les théories philosophiques les plus diverses sous des noms différents, spécialement dans la théorie de la connaissance : raison et expérience, à priori et à posteriori, général et individuel, abstrait et concret, rationalisme et sensualisme, nativisme ou innéisme et empirisme (‘), ne sont-ce pas autant d'expressions d’une même antithèse fondamentale qui diviserait à jamais deux familles d’esprits? M. E. Boutroux caractérise ainsi ces deux attitudes inverses : « On peut, dit-il, faisant de la logique pure tout le fond de la pensée, réduire les opinions diverses en concepts exacts, et les réunir ensuite ou les séparer, selon leurs rapports d'identité ou de contradiction.. Mais il est une autre attitude : celle qui consiste à admettre que le divers, l’irréductible, le multiple, l’individuel est réel et légitime. C’est ainsi qu'Aristote faisait l'individuel antérieur, en droit, au général (?). » Les uns partent du concret qui est divers, multiple et changeant, les autres partent de l’abstrait qui est général, immuable et susceptible d’être unifié; les uns sont frappés surtout par les différences, les autres remarquent plutôt les ressemblances; ceux-ci font tout dériver des
(:) Le nominalisme est une forme de l'empirisme; je ne sais plus quel auteur fait remarquer que le nominalisme d'Occam à Hobbes et de Hume à Mill est une « doctrine essentiellement anglaise ». Berkeley, qui est Irlandais, est nominaliste par tradition nationale, alors que logiquement il eût dû aboutir, sur la question des idées, à une sorte d’idéalisme platonicien. — Le matérialisme est aussi une expression de l’empirisme.
() E. Bourroux : Religion et Raison, dans Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1914, p. 16. Cette antithèse se ramène psychologiquement à la différence entre Armande et Marguerite B.