‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 27 sur 37 · LE SSP OSO PRES · texte numérisé non relu

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sens et de l'observation; ceux-là ramènent tout à l’intelligence et à ses concepts; bref, les premiers pensent par images détaillées et les autres par idées schématiques. D'où un mode de raisonnement propre à chacun des deux types rivaux : les uns sont pragmatistes et se réfèrent à l'expérience et à la réussite ou à la satisfaction sentimentale comme à l'unique criterium de la vérité, les autres sont rationalistes et estiment que la vérité consiste dans l'accord des idées, dans la cohérence systématique (). L'opposition entre ces deux formes d'esprit a revêtu une intensité tragique dans le duel de Platon et d’Aristote. Platon inscrivait au frontispice de son école : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre. » Aristote aurait pu dire de l'Académie : « Nul n'entre ici s’il n’est naturaliste. » Pendant vingt ans, Aristote fut l'élève de Platon; et, durant ce temps, il prit une conscience toujours plus nette de l’'abime qui le séparait de son maître. Platon, absorbé dans sa rêverie, contemple l'Idée en soi; Aristote a les yeux fixés sur l'individu, il répète volontiers le mot d’Antisthène : « Je vois bien un cheval, mais je ne vois pas la chevaléité, /e cheval en soi. » Pour Platon, l’Idée préexiste aux individus qui participent à son existence ; pour Aristote, les individus préexistent à l’idée que notre intelligence en extrait. De là des thèses divergentes qui sont autant de corollaires de la thèse initiale, ou autant d'expressions de deux mentalités distinctes qui déroulent successivement tout leur contenu. Le duel Platon-Aristote s'est poursuivi au cours des âges avec des alternatives de succès et de revers pour chacun des deux partis : il durera autant que l'esprit humain. Sans doute, il y à

1) L'opposition entre ces deux logiques est marquée par la différence entre la logique de S. Mill et la logique classique, celle de Port-Royal par exemple.

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encoré bien des traces de platonisme dans le système d’Aristote, et surtout nous voyons trop le Stagyrite à travers la Scolastique; mais le mathématisme de l’un et le naturalisme de l’autre sont deux formes extrêmes de l'intelligence.

C'est l’esprit d’Aristote qui revit en W. James. Le penseur américain, plus attentif aux particularités individuelles qu'aux concepts généraux, fait de l'expérience la norme suprême : la faculté de concevoir n’est qu'une fonction secondaire qui présuppose la perception, et l'idée n’a de valeur qu’en tant qu’elle se moule sur l'expérience concrète ; l’universel n’existe que dans et par l'individu. Bien plus, la transposition conceptuelle déforme la réalité, en brisant et en immobilisant la continuité de la vie; seule l'expérience intime ou sensible atteint le réel qui est divers et changeant. Aussi James fait-il bon marché du principe d'identité et incline-t-il au pluralisme ; il détestait la forme académique de la philosophie et l'absolu hégélien. Attiré par la nouveauté incessante des données de la conscience, 1l proclame que le jaïllissement spontané de la vie est irréductible à la déduction pure, et que la durée est faite d'instants dissemblables (:).

Au couple réalisme-idéalisme correspond le couple mécanisme-dynamisme. Sur les grands problèmes de la matière, de la vie et de l’âme, les philosophes de tous les temps se sont partagés en deux camps rivaux qui reparaissent aux différents étages de la réalité. Les mêmes hypothèses se retrouvent périodiquement face à face, bénéficiant l’une et l'autre des progrès de la science posi-

(*) V. son /ntroduction à la Philosophie, trad. Picard, chez Rivière, 1944. Le philosophe allemand F. H. Jacobi est le James du xvmr° siècle : « réaliste, individualiste, pluraliste, empiriste, homme de croyance. » (N. Wine : The Philosophical Review, mai 1914.) Cf. la philosophie bergsonienne étroitement apparentée à l'idéalisme et à la mystique juive.

tive, résolvant au fur et à mesure les critiques du parti adverse, et se développant ou se fortifiant sous la pression de l'hypothèse contraire. Cette opiniâtreté invincible n'est-elle pas l'indice de la coexistence de mentalités dissemblables? Les uns se réfèrent à la réalité externe comme à l'étalon de toute réalité; les autres traduisent tout le donné en termes psychiques. Ainsi, certains psychologues expliquent les états de conscience par leur aspect physiologique, tandis que d’autres expliquent le physique par le moral. C'est l'opposition entre les objectifs et les subjectifs, et il semble bien que cette distinction ait autrement d'importance que celle des réfléchis et des inspirés ou des rationalistes et des sentimentaux.

Mais il n’est pas toujours facile de discerner l’analogie des âmes sous la diversité des systèmes auxquels elles adhèrent. Des mentalités de même structure et qui, logiquement, devraient aboutir aux mêmes conclusions, élaborent des systèmes assez différents; leur parenté est masquée par toutes sortes de constructions factices ou adventices. Ces divergences tiennent à deux causes principales. D'abord chaque mentalité a plusieurs faces connexes et, selon la prédominance de l’une d'elles, elle souligne tel point qui déplace l'axe du système. Ensuite, ilfaut tenir compte de l’évolution historique et de l’imfluence des doctrines antérieures : les problèmes changent, et les vieilles questions revêtent des aspects nouveaux. Enfin, toutes les mentalités n’ont pas la même vigueur : certaines acceptent de singuliers compromis et se laissent séduire par des vérités étrangères à leur nature. Il y a beaucoup d’esprits mixtes, et tel système est fait de pièces bigarrées et de morceaux rapportés.

Les philosophes semblent osciller entre deux types extrêmes qu’on peut appeler le type subjectif (idéaliste) et le type objectif (empiriste). Ces termes doivent être

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pris dans un sens relatif, car tous deux manient des idées ou concepts ; mais les idées des uns préexistent à la réalité, les idées des autres sont extraites du réel. On peut encore appeler, si l'on veut, les premiers des sentimentaux, et les autres des intellectualistes : les uns expliquent l'intelligence par le sentiment, les autres le sentiment par l'intelligence. Les premiers mettent l'accent sur l'inconscient, les seconds sur le conscient. Ceux-ci introduisent partout la clarté, ceux-là ont le goût de l’obseur et du mystérieux. Les intellectualistes construisent leur système avec des idées précises et procèdent par démonstrations de principes à conséquences; les sentimentaux font appel à la sensibilité, aux puissances inférieures de la vie, et se servent d'images suggestives et d’évocations troublantes.

Peut-être à côté de ces deux types faut-il en placer un troisième, le type volontariste ou pragmatiste, qui fait de l’activité le prototype du réel et la clef de voûte du système du monde. En sorte qu'il y aurait trois familles principales de philosophes, correspondant respectivement aux trois formes de la pensée humaine qui se traduit par l’art, par la science ou par les créations de la technique. La philosophie idéaliste serait apparentée à l’art, la philosophie réaliste à la science, et la philosophie pragmatique à la technique. L’aboutissement logique de chacune d'elles serait une systématisation de l’art, une systématisation de la science et une systématisation de l’industrie, car la première s’inspirerait plus des procédés de l’art, la seconde des résultats de la science, la troisième des règles de la pratique.

IL y aurait également des sous-types. Nous avons noté que le mystique est une variété de l’espèce idéaliste. Parmi les empiristes-intellectualistes il faudrait, je crois, distinguer trois sous-espèces : le statique, le cinématique

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et le dynamiste, ce qui confirmerait la division constatée par F. Houssay entre les savants qui partent de l’observation. Le statique ou géomètre immobilise l’univers dans le réseau de ses symboles; il met partout le discontinu, l’atome ou le nombre discret. Son monde est taillé comme les solides! Ces philosophes, qui devraient briller par la logique et l’enchaînement des idées, sont pleins d'hiatus : dans leurs raisonnements, ils suppriment les intermédiaires qui leur sont familiers et abrègent les démonstrations. De là la peine qu’on a à suivre leurs idées à cause de ruptures constantes dans la série de leurs déductions, de là parfois des vues dispersées, des remarques peu cohérentes. Le cinématique s'intéresse surtout à la vie et aux aspects vivants de l'univers; il met partout la continuité : natura non facit saltus, il est transformiste ou évolutionniste. Cette mentalité incline vers le panthéisme qui fait bon marché de la logique, parce que la vie se joue des cadres étroits de notre logique et ne recule

pas devant les contradictions. Tandis que les statiques

placent les hiatus dans Les choses, les cmématiques ne les redoutent pas dans leurs pensées. Quant au dynamiste, il s’identifie peut-être au volontariste qui constitue, selon nous, la troisième espèce du type philosophique (‘). Logiquement, il doit être créationniste, et trouve partout des traces de finalité dans l'univers. Le monde lui paraît réductible à un problème de mazimum et de minimum, dont la solution réalise le summum d'élégance et de perfection avec le moins de dépenses.

Somme toute, la classification des mentalités philosophiques que nous venons d’esquisser est trop rudimentaire pour servir de base à une classification générale

(2) Peut-être le statique est-il réductible à l’objectif, et le cinématique au subjectif ?

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des esprits. IL est certain qu'il y a des « dynasties spirituelles » de philosophes, mais leur généalogie n’est pas assez assurée pour autoriser des inductions ou des analogies fondées. Cette recherche, malgré son insuffisance, nous a convaincu que la philosophie, malgré les apparences, n’est pas une tâche primordiale de l'esprit humain, mais une tâche dérivée. La philosophie est la matrice commune de la science, de l’art et de la technique (‘) ; c’est le réservoir caché d’où émanent tous les courants d'activité et où tous confluent. A l’origine, elle se confond avec la science, et les diverses sciences, en se détachant d'elle, ont gardé l'empreinte de leur mère. La philosophie est intimement liée au tissu des sciences, et elle montre le bout de l'oreille chez tous les grands savants. Artistes et inventeurs ont également leur philosophie qui inspire toutes leurs créations, et qu'ils balbutient quelquefois : les vrais philosophes ne font que traduire en formules limpides leurs rêves confus ou leurs conceptions malhabiles. Quand on aura réussi à classer les savants, les artistes et les inventeurs, on aura dégagé ipso facto une classification des philosophes qu'il ne restera plus qu’à préciser et à illustrer.

Notre enquête parmi les littérateurs sera-t-elle plus fructueuse? Elle nous dispensera, jusqu'à un certain point, d'interroger les artistes; car les poètes et les écrivains authentiques sont des variétés de l’espèce artiste (?),

(:) 1 y aurait donc trois catégories de philosophies générales : les philosophies de la science ou Cosmologies scientifiques; les philosophies de la technique et de l’action, ou Technologies, appelées à un grand avenir, et les philosophies de l’art ou Métaphysiques de l’illusion.

(©) T. ps Wyzewa distinguait, dans les arts plastiques eux-mêmes, les poètes des prosateurs : « Un poète, disait-il, dans tous les arts, c’est un homme qui, au contact de la réalité, éprouve naturellement des sensations ou des émotions plus belles que l'ordinaire des hommes et dont l'âme possède ainsi, d’instinct, le don d'embellir pour nous la réalité. » Ainsi Rem-

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et leur fréquentation nous est plus familière que celle des peintres ou des musiciens. Pour ceux-ci, nous renvoyons aux beaux travaux de M. Paul Souriau.

brandt et Frantz Hals, Ruysdaël et Hobbema ont traité les mêmes sujets; mais seuls Rembrandt et Ruysdaël sont des poètes. En musique, Mozart est un poète, Haydn un prosateur.

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