‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 28 sur 37 · CHPASPET IR ET ER · texte numérisé non relu

CHPASPET IR ET ER

œuvres inspirées avant tout par le dessein de

‘communiquer à autrui une émotion désintéressée : ce sont donc des œuvres essentiellement sentimentales et, par suite, des œuvres d'imagination. Cette définition s'applique à toutes les œuvres d'art : qu'est-ce qui distingue l'œuvre proprement littéraire ? « L'artiste littéraire, écrit Lacombe, est un homme qui possède à un degré rare la faculté d'expression (vocabulaire abondant, tours aisés et variés), et Le don de s'émouvoir d’abord lui-même à mesure qu'il s'exprime. » L’habileté verbale serait donc la première qualité de l'écrivain ; la faculté d'émotion ne viendrait qu’en second lieu et elle serait ébranlée par la puissance verbale. Suivant cet auteur, en effet, le poète n’est pas plus ému que le commun des hommes, mais il s'autosuggestionne par le verbe : en exprimant ses sentiments, il se hausse à un ton affectif supérieur, et l'émotion qu'ilreçoit des mots devientcommunicative. Bref, « l'œuvre littéraire révèle avant tout les facultés intellectuelles (— verbales ou techniques?) de l'artiste; en deuxième lieu son amour-propre ; et enfin sa sensibilité, sensibilité spéciale, toute d'imagination et d’une imagination momen-

Go P. Lacombe, la littérature comprend les

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tanément désintéressée et aussi momentanément exaltée par un travail particulièrement excitant (*). »

Nous aurions bien des réserves à faire sur cette définition : nous verrons notamment que l'écrivain ne se confond pas avec le verbal, qui en est une variété morbide. Mais, acceptons provisoirement la description de Lacombe, et cherchons à déterminer les rameaux de la grande famille littéraire envisagée dans ses représentants les plus accusés. Trois types principaux se présentent à nous : le sensoriel, l’émotif et F'abstrait (*). L'écrivain nous offre : soit des sensations intenses, soit des sentiments capables de nous émouvoir, soit des idées claires et bien ordonnées. Il brille par l'éclat de l'imagination, par la puissance de l'émotion, ou par la vigueur de la pensée. Chacune de ces manières comporte son ordre : celui du descriptif n’est pas celui de l'émotif, et celui-ci diffère de l’ordre logique (*).

Mr* de Staël distinguait les « écrivains penseurs » et les «écrivains artistes »; Balzac, de son côté, distingue la « littérature idée » et la «littérature imaginée » (:). Il y a, en effet, deux grandes écoles littéraires qui attirent aussitôt l'attention : celle du bon sens et celle de l’imagination. Certains écrivains ont le goût des idées claires et suivies; d’autres assemblent des images et parlent aux

(:) Introduction à l’histoire littéraire, pp. 153, 155 et 163.

(®) Dans son Esthétique du paysage, F. Paulhan divise de même les peintres en intellectualistes, sensitifs, émotifs, etc.

(8) Dans son Histoire littéraire, G. Renard distingue cinq ordres différents de beauté et cinq formes de littérature (p. 95) : une œuvre est supérieure par les sensations, les sentiments, les idées, {a valeur morale ou l'évocation de l'au-delà. Mais les deux dernières catégories se ramènent aux premières. Toutes les œuvres littéraires dignes de ce nom sont idéalistes et utilitaires.

(*) Dans l’/magination créatrice (p. 25), Ribot distingue les « penseurs » et les «imaginatifs » : les imaginatifs se contentent d’analogies vagues approximatives, les penseurs ont recours à des ressemblances exactes.

sens. Boileau(!) a formulé la théorie du premier type, caractérisée par la prédominance de la raison; V. Hugo incarne le second type qui pense, à la lettre, par images.

Pour Boileau (Art poétique, 1), la principale qualité de Malherbe est la clarté : celui-ci l'avait bien fait voir dans son Commentaire sur Desportes ! Boileau admire Malherbe parce qu'il lui ressemble; pour tous deux, la poésie doit être raisonnable, et elle ne diffère de la prose que par «le nombre »: le poète doit posséder les qualités du bon prosateur : clarté, logique, sobriété, propriété des termes. Poète ou prosateur, l'écrivain expose une thèse qu'il veut faire pénétrer dans les esprits, sans l'altérer ni l’amoindrir: donner à l'idée son maximum de netteté et son maximum de relief, tel est le but qu'il poursuit. L'analyse, le développement logique, la recherche des raisons et des effets, l'illustration par des exemples, des métaphores ou des comparaisons, tels sont ses procédés. Tout est donc subordonné à l'expression de l'idée qui, pour être saisissante et persuasive, ne doit pas être purement abstraite : mais les éléments concrets du style ne sont que des moyens pour attirer et fixer l'attention, des ornements pour rehausser l’idée, des concessions à notre nature qui n’est pas purement spirituelle :

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

A la limite, ce type d’esprits aboutit à une manière sèche et décolorée, composée de mots abstraits et dé-

(*) Proudhon se rattache à la même famille : il proteste contre les «femmelins » du romantisme «en qui, l’idée se troublant, la passion ou affectivité l'emporte sur la raison ». « Toute littérature en progrès, écrit-il, ou, si l’on aime mieux, en développement, à pour caractère le mouvement de l’idée, élément masculin; toute littérature en décadence se reconnait à V'obscurcissement de l’idée, remplacée par une loquacité excessive, qui fait d'autant mieux ressortir le faux de la pensée, la pauvreté du sens moral, et, malgré l’artifice de la diction, la nullité du style. »

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pouillés de leur sens natif, à une simple notation qui ne garde que la trace des idées ou des faits, à une forme amenuisée et quasi juridique qui parle directement à l'intelligence (‘). On cherche à éviter l’'emphase etles périphrases, les comparaisons qui ne sont pas des raisons, et les images qui sont une dégradation et comme une chute de l’idée dans la matière, car rien n’est aussi obscur qu'une « illustration (?) ».

A l'inverse, V. Hugo part d’une image dominante et progresse à l’aide d'images. Sa réflexion à lui procède par visions associées ou subordonnées ; il s'efforce de traduire les sensations qui emplissent son âme, il accumule des formes, des couleurs et des sons qui suggèrent des idées. Selon V. Hugo, l'enfant est un pur sensoriel qui a des sensations limitées, et pas d'émotions complexes : «il a le don d'accepter très vite la fin d'une sensation. Les contours lointains et fuyants, qui font l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent... Les souvenirs du jeune âge sont des points pour la logique, et ce qui était vision dans le cerveau de l'enfant devient syllogisme dans le cerveau de l'homme(*). » Les mille résonances et correspondances d’une sensation forte sont l'équivalent d’un raisonnement autour duquel se cristallisent les idées. Une courte pièce comme Vere Novo dans les Contemplalions se résume dans une image suggestive : le vol des papillons printaniers évoquant l’envolée des billets doux;

(*) « En composant la Chartreuse, écrit Stendhal, pour prendre le ton je lisais chaque matin deux ou trois pages du code civil, afin d’être toujours naturel. »

() M. E. Krantz a bien montré la parenté qui existe entre la philosophie de Descartes (il aurait pu ajouter : sa conception de la géométrie) et les théories de Boileau.

() L'Homme qui rit. La logique de V. Hugo ressemble à celle du rêveur : V. notamment dans Ze Réve de Foucault le chapitre sur le développement spontarié des images.

une longue poésie comme celle intitulée à l'Arc de Triomphe est bâtie tout entière sur la vision de l'arc de triomphe qui surgit avec ses souvenirs épiques sur les ruines de la capitale engloutie par le temps. Veut-on une analyse plus complète des procédés de V. Hugo ? Qu'on lise les pages consacrées par Th. de Banville() au Régiment du baron Madruce, où le poète développe cette idée (!) que si les Suisses ont pu se vendre à l'Autriche, ils n’ont pu du moins lui vendre la Suisse qui est insaisissable à cause de son âpreté.

V. Hugo est done un homme « pour qui le monde extérieur existe », bien plus, c'est un halluciné qui donne aux choses des aspects fantastiques. Tandis que le penseur ferme ses sens, coupe toute communication avec le dehors et fait effort pour se concentrer en lui-même, pour se ramasser en un point indivisible riche de toute son expérience, le visionnaire élargit son âme, la dilate à la mesure des êtres et des choses, devient Le réceptacle de tout l'univers sensible. Il ne pense pas : il voit et il palpe; il n’écrit pas : il peint et il sculpte; il ne développe pas : il entasse des images; tous ses sens sont multipliés, amplifiés, accrus jusqu’au délire : ses yeux pénètrent l'invisible et ses oreilles perçoivent le silence. Les poésies de V. Hugo sont un défilé de visions et une suite de mouvements: ilne compose qu'en écrivant (jamais en réfléchissant ou en dictant), car il veut voir les mots(*). Non content d’avoir un vocabulaire luxuriant, pittoresque, chargé de noms propres et exotiques, il vérifie Le dessin de

(:) Petit Traité de Poésie française, pp. 82 à 85.

(2) A l'inverse de V. Hugo qui modelait ses vers avec ses yeux, Boileau vérifiait leur cadence avec son ouïie : la préoccupation de la sonorité est dominante dans l’Art poétique ! Mais, nous l'avons vu dans le chapitre de la Méthode, cette opposition est secondaire : Flaubert, imaginatif comme Hugo, faisait passer toutes ses phrases par son « gueuloir », comme Boileau.

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chaque mot et harmonise leurs arabesques avec ses évocations. Souvent même Hugo i/lustrait ses vers dans la marge, « comme s’il avait besoin de fixer l’image pour trouver le mot correspondant ». Il semble utiliser toutes les ressources de la rhétorique classique, mais sa rhétorique à lui est une transposition de la vieille rhétorique, qui a été inventée pour les idées, mais qui n’est pas homogène, puisqu'elle catalogue aussi les procédés des grands imaginatifs et ceux des orateurs pathétiques. Chez les abstraits, l'idée est l’âme, l'image n’en est que le vêtement aussi réduit que possible ; chez les imaginatifs, l'image est reine, l’idée est serve, elle n’est que le reflet indécis de l’image, et parfois elle est absente : un Théophile Gautier (:) se fait un point d'honneur de bannir l’idée de ses poésies, comme plus tard Hérédia s’efforcera (mais en vain) d'en bannir le sentiment. Aussi la phrase de Gautier est-elle désarticulée : presque pas de liaisons, presque pas de ces mots invariables et neutres qui marquent les rapports, mais des taches de couleur juxtaposées et des sonorités qui s’entrecroisent. Il y a, entre un classique abstrait et un imaginatif, la différence qui existe entre un livre illustré avec sobriété où la figure souligne parfois le texte, et un album d'images accompagnées de courtes légendes. Ce qui prouve bien que V. Hugo pense par images, c'est que le prosateur utilise les artifices du

(t) Th. Gautier disait : « Toute ma valeur, c’est que je suis un homme pour qui le monde extérieur existe. » Il avait, en effet, une mémoire visuelle étonnante, un sens délicat de la couleur associé au sens des reliefs: « Mes tableaux, écrivait-il, ne sont que des bas-reliefs coloriés. Car j'aime à toucher du doigt ce que j'ai vu et à poursuivre la rondeur des contours jusque dans les replis les plus fuyants. » Ce sens prédominant de la couleur et du relief était chez lui exclusif de la pénétration psychologique, celle d’un Balzac par exemple : « Quoi que je fasse, disait-il, les autres hommes ne sont

guère pour moi que des fantômes. Je ne sens pas leur existence. » (Cf. Mademoiselle de Maupin.)

poète : romancier ou philosophe, orateur ou critique, il accumule toujours des sensations (). Le contenu abstrait de la Préface de Cromwell est très pauvre : on pourrait le résumer en quelques lignes; mais quelle profusion d'images, de métaphores, de comparaisons, et quelle richesse verbale! L'intelligence de V. Hugo. est un polypier d'images.

Il serait relativement facile de ranger les principaux écrivains français dans ces deux catégories : celle des abstraits et celle des imaginatifs. Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand (?), Michelet, Th. Gautier, Flaubert, Leconte de Lisle, E. Zola, Louis Bertrand sont des plastiques comme Hugo. Mais, chez nous, cette espèce est rare, tandis que les abstraits y abondent : « Portée à déduire et à construire, notre intelligence excelle moins à se représenter des choses réelles qu'à découvrir des enchainements de choses possibles ou nécessaires. En d’autres termes, c’est une imagination logique, qui se plaît à ce qu'on a nommé le dessin abstrait de la vie (*). » Cela ne veut pas dire que nous n’usions pas d'images pour exprimer nos idées, mais c'est avec discrétion : chez la plupart l’image double l’idée, elle lui estsubordonnée et obéit aux lois de la logique ordinaire : nos métaphores sont suivies et nos images cohérentes (‘). Les grands

() V. Hugo n’est ni penseur ni psychologue, il est imagier ou imaginatif concret. Il conviendrait d'étudier successivement en lui: les mots, les images et les scènes. Il a le sens des masses qui semble exclusif du sens psychologique (cf. E. Zola). En effet, une masse d'individus, une foule est un dessin coloré en mouvement; ses mobiles sont des sentiments élémentaires : une psychologie très simple suffit à les expliquer. Saint-Simon procède autrement que V. Hugo.

(2) V. la lettre où Joubert trace un remarquable portrait noologique et éthologique de Chateaubriand : « 1! a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les tourne point'en dedans. » ;

(®) Fouuuée : Psychologie du peuple français, p. 185.

(+) Quelle différence avec les auteurs anglo-saxons | Un penseur comme

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imaginatifs français eux-mêmes obéissent à la discipline classique : leur imagination est endiguée par la raison. Les jardins de Versailles hantent l'intelligence française !

L'abstrait vaut surtout par la droiture des idées et par leur enchaînement régulier, il brille par la rigueur ou la subtilité ; les images sont chez lui l'équivalent des éclats de voix et des gestes qui soulignent le discours intérieur. L'imaginatif, au contraire (qui n'est pas toujours un visuel), manie gauchement les idées et s’y embrouille, il vit sur un fonds médiocre d'idées banales et de psychologie à courte vue; mais il se complaît dans la description pittoresque et brillante. Son monde préféré est l'univers plastique : il s'y meut avec aisance etne s’aventure guère au delà.

L'opposition de ces deux familles d'écrivains est frappante dans certains cas, et elle confirme les observations des psychologues : « À la suite d’une enquête où j'ai recueilli trois cents réponses, écrit M. E. Peillaube, j'ai eu la preuve que l’image visuelle et l'abstraction sont jusqu'à un certain point antagonistes. Voici deux jeunes gens : l’un très concret, l’autre très abstrait. En entendant prononcer un mot, le premier a toujours des images visuelles très riches; le second, presque jamais. Au mot rose le premier voit une rose pourpre; le second, le mot imprimé. Au mot source le premier voit une source au pied d’une colline ; le second pense aux Sources du P. Gratry. Au mot montagne, le premier se représente un paysage des Alpes ; le second cite le nom de Montaigne. Il serait superflu de poursuivre les citations.

W. James abonde en images disparates, de même que Maxwell essaie tour à tour des hypothèses contradictoires. La traduction littérale des ouvrages anglais choquerait le plus souvent notre goût. Le choix et la combinaison des images est une des grosses difficultés de la composition française.

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